Il empoigna le micro, pressa la touche d'enregistrement et, tandis que la bande commençait de s'enrouler, il demeura un instant immobile, la bouche ouverte. Son visage était contracté comme au début de l'après-midi, dans la baignoire.– J'ai fait une erreur, dit-il soudain. Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique que leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires de…Il hésita.– …du même piège à cons, acheva-t-il et il continua aussitôt. Le régime se défend évidemment contre le terrorisme. Mais le système ne s'en défend pas, il l'encourage, il en fait la publicité. Le desperado est une marchandise, une valeur d'échange, un modèle de comportement comme le flic ou la sainte. L'Etat rêve d'une fin horrible et triomphale dans la mort, dans la guerre civile absolument généralisée entre les cohortes de flics et de mercenaires et les commandos du nihilisme. C'est le piège qui est tendu aux révoltés et je suis tombé dedans. Et je ne serai pas le seul. Et ça m'emmerde bien.Le Catalan fixa l'ombre et se frotta machinalement la bouche avec la main. Il eut la vision de son père qu'il n'avait jamais vu : l'homme est debout sur une barricade, plus exactement, il est en train de faire une enjambée, un de ses pieds en l'air ; c'est le soir du 4 mai 1937, à Barcelone, le prolétariat révolutionnaire s'est insurgé contre la bourgeoisie et les staliniens, une balle va frapper dans une fraction de seconde le père de Buenaventura Diaz, dans une fraction de seconde, l'homme sera mort, dans quelques jours, la Commune de Barcelone sera écrasée, dans peu de temps, elle sera enterrée sous la calomnie.– La condamnation du terrorisme, dit Buenaventura dans le micro, n'est pas une condamnation de l'insurrection, mais un appel à l'insurrection.
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mercredi 12 août 2020
La bouche ouverte
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