mercredi 29 juillet 2020

Ce n'est que justice




La réalisation de Mésaventures et décomposition de la Compagnie de la danse de mort (LES DANSEURS ou MESAVENTURES, dans le Journal de Jean-Patrick Manchette, c'est selon) a été éprouvante, voire catastrophique. JPM a soigneusement évité de passer sur le tournage du film finalement signé en solo par Jean-Pierre Bastid. 
Le lundi 19 avril 1971, JPM note :
Vision du bout-à-bout des DANSEURS — infect. Tout est mauvais, notamment les comédiens et le travail de Jean-Pierre. Il en résulte un film qui dit le contraire de ce que je voulais dire.
Puis, jeudi 22 :
Dans LES DANSEURS de Jean-Pierre, comédiens et techniciens sont mauvais parce que mal dirigés. Tout est pris à contresens. Le texte, qui était soigneusement organisé, rythmé et pesé, a servi de case, en fin de compte, à une improvisation. Dans telle scène qui, par extraordinaire, se passait bien parce qu'elle était facile (la scène de vaudeville entre Igor et Mme Labeuve), tout est cassé dès le second plan par l'introduction d'une fille allongée sans motif sur le manteau de la cheminée et qui déclare un « communiqué » d'inspiration « situationniste ».
Bref, tout a été fait systématiquement pour rendre plus mauvais tout ce qui était possible de détruire. LES DANSEURS est devenu une gaminerie.
Et le samedi 29 mai :
J'ai confirmé mon intention de ne pas signer LES DANSEURS, ce qui provoque des masques chez l'ennemi.
Le film ne sortira jamais en salles. 1971, c'est aussi pour JPM l'année de la parution des deux premiers Série noire, L'Affaire N'Gustro et Laissez bronzer les cadavres ! Ces deux romans sont, à l'origine, des projets de scénario initiés par les deux complices, puis transformés en SN. Seul le deuxième sera co-signé par Bastid. 
Le lundi 14 juin, JPM note :
Nous sommes rentrés de Berneval le mercredi de la semaine dernière, en cassant un pare-brise en route.
Le soir même, fatigué, dîner avec Bastid. Jean-Pierre était fort excité par la possibilité en quoi il croit de se faire produire LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES ! par Guibert et de le réaliser. Jean-Pierre s'est montré excessivement désagréable. Comme je le revoyais en fin de soirée pour tirer les choses au clair, il a dit en substance que je l'avais refait de N'GUSTRO, que je l'avais trahi sur MESAVENTURES à deux reprises — en ne venant pas sur le tournage ; en refusant en termes révoltants de signer — Il a menacé de me tuer, comme il dit, notamment si je l'empêche de faire N'GUSTRO
Très irrité par ce comportement d'aigri, j'en ai soupé de Jean-Pierre.
(...) Je suis écœuré mais non surpris. Il a tort pour lui. Il se dessert. En étant bien poli, il aurait pu espérer profiter encore un peu de nos bonnes relations et de mon talent commercial. De quoi vivra-t-il dans six mois ? Je lui souhaite bien du plaisir.
Ça fait du chemin parcouru. Il y a un an, j'étais raide et je tannais Rénova pour qu'ils me paient les malheureux cent sacs qu'ils me devaient. Et à présent, j'ai des belles critiques dans les gazettes et une brique et demie devant moi.
Ce n'est que justice.

