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lundi 16 juin 2025

Sale réalisme

Joan Colom




Elle pensait que 
Johan Cruyff
était un de ces professeurs 
de désespoir que j'aimais citer
venu le soir entre deux
verres d'un trop vert pinard
un type du nord 
du genre Kierkegaard.
Je dus alors me lancer
sans élan ni élégance
dans des histoires sans fin
sur cet autre fils 
d'une femme de ménage
le football total
Amsterdam et Pandora
la guerre de Troie
comprenne qui pourra.
Elle repensait à cet ancien instituteur 
déclamant fièrement
Tous les matins 
je me remets
en bouche un poème
pour faire travailler la mémoire
les pieds
et la langue

après s'être s'emporté 
contre
les trottinettes sur les trottoirs
les mômes sur les écrans
les drones traquant 
civils 
hommes 
femmes 
et enfants
le naufrage de nos dirigeants
l'imposture de toutes leurs positions 
la bêtise des oppositions.
Et me voici
dans le ventre de cette 
nuit de perdition 

cher Roger Wolfe
passant tes vers 
d'enfant de Westerham, Kent
écrits dans ta langue d'adoption
apprise à Alicante
pour moi maternelle
dans ma propre langue 
d'adoption
titubant en me relevant
butant l'adaptation
devant un verre
à moitié vide.
J'observe du coin de l'œil
sur la table la bouteille
ouverte après l'appel
de ma mère
décrépite par les ménages
qui s'étonne au téléphone
dans son mélange de langues
qu'une blouse blanche
lui parle de
ses quatre vingt huit ans
quatre vingt sept 
elle insiste 
oubliant encore
ses deux dates de naissance.

Bientôt l'heure du réveil
seul je sèche 
à faire tenir 
droit
un poème

dit de réalisme sale
que personne n'attend
et
trouve sur la toile
les images en mouvement
en couleur puis en 
noir et blanc 
sous tous les angles
de la fameuse
volée 
du Hollandais volant
un soir de mille neuf cent 
soixante-quatorze
sous le ciel catalan.

Nous avons tous
disait je crois
un poète chilien
mort à Barcelone
Nous avons tous
un ancien amour
à évoquer
lorsque nous n'avons plus
rien à dire 

et que l'aube pointe son nez. 

 

charles brun, hommage à la catalogne



mercredi 13 octobre 2021

Tapis rouge

 

Gilles D'Elia


 

ses messages m'avaient échappé
pas bien doué pour
ce monde
de
l'instantanéité
j'ai pris mon temps
l'ai placé devant moi et mon verre
et fini par composer
le numéro de sa ligne privée
nasser en personne
a décroché après deux sonneries
si j'ai bien compris
il n'espérait plus de mes nouvelles
avait déjà sous le coude
une liste de remplaçants mais
il tenait beaucoup à moi
en raison de mes états de service
auprès d'un grand nombre d'actrices
si nous nous mettions d'accord
sans plus tarder
je pouvais passer signer
immédiatement
j'ai avalé une gorgée et
pensé à la facture du gaz
justement
à celle de l'eau
aux impôts
à mes dernières dépenses chez casto
balai à feuilles
pavillon pour luminaire
et son tube en laiton
perceuse à percussion
l'escabeau de 5 mètres de haut
aux meubles du bon coin
remontaient à la surface
des relents de ce monde
où j'avais toujours ignoré ma place
j'ai survolé le trajet d'ici au parc des princes
et exigé que leo mette à ma disposition
son jet privé
mon scooter est trop vieux pour rouler
dans la capitale
il a cru à une blague de pochtron
mais j'étais sérieux
je n'avais pas bu une goutte d'alcool depuis
trois semaines
j'ai ajouté que
des joueurs hispanophones seraient bientôt
recrutés par
son concurrent de ryad à newcastle
que j'étais parfaitement trilingue
et moi aussi je me foutais pas mal
d'amnesty international
entre un esclavagiste d'aujourd'hui
soudoyeur de décideurs
et un 
commanditaire d'assassinat de journaliste
à l'ancienne
c'était kiff kiff bang bang
alors il a promis

si j'ai bien compris
d'ajouter un zéro au montant en dollars du golfe
de m'envoyer son propre chauffeur
et avant de raccrocher
il a déplacé à voix basse
entre hommes
quelques mots sur la femme de leo
en lui enseignant notre belle langue
sans la lâcher d'une semelle
j'allais pouvoir reluquer ses belles jambes
et les palper si affinités
nous allions d'ailleurs pour des histoires de promotion
de coupe du monde sur tapis rouge
passer noël à doha
juste elle et moi
à son âge leo avait peur de se blesser
et ne s'occupait plus d'elle
dire que ce club
ses joueurs et ses suiveurs m'avaient toujours exaspéré
mais
si j'avais bien compris
c'était bien la première fois
que les fêtes de fin d'année
s'annonçaient supportables


