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mardi 15 juillet 2025

La vie comme une ombre

 

Leonid Korovin

 

Emmanuel Bove est mort à 47 ans. Il y a tout juste 80 ans. Le 13 juillet 1945. 

France culture a pioché dans ses archives pour rediffuser récemment ce portrait de l'auteur de Mes amis.   

Claude Royet-Journoud y rencontrait Yves Martin, dit « lecteur de la première heure », grâce à un libraire du 17e arrondissement de Paris, et Raymond Cousse, qui deviendra avec Jean-Luc Bitton le biographe de Bobovnikov — il se suicidera en 1991, avant même la parution au Castor Astral de l'excellente biographie, Emmanuel Bove : La Vie comme une ombre. 

Ici, nous sommes en 1983. L'année où, grâce à mon ami Pascal, qui m'apprend à voler des livres, je découvre Emmanuel Bove.

 

 

 

mardi 15 septembre 2020

Malgré tout


Emmanuel et Louise Bove

En 1928, Emmanuel Bove est sur le point d'en finir avec une existence jusqu'ici passée dans une extrême précarité malgré un travail d'écriture acharné. Il vient de rencontrer Louise Ottensooser, fille d'une famille de banquiers qui l'introduit dans les milieux artistiques et mondains. Le roman La Coalition remporte le Prix Figuière, doté de 50 000 francs, une belle somme. Cette année-là, Bove fait paraître pas moins de six romans et recueils de nouvelles. En 1930, Bove divorce de sa première épouse dont il est séparé depuis cinq ans et épouse Louise. Les jeunes mariés s'installent à Londres. L'enfant que porte Louise meurt à la naissance. La famille Ottensooser, ruinée par la crise de 1929, tout, pour l'auteur de Mes Amis, redeviendra comme avant.

J'avoue qu'ici mon trouble est un peu celui de l'acteur qui, oubliant tout à coup son rôle, est obligé d'inventer des répliques ou de s'excuser tant bien que mal auprès des spectateurs. Ce que me demande Lucien Kra est au-dessus de mes forces, pour mille raisons dont la première est une pudeur qui m'empêche de parler de moi. Tout ce que je dirais serait d'ailleurs faux. Il y aurait bien ma date de naissance qui serait exacte. Encore faudrait-il que l'humeur du moment ne me poussât pas à me rajeunir ou à me vieillir. Qui saurait d'ailleurs résister au plaisir d'emplir sa biographie d'événements, de pensées basses, d'envie d'écrire à l'âge de huit ans, de jeunesse incomprise, d'études très brillantes ou très médiocres, de tentatives de suicide, d'actions d'éclat à la guerre, d'une blessure mortelle dont on a réchappé, d'une condamnation à mort dans un camp de prisonniers et de la grâce arrivant la veille de l'exécution. Le plus sage, je crois, est de ne pas commencer.

Carnet de l'auteur-Biographie,
texte rédigé par Emmanuel Bove à la demande de son éditeur,
devant servir de notice biographique à la première édition
du roman Un soir chez Blutel (1927), et déjà cité sur ce blogue.

jeudi 14 décembre 2017

Le plus sage


J'avoue qu'ici mon trouble est un peu celui de l'acteur qui, oubliant tout à coup son rôle, est obligé d'inventer des répliques ou de s'excuser tant bien que mal auprès des spectateurs. Ce que me demande Lucien Kra est au-dessus de mes forces, pour mille raisons dont la première est une pudeur qui m'empêche de parler de moi. Tout ce que je dirais serait d'ailleurs faux. Il y aurait bien ma date de naissance qui serait exacte. Encore faudrait-il que l'humeur du moment ne me poussât pas à me rajeunir ou à me vieillir. Qui saurait d'ailleurs résister au plaisir d'emplir sa biographie d'événements, de pensées basses, d'envie d'écrire à l'âge de huit ans, de jeunesse incomprise, d'études très brillantes ou très médiocres, de tentatives de suicide, d'actions d'éclat à la guerre, d'une blessure mortelle dont on a réchappé, d'une condamnation à mort dans un camp de prisonniers et de la grâce arrivant la veille de l'exécution. Le plus sage, je crois, est de ne pas commencer.

Cette notice intitulée « Carnet de l'auteur - Biographie », fut rédigée par Emmanuel Bove à la demande de son éditeur et publiée en pages 3 et 4 de son roman Un soir chez Blutel. Une version plus longue figurait dans l'excellente biographie de Raymond Cousse et Jean-Luc Bitton parue au Castor astral en 1998, Emmanuel Bove, La Vie comme une ombre. 
On peut désormais trouver ce texte dans le recueil Le Remord, édité ces jours-ci dans la Petite bibliothèque Ombres, pertinemment signalé par l'ami Louis Watt-Owen, et qui comprend 9 nouvelles parues dans divers journaux et jamais éditées en recueil, ainsi que quelques portraits de Bove, des caricatures et des entretiens très courts mais drôlatiques avec l'auteur de Mes Amis. Et tout cela pour la modique somme de 9 euros.

mardi 28 février 2017

Un homme aussi profondément ulcéré que moi

Joan Colom via flash of god


Peindre l'impossibilité de sortir du rang. Montrer la foule, ce que c'est d'être en bas.

Je crois qu'il n'est personne pour me contredire : la vie est pleine d'injustices. Partout on ne rencontre que petitesse, népotisme, envie, soif de luxe et de jouissances. Il y a évidemment des choses belles en ce monde, des sentiments désintéressés, de l'amour, de la joie, mais tout cela ne peut être que provisoire. La générosité fera naître l'ingratitude. Si on pouvait attribuer un ordre aux sentiments, la grandeur, la beauté viendraient en tête, mais aussitôt la laideur les remplacerait.

On me dit : « Soyez donc optimiste ». Je ne peux m'empêcher de songer qu'en fin de compte tout doit disparaître. Et ce qu'il y a d'étrange, c'est que jamais, depuis que j'existe, je n'ai trouvé un homme vraiment amer, un homme à qui je pourrais livrer mon coeur, dire tout ce que je pense du monde, un homme qui serait aussi profondément ulcéré que moi. Loin de ma pensée de vouloir dire que seul je sache souffrir de la laideur et de la méchanceté du monde. D'autres, comme moi, n'ont jamais trouvé aussi ceux qui comprendraient leurs souffrances, aussi simples, aussi légitimes fussent-elles.
Emmanuel Bove, Carnets