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mercredi 19 août 2026

Haine de la facilité


Lies Wiegman

 

Par haine de la facilité, je déteste l'aventure.
Existe-il plus grande aventure que celle d'ouvrir la fenêtre
et regarder passer les nuages tandis que s'écoule l'après-midi,
caresser tes cheveux, me coucher tôt,
écouter une voix qui chante dans un autre siècle ?  
Par haine de la facilité. Permets-moi de sourire
devant ceux qui désirent ce qui jamais ne leur manque.
Nous ne nous baignons jamais deux fois dans le même fleuve.
Jamais nous n'embrassons deux fois la même personne.
Jamais le vaisseau qui nous emmène n'arrête
son infini vol interstellaire.
Regarde-moi : je ne suis déjà plus le même. Et je continue
à te désirer bien que tu ne sois plus celle qui hier souriait.
Le train dans lequel nous voyageons passe par quatre gares
mais on ne nous laisse descendre dans aucune d'entre elles.
Par haine de la facilité, je déteste l'aventure.
Existe-il plus grande aventure que celle de te regarder dans les yeux
et découvrir à la fois mon bonheur et une larme ?  
Existe-il plus grande aventure que celle de pas même savoir
si demain nous serons encore en vie ?  
J'aspire à l'impossible, à la monotonie. 




José Luis García Martín,
 trad. maison


samedi 15 août 2026

Les autres

Charles Harbutt


 

Tout le monde dit que je ne suis plus le même. 
Je m'appelle comme l'autre,
je porte ses vêtements,
je vis chez lui et signe ce qu'il écrit ;
mais pour le reste, c'est différent,
les gens ont raison.

L'homme qui pensait
que la simple peur faisait que les choses
apparaissent pour ce qu'elles sont ;
l'homme que l'on admirait à l'égal de ces dauphins
qui escortent les bateaux sans savoir où ils vont ; 

celui qui calmait sa soif
en buvant l'eau d'un vase qui contenait
des roses coupées ;
ou celui qui ne savait pas encore
qu'on ne peut être soi-même lorsqu'on est seul ;
je ne suis plus celui-là.

L'homme sur la main duquel était écrit : 
– Aucune vie ne peut être aussi vide qu'une tombe sans fleurs.

Celui qui ne se doutait pas
que l'indépendance
consiste à pouvoir choisir
qui nous désirons.

L'homme aux deux visages qui n'était jamais lui-même.
L'homme qui voulait être seul sans y parvenir
car il n'y avait plus de place dans la solitude.

L'homme qui ne s'arrêtait pas pour les autres.
L'homme qui ne savait pas que le silence
n'existait que dans sa propre écoute. 
Celui qui ne croyait plus.
Celui qui ne t'attendait pas…

Demande à n'importe qui. Tout le monde le dit :
– Tu n'es même plus l'ombre de celui que tu étais
depuis que cette femme est à tes côtés.  


Benjamín Prado, Nunca es tarde, 
trad. maison

 

mardi 16 juin 2026

Pertes et profits

Marcel Bovis

 

 

Je recommence à mentir avec grâce,
je me penche avec respect devant la glace
qui reflète mon cou et ma cravate.
Je crois que je suis ce monsieur qui sort
tous les jours à neuf heures.
Les dieux sont tous morts un par un dans de longues files
de papier et de carton. 
Rien ne me manque, même toi
tu ne me manques pas. Je sens un creux, mais un tambour
est facile : peau des deux côtés.
Parfois tu reviens dans l'après-midi, lorsque je lis
des choses qui apaisent : communiqués, 
le dollar et la livre, les débats
des Nations Unies. Il me semble
que ta main me peigne. Tu ne me manques pas ! 
Mais des choses menues sont subitement absentes
et je voudrais les chercher : le bien-être 
et le sourire, ce petit animal furtif
qui ne vit plus entre mes lèvres. 

 

Julio Cortázar, in Crépuscule d'automne, 
trad. Silvia Baron Supervielle, éd. Corti   

jeudi 30 avril 2026

Plus rien n'existe

Adolph Fassbender

 

 

 

Pluie sur la mer
et sur la vitre. Plus rien n'existe.
Je cherche dans tes yeux.
Personne. Le vent. La mort
ne nous regarde pas. 

 

Roberto San Geroteo, Le chien d'à côté se tait, 
ed. Alidades, 2002. 