charles brun, trêve de wag


vendredi 4 décembre 2020

Le paradis qui coule




Tu es bien torché après tes dix pintes, le juke-box balance des trucs corrects, il y a de la nana, essentiellement des salopes en minijupes, on voit juste un bout de coton noir qui leur rentre dans la raie du cul, et c'est exactement ce dont tu as besoin, des mecs cools et des putes aux cuisses grandes ouvertes, qui s'étalent mieux que la margarine, et à qui tu demandes de patienter cinq minutes, parce que tu es en train de boire un coup avec tes potes, et que moins chère est la bière, plus tu en descends. Huit heures, neuf heures, la soirée file à toute blinde, c'est la fin de la semaine, tu as deux heures devant toi et la bière est fameuse. Le paradis qui coule, glacé, âcre dans la gorge. Des bulles chimiques, un poison brassé à la hâte pour les locdus qui apprécient. Tous les gars sont chauds, ils racontent des conneries qu'on aura oubliées demain, la musique à fond et tu es obligé de crier, mais c'est le rythme qui compte, le rythme électrique qui fait légèrement vibrer la salle, qui te fait oublier le besoin de réfléchir à ce que tu dis, alors tu dis n'importe quoi, tu parles et tu gueules et tu remues la langue, et plus tu es torché, plus tu te rends compte que les mots qui sortent de ta bouche n'ont rien à voir avec ceux que tu avais en tête. Tu pourrais aussi bien raconter n'importe quoi. On s'en branle. Tu glisses une pièce dans la fente, tu appuies sur un bouton, les pages défilent et tu choisis tes chansons. D'une simplicité mortelle. Un débile pourrait en faire autant. Par contre, c'est dur d'arriver au bar si tu n'es pas à moitié brûlé, vachement dur, mais bon, à présent ça va mieux parce que tu es effectivement bourré, et que tu n'en as rien à faire des manières, alors tu fonces droit devant, tu pousses, tu titubes jusqu'à la serveuses avec ses gros nibards qui font éclater son corsage, sa bouche à pipes peinte et repeinte et son amabilité zéro. Elle sait qu'elle peut se donner des airs d'impératrice, devant tous ces mecs bourrés qui la regardent comme ça, elle adore ça la salope, elle prend son pied, et tu lui en demandes encore deux, ma jolie, toi, là, avec le corsage qui va péter, avec les nénés en obus, en train d'étaler ta marchandise histoire d'exciter les hormones, et si un quelconque connard n'apprécie pas la manière de bousculer tout le monde, il fermera sa gueule de toute façon, parce que tu es rétamé, et surtout parce que tu es accompagné d'une petite bande sympa qui te virerait n'importe quel mec par la vitrine, au moindre regard de travers…

 

 

John King, Football Factory,
trad. Alain Defossé,
rééd. Au Diable Vauvet

mercredi 18 juillet 2018

Responsables



« Je demande aux hommes politiques, et à tous les représentants des autorités qui ont conduit le peuple dans l'enfer de la misère et du désespoir de s'éloigner de notre équipe... Vous n'êtes pas les bienvenus dans notre vestiaire et nous refusons de faire des photos et de parler avec vous... »
Cette déclaration de veille de finale de Mondial n'est pas signée Didier Deschamps, mais Zlatko Dalic, sélectionneur de l'équipe de Croatie, finaliste malheureuse face à nos Bleus — ces héros qui, de leur côté, se sont précipités comme un seul homme sous les ors de l'Elysée pour y rire aux âneries gênantes de son hystérique et égocentrique locataire qui n'a pas hésité à leur merdaillé la poitrine...
Dans une lettre ouverte, publiée sur la page fessebouc de son équipe, Dalic, l'entraîneur le moins bien payé des 34 formations présentes durant le tournoi, oublie la langue de bois pourtant de mise dans ce milieu. Extraits :
« La Croatie est l'un des pays les plus pauvres de l'Union européenne, gouverné par des personnes que l'on peut considérer comme les membres d'une organisation criminelle. Il existe aujourd'hui dans notre pays des retraités qui ne peuvent faire face aux premières nécessités, des jeunes qui ne peuvent payer leurs études, un système de santé qui s'écroule, et une justice corrompue aux ordres du grand capital.
Il y a des enfants qui n'ont jamais vu la mer quand la Croatie dispose de plus de 1000 kilomètres de côtes, des enfants qui vont se coucher le ventre vide parce que leurs parents, sans emploi, n'ont pas de quoi les nourrir. 
Ceux qui sont responsables de l'état du pays ne sont pas les bienvenus. S'il vous plaît, respectez notre décision, et cessez de porter notre maillot et d'utiliser notre réussite pour faire votre propre promotion et sacager la valeur de notre travail.
L'équipe tient à annoncer qu'elle fera don des primes du Mondial à une fondation venant en aide aux enfants de Croatie... »




Ceci n'est malheureusement qu'une fake news.
La lettre n'est pas signée Zlatko Dalic, mais d'un blagueur dénommé Igor Premuzic...

