Je n'ai aucun souvenir de cette conversation. Elle remonte à une quinzaine d'années. Je n'ai plus toute ma tête, à peine quelques regrets. L'association Espagnolas en Paris avait organisé une soirée dans son antre de la rue des Cascades, l'Espace Louise-Michel. Mes filles étaient avec moi. J'avais, bien entendu, lu la biographie à lui consacrée par un ancien journaliste du Canard enchaîné, et l'avais déjà croisé dans d'autres temps, mais j'étais ce soir-là, comme d'habitude, terrifié à l'idée d'aborder quelqu'un en raison de sa figure, mythique qui plus est. Dès lors, les paroles que nous sommes parvenus à partager importent bien peu. A quand remonte la rencontre avec un comédien qui souhaitait écrire avec moi un scénario sur la vie de Lucio ? Avions-nous fait quelques pas dans ce sens, ou m'étais-je immédiatement défilé sous quelque fumeux prétexte ? M'éloignant progressivement de toute appartenance, de tout groupe ou milieu – seule façon pour moi d'être vraiment anar –, j'avais séché la projection du documentaire d'Aitor Arregi et Jose Mari Goenaga que je soupçonnais racoleur. Epoque brumeuse, chaotique que ma mémoire bien défaillante est heureusement incapable de faire ressurgir malgré la mauvaise nouvelle. La mort de Lucio s'ajoute justement à celle de l'indispensable José María Riba, fondateur d'Espagnolas en París, disparu discrètement en plein confinement. L'association s'arrêtera avec lui. Je mets ça ici parce qu'il n'y pas de raison de s'en remettre.
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vendredi 24 juillet 2020
Ici
dimanche 7 juin 2020
Les chaises-longues du dimanche
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| Peter Basch |
Les seins sont bien contents, le dimanche : ils s'enflent, se bombent, se gonflent comme des éponges. Mais hélas ! tout cela pour passer leur dimanche, inconnus, emprisonnés, inutiles, à l'écart de la fête.Les femmes les présentent comme on présente les guirlandes et les tapis dans les processions, là-haut, sur les balcons des appartements fermés. La procession finie, on range les ornements comme on recueille les seins que l'on avait préparés pour le dimanche dans un grand désir de rapprochement, d'enveloppements et de caresses.Les seins du dimanche plus aériens, plus propres qu'aucun autre jour et comme amidonnés de neuf attristent le dimanche, le font plus irrespirable.Ils vont, couverts de rubans, mais de rubans intérieurs et de lambeaux subtils. Ils ont l'air de marcher à leur apothéose lorsqu'ils sortent de la maison, et pourtant ils ne vont nulle part, ils ne peuvent que décrire un cercle vicieux autour de leur misère.Tristes seins du dimanche, raides, solennels, ingénus et neufs comme le sont les blouses neuves que l'on étrenne le dimanche, plus amers et plus doux que jamais ! On dirait qu'on leur a mis la robe du baptême et le petit bonnet de dentelle que l'on met aux enfants pour la promenade des jours de fête. Pauvres seins asservis qui perdent des éternités sans le savoir, enfants qui n'auront eu ni père ni mère, pas plus après qu'avant leur naissance.Ceux qui sont restés à la maison sont tombés sur les chaises-longues du dimanche.
Ramón Gómez de la Serna, Seins,
trad. Jean Cassou, Valéry Larbaud, Mathilde Pomès,
éd. André Dimanche, 1986
mercredi 13 mai 2020
Des gens vivants
L'ami Meens nous confie de son île que nos rêves jondos l'avaient replongé « dans la bassine à bulerías y tangos ! J'ai retrouvé tous mes Camarón...
Capullo de Jerez (quand j'écrirai comme il chante, les poules auront les dents qu'il a perdues !)...
y Arcángel...
Le même ici avec Pitingo, c'est cadeau, Dominique...
...Je ne peux résister à ces gens vivants », conclut Meens. Avant de nous avouer avoir pour fiancée du moment une dénommée María Ángeles Martínez Toledano, ou plus simplement Ángeles Toledano, « beauté espagnole » née à Jaen en 1995, et que nous ne connaissions pas. « Tous les garçons et les filles en tombent amoureux », affirme l'ami Meens. Ce qui peut se comprendre... Gracias amigo !