 

jeudi 12 mars 2026

Force majeure

 

René Groebli

 

– Les grandes villes ne pensent qu'à elles-mêmes, on le sait. Je pourrais chanter comme Ferré…
– Chanter quoi ?  
– Paris, je ne t'aime plus.
– Moi, je n'aime pas Ferré, donc abstiens-toi.
– S'il te plaît.
– S'il me plaît quoi ? 
– Abstiens-toi, s'il te plaît. Il faut ajouter S'il te plaît, sinon, ça ressemble à une de ces énièmes injonctions quotidiennes…
– Tu n'as pas pris plaisir à retourner sur les pas de ta jeunesse ? 
– Ils sont effacés comme ceux des amants désunis de la chanson de Prévert. 
– Encore une chanson…
– Qu'y a-t-il de plus important qu'une chanson ?  
– La personne à laquelle on pense quand on l'écoute.

– C'est vrai. 
– Le cinéma ?  
– Quoi, le cinéma ?  
– Aussi important ou plus qu'une chanson. 
– Ça l'a été. Ce n'est plus vrai.
– Le film n'était pas trop mal. 
– Tout repose sur Lucchini.
– Oui, l'intrigue est très simple. Ce qui en fait certainement le meilleur film de Bonitzer.
– Certainement. C'est dingue ! 
 
–  Quoi donc ? 
–  Le fait de se retrouver à évaluer la qualité des films de ce gars-là…
– Dimensions ? C'est quoi ? 
– Calaferte. Justement, je l'ai sous la main car je voulais t'en parler. C'est son dernier carnet. Plus exactement : c'est le journal qu'il a tenu en 1993, c'est la dernière année complète.
– Complète ?
– Oui, il meurt en 1994, en mai, je crois. 1993 est donc sa dernière année complète. Il existe un carnet de 1994, mais force majeure oblige…
– Toujours. 
– Oui…
– Il avait quel âge ?  
– Je ne sais plus… Tiens, il était né en 1928, comme mon père. 
– Ça fait quoi ?  65 ans ?  C'est jeune…
– Comme mon père. Il était fils de maçon.
– Comme ton père.
– Non, c'est mon père qui était maçon. 
– Oui, c'est ce que je voulais dire. 
– Mon père aussi est mort en mai. Un an avant Calaferte, 1993, l'année de ce carnet. Quelle coïncidence…
– C'est ce dont tu voulais me parler ?  
– Non, mais c'est troublant. Je voulais te parler d'une autre coïncidence. J'ai dégoté ces carnets lundi, le jour où nous avons vu ce film de Bonitzer qui repose essentiellement sur Luchini et son admiration sans bornes et tapageuse de Victor Hugo. 
– Tu as acheté ce livre au cours de ta fameuse errance ?  
– Exact, après le rendez-vous médical. J'avais beoin d'une consolation…
– Le rendez-vous s'est pourtant bien passé.
– En partie, oui. Bref,…
– Comment ça 
« en partie » ?
– Pour le reste, elle m'a dit qu'il n'y avait rien à faire. C'est à vie. Ce qu'il en reste, du moins…
– Comment ça « Ce qu'il en reste » ?  C'est sinistre…
– On verra. Revenons si tu le veux bien à Calaferte et Luchini.
– Calaferte n'était-il pas Italien comme Luchini ?  
– Aussi. Tu te souviens de cette scène dans laquelle une des jeunes actrices, qui veulent réhabiliter toutes ces femmes qui gravitent autour de Victor Hugo, traite le poète de queutard ?  
– Oui, bien sûr. Et le personnage de Luchini, Zucchini – quelle trouvaille ! –, s'emporte…
– … est surpris, disons, déçu même qu'on puisse réduire Hugo à ça. Eh bien, le soir même, en me couchant, j'ai lu quelques pages de Calaferte. Tu dormais déjà, et j'ai oublié de t'en parler depuis. Ecoute ça : 

En 1851, Juliette Drouet écrit à Victor Hugo : « Vous dites que dans ces journées de Décembre je vous ai sauvé la vie. Je n'en sais rien ; si j'ai fait quelque chose, cela ressemble tant au devoir que je ne saurais y voir une belle action.
Parce que je vous aurais sauvé la vie, vous me donnez cent mille francs; c'est tout simple. Et je les refuse. C'est tout simple aussi.
Reprenez vos cent mille francs. Je ne veux qu'une chose, être aimée. »

