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vendredi 5 juillet 2024

Dans leur nature

Pierre Jahan

 

Avant de retrouver sa maison de Bordeaux, Raymond Guérin s'est donc réfugié à Périgueux, ville où il ne connaît personne, et où il assiste à la Libération, puis à l'épuration. Rapidement, la joie laissera la place à la désillusion...

 

Nous avons fait notre première sortie en ville. Une animation extraordinaire. Que de gens se sont enrôlés une fois la ville libérée ! Ces engagements de dernière heure ont quelque chose d’un peu gênant. Sans doute, cela est très heureux pour la Résistance dont ces milliers de recrues supplémentaires accroissent les forces. Mais on se demande si ces engagements sont bien désintéressés. Tous ces hommes, hier encore civils et vaquant à leurs affaires, il a suffi d’une vareuse, d’un brassard, d’une mitraillette, pour qu’on ne puisse plus les distinguer de ceux qui se battent obscurément depuis des mois. Or, on comprend bien ce qui a pu se passer dans l’esprit de ces Périgourdins. Ils songent à ce qui se passera ensuite, à l’après-guerre. Décemment, ils ne peuvent rester dans leur boutique, dans leur échoppe, dans leur bureau, quand la France entière se soulève. Ils ont peur qu’on leur fasse honte, voire qu’on leur reproche plus tard leur inertie et qu’ils en soient réduits à affronter, une fois la paix revenue, les regards de réprobation muette de la population. Alors, on y va. Pour faire comme tout le monde. Et l’on n’est pas le dernier à faire du zèle. Bientôt on pourra croire que ce sont eux qui ont libéré Périgueux.

Allons, les hommes sont les hommes. Il est prouvé une fois de plus qu’ils aiment sinon l’uniforme (il s'agit là de Français), jouer au soldat. Avoir un insigne, une arme, comme, enfants, ils s’exaltaient de leur fusil de bois, d’un ruban, et les voilà métamorphosés. Jouer à la petite guerre, se donner une importance, échapper à la tutelle conjugale et familiale, se sentir enfin respectés, admirés, voir les femmes pendues à leur cou, leur jeter des fleurs, bomber le torse, se livrer à cette jouissance double qu’est pour eux à la fois obéir et commander, aller, venir, avoir de bons prétextes de ne pas rentrer dîner à l’heure, de ne pas coucher à la maison, d’être entre eux, à bavarder, à boire, à agir, sans que leurs femmes aient à y mettre le nez, c’est bien là qu’ils se retrouvent eux-mêmes. On ne peut pas dire que ce soit sympathique ou antipathique. C’est comme ça ! C’est dans leur nature. On n’y peut rien. Demain, ils rentreront tranquillement chez eux. Mais on a bien l’impression que, de temps en temps, ils ont besoin de ça.


   Raymond Guérin, Retour de Barbarie, ed. Finitude

lundi 1 juillet 2024

Gangrène

Michel Setboun

 

En avril 1944, trois mois après son arrivée à Périgueux, et quelques jours avant le séjour parisien cité dans le billet précédent, Raymond Guérin écrit ces lignes.

(…) J'avais cru découvrir le moment où je passais d'un pays barbare que je quittais à un pays civilisé. Je suis moins sûr aujourd'hui de mon fait. La France a été gangrenée partiellement. Il a suffi que tous les Français admirateurs de la Barbarie gouvernent pour que le climat spirituel de la France soit empoisonné. Ça et là, à cause de ces traîtres à la Civilisation, la Barbarie s'est installée. Sous la protection de la Barbarie, ces salauds ont exercé leurs sévices. On croyait que le peuple français était civilisé dans sa totalité. On s'est trompé ! Oh ! ce n'est qu'une partie infime qui a trahi. Sans doute une proportion égale à celle des esprits éclairés en Barbarie. Il faut en passer par là : autour de nous, prêts à nous nuire, à nous torturer, à nous imposer les pires humiliations intellectuelles ou corporelles, des monstres français ont accrédité la Barbarie. A la radio, dans les journaux, dans les administrations de la République, dans la police, partout où une influence et une mainmise peuvent s'exercer, ils ont multiplié les mensonges, les impostures et les tyrannies (…)

        
Raymond Guérin, Retour de Barbarie, ed. Finitude

mercredi 26 juin 2024

Le signe de la Sottise

André Kertész

 

Dès sa sortie du camp de prisonniers, Raymond Guérin passe quelques jours à Paris, renoue avec le milieu littéraire auquel il n'appartiendra jamais vraiment, puis regagne Périgueux où l'attend Sonia, qui va devenir sa femme. Ensemble, ils effectuent un court séjour dans la capitale en avril 1944 .

