dimanche 28 octobre 2018

Avec Jean-Roger

J'entends passer le temps, Comme à Ostende, Monsieur William, Ne chantez pas la mort, Le Temps du tango…, « Quand on dit Caussimon on dit le verbe juste, la césure incassable et la rime comme un rappel de l'aventure et de l'idée première », affirmait Léo Ferré. Interprète de rôles et de chansons, poète, auteur dans l'ombre du grand Léo, et d'autres, Jean-Roger Caussimon s'est éteint un 20 octobre à Paris, sans exil fiscal et sans hommage national. L'été dernier, célébration confidentielle du centenaire de sa naissance et, la nuit dernière, bel effort de France culture qui nous livre une bonne partie de ses archives Caussimon dont un portrait en trois parties réalisé en 1969.









Et en supplément, ce petit docu des familles, à la mise en scène improbable, et indispensable. A la vôtre !

mercredi 17 octobre 2018

Peu importe

André Kertész


et j'avais des pensées sans compter
flambant l'eau de vie dans mon café
à l'ombre du bistro d'en bas
un puzzle géant dont j'ignorerai à jamais
peu importe
les pièces manquantes 
suintant l'humidité ressassant
des histoires et des breuvages
à vomir sans vous
de sas en salles des pas perdus 
un film de plus
perclus parmi les ivrognes les insomniaques
les illuminés
obsédé par tous ces mots ces phrases
brusques frasques obscènes et sauf lorsqu'elle me frappait
vous me trouviez titubant 
sur un pied 
à terre m'enfonçant un peu plus dans
l'aisance la suffisance et la souciance
noir au comptoir comme ces papillons
que j'accueillais sans me défiler 
épuisé par vos blagues grasses
des matinées sans trève ni jeûne
rideau sur la vie devant moi 
je sais que j'ai passé l'âge
et ne serai jamais intelligent 
mon cher Pe Cas Cor
aussi écrirai-je encore
des conneries dont tout le monde
se fout
qué más da
Charles Brun

lundi 8 octobre 2018

Ni moi ni un autre


On nous l'avait promis un soir, dans l'euphorie sombre d'un hommage Maison de la poésie, sceptique, on se refusait d'y croire… C'est désormais annoncé : dans trois jours, on pourra lire dans la blanche quelques uns des textes noirs et magniques qu'Hervé Prudon balança du haut de sa tour face à la Santé et à la mort. 


il ne fera ni jour ni nuit
ni chaud ni froid
je ne serai ni moi
ni un autre
sans âme et sans substance
je ne serai ni le feu ni le vent
ni la pierre ni l’arbre ni l’animal
ni la lumière ni les ténèbres
de moins en moins l’absence
et rien de plus en plus
jusqu’à ce que rien ne dure


il fait chaud en flanelle
on boit du thé à la cannelle
libres ailleurs des chevaux s’ébrouent
sur les herbages du delta large
ici des fleurs coupées se fanent
les steaks sous cellophane le bœuf s’étouffe
dessus le ciel vibre de nuages et de vents
de couleurs et de pluies
l’œil éternel s’ennuie
nulle part personne
ne se soucie du cri des hommes

j’assiste à ma mort triste et douce
à Paris tandis qu’ici et là j’entends qu’on veille
à grands cris au sort des bêtes sauvages
de l’abattage des cochons de la prolifération
des bactéries autant d’infos dont je me fous
moi j’aimerais juste sans penser à mal
ni à moi avoir moins mal de moi
et penser plus aux autres bêtes, cochons et bactéries
participer à la souffrance et l’insouciance
universelle si ce n’est pas trop demander sinon
me taire encore serrer les dents que je n’ai plus
et les fesses et le cul moins chair que trou
et vivre plus vite que peu ou prou



Hervé Prudon, Devant la mort, Gallimard

mardi 2 octobre 2018

On ne vit qu'une heure

Faire de la poésie, c'est finalement écouter. On écoute une espèce de rumeur qu'on a en soi qui est provoquée par la pulsation du cœur, les secousses de la matière grise. C'est facile, il suffit d'être réceptif.




Ma quête n’avait qu’un cap : c’était moins l’histoire de Brel qui m’intéressait, ni l’exégèse de son œuvre, que cette question simple : que reste-il du Grand Jacques dans la France ratatinée d’aujourd’hui ? De quoi le pays était-il le nom et lui le non ? Brel qui m’avait tant aidé à quitter le pays, à aller voir, comme il le professait tant, à aller loin, à rester toujours instable ; peut-être pourrait-il me soutenir dans mon retour. Il me devait bien ça, après tout. Il n’y a pas de poète innocent.

David Dufresne, cador du documentaire, signe son retour d'exil et présente en ces termes On ne vit qu'une heure, sous-titré Une virée avec Jacques Brel, fausse biographie, véritable errance en France dite profonde, celle habituellement boudée par les médias — hors faits divers —, désertifiée par le patronat et les actionnaires, peuplée d'électeurs frontistes (comment dit-on désormais ?), et de gens de rien (Ah, Christophe, son camion pizza et son boulot à l'usine !) qui souvent sont bien plus que ceux chéris par les sunlights. Vesoul, Haute-Saône, aujourd'hui commune du Grand Est. Vesoul, ville-monde. Son livre nullement nostalgique calque ce que l'on sait des soirées post-récitals du Grand Jacques (1.80 m), loin de la foule et des caméras, à la rencontre des autres, simples figurants d'une existence ou personnages d'une prochaine chanson et qui, tous, pourront affirmer sans mentir : « Brel, je l'ai bien connu »...