jeudi 8 février 2018

Priez pour nous



Football toujours. Ce qu'il est devenu. Le quotidien L'Equipe publiait ces jours-ci la liste des plus gros salaires du championnat français. Je n'ai pas pris la peine de jeter un oeil ou deux à cette information, certainement reprise un peu partout. Principalement parce que je goûte peu la pornographie et sais aussi que ces salaires sont indicatifs, la plupart des millionaires en short — d'ici et d'ailleurs — percevant d'autres types de revenus plus ou moins obscurs. L'un d'eux, le Portugais Cristiano Ronaldo, dit CR7, qui officie au Real Madrid, est d'ailleurs en ce moment quelque peu inquiété par la justice espagnole. Ce charmant jeune homme, qui se paie officiellement des enfants portés par des femmes de l'ombre, offre à son agent une île pour son anniversaire, réclame régulièrement des revalorisations salariales sous menace d'aller voir ailleurs si l'herbe est plus verte — c'est encore arrivé l'été dernier et cet hiver, mais visiblement, peu de clubs sont prêts à miser sur ce joueur qui vient de fêter ses 33 ans et à s'aligner surtout sur les émulations auxquelles il prétend —, n'hésite pas à envoyer promener son propre public (Foda-se, lui conseille-t-il) lorsque les aficionados se lamentent devant les ratés de la star, est soupçonné d'avoir omis de déclarer au fisc quelques 14,7 millions d'euros. Pour sa défense, ce type qui incarne sur le terrain, et en dehors, la suffisance, l'arrogance, le narcissime, l'égoïsme (il manifeste généralement peu sa joie lorsque ce sont ses coéquipiers qui marquent un but), crie son innocence et au complot, et n'oublie pas de brandir les dossiers de deux de ses camarades blanchis par la justice pour des faits certes similaires, mais bien plus modestes. Gageons qu'il s'en tirera sans trop de dommages — selon que vous serez puissant ou misérable, etc. Comme il réussira, bien qu'à peine sortie, l'info fut immédiatement démentie, à racheter le bel immeuble art déco du numéro 29 de la Gran Vía madrilène afin d'étendre son bizness d'hôtels de luxe de Madère à New York, en passant par Lisbonne, Ibiza, le Maroc... Car peu importera, à lui comme à ceux qui lui en donneront l'autorisation, de faire disparaître la librairie historique Casa del libro qui occupe depuis bientôt un siècle les trois premiers étages de l'édifice (il va sans dire que nous connaissons bien l'endroit et que nous serons encore plus inconsolable s'il était un jour amené à disparaître).

***

L'un des footballeurs les mieux payés de la planète, et l'un des plus insupportables, Neymar Jr., transféré l'été dernier de Barcelone à Paris pour la somme de 222 millions d'euros, vient de fêter ses 26 ans — il est né le même jour que CR7 qui, dit-il, est le miroir dans lequel il se paluche... Pour les besoins de ce jour particulier, et au lendemain d'une soirée de poker musical dans son manoir, le petit prince de Paris a privatisé et fait sponsoriser de beaux salons de la capitale, avec bonne chère, DJ, invités venus de partout (dont le président brésilien himself, dit-on) et selfies à gogo. Afin de donner un coup de main en cuisine, mettre les petits plats dans les grands, les patrons du Brésilien — l'Etat qatari —, avaient également fait projeter l'image de leur petit protégé sur la façade de l'Hôtel de ville, celle du drugstore Publicis, du Parc des princes et, car ils ont de l'humour, celle du Bon marché. Neymar a quitté Barcelone parce qu'il ne supportait plus d'être dans l'ombre de l'Argentin Messi, et ne pouvait résister à l'idée notamment de doubler son salaire et à la perspective de devenir enfin une marque à lui seul. Ramassant plus de blé par ses contrats publicitaires que par sa présence sur les près, le jeune homme n'hésite plus à se faire porter pâle lorsque lui prend la flemme d'aller user ses crampons du côté de Guigamp, Angers ou Metz. Deux jours après les festivités, son équipe se déplaçait du côté de Sochaux pour disputer un huitième de finale de Coupe de France. Son entraîneur n'eut, paraît-il, d'autre choix que d'oublier d'inscrire son franchise player, comme on dit maintenant, sur la feuille de match. Il est désormais rare de voir un entraîneur, s'il tient à son poste, exiger de ce type de footballeur, traité tel un chef d'Etat, une hygiène de vie à la hauteur de sa célébrité, une véritable implication à l'entraînement et de faire passer ses intérêts personnels après ceux de son équipe.


Glamour bling-bling toujours. Avec la mise au ban (de touche) de Francisco Alarcón, dit Isco, jugón malaguène du Real Madrid. Selon la presse spécialisée, l'entraîneur de l'équipe, le Français Zinedine Zidane, aurait décidé de se séparer de son numéro 22 l'été prochain. Etincelant l'an passé, Isco doit, dit-on, sa baisse de régime à l'amplification de sa vie sociale (et sexuelle, espérons pour lui…) avec sa nouvelle fiancée, Sara Sálamo qui, sur les réseaux sociaux, se présente comme « Canarian actress, feminist and animalistic » – réseaux sur lesquels la belle étale son idylle et se fait, paraît-il, régulièrement traiter de cazafortunas – équivalent castillan de "croqueuse de diamants". Les spécialistes se gardent de nous dire si l'Andalou arrive à l'entraînement épuisé par ses nuits d'amour, ou avec la gueule de bois – il ne serait pas le premier… Or, depuis le renouvellement l'an passé de son contrat, et après la "jurisprudence" Neymar, la clause libératoire d'Isco est passée à 700 millions d'euros. Malgré les chiffres actuellement délirants du marché des footeux, on voit mal quel club pourrait débourser une telle somme pour s'offrir le petit couple dans le vent…



Espagne toujours, le Français Mathieu Flamini vient de signer un contrat à Getafe, petit club de la banlieue de Madrid jouant néanmoins en Liga, la première division espagnole. A 33 ans, l'ancien milieu de terrain d'Arsenal et du Milan AC ne réalise pas véritablement une belle opération financière. Il est là pour donner un coup de main, dit-il. D'ailleurs, il n'a guère besoin de fric. Il est généralement présenté comme l'un des footballeurs les plus riches de la planète. Actionnaire depuis 2008 d'une boîte développant l'acide lévulinique, futur substitut dit-on du pétrole, Flamini est aussi – avant tout ? – un homme d'affaires surfant sur des millions de dollars et quelques comptes offshore à Malte et aux Iles vierges britanniques comme l'ont récemment révélé les Paradise papers. 