Poussés par une sorte de curiosité, nous voulions S[onia] et moi nous faire une idée de ce Paris depuis quatre ans submergé par la Barbarie. Que restait-il de son charme passé, de son mouvement, de son éclat, de son luxe, de ses spectacles, de ses nuits ? Durant les premiers jours nous sommes beaucoup sortis, à toutes les heures possibles, dans tous les quartiers, en quête des endroits particuliers. Mais nous n'avons pas tardé à être blasés. Que de médiocrité, que de laideur partout ! Les théâtres et les cinémas, à une ou deux exceptions près, sont d'un niveau sordide. Toutes ces pièces, tous ces films sont creux et mauvais. Autrefois, personne ne se serait dérangé pour les voir. Que dis-je ? Aucun directeur de salle n'aurait accepté de les montrer, de les visionner. Il aurait fait faillite. Mais aujourd'hui que nous vivons sous le signe de la Sottise, on se demande quelles abjections ce public abêti n'irait pas voir, on se demande quels navets on ne pourrait pas lui faire avaler, on se demande quelle ineptie aurait le pouvoir de le faire s'indigner. La veulerie, la faculté d'acceptation au pire de ce public est inouïe.

 

 

Raymond Guérin, Retour de Barbarie, ed. Finitude

vendredi 24 mai 2024

Un revenant

 


« Je suis un vaincu, un raté. Je me fais l’effet d’un revenant, d’un fantôme. Je n’ai plus ma place dans ce monde étouffant et fascisé », écrit Raymond Guérin à son ami Henri Calet en 1945. L'auteur de L'Apprenti, liberé en 1943 après trois années passées dans un stalag, est écœuré par un pays qui s'est habitué à l'Occupation, la collaboration, le marché noir, par les résistants de la dernière heure, l'accueil indifférent fait aux hommes de retrour des camps... Les éditions Finitude ont la bonne idée (encore une) de republier Retour de barbarie, journal alors tenu par Guérin. On y reviendra. Tout comme on parlera de Du côté de chez Malaparte, de nouveau chez le même éditeur, récit des trois semaines passées par RG en 1950 dans la fameuse Casa « Come me », plus tard splendidement filmée par JLG, mais c'est une autre histoire...

 

lundi 18 décembre 2017

Je suis un raté


(…) Voilà 15 mois que je suis libéré. Voilà 15 mois que cette réédition est décidée. Voici 15 mois que je lutte contre l'oubli, contre l'indifférence, contre l'injustice des uns et des autres. Je croyais que la valeur de Quand vient [la fin] (clamée pourtant aux quatre vents par tout un chacun), que ma longue captivité me vaudraient un minimum de considération…Il me semble que pendant tous ces mois j'ai tenu tête à l'adversité avec un certain courage. Mais maintenant je suis à bout. Je baisse les bras. Je laisse tomber. Si G. G. [Gaston Gallimard] ne veut rien faire, qu'il aille se faire foutre. Ce n'est pas moi qui me traînerai à ses pieds pour obtenir ce peu que j'estime m'être dû. 
Vous voyez si je suis dans des dispositions favorables à la création littéraire ! Je ne fais rien depuis un mois. Et cela menace de durer. Je me suis débarrassé des 600 pages de L'Apprenti. C'est Arland qui l'a entre les mains. Ouf !… Je n'ai aucun courage pour entreprendre quoi que ce soit, malgré tous les manuscrits, déjà écrits de premier jet, qui m'attendent. Je n'aspire qu'à la solitude, qu'au silence le plus complet. Cette simple lettre, même à un ami si cher que vous, m'est une corvée. Je sens venir le jour où je ne répondrai plus à personne. Où je me terrerai complètement. 
J'ai beau faire, je ne me suis pas réadapté. La captivité, je m'en rends compte aujourd'hui, a sapé ma vitalité. Je suis un vaincu, un raté. Si je n'avais ma femme auprès de moi, dont la vigilence m'aide à vivre, je ne sais ce que je deviendrais. Je me fais l'effet d'un revenant, d'un fantôme. Je n'ai plus ma place dans ce monde étouffant et fascisé. A quoi bon s'acharner sur des illusions ? C'est dans l'acceptation de cette léthargie que je trouverai peut-être un peu de paix. Je veux l'imaginer. 
Pardonnez-moi ce dernier éclat. C'est la dernière fois que je sors de mes gonds. J'ai compris ! Et je me tais. 
Mais croyez-moi votre ami toujours affectueux.