« Ainsi, c'est Calaferte qui parle, a-t-on un aperçu de la subtilité du gros tromblonneur. »
– Tromblonneur ?  
– Oui, j'ai cherché. C'est l'équivalent de queutard…
– Ça alors…
– Tu l'as dit… Tu ne trouves pas que c'est extraordinaire ?… Tu dors ? Je t'ennuie avec mes histoires
?  
– Non, mais pourquoi choisis-tu toujours le soir pour me les raconter ?  
– Quand devrais-je le faire ?  Dans la journée, nous sommes pris tous deux par le boulot…
– Mais le soir, une fois au lit, on s'écroule… Alors qu'on pourrait y faire tout autre chose…
– Ça te prouve au moins que je ne suis pas un vulgaire tromblonneur…
– Dommage…


vendredi 5 décembre 2025

Jours de pluie

Edouard Boubat

 

 

où allions-nous lorsque
la pluie pointait son nez ? 
abrités sous un porche
l'un contre l'autre
comptions-nous nos sous
pour un ticket de ciné,
la salle enfumée
derrière le grand comptoir
ou,
les jours de gloire,
une chambre d'hôtel
aux portes de la ville ?

souviens-moi de toi
cette époque où
la noirceur était vertu
et la route couverte de boue
pas de futur pour les enfants 
comme nous
tes yeux étaient-ils bleus
gris
ou vert de gris ?
je les ai oubliés

dérobais-je pour toi
d'obscurs ouvrages
à propos du rôle de notre classe
la place de notre rôle –
et autres syllogismes si pratiques ?
tu rêvais popoésie 
arrogant je rabachais popolitique
nous étions nés
avant le vent, chantais-tu
aussi jeunes que le soleil

où trouvions-nous
refuge lorsque la fatigue
du jour s'emparait des rues 
tes yeux brasillaient
et s'emballaient nos sens interdits ? 
petite fille en pleurs,
écris-moi cette chanson

 

 charles brun, sens interdits

mardi 30 septembre 2025

De notre vivant

Sean Plunkett



nous affabulions à la moindre occasion
de notre vivant 
abhorrions leur douce version
hors de question 
de suivre leurs reproductions intelligentes et
avariées
nous rejetions leurs satanées explications
et persistions à entretenir le feu 
sacré
simulions des engueulades ménagères
dans les allées des alimentations 
générales
nous ignorions leurs sempiternelles 
préventions
assignations
injonctions à la con
leurs gueules de fion en boucle
sur tous les écrans
une guitare sèche et un bandonéon
parfois un piano droit
constituaient notre principale consolation

nous ne laissions rien paraître 
ni stupeur ni haut-le-cœur
et reprenions à tue-tête
cette chanson pop dont nous ne saisissions 
pas le sens
de notre vivant
je me penche à la fenêtre
tu es la fille d'hier
celle qui s'amuse avec les fleurs
de mon jardin
il est trop tard pour comprendre
rentre chez toi, petite
nous ne pouvons plus jouer

nous oublions le spectacle
que nous étions
de notre vivant




charles brun, production clandestine





dimanche 17 août 2025

Elle t'a demandé…

Camilla Gorini



Une jeune fille t'a demandé : Qu'est-ce que la poésie ?  
Tu voulais lui dire : C'est ce qui fait que tu existes, ô oui, que tu existes,
et que de crainte et d'émerveillement,
qui sont la preuve du miracle, 
je sois si cruellement jaloux de la plénitude de ta beauté,
et que je ne puisse t'embrasser ni dormir avec toi,
et que moi, je n'aie rien, et que celui qui n'a rien à donner
doive chanter…

Mais tu ne lui as rien dit, tu as gardé le silence
et ce chant, elle ne l'a pas entendu… 

 

Vladimir Holan, trad. Dominique Grandmont,
Une nuit avec Hamlet et autres poèmes, Poésie/Gallimard 

 

dimanche 18 mai 2025

Tango pour débutants

René Maltête



mes mots meurent
ma vie
demeurent ma langue sur
ta peau
ta jupe couleur tango
la douceur de mon vit
la chaleur de ma voix
ma langue pour ta joie
mais nos mots mourront
mon amour

charles brun, bonne résistance à la douleur

jeudi 17 avril 2025

Un lion affamé


Frank Eugene

 

 

L'amour est un lion affamé
qui mange
un cerf.

L'amour est un agneau blanc
qui dans la douce pluie du printemps
broute l'herbe tendre.