***

Mais l'histoire de football la plus curieuse cette semaine est celle qui nous vient de Lituanie où le FK Panevezys, club de deuxième division, qui, flairant la bonne affaire, vient de recruter le dénommé Barkley Miguel-Panzo, sans l'avoir vu jouer, mais, paraît-il, en se fiant à sa fiche wikipédia… Selon l'encyclopédie en ligne, cet Angolais de 25 ans a signé 45 buts en 36 matchs pour les Queens Park Rangers entre 2010 et 2012, joué pour l'US Orléans, et porté trois fois le maillot de sa sélection. Or, tout est faux. Ce footballeur est un illustre inconnu, n'est passé que par les équipes réserve des clubs cités et n'a jamais signé le moindre contrat professionnel. L'affaire a fait le buzz, comme on dit. Mais personne ne précise qui est à l'origine du faux. Ou si le brave Barkley n'a pas, après tout, le niveau de cette modeste équipe lituanienne. On ne saura pas non plus si les dirigeants du FK Panevezys ne nous prennent pas pour des pipes et n'ont pas utilisé ce joueur pour des opérations plus obscures – cela s'est vu et se voit régulièrement… 



samedi 26 août 2017

Le masque de ma normalité


J'ai un ami, j'en ai un vraiment, et il est vraiment mon ami, qui déteste le football autant que les boulettes à la polenta. Il l'a en aversion, il l'a en horreur, il l'exècre, il en a la nausée, il le vomit. Au début, j'ai pensé que c'était la conséquence d'un traumatisme d'enfance, qu'il avait été dispensé d'éducation physique, qu'il avait sûrement porté des lunettes, qu'il était toujours resté à l'ombre dans la cour de récréation, sous les marronniers, tandis que les autres, se démenant autour du ballon, transpiraient, sentaient mauvais : les choses habituelles, quoi.
Quand j'y pense, au collège, c'est le foot qui m'a sauvé de l'excommunion attendue. Le foot est devenu le masque de ma normalité ; les autres considéraient le pilier de l'équipe de la classe comme mon moi véritable et ils prenaient cet insupportable bon élève pour un malentendu. Ils m'ont pardonné de travailler assidûment, d'être premier de la classe et de ne pas être un « petit tambour »*, pire : même d'être inscrit au catéchisme, bien que, ce faisant, je sabordasse les statistiques. Moi, je n'ai rien perçu, je me contentais de jouer au foot (...)
Bref, ce jeu, j'y joue, même quand je ne fais que le regarder. Je ne le regarde jamais de l'extérieur. Je ne le regarde pas pour le voir, mais parce qu'il existe. Je ne succombe jamais à la tentation de considérer ce sport en intellectuel, ni même en homme sensé, si je le faisais, je verrais ce que mon ami voit – un peu moins –, cette grossièreté méprisable, ce vide culturel, ces terrifiants accoutrements culturels, l'inféodation aux lois de l'industrie du show-business, la corruption, les compensations sociales qui en font des délits, tout ce qui entoure le foot, pire, dirait mon ami en levant l'index sévèrement, qui en fait partie, tout ce qu'il génère, la violence coutumière des gradins, cette continuelle frustration, sans laquelle il n'y a pas de supporters. 
Bien entendu, quand votre vie est aussi intimement liée au foot, on ne peut pas être supporter. (...)

* sorte de scoutisme communiste


Péter Esterházy, Voyage au bout des seize mètres,
trad. Agnès Járfás

samedi 8 avril 2017

Le meilleur d'entre tous

via Louxo's enjoyables

En 1969, j'ai arrêté les femmes et l'alcool. Ça a été les 20 minutes les plus dures de ma vie.

J'ai dépensé une grande partie de mon argent dans l'alcool, les filles et les voitures de sport. Le reste, je l'ai gaspillé.

Je n'ai aimé véritablement que deux femmes dans ma vie. Malheureusement, ce ne sont pas celles que j'ai épousées.

Si j'avais eu le choix entre marquer un but en pleine lucarne et me taper Miss Monde, j'aurais eu du mal à me décider. Heureusement, les deux me sont arrivés.

J'ai beaucoup voyagé dans ma vie. J'ai fait Miss Canada, Miss Royaume-Uni et Miss Monde.

George Best


dimanche 12 mars 2017

Match nul

via Truus, Bob & Jan too!


Je me suis collé entre eux au comptoir. Je n'avais pas vu qu'ils étaient tous les deux au téléphone. Mais ma vie serait formidable si j'avais du boulot. Mais, là, je ne travaille pas et je ne peux supporter de voir qu'à lui, tout réussit. Je n'en peux plus, tu comprends ? Lui aussi semblait agacé. Je ne comprends pas, tu passes ta journée à mater des films et le soir, quand je rentre, tu sors. Je parie que là, tu pensais que je rentrais. Non, je suis au bar, pour voir le match. Viens me rejoindre, si tu veux. Ou on va ailleurs. Où tu veux. La fille a raccroché puis composé un nouveau numéro. Elle a servi la même salade. Je n'en peux plus de ma vie, là. Tandis que le type essayait encore de convaincre son amie. Sur l'écran de télévision, au-dessus du bar, le résumé d'un combat de boxe féminin entre une Gabonaise et une Néerlandaise. La fille a appelé sa mère. Elle s'est excusée, elle n'avait pas pensé au décalage horaire. Il n'était que 15h chez elle et elle la trouvait en plein travail. Je t'appelle comme ça, maman, et parce que ça ne va pas très très très bien… Et elle a expliqué de nouveau son manque de travail et le souci que ça lui posait de vivre avec un mec à qui la vie sourit. Le soir, je sors pour pas être à la maison. Avec des copines. Ce soir aussi, je bois. On va regarder le match. J'en peux plus, maman. Mais sa mère ne pouvait rien pour elle. Elle s'apprêtait à donner un cours. Aux antipodes. C'était la Journée de la femme. Une émission entière consacrée à la boxe féminine. La violence des beignes de ces jeunes filles n'avaient rien à envier à celles des hommes. J'entendais ma voisine pleurer. J'ai tourné la tête vers elle, prêt à la consoler, lui conseiller de changer de pays. Elle s'est levée fièrement avant de disparaître aux toilettes. Mon voisin réglait sa note. J'ai repris une bière. Et tenté de noyer mes pensées dans les coups de tatanes de la Gabonaise. Elle aussi pleurait. Des larmes motivées par la joie d'avoir massacré son adversaire. Je n'y arrivais pas. J'ai détaché les yeux de l'écran et me suis aperçu que j'étais désormais seul au comptoir. Une femme et un homme sont entrés. Ils voulaient dîner mais tout était réservé. A cause du match, a dit la serveuse. La fille a reproché au type de ne pas avoir appelé le bar dans l'après-midi. C'était la Journée de la femme. Je savais que ma chérie se réjouissait de me savoir au bar. Je lui ai envoyé un S aime S pour lui demander son pronostic. Pour le match.