Allez, on n'y résiste pas, encore un peu de gens vivants !
dimanche 20 octobre 2019
Nageurs nocturnes
George Caddy
Je vais nager au gymnase, oui, presque tous les jours.Sous l'eau, on dirait que l'échec n'existe pas.Je regarde les autres nageurs des autres couloirs de la grande piscine.On se regarde vaguement ; les lunettes de plongée empêchent de voir la couleur des yeux, de voir les visages torturés.On nage et renage comme des fantômes, jusqu'à onze heures du soir,la fermeture du gymnase.Il est évident qu'on n'a nulle part où aller.Ensuite, on se voit dans les douches, nus.On est cinq ou six.L'employé nous connaît.Toujours les mêmes, parfois il en manque un.On ne se parle pas.S'il en manque un, on se dit avec bonheur qu'il a osé,que l'un d'entre nous l'a fait,qu'il s'est fait sauter la cervelle,jusqu'à ce qu'il réaparaisse le lendemain.Ça nous fait plaisir de penser qu'on est moins.On sait parfaitement pourquoi on nage le soir.Il y a un bar de nuit à côté du gymnase.Aucun des nageurs nocturnesne veut rentrer chez lui à onze heures et demie.Il n'y a pas de gymnase avec piscinequi ouvre jusqu'à six heures du matin.On se retrouve au bar, on ne se parle pas.On connaît nos visages, la couleur de nos maillots de bain,le modèle de nos lunettes, de bonnes lunettes chères, toujours,Adidas de compétition rouges ou bleues,la force de la brasse, le style du crawlde chacun d'entre nous, les nageurs nocturnes.On boit dans ce bar, tenu par des Chinois presque morts,après avoir nagé jusqu'à l'épuisement.On boit et on nage, voilà notre vie,mais jamais, au grand jamais, on ne s'adresse la parole,c'est un pacte, un pacte bizarre entre samouraïs coulés.Si l'un de nous a besoin de quelque chose,on lui prêtera justele couteau le plus aiguisé d'Espagne.On aime la mort, c'est pour ça qu'on nage et renagejusqu'à la fermeture du gymnase et on s'en va,les bras transformés en acier, musclesaussi tourmentés, aussi désespérésque les planètes sans nom,titubant dans la stupide obscurité de l'univers.On s'attend toujours à ce que quelqu'un ne vienneplus jamais, mais on résiste comme des fils de pute,grand mystère des nageurs nocturnes.
Manuel Vilas, Le poète de cinquante ans,trad. Annie Bats, éd. Al Manar, 2014
samedi 12 octobre 2019
Mémoires de l'exil
Il y a en eux un peu de ce que je détectais chez mon père, et ses amis. Cet air faussement détaché, nonchalant mais ironique, leur appréhension des choses d'un œil désabusé, amusé. Et la place des hommes, celle des femmes. Quitte à imiter la caricature, mi-cabotins. Gabi et Jojo se sont connus à la fac et immédiatement reconnus. Fils de républicains espagnols, ils couraient tous deux après la même fille.J'oublie les détails de leur histoire, commune et solitaire. Elle est trop riche pour une cervelle aussi défaillante que la mienne. Je ne me suis jamais rêvé en romancier. Je note pour ne pas tout oublier, comme j'ai oublié les histoires de mon père ou de ma mère.
Ma fille aînée m'a confié à la rentrée le sujet de son mémoire de master, l'exil espagnol, la transmission de sa mémoire. L'exemple de deux familles, l'une soumise à l'exil politique, l'autre poussée par des raisons économiques. Comment ça se raconte ? Elle m'a fait lire un texte maladroit de présentation, stupidement j'avais les larmes aux yeux. Elle a déjà commencé à s'entretenir avec sa grand-mère. Je lui ai simplement souhaité bonne chance, espérant sincèrement qu'elle saura soutirer d'elle bien plus d'éléments, de souvenirs, de secrets que ce que j'ai pu obtenir. Elle m'a fait part l'autre jour de choses que j'ignorais, ou avais oubliées.Je me rappelle mai 1968. Je ne saisissais évidemment rien à ce qui se passait, n'en percevais que quelques bribes à la radio ou dans les paroles angoissées de ma mère, qui ne comprenait pas plus que moi. Avions-nous la télévision ? Je ne crois pas. Mon plus vieux souvenir télévisuel se situe l'année suivante, l'attente de l'alunissage en direct et noir et blanc dans notre petit deux pièces. J'avais eu le droit de somnoler dans le lit de mes parents — en compagnie de ma sœur ? L'ensemble des médias a commémoré l'événement cette année. Mais je n'ai rien lu, rien revu. Je garde l'image nocturne dans le lit-armoire, réveillé par ma mère il me semble, puis reconduit dans la chambre une fois la diffusion terminée. J'avais vu. Les images instables, tremblantes, le son haché. Le lendemain, nous partions pour Madrid et je devais garder des forces pour un voyage long et certainement éprouvant.