L'amour est un fichu poète
qui écrit « L'amour est… »
et qui sait pertinemment
que l'amour est,
et qu'il n'y a pas grand-chose
à en dire
qui n'a
été dit auparavant
par
quelqu'un d'autre.

Mais, ça ne l'empêche pas d'écrire
« L'amour est… »
 


Richard Brautigan, Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus,
ed. bilingue, trad. Thierry Beauchamp, Romain Rabier, Points

jeudi 13 mars 2025

Parlez-moi d'amour


Michael Bidner

 

nous avons eu des mots
ce n'est pas si mal
tout le monde ne peut pas
en dire autant
après tout
je vais je ne sais où
avec sa voix
la pluie glaciale
les rues mal éclairées
un clodo allumé
me cueillent à découvert
la vue est mal faite
nuit sans lune
la carotte
guide mes pas

à l'ancien zinc enfumé
clandé
je me fais une place
pardon
nos mots me reviennent
elle
voulait
que je lui parle d'amour
je commande sans sommation
passe un sauvignon
un deuxième et un troisième
glissent
encore facile
ça persiste
dit le gars gluant
à mes côtés
je sais pas si je bois
parce que je coule
ou si je coule
parce que je brois
du noir
je mourrai sans le savoir
je voudrais lui remonter
le féliciter
le moral
une tape
il croise mes hésitations
garçon 
pour monsieur un autre sauvignon
je pense pas question pauvre con
entre nous pas de façon
je dis c'est pas de refus
il demande un torchon

encore trempé
je le laisse me sécher
m'essuyer pas gêné
je veux lui en coller une
son nom c'est riton
soixante huit piges
seul mal en point pas du quartier
on se connaît pas arrêtez
cafardeux endetté
me crible d'autres mots
poisseux
que je dribble en pleine surface
d'un crochet du gauche
sonné il reste sur place
je remets presque un droit
ça se bouscule derrière
se généralise
qui défend qui
on ne sait

la vie est bien faite
pauvre con
au trou pour la nuit
sans sommation
le temps de gommer le gris
parmi cafards et souris
presque au chaud
j'en oublie nos mots
ce n'est pas si mal
tout le monde ne peut pas
en rire autant


charles brun, farces et retapes, vol. 3



samedi 25 janvier 2025

Comme la pluie

Yasuhiro Ishimoto

 

 

Toute la nuit le bruit avait
retenti à nouveau,
et à nouveau tombe
cette pluie douce et persistante.

Qu'est-ce que je suis à moi-même
qui doive être retenu,
insisterait
si souvent ? Est-ce

que jamais la douceur
ni même la violence
de la pluie
aurait pour moi

quelque chose d'autre que cela,
quelque chose de moins appuyé —
dois-je être enfermé
dans ce malaise sans issue.

Amour, si tu m'aimes,
étends-toi près de moi.
Sois pour moi, comme la pluie,
l'échappée hors

de la fatigue, la bêtise, la demi-
torpeur de l'indifférence intentionnelle.
Sois trempée
d'un bonheur pudique.

 

 

Robert Creeley, in La Fin,
trad. Jean Daive, Gallimard

jeudi 16 janvier 2025

Soleil d'hiver

Larry Fink



fernando fernán gómez
rocaille en boucle
aún vivo para el amor
l'été indien
de joe dassin
version espagnole découverte
avec elle
qui gambade
s'allonge
roule dans l'herbe
allée de la dhuys
un lundi d'automne au soleil

encore vivant pour l'amour 

on ira où tu voudras
quand tu voudras
et l'on s'aimera encore
lorsque l'amour sera mort
est devenu
hacia atrás sólo puedo mirar atrás
y sentir que vuelvo a estar
aún vivo para el amor
encore vivant pour l'amour

je préfère

je pensais ne rien ignorer de
cet incomparable
acteur réalisateur dramaturge romancier
grande gueule anar
du monde de l'art
espagnol
né à buenos aires ou  
lima selon l'humeur
et le voilà chanteur
occasionnel
d'une chanson de variété
italienne de mon enfance
adaptée dans une vingtaine
de langues

pour indian summer
c'est l'ineffable
lee hazlewood 
et la fille sinatra
qui s'y collent…
j'en suis là
sur l'aqueduc
lorsque ça klaxonne
sur le bas-côté
C'est grâce à ta chienne
toi
avec ton casque je ne t'aurais pas
reconnu
je promets à valérie
de nous voir vite
avec fabien
et puis j'oublie

c'est la dernière promenade
dont je me souviens
dans le soleil de cet après-midi
d'hiver
jour de son départ
quand tu m'as pris dans tes bras
et demandé
Qu'est-ce que nous allons faire
maintenant ?