mardi 28 juillet 2020

Toutes ces choses

DR


Fin 1969, Jean-Patrick Manchette a 27 ans. Après des années de travaux d'écriture alimentaire, il envisage de passer à la réalisation et attend pour la première fois une réponse de la commission de l'Avance sur recettes du CNC. En jeu, un projet de film développé avec Jean-Pierre Bastid, écrit en grande partie par Manchette. Dans les pages de son Journal, à la date du lundi 1er décembre, il note :
Des coups de téléphone aux gens de la commission. Une difficulté épaisse à les joindre. Je me sens non exactement découragé, mais saisi par la même indifférence qui m'a fait abandonner, à six ou huit reprises, le bachotage en vue de l'oral de philologie. Cette commission au cursus honorum — parcours du non-combattant ― on la refuse soudain, sans révolte, car ce refus n'est pas constructif. On se laisse couler. Ne pas participer à la manipulation que le système veut opérer sur vous.
Et le vendredi suivant :
Avance obtenue aujourd'hui sur LES DANSEURS, quarante briques. Je suis scié.
C'est un changement majeur de niveau. C'est la possibilité de devenir metteur, d'avoir un revenu mensuel de cinq briques. C'est un bouleversement complet.
Puis, le samedi :
Je nage dans le bleu, à cause de cette avance. Au point que je n'arrive pas à dormir, surexcité que je suis.
J'ai pas mal arrosé ça, aujourd'hui et hier. Canceil est passé cet après-midi.
Les coups de téléphone crépitent.
Je ne vois pas pourquoi on m'a donné l'avance. Le scénario est bon, certes, mais ce n'est pas une explication. La commission est sans nul doute incapable de prendre conscience qu'il est bon, absolument. Elle aime simplement tel et tel texte, en fonction de ce qu'il est, qui est inconnu. Toutes sortes de raisons font qu'un soldat, sur un champ de bataille, ramasse une balle perdue.
(...) Pour moi, je crois que ça vient à temps. Je touchais le fond de l'épuisement et du dégoût. Me venait la peur vertigineuse de la stérilité dépressive. Je ne pouvais plus imaginer sans un frisson incontrôlable la page blanche qu'il faut noircir de niaiseries.
(...) C'est un bouleversement,
c'est un énorme bouleversement. Mon bonheur, c'est l'ébaubissement fatigué de Mélissa, qui croyait tant que les choses comme ça ne peuvent nous arriver. Et c'est l'expectative de réelles denrées, de vrais talbins, de vrais changements pratiques dans la vie de Mélissa et moi ― appartement, habits, repos, voyages, quiétude ; surtout quiétude, un peu. Savoir de quoi demain sera fait, et dormir, en conséquence, quiétement.
Demain, nous irons à la campagne, au restaurant, au cinéma. Demain, nous ne foutrons rien. Toutes ces choses.
Pour le moment, au passage, plaisir de marcher sur des pieds qui essuyèrent leurs semelles sur nos gueules. Le bon Lapoujade, par exemple. Et puis, n'importe qui, devant qui Mélissa se sentait minable. Ah je suis content, et j'aime ma femme et mon enfant.


vendredi 24 juillet 2020

Ici


Je n'ai aucun souvenir de cette conversation. Elle remonte à une quinzaine d'années. Je n'ai plus toute ma tête, à peine quelques regrets. L'association Espagnolas en Paris avait organisé une soirée dans son antre de la rue des Cascades, l'Espace Louise-Michel. Mes filles étaient avec moi. J'avais, bien entendu, lu la biographie à lui consacrée par un ancien journaliste du Canard enchaîné, et l'avais déjà croisé dans d'autres temps, mais j'étais ce soir-là, comme d'habitude, terrifié à l'idée d'aborder quelqu'un en raison de sa figure, mythique qui plus est. Dès lors, les paroles que nous sommes parvenus à partager importent bien peu. A quand remonte la rencontre avec un comédien qui souhaitait écrire avec moi un scénario sur la vie de Lucio ? Avions-nous fait quelques pas dans ce sens, ou m'étais-je immédiatement défilé sous quelque fumeux prétexte ? M'éloignant progressivement de toute appartenance, de tout groupe ou milieu – seule façon pour moi d'être vraiment anar –, j'avais séché la projection du documentaire d'Aitor Arregi et Jose Mari Goenaga que je soupçonnais racoleur. Epoque brumeuse, chaotique que ma mémoire bien défaillante est heureusement incapable de faire ressurgir malgré la mauvaise nouvelle. La mort de Lucio s'ajoute justement à celle de l'indispensable José María Riba, fondateur d'Espagnolas en París, disparu discrètement en plein confinement. L'association s'arrêtera avec lui. Je mets ça ici parce qu'il n'y pas de raison de s'en remettre.

jeudi 23 juillet 2020

Couleurs diverses


anonyme

Ecrire 
sur les soûleries
les idéologies
on discute
les parents
les élans
les amourettes
les relations
la solitude
les étapes
encore une fois sur l'idéologie
et sur ce qui s'ensuivit.

C'est tout de même de la merde
mais nous voulons désormais
chier en couleurs diverses. 