Mais 68, je n'en garde aucune image. Un sentiment peut-être, également tremblotant bien qu'exagéré, la peur. Vieille compagne. Tant que mon père n'était pas rentré du boulot, ou du bistrot, ma mère angoissait. Et nous transmettait sans prendre garde ses errances. S'imaginait-elle que la police parisienne zigouillait encore les ouvriers immigrés en les balançant à la Seine comme en octobre 61 ou comme au métro Charonne quelque temps plus tard ? Pensait-elle que les grévistes, les « révolutionnaires » en général, étaient tous des illuminés qui pouvaient s'en prendre à la vie de son mari comme d'autres, dans son enfance au village, peu après la Guerre civile, avaient joué avec la sienne et celle de sa mère ? Ou pensait-elle que son mari avait, comme son meilleur pote, une maîtresse cachée dans une autre banlieue ? En mai 68, notre excitation d'enfants, la seule dont je me souvienne, ce fut le 10, jour des 40 ans de mon père. Nous étions persuadés qu'il rentrerait ce soir-là fleuri d'une barbe poivre et sel, voire blanche. Ce chiffre de 40 était pour nous synonyme d'une porte d'entrée pour la vieillesse. Nous l'imaginions même arriver muni d'une canne, l'avons attendu longtemps et fini par dîner sans lui — encore une fois. Son insupportable retard ne pouvait s'expliquer que par une difficulté nouvelle à se déplacer. Mais à son apparition, nous découvrîmes déçus que le visage de mon père n'arborait pas plus de poil qu'à l'accoutumée et qu'il marchait plus ou moins bien. La seule marque de son nouvel âge était cette plaie au-dessus de l'œil, ramassée à la volée après une tournée d'anniversaire trop arrosée et une rencontre fortuite avec un Français de comptoir qui ne supportait pas les élans d'étrangers trop expansifs.Pour Gabi, mai 68, c'est l'année du bac et le début des études supérieures. Les Beaux-arts tant rêvés. Mais lorsqu'il se pointe devant la prestigieuse maison, il trouve porte close. L'école est occupée par d'irréductibles gauchistes, les inscriptions reportées après la révolution, si tant est que les écoles y survivent. Encore hagard, partagé entre sa désillusion et la sympathie que, fils d'un communiste contraint à l'exil, il porte à un « mouvement libérateur », Gabi croise rue Bonaparte une jeune blonde du Nord fine et élancée malgré sa taille moyenne et décide de discrètement la suivre. C'est jour d'inscription pour elle aussi. Direction Odéon. Il ne la lâche ni du regard ni du pas qu'elle a vif et déterminé. Et se retrouve dans la file d'attente d'une des rares universités non agitée. S'il y avait une chance d'approcher d'un peu plus près cette jolie fille dont il connaissait désormais par cœur le dos et les mollets, qu'à cela ne tienne, oubliés les Beaux-arts, Gabi ferait médecine ! Sa cour a duré trois ans. Leur cour, à vrai dire. Car ils étaient trois autour de Muriel. Gabi, Jojo et un autre compère dont j'ai oublié le nom. S'agissait-il de leur ami cardiologue, qu'il m'arrive de croiser ? Muriel avait déjà plus ou moins éliminé Jojo de la course. Un beau séducteur, mais trop sensible lors des séances de dissection en petit groupe, un divertissement qui ravissait la belle blonde. Jojo était alors capable, en proie à de terribles angoisses, de disparaître des semaines entières, qu'il passait enfermé dans sa chambre, sous les couvertures.La native des Flandres, fille d'architecte, était le seul membre du groupe à posséder sa petite auto. Et les trois hommes se battaient pour occuper la place du mort. Muriel profita un jour, trois ans plus tard donc, d'un de ces voyages en voiture pour leur avouer pour qui son cœur éprouvait les plus grands transports. Les trois amis avalèrent en silence leur salive et avec un terrifiant soulagement ce jeu légèrement pervers, une scène de film qu'aurait pu écrire le regretté Steve Tesich. Celui pour qui je suis prête à me donner ne porte pas de lunettes, dit-elle… Et le piteux bigleux descendit au premier feu rouge. Il n'est pas du signe du verseau… Et Jojo claqua la bise à Gabi, le félicitant entre les dents. Les amoureux enfin seuls au monde échangèrent ce jour-là leur premier baiser. Et ils eurent beaucoup d'enfants. Cinq exactement, dont deux fois des jumeaux, convient-il de préciser.Les trois amis deviendront tous médecins. En bon militant, Gabi a fait l'essentiel de sa carrière dans la médecine du travail. Il est aujourd'hui retiré des affaires, bien qu'il participe une fois par mois à une sorte de labo de réflexion et d'analyse en compagnie d'anciens collègues. A près de 70 piges, Jojo ne veut pas entendre parler de fin de carrière. Il exerce toujours dans son cabinet des Batignolles, enquille les heures de présence, davantage passées à discuter sans fin politique ou football avec de patients patients. S'arrêter ? Jojo retomberait en jeunesse, et passerait ses journées au lit, volets fermés. Plutôt crever au travail. Muriel se félicite d'avoir choisi Gabi, elle nous l'a souvent confié. Jojo, qu'elle appréciait aussi beaucoup, lui aurait réservé une vie plus mouvementée. Il n'a pourtant pas ménagé ses efforts, Jojo. Marié, il a même entrepris une analyse pour tenter de maîtriser démons et angoisses. Mais il a fini par s'allonger avec sa thérapeute, qui a quitté son compagnon, avant de larguer Jojo dont elle ne supportait pas l'omniprésence de sa fille… Lui aussi a eu beaucoup d'enfants, les uns avoués, les autres tus.