mardi 27 septembre 2016

Un sport naïf

Henri Cartier-Bresson

- (...) Le fossoyeur était mon ami. C'était un homme très sympathique et il savait que mon plus grand plaisir était de recevoir des crânes. Lorsqu'il enterrait quelqu'un, j'accourais pour voir s'il ne pouvait pas m'en donner un. Ce qui me plaisait, c'était... c'était de jouer au football avec. J'avais un faible pour les crânes. Aussi, j'aimais bien voir le fossoyeur les déterrer.
- Etait-ce un plaisir morbide ou un jeu innocent ?
- Les deux, je crois. En tout cas, j'aimais jouer au football. Je me souviens, quand je suivais des yeux le crâne qui tournoyait en l'air et que je me précipitais pour l'attraper... C'était plutôt un sport naïf. Je savais qu'il n'était pas permis de jouer au foot avec des crânes, j'étais bien conscient qu'il s'agissait d'une chose anormale. D'ailleurs, je n'en parlais à personne. Pourtant, cela ne relevait pas d'un sentiment morbide, mais procédait plutôt d'une sorte de familiarité avec l'univers de la mort ; il y avait la proximité du cimetière, les enterrements (...)
Gabriel Liiceanu, Itinéraires d'une vie : Cioran

lundi 18 avril 2016

Un monde pas très diplomatique


- Là, c'est fini, Barcelone ! Il se passe quoi ?
- Comment veux-tu que je te réponde ? Je ne suis pas dans les vestiaires, je ne suis pas à l'entraînement…
- Ouais, mais toi, tu t'y connais un peu mieux.
- Je regarde, je prends du plaisir quand je vois de beaux gestes, de beaux mouvements, point barre.
- Tu exagères.
- C'est du foot ! Le Barça est une équipe surmédiatisée qui a glané cinq titres l'an dernier sur six possibles, offert de nouveau du spectacle cette année, parfois un peu moins, et là, on sent une certaine usure. Ce sont des êtres humains, pas des machines…
- OK, mais ces gars payés des millions, on aimerait les voir faire un peu plus d'efforts.
- Je connais ce discours. Ça ne m'intéresse pas. 
- Ben, quand même…
- C'est le professionalisme du sport dont il faudrait discuter. Et ça prendrait des heures. 
- J'ai le temps.
- Pas moi.
- Pas même pour une petite dernière avant d'aller chercher ta belle à son dîner ?
- Vraiment la dernière, parce que j'aimerais en profiter pour faire un tour à Répu.
- Et cracher sur un intellectuel…
- T'es con ou quoi ?
- Je déconnais… Mais quand même, je ne comprends pas ces insultes et ces crachats.
- Moi non plus. Je n'étais pas sur place comme je ne suis pas dans les vestiaires du Barça.
- Tu l'aurais fait, toi ? Hein, toi qui pose en anar irréductible sur ton blog…
- Je ne pose en rien. Juste à poil parfois.
- Tu l'aurais fait ?
- Je ne crois pas. Je pense que Finkielkraut est très critiquable. 
- Tu vois ?
- Je vois quoi ? Si je te dis que Finkielkraut est critiquable, ça justifie les insultes ? Ça signifie qu'à la place des autres, j'aurais fait pareil ?
- Non, mais tu comprends.
- Tu fais ton Valls, là ?
- Explique-moi alors.
- Les gens qui l'insultent, lui crachent dessus, je ne les connais pas. Je ne sais pas pourquoi ils l'ont fait, ce qui les a poussé à ça… L'excitation du moment, la peur d'être récupéré, la haine des intellectuels médiatiques, la connerie très certainement aussi, l'effet foule, l'alcool, je n'en sais rien. 
- Mais tu l'aimes pas trop, toi, ce type ?
- Je m'en tape. Tu sais, à une époque, j'écoutais son émission sur France culture. Et très souvent, ça me donnait envie de lire. C'est une de ses émissions qui m'a fait revenir à Philip Roth. J'avais lu Portnoy, dans une traduction assez vieillotte, bon, je n'avais pas trouvé ça grandiose. Et n'étais pas allé plus loin. Et un samedi matin, paf, Dubois est invité à Répliques. Mon père vient de mourir, je suis là, tout seul, dans mon petit 14 mètres carrés infesté de cafards, et mon cher Dubois, avec qui je suis devenu ami…
- Le Dubois de Monsieur Tanner ?
- Oui, oui. On s'est rencontré quelques années auparavant, quand j'étais libraire. Je t'ai déjà raconté, ça, non ?
- Ça me dit quelque chose. C'est toi qui m'a offert Monsieur Tanner, c'était marrant…
- Ah bon ? Je ne m'en souviens plus. Bref,
on  était potes avec Dubois en ce temps-là, il m'avait invité chez lui, dans la maison qu'il avait construite lui-même, à Toulouse. 
- Un dîner ? Y'avait qui ?
- Y'avait personne, ducon. On s'est vu un après-midi. On a mangé des pains au chocolat.
- Hein ? 
- On discutait en buvant du café depuis une heure, sa femme se pointe, une très belle femme, et lui demande s'il veut manger quelque chose. Et il l'envoie nous acheter des pains au chocolat.
- Et après ?
- On les a mangés ! Et puis, il m'a ramené au centre-ville dans un vieux cabriolet américain. On se voyait souvent à l'époque. On s'écrivait. Parfois, en me prenant pour Carver, je lui glissais un poème, ça devait pas être triste. Cette visite, je pense que c'est 93, je me souviens qu'on parle de mon père qui est en train de mourir. 
- Et ça nous ramène à Finkielkraut…
- Oui. L'émission doit avoir lieu quelque temps après. Attends, mon père meurt en avril, un mois avant ses 65 ans. Et le festival pour lequel j'étais à Toulouse, ce devait être en mars. Bref, l'émission a lieu après la mort de mon père, c'est sûr. Avec Finkielkraut, ils évoquent Roth et son livre Patrimoine. Une émission spéciale. Et évidemment, ça me remue. Je file immédiatement acheter ce bouquin qui vient de sortir. Et je deviens un Roth-maniaque. Je lis tout. Je trouve ça fascinant, vertigineux. Et Roth me ramène à Tchekhov, mais aussi à Malamud, Bellow…
- On s'éloigne un peu de Nuit debout et de Finkielkraut, non ?
- On digresse. Comme deux vieux alcoolos. Tiens, d'ailleurs, faudrait vérifier, je crois que le verbe digresser n'existe pas.
- En français ?
- Même après six ou sept bières, c'est toujours cette langue qu'on utilise pour se parler, non ?
- Plus ou moins.