Jean-Patrick Manchette, 1969

dimanche 19 juillet 2020

Adresse postale


Vojtěch V. Sláma

- Tiens, La Poste m'écrit.
- Un spam…
- Non, une enquête. Ils ne manquent pas d'air...
- Ils ignorent qui tu es. Et que tu ne réponds jamais à ce genre de...
- ...Non, ils ignorent ce qui s'est passé, tout comme toi.
- C'est une enquête sur quoi ?
- Le service de transfert de courrier.
- Suite à ton déménagement ?
- Quelle plaie... Comment osent-ils ?
- Qu'est-ce qui t'exaspère à ce point ? Que s'est-il passé que j'ignore et que La Poste ignore ?
- Tu es certain de vouloir le savoir ?
- Bien sûr, ça fait des semaines qu'on ne se voit plus, que je n'ai aucune nouvelle. Vas-y, raconte, on a le temps, et j'adore tes histoires...
- Ça a commencé avec Orange...
- Quel rapport ?
- Je t'explique. Commande deux autres verres.
- Bien, chef.
- Mi-juin, plus de 15 jours avant notre déménagement, je fais la démarche pour le transfert de courrier. Je me rends au bureau de poste près de chez moi. La préposée me
propose deux formules, donc deux tarifs  : 6 mois à une trentaine d'euros ou un an à une cinquantaine, et me demande de revenir avec la pièce d'identité de toutes les personnes concernées par ce service : la chérie, sa fille et moi. Je peux faire également la démarche sur le site de La Poste et payer en ligne, ce que je fais dès le lendemain, en créant un compte, etc. Un mail me confirme la commande, comme on dit, et le paiement. La veille du déménagement, vendredi 3 juillet, alors que nous sommes en retard sur notre semblant de planning, que nous manquons de scotch, de papier-bulle, de cartons, que nous avons prévu d'aller stocker quelques affaires fragiles chez mon amie Inès, je relève le courrier, postal, entendons-nous, et découvre une série de lettres de La Poste, totalement identiques. Nous en avons deux chacun, six au total. Elles contiennent le code à entrer sur mon compte afin de « compléter ma démarche », c'est-à-dire activer le transfert de courrier. Opération à effectuer au moins un jour avant la date prévue, est-il précisé six fois. Il ne nous reste donc plus que quelques heures. Tu suis ?
- Oui, mais quel rapport avec Orange ?
- J'y viens. Au cours de mes harassantes démarches administratives, de résiliation de contrats, d'abonnements, et de tout ce qui nous lie, au quotidien, à cette société de merde, j'avais, avec difficultés, joint Orange, fait part de notre déménagement le 4 juillet et donc demandé la résiliation du contrat à compter de cette date.
- Logique.
- Je reviens au 3 juillet, veille du déménagement, jour des six lettres de La Poste. Vérifiant qu'elles sont toutes identiques, et comportent toutes le même code, et après avoir bien entendu déploré le papier gâché, je file sur le site de notre grand service public. Impossible de me connecter. Je découvre alors que ces connards d'Orange ont déjà coupé la ligne. Avec un jour d'avance ! Or, comme tu l'as bien compris, je n'ai que quelques heures pour « compléter ma démarche ». J'appelle ma sœur à son bureau et lui donne toutes les instructions pour qu'elle « complète » à ma place. Mais là, impossible de me souvenir du mot de passe que j'ai inventé lors de la création de mon compte.
- Elle aurait dû cliquer sur « Mot de passe oublié ».
- Je vais t'en mettre, moi, des mots de passe oubliés ! Tu sais bien que dans ce cas, ils te renvoient un nouveau mot de passe ou un lien pour le réinitialiser. Par mail. Et comme tu le sais, je n'ai plus de connection.
- Tu vois, c'est utile, les smartphones !
- Tu ne m'auras pas. Ni toi, ni personne. Le temps presse et déjà notre ami qui doit nous aider à transporter nos cartons fragiles chez Inès est déjà là. C'est un ancien militaire, membre du groupe de promeneurs de chiens dont je t'ai déjà parlé, toujours à l'heure, souvent en avance. Il aime rendre service, mais aussi les choses carrées, pas question de le faire attendre. On embarque tout le bazar et je me dis que je pourrais « compléter » chez Inès, on n'est pas aux pièces. Sur place, nous stockons les affaires, nous désaltérons et libérons l'adjudant — je suis venu en scooter avec deux casques. Je parle rapidement à Inès de mon histoire de transfert de courrier, de coupure internet...
- Elle a de la chance...
- Tu as voulu savoir ? Tu écoutes ! Bref, elle me sort sa tablette. Je me connecte non sans mal, peu habitué à manier ce genre d'appareil. Je clique sur le fameux lien « Mot de passe oublié », pour te faire plaisir, puis me connecte sur le site d'Orange afin de récupérer sur ma messagerie le mail contenant la démarche à effectuer pour réinitialiser le mot de passe. Ce que je fais. Je suis enfin sur mon compte, et je sors l'une des six lettres de La Poste et entre enfin le code reçu six fois. Rien.