on ira où tu voudras
mais les nouvelles balades
nous devrons les mener
seuls
sans casque
sans laisse
sans larmes
sans coupables
sans trembler
mes doigts jouant avec tes doigts

encore vivants pour l'amour


charles brun, chanteur malheureux

vendredi 15 novembre 2024

Dormir

Horst P Horst

 

 

Que j'aime à m'endormir sur le drap de ta peau
Comme un autre à pourrir dans les plis du drapeau.

 

Olivier Larronde

samedi 24 août 2024

Au cabaret tzigane

Harry Gruyaert

 

 

j't'aimais tellement fort que j't'aime encore
ce genre de choses qu'on faisait tourner sur la platine akai de la chambre
les après-midi
où nous révisions le bac
fondant nos mains et nos lèvres
elle rêvait que j'écrive des chansons d'amour
que tout le monde le temps d'un été célèbre

l'autre jour j'ai vu quelqu'un qui te ressemble et la rue était comme une photo qui tremble
elle me voyait auteur de trente trois tours sirupeux et dégoulinants de sentiments sensualisés de ma voix satinée
ma tignasse de gitan sépharade en banderille pour les mettre
toutes à genoux
elle voulait que je balance toutes mes dépendances
cette mélancolie de pianiste de bar d'hôtel cossu international
m'exhortait à troquer mes vhs de films certifiés cafard authentique
version originale sous-titrée français
contre un bon dictionnaire de rimes 
abandonner les vapeurs des comptoirs enfumés
et m'engager dans la voie royale pavée de disques d'or
du chanteur de charme solaire pour femmes seules et abandonnées
impudique docteur en souffrologie pour jeunes filles à idole et garçons solitaires

à elle les robes de soirée, le tapis rouge, les cocktails à gogo au bord d'une piscine des grenadines

le soleil, le ciel bleu, toute la vie
toute la vie

je cultivais les jours sans qualité et le goût de l'imparfait
faisant le pitre au piano à l'ombre de mon cabaret tzigane
quand hier par hasard j'ai appris la mort déjà ancienne de cette fille qui croyait en moi partie pour un autre
avait-elle jamais renoncé à ses rêves de gosse ?
quarante ans plus tard, certaines de ces chansons violonisent encore parfois dans ma tête
comme les premiers soupirs des premiers baisers, les premiers serments partagés

charles brun, histoires populaires

 

 

jeudi 13 juin 2024

Une évidence

Jakob Tuggener



 

il maintient le livre à plat
sur la table
entre clavier et tasse
copie péniblement cette phrase
qui éveille en lui un sentiment confus
fait de remords de honte
d'autre chose également
qu'il ne sait nommer
une évidence

fait quelques pas dans la cuisine
se ressert un verre qu'il vide
méticuleusement
puis un autre
bientôt ce petit mazelet
de guy et marie taboulay
rejoindra les autres cadavres
qui attendent par terre
d'être emmenés au container

toute une vie à tourner des pages
quand il aurait pu s'investir
davantage
dans le ménage
se former au jardinage 
au bricolage
au patinage
(artistique)
quel con se dit-il

les mots de son auteur favori
semblaient perdre de leur force
en prenant forme
dans la lumière blanche
sous la robe de ce cépage
pourquoi ne parvient-on à dire
toutes ces choses essentielles
aux gens que l’on aime
qu’après leur mort ?

la fatigue finirait par l'en dissuader
le mal gagnait chaque jour du terrain
un retour sur scène après tant d'années
sous silence
loin des hommes
jugée plutôt incongrue
cette dernière disparition
ne pouvait passer qu'inaperçue

je ne suis plus là
crions-nous

 

charles brun, cuisine et dépendance



mercredi 21 juin 2023

Sages paroles

Payram


 