- Tu veux pas vérifier ça sur ta machine intelligente au lieu de lire tes alertes à la noix ?
- C'est le fil de l'actu.
- Tu vois, c'est ça qui est terrible. Finkielkraut est un type dans l'actu. Il dit pas mal de conneries, je pense, même si je ne suis pas tout ce spectacle des médias. 
- Ben ouais ! T'as pas de télé depuis dix ans !
- Je lis des choses ici ou là. Acrimed, le Diplo…, il est souvent question de ce bazar. Tu sais, même à l'époque où j'avais la télé, je la regardais très peu. Ce cirque, ces faux-débats, ça me fatigue vite. Je lis autre chose, j'écoute d'autres penseurs. Tu parlais des efforts que devraient faire les footballeurs, ben, je pense que c'est à nous d'en faire, des efforts, pour penser autrement, se tenir à l'écart de ce cirque, sortir des sentiers et des femmes battus. 
- Hein ?
- Finkie fait partie de tout ce que je fuis, je ne sais pas s'il a une émission en particulier à la télé, je crois qu'il en avait une à une époque, je ne sais plus, en tous cas, il est très présent dans les médias, et ça, ça ne peut pas aller.
- Pourquoi ?
- Je vais être en retard, mais j'ai le gosier un peu sec, là.
- Elles sont pas super fraîches non ?
- Prenons une cannette. Ce sont des gens qui ont besoin d'être dans la place pour exister. Leurs bouquins, souvent bâclés, ou écrits par d'autres, ne suffisent pas. C'est un cercle vicieux. Ils trustent les ondes, les écrans et les pages des journaux, ils ont leur rond de serviette pour pouvoir continuer à pondre leur bazar, à vendre leur production, à partir en vacances à l'Ile Maurice… 
- C'est ça, la pensée unique ?
- Pas seulement, mais oui, t'as l'impression qu'il n'y a pas d'autre pensée possible, ça occupe l'espace. Comme les films américains ! Espace public, médiatique, critique. Et c'est bien le terme : occupation.
- Oooh la !
- Quand tu occupes, tu ne résistes pas. Au contraire, tu combats la résistance.
- C'est des collabos, Finkielkraut et compagnie ?!
- On peut voir ça comme ça. Je pense que tu ne peux pas réfléchir correctement à la machine qui nous broie en l'abreuvant sans cesse. Et puis, c'est mathématique : plus tu t'exprimes, plus de chances il y a de dire des conneries ! Et de te répéter car les médias veulent ça, ta petite litanie habituelle, un peu réac, un peu provoc, mais sérieuse, voire érudite, sortir la petite formule qui crée du buzz, comme un slogan de pub, faut des clashs, ça permet de faire croire que la parole est libre, qu'il y a débat, qu'on est en démocratie, que ça pense, que ça bouge… Jamais le silence, pas de blanc à l'antenne, faut meubler, couper la parole, zapper, puber, divertir, on ne sait jamais, des fois qu'on aurait envie de prendre le temps de penser…
- Ben, on fait quoi, nous là ? A jacter sans cesse, à regarder des matchs de foot…
- Nous, on n'est nulle part. Quand on était jeunes, on écrivait sur les murs, aujourd'hui, on dit des conneries au comptoir. Même les autres clients se foutent de ce qu'on raconte.
- On devrait créer notre propre émission. On se filmerait au comptoir, à enfiler des bières et des perles.
- L'autre dimanche, je suis allé me balader. Le prétexte, je cherchais un cadeau pour ma fille. Et puis, je me mets en tête de filer jusqu'au marché du livre dans le 15e.
- C'est quoi, ça ?
- C'est au Parc Georges-Brassens, au fin fond du 15e. Des anciens abattoirs. Le week-end, ça abrite un marché de livres anciens. Une sorte de puces du livre. Je cherchais le Journal de guerre de Malaquais qu'un ami m'avait donné envie de lire. Et sur qui je tombe en descendant du scooter ?
- Finkielkraut !
- Non, ça, c'est après.
- Après ?!
- Là, je tombe sur Bertrand Blier ! Il sortait du marché du livre, son petit sac rempli. Un vieux bonhomme avec la veste en tweed, le pantalon en velours, la pipe au bec. J'ai hésité entre me jeter à ses pieds en mémoire de Buffet froid, Beau-père, Les Valseuses, Notre Histoire ou Préparez vos mouchoirs…
- C'est lui, tout ça ?
- Oui, monsieur ! Mais j'ai eu aussi envie de lui dire que ce n'était pas possible d'avoir fait tous ces films et de ne pondre que des trucs insipides et gênants depuis 20 ans. J'ai hésité, et il est passé à côté de moi sans que je lui adresse la parole.
- Et Finkielkraut ?
- Il va sans dire que je ne trouve pas ce que je suis venu chercher au marché du livre, mais il fait beau. Je me balade. Je passe par Montparnasse et décide de jeter un œil à une librairie.
- Un dimanche ?
- Oui, je suis contre le travail le dimanche, tu sais bien, mais le fait de me dire que certaines librairies sont ouvertes ce jour-là, ça me fait oublier mes soucis, j'ai l'impression que tout est possible. Donc, je traîne à L'œil écoute, pour rien, c'est plus ce que c'était. Et en sortant, qui je vois traverser le boulevard et venir renifler les livres présentés sur le trottoir ?
- Bertrand Blier ?
- Mais non, ducon : Finkielkraut ! C'est son quartier, je l'y ai souvent croisé. Là aussi, j'avais envie de lui dire, viens, Alain, allons boire une bière et discuter un peu. Je lui aurais dit qu'effectivement, le monde d'avant, c'était autre chose, mais c'est pas les musulmans qui l'ont transformé ! C'est des gens comme lui, anciens soixante-huitards, leurs enfants, qui ont applaudi à cette société soi-disant sans  idéologie, post-historique et tout ce baratin, qui ont collaboré par ego et qui aujourd'hui s'effraient du monde qu'ils ont largement contribué à créer, je lui aurais dit que tout le monde a droit de dire des conneries, d'ailleurs, il ne fait pas que ça, c'est parfois brillant, mais je lui aurais demandé de fermer sa gueule de temps en temps, d'oublier son rôle d'imprécateur. De ne parler que de littérature. Voire de philo.
- Tu lui as rien dit ?
- J'étais mal rasé, il m'aurait pris pour un islamiste et se serait enfui en m'insultant !