Mon père n'a eu que trois enfants. A ma connaissance. Il ne s'est pas tué au travail, mais le travail, les produits toxiques auxquels il fut exposé, l'ont tué. Et la cigarette. Et l'alcool. Il a été mis au tapis à un mois d'une retraite qui s'annonçait précaire. Il n'a jamais utilisé de canne.
lundi 16 septembre 2019
Bâiller devant dieu
Il fut une époque où je ne bâillais jamais. Nerfs et tension me maintenaient toujours alerte et occupé. Bâiller me paraissait un luxe seulement à la portée des gens heureux. Un jour, j’ai vu par la fenêtre un homme au volant qui bâillait à se décrocher la mâchoire en attendant que le feu passe au vert. J’en ressentis une telle envie que j’écrivis : « Il bâille pendant qu’il lit le journal, bâille quand il discute avec ses amis, bâille quand il regarde la télévision ou se promène sur la plage, bâille quand il est avec sa petite amie, bâille sous la douche, bâille alors qu’on l’insulte ou qu’il a une rage de dents. Il est imbattable. Il bâillerait devant le peloton d’exécution. Il bâillerait même devant Dieu. »
Écrire ici puis me relire, deux types de narcissisme dont j’ignore les bienfaits à terme, mais qui me sont bien utiles pour le moment.J’écris également pour tenter de circonscrire un monde qui, avec l’âge, me semble de plus en plus vaste. J’ai chaque fois la sensation d’en savoir moins, de voir moins de gens et de moins bien les comprendre. Tout me semble plus grand, lointain, inintelligible. Et j’ai l’impression d’avoir toujours moins de temps.Jeune, tout nous paraît plus petit, plus clair, à portée de main, même si ce n’est pas de manière instantanée. Un roman, par exemple, est un roman et non pas un fragment de l’Histoire de la Littérature, cette Histoire que nous savons désormais ne jamais pouvoir embrasser et connaître dans sa totalité. Un ami est un ami et non pas ce sac de noeuds inextricables et ennuyeux qu’il deviendra par la suite. Nous tombions amoureux et plus aucune femme au monde n’existait. Plus tard, nous réalisons qu’il en existe des millions.
Il est avéré que la littérature est aujourd’hui un art en déclin. J'en veux pour preuve le sens généralement accordé au terme « littéraire ». « Poétique » signifie depuis longtemps « mièvre », et « théâtral » correspond à « affecté », mais il est désormais notoire que l’épithète « littéraire » signifie fondamentalement « pénible ».Dire d’une oeuvre d’art, d’un tableau, d’un film ou d’une musique, qu’elle est « littéraire », est un jugement péjoratif. Mais déclarer qu’un livre possède une grande « force plastique » ou un « style cinématographique » revient à en faire l’éloge.Parmi ceux qui ne pensent pas que les romans sont assommants se trouvent les lecteurs de « littérature populaire » ou de ce que l’on nomme les best-sellers. Ils étaient, il y a peu, considérés pour ainsi dire comme des êtres pervers. Les critiques parlaient d’eux avec une épouvante que je n’ai jamais partagée. Ils méprisaient ces gens qui lisaient « ces sous-produits frauduleux uniquement fabriqués pour des raisons commerciales ». Ils n’éprouvaient que l’effroi puritain caractéristique à propos du plaisir. Car une chose est sûre, les lecteurs de best-sellers sont habituellement plus satisfaits de leurs livres que les amateurs de la « littérature sérieuse ». « C’est pas mal, mais… », « Je préfère son livre précédent », « La construction est un peu faible », « Il y a quelques pages en trop »,… sont généralement les commentaires des seconds, une fois leurs lectures terminées. Les lecteurs de best-sellers ont l’air plus heureux et dépourvus de scrupules. J’ai été l’un des premiers à recenser des ouvrages de « littérature populaire » (une pratique alors répandue à l’étranger). À cette époque, je m’en souviens, le fait même d’écrire sur une romancière comme Patricia Highsmith passait pour une sorte de blasphème, une ingérence inacceptable au sein des suppléments littéraires. Avec le temps, dans l’intérêt de mes employeurs et du mien, on m’a, au sein du journal, enfermé dans le rôle du critique de best-sellers et de romans policiers. C’est du moins le genre de papiers qu’on me commande le plus. Cela me convient, car j’exerce ainsi dans une niche spécialisée et que, dans quatre-vingts pour cent des cas, je m’amuse bien. Si je me consacrais à l’autre littérature, je pense que j’atteindrais à peine vingt pour cent.