— Désormais, tous nos objets électroniques pourront être, à notre insu,  activés à distance par nos amis de la police et du ministère de l'intérieur…
— Je ne te crois pas…
— Je t'en avais déjà parlé. C'est aujourd'hui voté. Tout comme la reconnaissance faciale généralisée grâce aux prochains JO de Paris. Sans oublier l'utilisation des drones pour la surveillance extérieure et intérieure. Ou le projet de mise sur écoute des journalistes.
— Alors, tout passe ? Comme ça ? Sans que ça ne choque personne ?
— A peine une notule égarée au bas d'une page de canard, une pétition étouffée… Il y a longtemps que nous avons consenti à ne plus avoir de vie privée. De plus, c'est confirmé, toute tentative de chiffrement de nos communications sera assimilée à un acte de terrorisme.
— Comme les militants écolo ?
— Exact. Après l'éco-terrorisme, voici le techno-terrorisme.
— Et tu vas passer tout l'apéro sur ton téléphone ?
— C'est incroyable…
— Le temps que tu lui consacres ?
— Oui et non.
— Depuis que tu as changé de modèle et de forfait, avec tous tes gigas, tu n'es plus le même…
— Je découvre des zones dont je n'avais pas idée…
— …Et te voilà, tel un ado accro…
— …Détrompe-toi. Je suis effrayé.
— Alors laisse tomber et ressers-nous un verre.
— Jérôme m'a installé ce bazar tout à l'heure et je dois le désinstaller ce soir…
— Qu'est-ce que c'est ?
— Une appli, pas encore commercialisée. On y apprend des tas de choses.
— Quel genre de choses ?
— De l'ordre de notre intimité.
— L'ordre ?
— Oui, tout est en ordre. Et sous surveillance.
— Tu me fais peur.
— C'est bien ce que je dis.
— Par exemple ?
— Quoi, Par exemple ?
— Qu'est-ce que tu découvres avec cette appli ?
— Regarde. J'ai rentré nos noms et toute notre vie défile.
— Quelle horreur !
— Des choses que j'avais complètement oubliées. Que personne ne connaît, à part moi. Pareil pour toi…
— Montre ! …Efface ça, immédiatement !
— Tu en as honte ?
— Non, mais, efface !
— C'est impossible, ma chérie. Ce sont des données. Nos vies sont transformées en données. Ce n'est pas nouveau. Ce qui est encore plus flippant, c'est l'avenir.
— L'avenir a toujours été flippant, comme tu dis.
— Oui, mais il l'est d'autant plus qu'il est désormais écrit. Avec des dates précises.
— Notre avenir ?
— Oui. Selon l'appli, dans tout juste deux ans, nous serons séparés.
— J'en étais sûre !
— Ah bon ?
— Oui, je suis trop vieille pour toi désormais, et ça ne va pas s'arranger.
— Attends…
— Elle aura quel âge ?
— Qui ?
— Celle par qui tu me remplaceras.
— Tu divagues…
— Réponds-moi. Cette appli a l'air tellement précise, elle doit pouvoir nous le dire.
— Non, je me suis trompé. C'est affreux.
— Tu te voyais déjà au bras d'une pétasse de 25 ans mais là…
— …Non. Nous serons en effet séparés mais par la mort.
— Quoi ?!
— Il ne me reste que deux ans de vie.
— Ce n'est pas possible ! C'est n'importe quoi, cette appli. Tes dernières analyses étaient parfaites, selon ton médecin.
— Les cimetières sont remplis de personnes dont les dernières analyses étaient parfaites…
— Oui, mais pas toi, ce n'est pas possible…
— L'intelligence artificielle ne peut pas se tromper. Même si cette appli est encore en développement. Dans un peu moins de deux ans, je ne serai plus là.
— Mais c'est insupportable.
— J'ai toujours été persuadé de mourir au même âge que mon père, mais dans deux ans, ça fera trois ans de moins…
— Je ne suis pas certaine d'avoir saisi, mais je veux bien un autre verre.
— Pas mal, ce petit rouge, n'est-ce pas ?
— Qu'est-ce que c'est ?
— Un simple vin de France. Ce n'est pas la première fois que nous en buvons…
— Je sens que ce ne sera pas la dernière, après ce que tu m'as annoncé… A quoi tu penses ?
— A comment occuper ces deux prochaines années.
— Je te vois venir.
— Ah oui ?
— Sex and drugs and rock and roll !
— Tu n'y es pas. Puisque je n'ai rien à perdre, il est temps de me lancer dans le terrorisme ! Simplement, j'hésite encore entre le techno-terrorisme, l'éco-terrorisme…
— Et l'alcoolo-terrorisme !
— Je me laisse un temps de réflexion !
— Chouette, mon amour. J'ai toujours rêvé d'être la compagne d'un héros ! Tu peux compter sur mon soutien, le ravitaillement, le repos du guerrier, tout ça.
— Enfin de sages paroles !