- Incroyable…
- …Ne m'interromps pas, commande plutôt un autre verre. Je recommence, toujours rien. Erreur je ne sais combientième. Nouvelle tentative. Rien. Le truc reste bloqué. J'ai l'impression que l'erreur machin est restée dans la mémoire de l'appareil et j'ai beau relancer le truc, rien. Inès me propose son smartphone.
- Tu vois ?
- Non, je ne vois rien, et toi non plus, tu n'as encore rien vu. Avec ou sans smartphone, pas moyen de « compléter ». Je suis énervé, en nage, et en retard. Lorsque deux voix impatientes s'élèvent derrière moi et me conseillent de me rendre directement au bureau de poste. Il est déjà 17.30. Je file en pestant contre La Poste, internet, la Covid, la société sans contact y la madre que les parió.
- Je n'en doute pas...
- Les mesures barrière, barrage, ou je ne sais quoi obligent les « usagers » à attendre sous le cagnard. Un vigile nous fait tenir à distance et respecter les mesures sanitaires, le personnel et nos semblables. Châtiment moderne. 
Les mains gelées, j'approche enfin du guichet où une pauvre septuagénaire est en pourparlers avec la préposée cachée derrière son plexiglass. Elle demande que La Poste garde son courrier pendant ses vacances. Elle n'a pas internet, pas de smartphone, et part chez son fils le lendemain à 4.00 du matin. C'est trop tard, lui dit la postière inflexible, je ne peux rien faire pour vous, vous pouvez rester là autant que vous le voudrez, ça ne changera rien. Sur ce, elle m'appelle. J'essaie de rester calme, de ne pas commenter la scène à laquelle je viens d'assister. J'explique la situation après avoir présenté ma carte d'identité et mon exemplaire de la lettre reçue six fois. Je dois reprendre à plusieurs reprises car le masque et le plexiglass altèrent la fluidité du dialogue. La préposée regarde ma lettre, et me demande les cinq autres. Je n'en ai apporté qu'une puisque ce sont les mêmes à l'identique, à la virgule près. Montrez-moi sur votre téléphone le mail que vous avez reçu lorsque vous avez passé votre commande, exige-t-elle.
- Ah merde…
- Tu l'as dit… Je m'applique à lui expliquer que mon appareil ne comporte aucune application et que je ne peux donc lui montrer le fameux mail. Je ne peux rien faire pour vous, dit-elle, car il me faut votre identifiant. Pourquoi, lui dis-je, ne figure-t-il pas sur cette lettre envoyée 6 fois ? Ça lui échappe. Mais elle reste ferme. Ma carte d'identité et cette lettre ne suffisent-elles pas ?, tenté-je.
- Quel cauchemar…
- Toute démarche administrative est aujourd'hui devenue un cauchemar… Bref, je m'emporte un peu, et demande si, avec mon nom, mon adresse postale actuelle, et la future, il n'y a pas moyen de moyenner… Ça dure encore plusieurs minutes, et finalement, elle parvient à me retrouver sans très bien comprendre comment. Elle imprime alors un contrat en double exemplaire que je dois signer. Une fois, la chose faite, j'ai completé. Le transfert prendra effet dès le 4. Dès demain, lui fais-je remarquer. Ah oui, dit-elle. Elle me redemande alors ma lettre et conclut qu'avec ce code à entrer, ça ne pouvait pas fonctionner, j'étais obligé
pour compléter ma démarche de passer par un bureau de poste. Je lui fais relire la lettre, point par point, et insiste sur la phrase : il vous suffit de vous connecter sur votre compte et entrer le code ci-dessous. Jamais dans le texte de cette lettre envoyée six fois il m'est demandé de me rendre à un guichet de poste. Oui, mais c'est comme ça, ça ne peut pas marcher, soupire-t-elle derrière son masque et son plexiglass. Travail, Famille, Wifi… Je manque d'air, le vigile me propose de reprendre du gel. Et je te jure, je ne sais pourquoi, peut-être ai-je la tête à ça, il me conseille d'aller prendre l'apéro !
- Pas possible…
- Tout est véridique. Nous sommes rentrés à 20.00, après avoir acheté du papier-bulle, et récupéré quelques cartons et avons fini sur les genoux à 2.30. Réveil à 6.30, reprise des activités abrutissantes. Là-dessus, le déménagement nous a achevés, malgré l'aide précieuse de mon neveu et trois de ses potes, jeunes et costauds. Je mets à peine un pied devant l'autre, deux semaines plus tard…
-
Dire que ce n'est que le premier déménagement, que ce n'est qu'une adresse provisoire…
- Ne m'en parle pas… Enfin, voilà, tu sais maintenant pourquoi je ne t'ai donné aucune nouvelle… La prochaine fois, je te parle de la banque…
- Tu veux qu'on se prenne carrément une bouteille ? Je t'invite, tu le mérites ! En échange, tu ne me parles jamais de la banque…