Nombre de ceux qui veulent devenir écrivains vendraient leur âme au diable pour bien écrire. Ce que j’ai appris avec l’expérience : on peut être un salaud et bien écrire, et il est fort probable que seuls les salauds parviennent à bien écrire.
Les anxiolytiques remplacent en quelque sorte les cuites d’autrefois. Il y a désormais moins de gaieté dans ma vie, une gaieté en plus faible quantité. Bien que mon état général soit certainement plus serein. Mais Samuel Johnson avait raison. L’homme n’a rien trouvé de mieux. L’invention humaine ayant le plus apporté de joie à l’homme est, de loin, la taverne.Une joie de faible qualité ? Mais comment mesure-t-on la qualité de la joie ? C’est une joie réelle, et c’est bien suffisant.
Le fond de tristesse de certains visages, preuve vivante que le bonheur existe et qu’ils l’ont connu.
Iñaki Uriarte, Bâiller devant dieu,
trad. Carlos Pardo, préface de Frédéric Schiffteréd. Séguier,
en librairies pour mon anniversaire me dit-on
mardi 25 juillet 2017
Même les êtres les plus innocents
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Le début des années 1960, heures sombres et glorieuses du franquisme, synonymes de modernité. L'Espagne est enfin entrée dans le XXe siècle, nous dit-on, sous la bénédiction de l'église et des grandes démocraties occidentales et à coup de plan Marshall, d'opérations immobilières, de développement touristique à outrance... Et de répression. La culture pop s'introduit ici aussi, bien qu'avec parcimonie. Et ce n'est peut-être pas un hasard si surgit dans le conservateur monde taurin un histrion inespéré appelé à devenir le torero le plus célèbre de tous les temps, Manuel Benítez Pérez, dit El Cordobés (le Cordouan). Fils de rien, orphelin de tout autant, Benítez a très jeune essayé d'échapper à la faim par la mendicité, le chapardage ou en faisant le maçon. Imitant ces sales gosses sales et sans le sou qui sautent dans l'arène avec une muleta de fortune, en espérant faire quelques passes devant les bêtes et le public, et que l'on nomme espontáneos, il est remarqué par son audace inouïe, pris en charge par un représentant véreux mais ayant le sens de la promotion et passera rapidement novillero (aspirant matador).
En 1963, année que choisit Berta Vías Mahou pour débuter son récit, El Cordobés est une rock star, la vedette dont l'Espagne du boom économique a besoin, lien indispensable entre tradition et prétendu progrès. Mais l'auteure madrilène ne nous livre pas un portrait du fameux Cordouan. Ou bien alors en creux. Dans l'ombre. L'ombre de son double. Un pauvre type, un va-nu-pieds, un autre Andalou, qui n'a rien demandé à personne, ou presque, mais dont la ressemblance avec l'autre est plus que frappante. José Sáez se voit soudain propulsé dans la lumière et les paillettes, traverse le pays de long en large, est autorisé à flirter avec les plus belles filles tout en caressant l'espoir de sortir d'une misère humiliante...
Plus dure sera la chute. A travers l'histoire invraissemblable de l'Autre, entre manipulation du réel et comédie humaine, Vías Mahou revisite l'histoire de son pays, celle d'une certaine littérature, plaque un style percutant et entêtant sur ce qui, de loin, présente l'aspect d'une biographie, et cache une réflexion excitante sur la gloire et l'échec, talent et petits arrangements, l'envers des corps, vérités et mensonges.
Les éditions Séguier ont eu la bonne idée de publier en français ce roman ayant obtenu en 2014 le Prix Torrente Ballester et qui sera proposé dans toutes les bonnes librairies, et d'autres, lors de l'affreuse prochaine rentrée littéraire. On y reviendra certainement. En attendant, ci-dessous, un premier extrait et deux chansons de l'ami Bambino.