lundi 12 juin 2023

Rendez-vous

Luc Moreau

 

 

Rendez-vous près de la roue qui tourne
Près de l'eau qui coule sous les ponts
Rendez-vous avec le passant taciturne
Qui change son chapeau dans les restaurants
Rendez-vous avec l'ange musagète
Au coin d'une rue en forme de cigare
Rendez-vous quand le gel indigo bleu
Rejoindra les statues renversées
Rendez-vous dans l'entrepôt des marchandises
A Bercy lorsqu'il sera temps
Rendez-vous pour lever son verre
Aux rencontres inopportunes
Rendez-vous dans les ascenseurs
Que nous peuplerons de fleurs pourpres
Rendez-vous de nos ongles décapités
Dans les portes fermées trop vite
Rendez-vous de notre solitude
Au marchepied dormant des jours

 

Robert Lebel, Masque à lame,
in La troisième horloge,
Poésies et récits, 1943-1986,
L'Atelier contemporain, 2023


vendredi 5 mai 2023

A la sauvette

Bert Hardy

 

 

C'était une nuit merveilleuse dans l'ancien quartier espagnol
à deux pas du meublé qu'occupaient mes parents à ma naissance –
Oui, Escudero, Belleville avait beaucoup changé.
C'était un hiver d'avant les téléphones dans la poche,
les algorithmes rimant nos amours,

l'intelligence artificielle anticipant nos pensées,
la reconnaissance faciale inspectant nos mouvements
et les seins en Silicon Valley…
Elle attendait au fond du bistrot, les yeux perdus dans un magazine féminin, certainement quelqu'un qui n'arrivait pas
quand au comptoir, je ne voyais rien, comme dans une chanson
de Joe Dassin,
embourbé dans les idées des autres, mots de nouvelles pages.
Ma seule attente était d'échapper à l'enfer où vivaient
toutes sortes d'hommes irrités et capricieux,
dérober à chacun de mes passages dans cette grande enseigne
de la culture de masse du ventre de Paris,

un ou deux bouquins au hasard,
les boire le soir dans un bar.

Fragile petite brune à peine sortie de l'adolescence,
mon innocente Nastienka espérait un premier chagrin d'amour comme on espère la révolution.
Six bières tièdes, quatre vodkas, deux vins chauds, une nouvelle russe et trois aphorismes franco-roumains durant,
elle a accordé quelques notes de sourire sans même penser à s'éclipser au sous-sol
histoire de solidifier son drame en cours,
tandis que je pérorais sans fin,
oubliant n'avoir rien avalé depuis le matin,
songeant que je n'avais partagé le lit d'une telle insolence depuis des siècles.
Elle était en manque de justice et de liberté,
exécrait ce monde qu'elle sentait basculer toujours un peu plus dans l'ignomie,
me contait sa peur des hommes,
moi, celle de l'inconnue,
et plus je me collais à elle sur la vieille banquette en skai rouge défoncée,
plus elle riait de
mon allure caricaturale et perdue – éperdue ?, je n'ai pas bien entendu – d'artiste de la faim.
La tentation était grande pour nous deux de ne plus jamais dormir,
d'enfin passer à autre chose,

comme on écrit sur papier glacé entre deux publicités.
Le patron feignait de ne pas nous mettre à la porte lorsqu'elle m'a supplié à l'oreille de la raccompagner chez elle,
en grande banlieue.
Nous avons marché ivres main dans la main le long du fleuve gelé
désert à minuit en ces temps-là,
le printemps et le grand soir attendront,  s'emmitouflait-elle encore à l'autre bout de la ville,
m'offrant un dernier regard de fougue et de feu,
tout comme l'amour, pensais-je, en la voyant disparaître seule dans un taxi au cœur de notre nuit blanche.

Ce matin, trente ans plus tard,
j'ai craché à la sauvette
sur ce trottoir
où nous nous sommes soûls tenus la main,
parmi nos enfants zombifiés dans l'isoloir à codes barres,
connectés tatoués vidéo-surveillés
à mobilité douce et aux rêves monétisés,
aucun parfum de souffre ne faisait renaître la flamme,
aucun éclat de rire ne consolait tristesse.

 

 charles brun, love souvenirs flous d'un vieux con, tome III