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jeudi 30 novembre 2023

Un calme presque honteux

Josef Koudelka


 

La très passionnante Correspondance entre André Gide et Jean Malaquais (1935-1950), enrichie, vient d'être rééditée chez Classiques Garnier.

Extrait d'une lettre du front envoyée par l'auteur du Gaffeur au Nobel de littérature de 1947.


[lundi 13 mai 1940]

Je suis d'un calme presque honteux. L'odeur de la mort ressemble à celle des excréments ; on est d'abord saisi jusqu'au vertige, jusqu'au vomissement ; puis on s'en imprègne très vite et on cesse d'être incommodé. Par la suite, c'est l'air pur qui paraît vicié. C'est ainsi qu'on devient gangster.

jeudi 27 avril 2023

La mort à Sébastopol


Dans ses carnets, peu avant le fameux voyage à Moscou, réalisé à l'été 1936 en compagnie d'André Gide, Pierre Herbart, Jef Last, Jacques Schiffrin et Eugène Dabit, Louis Guilloux note : 

De Dabit : juin 1936 – « Cher G… Alors, quand arrives-tu à Paris, pour notre grand voyage ? Cet hiver, à Saint-Brieuc, tu te souviens, on parlait de voyages. On ne pensait pas à celui-là, dis ? Ecris-moi un mot pour m'annoncer ton arrivée. Ton vieux. »

Dans ses propres carnets – publication posthume chez Gallimard sous le titre de Journal intime –, à la date du 22 juin, Eugène Dabit, entre deux femmes (son épouse, Béatrice Appia, dite Biche et l'artiste hongroise, Vera Braun), s'interroge :

Je dîne avec Biche, rue Paul-de-Kock. Est-ce la dernière soirée que je passe dans cette maison ? Oui, peut-être. Mais pas la dernière soirée que je vis auprès de Biche. Sauf si ce voyage en U. R. S. S. m'est fatal…

La petite bande visitera Leningrad, Moscou, puis Tbilissi – alors, Tiflis. Guilloux et Schiffrin y abandonnent leurs compagnons de voyage pour rentrer à Paris via Moscou, Berlin et la Belgique. Les autres se rendront à Batoumi, Sokhoumi et Sotchi. Avec pour seule date, la vague indication « Juin-juillet 1936 », Guilloux écrit :

…Comme toujours en voyage, je n'ai pas écrit une seule note, mais je me souviendrai. C'est à Moscou que nous avons appris l'insurrection de Franco (18 juillet 1936).

Puis :

Août 1936 – Au téléphone la voix de Gide. Je ne comprends pas tout de suite que c'est pour m'annoncer la mort de Dabit. Il est mort à Sébastopol, de la scarlatine. Trop troublé par cette nouvelle, je comprends mal ce que Gide ajoute : que personne n'est encore informé, je crois.

André Gide dédiera à Dabit son Voyage en U. R. S. S. ; Louis-Ferdinand Céline en fera de même – Dabit s'en serait bien passé – avec Bagatelles pour un massacre…

jeudi 1 novembre 2018

Pour le plaisir


Elliott Erwitt

Le 28 octobre 1919, André Gide écrit dans son Journal : 
Hier, visite de Valéry. Il me répète que, depuis nombre d’années, il n’a écrit que sur commande et que pressé par le besoin d’argent.
- C’est-à-dire dire que depuis longtemps, tu n’as rien écrit pour ton plaisir ?
- Pour mon plaisir ? reprend-il. Mais mon plaisir est précisément de ne rien écrire. J’aurais fais autre chose que d'écrire, pour mon plaisir. Non ; non ; je n’ai rien écrit, et je n’écris rien que contraint, forcé et en pestant.

mercredi 16 août 2017

Pas des miettes !



Le bac en poche, Wladimir Malacki, né à Varsovie en 1908, bourlingue en Afrique puis en Europe, exerçant divers métiers, notamment dans les mines de plomb de Provence. Découvrant la littérature, il passe des journées entières à la bibliothèque de Sainte-Geneviève à Paris, décidé à devenir écrivain. Ce qu'il fera sous le nom de Jean Malaquais. Dans sa préface à la réédition en 1999 de Planète sans visa, Norman Mailer rappelle la rencontre de Malaquais et d'André Gide en 1935.
Tous deux s'étaient connus du jour où Malaquais, tombant dans une revue sur un extrait du Journal de Gide, avait adressé à l'écrivain une lettre incendiaire.
Gide écrivait dans ces pages qu'il lui était arrivé de se demander si la pauvreté, qu'il n'avait pas connue, n'aurait pas pu donner de la profondeur à son art. On peut imaginer toute l'ironie que devait dissimuler un tel accès de sentimentalisme flagrant. Malaquais cependant releva cette assertion barbare et la brandit : « Vous devriez tomber à genoux et prier ce Dieu auquel parfois vous prétendez croire, pour le remercier de vous avoir laissé vivre en bourgeois aisé, libre de s'adonner tout entier à son art. » Tel était le ton de la lettre, rugissement de fauve surgi du plus profond de l'amertume, cri d'un homme qui s'efforçait d'aller au bout de son talent malgré ses poches vides et son estomac creux. Gide lui répondit d'un billet d'excuse. Il avouait ne pas avoir songé aux écrivains qui se trouvaient dans la situation de Malaquais, pour qui de tels propos étaient forcément intolérables. Il craignait d'avoir joué trop légèrement avec une idée qu'il avait en tête : il avait voulu choquer un certain nombre de ses confrères, si préoccupés de leur sensibilité qu'ils en étaient venus à se caparaçonner pour éviter de se frotter aux rugosités du monde. Oui, ça avait été un manque de tact de sa part que d'ignorer la situation de jeunes gens sans le sou et le sentiment qu'ils ne pouvaient manquer de ressentir à lire cela. Gide joignait à sa lettre un mandat de cent francs – une somme qui de nos jours permettrait tout juste de remplir un petit panier à provisions chez l'épicier du coin. Malaquais déchira le mandat et renvoya les morceaux à Gide avec ce mot : « Ne croyez pas que vous puissiez racheter votre âme avec un timbre-poste. Si vous voulez faire quelque chose pour moi, faites du vrai. Ne me jetez pas des miettes ! »
Nouvelle lettre : Malaquais voulait-il lui rendre visite ?
– C'est toi Malaquais ? s'enquit Gide le jour de la visite.
– Oui, c'est moi. C'est toi, Gide ?
Les deux hommes devinrent amis, Gide employant parfois Malaquais à la lecture de manuscrits ainsi qu'à divers tâches de secrétariat, et entretinrent une correspondance jusqu'à la mort de l'auteur des Faux-monnayeurs, – l'édition chez Phébus semble épuisée. 

lundi 22 décembre 2014

Des hommes, des ombres et des plaques

Ce matin, après une course pour ma compagne dans le 15e, j'ai laissé la Vespa me conduire les yeux fermés vers le 7e arrondissement, autour de Matignon. Ce n'était pas tant l'espoir de tomber sur Saint Valls que celui de revoir la rue Vaneau, au centre du récit du déséquilibré docteur Pasavento. Je la situais mal, même si Vila-Matas en donne un bon nombre de détails et qu'il y a quelques années, j'ai travaillé dans ce quartier. 
Je suis passé par le Musée Rodin, à petite vitesse et ai fini par apercevoir les potes de Manu en tenue et la rue Vaneau sur ma droite. Si je voulais la parcourir, faire mon petit Modiano de banlieue, il me fallait aller en chercher l'entrée car du côté de la rue de Varenne, c'était sens interdit. J'ai pris la première rue à droite, celle du Bac, légèrement embouteillée.