Nous nous sommes arrêtés à un feu qui venait de passer au rouge et, collée à nous, il y avait une Seat 600 blanche remplie d’enfants. En les observant attentivement, j’ai remarqué l’un d’eux, qui devait avoir cinq ans, coiffé d’une casquette à visière en vernis noir et portant un costume de flanelle gris avec des insignes dorés sur le col et des rangées de boutons également en or. Les losanges rouges avec les armoiries. Deux aigles en relief. Des galons sur les épaules… Le petit garçon s’est retourné, a levé les yeux et m’a vu porter la main sur la tempe pour effectuer le salut réglementaire. Fier de son déguisement, il m’a répondu avec un autre salut impeccable, la main finement gantée de blanc. Qu’il a l’air gentil, ai-je pensé en regardant la lumière qui brillait dans ces yeux marron.
Pourquoi, dès l’enfance, nous appliquons-nous à être ce que nous ne sommes pas ? Même les êtres les plus innocents en ce monde se révèlent être des imposteurs…
Berta Vías Mahou, Je suis l'Autre, éd. Séguier
mercredi 5 avril 2017
Vers le Sud
Hier, ma fille aînée fêtait ses 20 ans. Que le temps passe vite, Madame hier encore... Nous ne nous sommes pas vus. Elle était malade. Et je travaillais toute la journée. Le soir, elle recevait des amis chez sa mère. Nous avons convenu de dîner ensemble vendredi car ce week-end aussi, elle le passera sans sa famille. L'an prochain, mon Etoile filera vers Séville. Peut-être consentera-t-elle à y inviter quelques jours son vieux père. D'ici là, j'apprendrai à danser le paso doble...
samedi 11 février 2017
Le cul est l'avenir de la femme
Les nibards - et les petits culs - reviennent à la charge en Espagne. La chaîne de bouffe rapide américaine Hooters (en langage familier, nichons, nibards, lolos...) y annonce l'ouverture d'une quinzaine d'établissements mêlant viande hachée et chair fraîche. L'expérience fut déjà tentée dans la péninsule, aux Canaries plus précisément, mais se solda par un échec, la boutique fermant ses portes après trois ans d'activité en 2010.Déjà présente dans plusieurs pays européens (Royaume Uni, Allemagne, Suisse, Autriche, Hongrie, Republique tchèque et Russie), la firme qui se défend contre les accusations de sexisme dit avoir revu son concept. Si le terme de Breastaurant est trop marrant pour être abandonné, les délégués espagnols de la boîte américaine affirment ne plus vouloir recruter uniquement des poupées siliconées de 18 à 25 ans mais viser désormais tout type de femmes (les serveurs de ces fast-food sont des femmes, les hommes étant relégués en cuisine).
Et si l'uniforme le plus commun reste le tee-shirt moulant et échancré, ainsi que le mini-short orange, une tenue alternative, un jogging orange fluo guantanamesque, à zip façonnable selon la demande, sera proposée aux futures employées. De même, ces bienfaiteurs de l'humanité jurent qu'ils veilleront au respect de la loi espagnole, les femmes ne pouvant subir sur leur lieu de travail ni discrimination ni commentaire sexiste. Voilà la morale sauve. Et l'emploi ! - 50 postes sont à pourvoir au centre commercial de Viladecans (Catalogne) qui accueillera le premier de ces restos. Ça nous rappelle quelque chose…L'Espagne se targue d'être le pays qui dépense le moins d'argent dans la bouffe rapide. Le restera-t-il ?Si la France est pour le moment épargné par Hooters, on attend, dans d'autres domaines, ce genre de marketing sexy. Et on se prend à rêver de l'irruption sur la scène politique, par exemple, d'une Nabilla (Trump n'a-t-il pas acquis sa popularité grâce à la téléréalité ?), les débats politiques, les campagnes éléctorales, auraient de la gueule, les queues s'allongeraient devant les isoloirs, et seraient ainsi redressés les chiffres de la participation. Enfin, les soirs de résultats, on trouverait du monde au balcon...
lundi 24 octobre 2016
La débine et la mafia
La scandaleuse crise financière de 2008 a été particulièrement cruelle avec l'Espagne dont la bulle immobilière a, comme on dit, explosé à la gueule de bien des citoyens. Environ 600 000 personnes se sont retrouvées, du jour au lendemain, à la rue, des salopards de requins s'emparant sans scrupules de leurs foyers. Non seulement privés de domicile, ces emprunteurs naïfs à qui on avait facilement refourgué des produits pourris se sont également retrouvés débiteurs de la mafia bancaire.