mercredi 15 juillet 2020

Le plateau vide de la balance



Aujourd’hui je n’ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.
Des oiseaux qui n’existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.
Ne rien faire
sauve parfois l’équilibre du monde,
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance.


Roberto Juarroz, Treizième poésie verticale,
trad. Roger Munier, éd. Corti

samedi 11 juillet 2020

L'aube est encore loin

Le maréchal arrête un moment le magnétophone et écrase sa Bastos. Il se lève avec une rapidité qui ne surprend pas chez un homme aussi sec. Il longe le grand bureau, passe dans le hall.
Le Nègre et le Blanc qui ont tué Butron sont repartis, mais il y a trois hommes, à demi somnolents sur des chaises, dans le hall, le chapeau mou rabattu sur les yeux, à la cow-boy paresseux. Deux ont des Sten de fabrication yougoslave et le troisième une Schmeisser. Le maréchal leur fait un sourire débonnaire et bref et enfile l'escalier courbe qui mène au premier étage de la villa.
Il entre doucement dans la chambre de Josyane. Elle dort.
C'est une petite jeune fille, presque une enfant, mais elle connaît des tas de trucs. Elle est allongée sur le ventre. Comme il fait chaud, elle s'est découverte jusqu'au milieu du dos. Elle constitue ainsi un très chaste spectacle, légèrement excitant tout de même. 
Une bouteille de fine champagne vide est par terre à côté du lit, et Josyane ronfle légèrement. Elle a encore bu, pense Georges Clémenceau Oufiri, avec un rien d'agacement.
Il allume une Bastos sur le pas de la porte. L'écoute de la bande magnétique, il y a un instant, l'a sexuellement excité. Il régit pour rien. Il est fier de sa virilité. Mais maintenant, après avoir monté l'escalier en réfléchissant à toute sorte de choses, car il a également une grande activité mentale, le petit frisson qui est à l'origine de son ascension lui a échappé. Il ne pense plus qu'aux efforts trop grands qu'il faudrait pour tirer Josyane de sa somnolence alcoolique, et à tout le travail pour la faire jouir pour de bon. 
Il se contente de fumer sa Bastos sur le pas de la porte en regardant les cheveux blond platine de l'adolescente endormie. Puis il redescend silencieusement au rez-de-chaussée. 
Les trois types qui sont en protection dans le hall ont débouché un litron de marc de Bourgogne. Le maréchal accepte un petit coup d'alcool dans un pot à moutarde. L'alcool blanc lui agace les gencives. Il n'aime vraiment que les liqueurs grasses, genre absinthe, et les vins chaudement vêtus, genre chiroubles. Il s'attarde pourtant quelques instants auprès des trois types. Il a toujours su garder d'excellents contacts avec ses subordonnés. Il fait une plaisanterie sur les défauts des mitraillettes Sten ; puis une plaisanterie sur leurs qualités. Ses hommes sont contents. Le maréchal leur adresse un petit geste avec son verre et rentre dans son bureau.
La nuit est obscure. L'aube est encore loin.