R. Guérin


Extrait d'une lettre de Raymond Guérin à Henri Calet, datée du 7 février 1945. A lire dans son intégralité dans le recueil paru en 2005 chez Le Dilettante, sous la direction de l'inestimable Jean-Pierre Baril, Henri Calet-Raymond Guérin, Correspondance 1938-1955.

jeudi 16 novembre 2017

Sans chichis


Nous, avec Georges, on se voyait généralement le soir, avant la fermeture des baraques. Mais pas longtemps. On avait juste le temps de se bécoter un peu. Ou alors, des fois, dans la journée, quand il avait bien envie de moi, on combinait quelque chose pour se voir dans les douches. Pendant le travail, elles étaient désertes. Il fallait simplement s'aranger pour faire ça entre deux rondes. Lui, il pouvait prétexter n'importe quoi pour y venir. Des lampes à changer ou des fils à revoir, par exemple. Moi, je devais ruser. C'était pas toujours facile. Je disais que j'avais envie de vomir ou mal au ventre et je demandais à aller aux cabinets. Les cabinets étaient justement tout à côté des douches. Mais il fallait faire vite. On nous donnait tout juste dix minutes dans ces cas-là, et encore, on nous les retenait sur notre salaire parce qu'on était payé à l'heure et qu'on devait assurer une certaine production. Pas le temps de faire des chichis ni de s'attarder aux fantaisies. 
On a manqué de se faire pincer plus de vingt fois. Ça a tenu à des riens, certains jours. C'était pas tellement déplaisant, d'ailleurs, cette sensation. J'aimais bien ça. Le danger me coupait les jambes, et en même temps, ça m'excitait. Total, je ne pouvais même pas me laver. Et c'est pour ça que j'ai fini par être grosse.

Raymond Guérin, La Peau dure, 1948, rééd. Finitude, 2017

lundi 14 mars 2016

Strangers in the Night


Qu'étaient ces milliards d'êtres qui depuis tant de générations ont vécu et sont morts ? Qu'étaient-ils vraiment ? Que pensaient-ils ? Comment vivaient-ils ? Je voudrais qu'il fût possible de savoir si parmi eux il ne s'en est pas trouvé au moins deux qui aient pu être unis jusqu'à la mort ? Il y a tant d'embûches ! Il y a tant de névroses ! tant d'attitudes ! de circonstances ! Il me semble qu'il est quasiment impossible de pénétrer un être, puis de se laisser pénétrer par lui, enfin de l'aimer et d'en être aimé toute la vie ! Pourquoi sommes-nous si peu dignes ? Pourquoi nos sentiments sont-ils si éphémères ? Nous ne nous attachons qu'à des apparences et nous séparons que pour des silences. Mais quelle autre folie encore que celle de croire que la passion d'aimer nous grandit ? N'y mettons-nous pas à la fois trop d'acharnement et trop de médiocrité ? Que réalise-t-on, que peut-on pour l'être qu'on aime ? presque rien. Et même ses sens, on n'est pas certain de les combler. Des mots, toujours des mots. Pendant des années, on s'entoure de liens, on s'attache solidement l'un à l'autre par mille preuves, mille soins, mille souvenirs, mille plaisirs. Puis un beau jour, pour un prétexte inattendu, tout se défait, tout se rompt. Chacun s'en va à la dérive. Tout ce qui a été n'est plus rien et même les souvenirs parfois il faut les ternir, tellement on s'acharne à nier ce passé.
Raymond Guérin, Zobain, Gallimard, 1936, rééd. Finitudes 2016