- Tu crois qu'il aime la bière ?
- J'en sais rien. En tous cas, ma belle, elle, elle n'aime pas attendre. Allez, salut, je suis vraiment en retard !
- Eh ! Et c'est moi qui paie ?!
- Mets ça sur le compte de Finkie !



jeudi 31 mars 2016

Révisons nos clásicos

Parlons football. Et littérature. A la veille du clásico espagnol, l'opposition entre les éternels rivaux que sont le Real Madrid et le FC Barcelone, et quelques jours après la disparition du Hollandais volant, Johan Cruyff, qui fit les beaux jours de l'Ajax, du Barça, et de la sélection néerlandaise, le journal catalan Sports a rencontré l'écrivain barcelonais Enrique Vila-Matas.


Vous dites préférer qu’on vous considère comme un être singulier plutôt qu’étrange. Etre vu comme quelqu’un d’excentrique vous dérange ?
Je n’ai jamais essayé d’être étrange par calcul, pour que les gens disent : «Quel drôle de type !» Ceux qui ont voulu me critiquer disaient : ça a toujours été un type étrange, mais maintenant, il essaie d’être quelque chose de plus. Et ma réponse est : Je ne suis pas étrange, je suis singulier, allez vous faire foutre ! La tâche d’un écrivain est de créer un univers propre, très personnel, et forcément, il se doit d’être singulier.

Vous admettez fuir souvent la réalité. Quel rôle joue le Barça dans cette fuite ?
Mon travail se base sur le réel, sur la biographie, tout écrivain travaille avec sa propre expérience. Même si, ensuite, j’invente à partir de l’expérience réelle. Le football m'a accompagné toute ma vie. Je suis socio du Barça depuis des temps immémoriaux. A tel point que je ne paie plus ma carte.

Quel est votre premier souvenir lorsque vous pensez à Cruyff ?
La une d’un magazine français, L’Express. Il y avait une photo de Cruyff avec l’Orange mécanique [surnom de la sélection néerlandaise des années 1970] et une phrase d’un auteur français sur le génie : Le génie consiste à rendre simple ce qui pour d’autres est plus difficile.

Vous qui maîtrisez le langage, comment expliquez-vous que son message fut aussi bien accepté malgré le manque d’aisance de Cruyff avec les langues ?
Lui-même disait : Vous ne m’avez pas compris car si j’avais voulu que vous me compreniez, je me serais mieux expliqué. C’est une phrase géniale. On reconnaît bien son style.