mardi 7 juillet 2020

Opera seria


Dans ses « Notes noires » publiées en mars 1983 dans la revue Polar, Jean-Patrick Manchette évoque notamment l'avenir du roman policier et s'interroge, avec perplexité, sur la « littérature à fiction forte », et la mode des récits de survie (Délivrance, Mad Max, et ainsi de suite).
Pour terminer sur une note constructive, il faut dire aux polareux français, qui n'ont pas encore compris la vogue du roman-de-survie, et qui vont devoir courir pour la saisir au vol, qu'on peut très vite faire un roman de survie à partir de La Dame aux camélias, alias La Traviata. Il suffit de faire de l'héroïne une starlette, de son protecteur un mafioso, et du jeune homme un courageux docteur de SOS Médecins, et de situer l'action soit à Beyrouth en 1982, soit, par anticipation, dans Paris livré à l'émeute. On suivra de préférence le livret de La Traviata, dont la construction est plus simple et carrée. A l'acte I, le jeune médecin, un gauchiste, sauve la starlette d'une surdose consécutive à une drogue-partie dans son penthouse de Boulogne. L'amour éclate entre eux. Il installe la nana chez lui dans le 13e arrondissement. Il la quitte sans arrêt pour se rendre à Billancourt dans sa R4, soigner des ouvriers insurgés. Le père du toubib intervient et fait comprendre à la starlette que c'est mal barré. Elle regagne son penthouse où elle retombe sous la coupe de son imprésario mafioso concerto grosso, ainsi que dans la drogue. Le jeune toubib vient la récupérer. Les fascistes attaquent. Retranchés dans leur penthouse, l'imprésario capo et le jeune héros font feu longuement contre les nervis fascisti molto craignos. Les desperados de Billancourt les dégagent mais c'est trop tard, l'héroïne a succombé à l'héro en forçant la dose et poussant un contre-ut. Fin de l'acte V.
Ouais ; ça peut être bien. Dans les passages sur la drogue, on introduira des visions oniriques et symboliques allusives qui se référeront à L'Odyssée, La Divine Comédie, Charlot soldat et Pif le chien. Le titre, ET NOUS SORTIMES POUR REVOIR LES ETOILES, sera emprunté à Dante, à moins qu'on lui préfère LA GORGE OUVERTE qui est, comme disait le cavalier blanc, de ma propre invention, et molto vendeur. Pour l'adaptation cinématographique, je vois Deneuve, Lanvin et Galabru.
Allez, va.

Jean-Patrick Manchette, in Chroniques, Rivages

jeudi 2 juillet 2020

La république dans la débine

Gaston Paris

La conn’rie qu’on a faite en verrouillant les claques,
En balançant du coup tout’s les souris dehors !
Ça méritait d’autor un’ volée d’pair’s de claques,
Mais, comm’ disait papa, tous les cons sont pas morts,
Voilà des pauv’s gamines qui vivaient en famille,
Qui r’cevaient vaill’ que vaille un peu d’éducation
Et qui sont désormais sans soutien, les pauv’s filles.
La conn’rie qu’on a faite en fermant les boxons !

Mon père, il s’en payait de la lanterne rouge,
Il y cassait sa s’maine et tous les sam’dis soirs
Ma pauv’mère le cherchait tout’ la nuit dans les bouges ;
Lui ronflait au bordel, toujours complèt’ment noir.
Les putains le bordaient, lui faisaient des papouilles,
Soit des trucs inédits, soit des spécialités.
Moi j’osais pas y aller, j’avais bien trop la trouille,
Et quand l’courage m’est v’nu, ils étaient supprimés.

La conn’rie qu’on a faite en fermant les bordels,
En obligeant l’brav’ monde à baiser n’importe où !
Ma tante en avait un, je n’parle pas pour elle,
Vu qu’la vache en claquant m’a rien laissé du tout,
Mais vraiment, quand je pense au destin d’mes frangines
Qui douées comme ell’s étaient s’raient sous-maîtresses maint’nant,
Je m’dis qu’la république est bien dans la débine
Et qu’on a mis l’bordel rien qu’en les supprimant…

Bernard Dimey