En Catalogne, dès 2009, quelques associations se sont regroupées au sein d'une plate-forme, la PAH, dont la cofondatrice, Ada Colau, deviendra quelques années plus tard Maire de Barcelone. Des antennes de la PAH ont essaimé dans toute la péninsule. Ensemble, ces citoyens paumés, désormais informés sur les pratiques crapuleuses des banques, ont retrouvé un goût pour la solidarité et l'entraide que nos sociétés, ces dernières années, ont sans mal gommé de nos existences. Certains ont obtenu la liquidation de leur dette, d'autres ont même récupéré leur logement – que les banques n'étaient pas parvenues à revendre...
Afectados (Rester debout), documentaire essentiel de Silvia Munt, retrace cette expérience et sera dans les salles françaises dès le 16 novembre. Parce qu'il n'y a aucune raison pour que ce qui est arrivé chez nos voisins n'arrive pas ici demain, on foncera voir ce film qui, sans aucun doute, bénéficiera de peu de publicité, de presse et d'écrans.
vendredi 27 mai 2016
samedi 26 décembre 2015
Le dernier des Mohicans
Noël, c'est aussi le jour que choisissent certaines personnes rares pour tirer leur révérence. Je pense à Robert Walser, bien entendu, mort dans la neige en 1956, lors de sa promenade quotidienne dans les environs de l'asile psychiatrique de Herisau. Mais également à James Brown, Charles Chaplin, WC Fields, Dean Martin ou Tristan Tzara… Et à toutes celles, aussi rares, et anonymes.
Hier, ce fut au tour de Manuel de los Santos Pastor, plus connu sous le nom d'Agujetas de Jerez. Un gitan né autour de 1939, à la fin de la guerre d'Espagne, prétendument à Jerez de la Frontera, d'où son nom de scène, mais très certainement à Las Tablas, à quelques kilomètres de là. On dit qu'il était entré dans la vie active en travaillant dans la forge de son père, également cantaor. C'est de lui d'ailleurs, comme ses frères, qu'il tenait son savoir en matière de seguiriyas et de soleas. Un fils de, mais de la tradition orale, à l'ancienne, la seule richesse des gens de rien. Un puriste qu'ont préféré à Camaron de la Isla certains aficionados, lorsque celui-ci, dans les années 1970 devenait une rock star, et un "traître" au canto - et un véritable mythe après sa mort à 42 ans.
Agujetas était aussi une grande gueule, un caractériel paraît-il, qui n'hésitait pas à engueuler son guitariste en plein récital. Les drogues qui circulaient beaucoup dans ce milieu et ces années-là n'arrangeaient rien. Il affirmait ne savoir ni lire ni écrire et qu'un cantaor sachant lire n'était pas fait pour ce boulot. Ou que, même 100 ans après sa mort, aucun chanteur ne parviendrait à chanter comme il le faisait, c'était trop difficile. De cette tradition, concédait-il, Chocolate (parti en 2005) et lui avaient été les derniers.
Le terme agujetas se réfère à une douleur dûe à des efforts intenses.
Agujetas a eu plusieurs vies. Après avoir frôlé la mort à maintes reprises, il a rendu l'âme l'année où la ville de Jerez avait décidé de lui faire ériger une statue.
jeudi 15 octobre 2015
Des fourmis sur la lune
La Chute de Madrid de Rafael Chirbes passe en revue divers personnages emblématiques et en crise, à une date symbolique, le 19 novembre 1975, jour où sera enfin annoncée la mort de Franco : un vieil industriel, et sa famille, ayant bénéficié des largesses du régime franquiste, un flic catholique et obsédé par une entraîneuse, des étudiants gauchistes, une femme de ménage "miraculée", des activistes clandestins… C'est au sein de ce dernier milieu que se tient le dialogue suivant, entre un jeune ouvrier idéaliste, Lucio, et un avocat opportuniste, Taboada :
Deux ou trois fois par semaine, il retrouvait Taboada : « Vous n'êtes rien, vous ne serez rien. Tant que Franco vivra, il y aura une classe ouvrière et les intellectuels se serviont de vous pour faire leur trou. Après, la classe ouvrière sera rayée de la carte. Tu entends parler de classe ouvrière aux Etats-Unis ? Carrillo écrit des livres, Semprún écrit. Au fond, ce ne sont que des intellectuels. Et c'est ce qui restera de votre lutte si vous ne gagnez pas. Ce qui ne sera pas écrit n'aura pas existé et ce qui a existé, ce sont eux qui l'écriront. Alors tu m'as compris, dans quelques années, vous n'aurez jamais existé. Ton passé, je me l'inventerai sur mesure selon mes besoins. Ta lutte sera la médaille que j'accrocherai à mon revers. Ta faim, tes quignons de pain, tes mois de prison, à peine