Il se produisait un autre phénomène : lorsqu’on l’écoutait, il était difficile de ne pas lui donner raison.
En fait, lorsqu'il parlait, il présentait la Face A et la Face B. Il offrait ainsi deux possibilités, ce qui faisait qu’il avait toujours raison. Sauf avec la mort. Là, il s’est trompé en déclarant qu’il était sur le point de remporter le match, car la mort ne vous laisse aucune chance.

Que diriez-vous si le Camp Nou portait son nom ?
J’étais à l’inauguration du Camp Nou, il s’est toujours appelé comme cela. C’est très bien car c’est un nom très court : Nou Camp, Camp Nou. On n’a jamais pensé à le changer. C’est comme cette connerie de donner le nom d’Adolfo Suarez à l’aéroport de Barajas. Jamais personne ne l’appellera comme ça. Mais si cette proposition est retenue par tous, alors, je serais d’accord.

Imaginez-vous qu’on lui érige une statue ?
Ce serait un paradoxe, car Cruyff était le contraire de l’immobilisme. Il échappait toujours à l’adversaire. Je me souviens encore comment il se moqua de Camacho au Nou Camp.

Pouvez-vous nous le rappeler ?
Camacho procédait à un marquage très serré. Il ne lâchait Cruyff pour rien au monde. Jusqu'au moment où Cruyff sort du terrain, se dirige vers les tribunes comme s’il allait saluer quelqu’un. Camacho le suit, ce qui déclencha les rires du public. Un phénomène collectif fantastique. Un jour, il dit à Carrete (défenseur du Real Oviedo) : Attends-moi cinq minutes, je vais aux toilettes, j’arrive.

Chaque supporter a des souvenirs très intimes des clásicos. Quels sont ceux d’Enrique Vila-Matas ?
Je me souviens du premier clásico retransmis par la télévision. Ils l'avaient surnommé Le match du siècle. C’était un Madrid-Barça. Je me souviens aussi avoir assisté à un clásico pas loin des supporters du Real. Ce jour-là, mon père me dit : Si le Barça marque, ne te lève pas, ne fais aucun bruit. C’est resté gravé, je ne pensais pas que c’était si dangereux.

Et ce mythique 0-5 ?
J’étais dans une chambre de bonne, à Paris. Je ne l’ai pas vu, mais je l'ai appris par la radio française. Je me souviens également du 2-6 car j’étais à New York avec Paul Auster.

Diable !
J’ai essayé de lui expliquer ce que représentait un 2-6 en football, mais je parlais à un mur car il ne comprenait rien au foot. Il voulait à tout prix comprendre ma joie tout en insistant sur le fait qu’il était plutôt base-ball. Le bonheur du 2-6 lui échappait.

Et puis, il y a ce 5-0 de Romario, l’une des grands figures de l’histoire du club.
J’ai revu il y a quelques jours des images de Romario. On y voit Cruyff lui dire : Ici, c’est moi qui commande. Et Romario le regarde avec surprise. Il était extraordinaire. Il peut être absent et soudain, lorsqu’il apparaît, il est étourdissant. Cruyff avait fait une blague en affirmant que son équipe jouait déjà comme celle de Guardiola avec des attaquants qui se portaient au marquage des défenseurs. Elle a fait rire tout le monde car on se souvenait tous que Romario ne prenait jamais un défenseur au marquage.

Pour quel joueur du Barça avez-vous éprouvé le plus d’intérêt ?
J’apprécie beaucoup Zubizarreta car c’est un grand lecteur. J’aimais ce qu’il écrivait et il était clair qu’il avait appris à parler en lisant. C’est le premier qui me vient en mémoire.

De fait, il a un jour fait le rapprochement entre le poste de gardien de but et le titre d’un de vos livres, Explorateurs de l’abîme.
Oui, j’ai été surpris d’apprendre cela, car je ne savais pas qu’il lisait mes livres. J’étais ravi. Il disait qu’un gardien était un explorateur de l’abîme lorsqu’il voyait s’avancer vers lui des joueurs comme Romario, Cruyff ou Cristiano, qu’il ressentait une grande solitude, au fond de l’abîme.

Vous avez également rencontré Pep Guardiola. Quel Pep avez-vous connu ?
C’était à l’époque où il avait décidé de signer à Brescia. Il voulait quitter Barcelone, connaître d’autres lieux. Je lui ai dit : Mais tu es déjà allé dans tous les endroits sur lesquels tu m’interroges, non ? Il m’a alors répondu que les footballeurs passaient leur temps à l’hôtel et ne voyaient rien de ces lieux. Je l’ai très bien compris. Car il nous arrive la même chose à nous autres écrivains lorsque nous sommes en promo : on voit un café, le fleuve et ensuite, hop ! , la chambre d’hôtel.

Sergi Pamies dit que Messi est un grand mystère : il ne s’exprime jamais, et il ne nous reste plus qu'à le comprendre à travers ses miracles. Qu’en pensez-vous ?
C’est pour moi le joueur le plus complet qui ait jamais existé. Il représente l’idéal d’un écrivain. Un auteur qui se renouvelle en permanence, qui apporte toujours quelque chose de nouveau. Ce qui est formidable, c’est qu’il nous reste encore du temps pour en profiter. Il finira, je pense, par jouer libéro. Je ne comprends pas où il teste ces gestes qu’il fait pour la première fois. Je pense qu’il les essaie sur le terrain, devant tout ce monde qui le regarde. Et ça m’impressionne beaucoup.