trois, non ? pas grand-chose, feront partie de ma biographie, parce que ces années, c'est moi qui les écrirai, si je survis et si je rejoins ma classe. Ce seront des gens comme moi qui les écriront, et nous vous les prendrons, je te les prendrai, et tu ne pourras rien faire contre. L'histoire appartient à ceux qui savent qu'elle existe. » Lucio était furieux contre lui mais lui répondait, goguenard : « T'en fais pas, on va l'allumer, ton grand brasier. On brûlera vos livres et on vous brûlera avec. » Et Taboada : « C'est impossible. Il en viendra d'autres qui raconteront que c'est eux qui ont brûlé ce que vous avez brûlé, ou qui sauveront des cendres ce que vous avez détruit et retaureront tout ça. Rien. Toi et ceux de ta classe, vous avez travaillé pour que j'aie un passé. Dans l'avenir, vous ne serez plus qu'une armée de fourmis à la surface de la lune. Tu as vu les tableaux de ton ancien camarade Genovés ? Ces foules faites de petits points noirs, on dirait qu'elles courent dans une direction, ou qu'elles se dispersent ? C'est vous. Vous, cette débandade de silencieux microbes examinés à la loupe. Nous, nous raconterons à quoi vous avez échappé et vers où vous couriez. »
(traduction de Denise Laroutis, éditions Rivages)
samedi 10 octobre 2015
jeudi 8 octobre 2015
dimanche 9 août 2015
mercredi 20 mai 2015
Patrimoine jondo
Manuel Molina, la moitié de Lole y Manuel, vient de succomber au sale crabe, à 67 ans, presque sur scène comme il en rêvait. J'avais découvert ce duo à 17 ans, dans le film de Carlos Saura Deprisa, deprisa (Vivre vite) dont j'ai déjà parlé ici. J'avais acheté le 33 tours de la bande originale et l'écoutais en boucle, enfermé dans ma chambre comme un forcené. Je ne connaissais rien au flamenco et le duo Lole y Manuel était un mystère. Il était plus facile de suivre la rumba des Chunguitos ou de Los Marismeños. C'est plus tard, quand j'ai enfin accepté cette musique dont m'avait bassiné mon père enfant, que j'ai appris à apprécier Camaron, Paco de Lucia, Chocolate, Agujetas et quelques autres. Et Manuel Molina, avec sa compagne, était l'un de ceux qui ont dépoussiéré le genre dans les années 1970, à la barbe des puristes.Je ne suis pas un spécialiste. Peux passer des mois sans écouter de flamenco. Mais quelques notes de guitare suffisent à me faire frémir l'échine. Et cette disparition, après celle du fils de Lucia, remue trop de choses, promesse d'une nouvelle nuit agitée.
jeudi 23 avril 2015
Aveux
La politique politicienne présente parfois des aspects purement comiques. Sur les réseaux sociaux espagnols, circule ces jours-ci une vidéo légèrement tronquée, mais à peine, images d'un discours de la secrétaire générale du Parti populaire, la droite traditionnelle issue du franquisme, engluée dans les affaires jusqu'au cou. Un lapsus qui confond le verbe "sacar" qui, couplé à la préposition "adelante", signifie "sauver" (sous-entendu le pays) et le verbe "saquear" qui, lui, signifie "piller", "mettre à sac" (sous-entendu le pays). Les images sont coupées avant la préposition "adelante" accentuant ainsi le lapsus. C'est de bonne guerre, d'autant que l'animale n'en est pas à son premier coup d'essai...
samedi 18 avril 2015
jeudi 16 avril 2015
Lutter pour vivre
Après Ne vivons plus comme des esclaves (2013), consacré aux nouvelles formes de résistance au meurtrier libéralisme, Yannis Youlountas vient de lancer une souscription pour diffuser gratuitement sur le net son nouveau film, Je lutte donc je suis. En voici le texte de présentation :
Et un premier montage de 10 minutes :De Grèce et d’Espagne, un vent du sud contre la résignation souffle sur l’Europe. Dans les villes et les campagnes, dans les îles et les montagnes, au cœur des luttes et des alternatives en actes, des femmes, des hommes, mais aussi des enfants refusent de baisser les bras. Une même devise résume leur courage de résister, leur joie de créer et leur persévérance à toute épreuve : "JE LUTTE DONC JE SUIS" (prononcer "AGONIZOMAI ARA IPARKO" en grec et "LUCHO LUEGO EXISTO" en espagnol). Quelques mots pour vivre debout, parce que rester assis, c’est se mettre à genoux. Une brise marine, souriante et solidaire, de Barcelone à Athènes et d’Andalousie en Crète, qui repousse les nuages du pessimisme. Un voyage palpitant en musique, d’un bout à l’autre de la Méditerranée, en terres de luttes et d’utopie.
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