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mercredi 2 avril 2025

Epitaphe

Miron Zownir

 

Lorsque je serai mort, avec de la poussière
sur les buis
 — et les chiens joueront avec les enfants,
personne n'est en faute
 — le soleil
luira dans l'étang pour se délasser,
au matin sur les plates-bandes une buée perle ;
emmêlé avec les plantes je croîtrai parmi elles,
éparpillé avec les graines, délivré.

Tout sera en ordre, ni plus ni moins. La nature
brouille les pistes, poursuit ses jeux, elle rit.
Bienveillante avec d'autres, il le faut croire,
jusqu'à les lâcher quand il lui plaît.
Mais quel tremblement dans vos voix sera-t-il demeuré,
de ma voix qui avait parlé pour vous
 ?

 

André Frénaud, in Il n'y a pas de paradis, Poésie/Gallimard

mardi 18 février 2025

Absence


Willy Ronis


J'apprends ce matin que la librairie Gibert de Vaulx-en-Velin vient d'être placée en redressement judiciaire, avec un déficit de 598 000 €. Errant hier à l'une des adresses parisiennes du groupe, j'ai été frappé par les prix bien peu modérés de leurs bouquins d'occasion. J'ignore s'il faut établir une corrélation entre ces deux érections.
Toujours est-il qu'en déambulant rayon poésie, je suis tombé sur cette ancienne édition de poche des Rois mages de Frénaud.


A l'intérieur, entre deux poèmes, cette sorte de mot d'excuse pour justifier un manque de dédicace, l'auteur s'étant prétendument absenté de la capitale…


Cette édition date de 1987. On peut aisément imaginer qu'André Frénaud, s'absentant définitivement six ans plus tard, ou son attaché de presse, se livrait à ce type de facétie afin de se débarrasser de certains fâcheux  – collègues, journalistes, vagues connaissances…
La carte se trouve à la jonction de la page 66 et de sa voisine, la 67. Elle y restera. Le premier poème est intitulé "Réveil", le second, "La création de soi". 

 

Le sein, émouvant d'être celé
– Ne découvre pas la dormeuse !

Quand les éponges du sommeil ont dégorgé
tous leurs vers, puis les ont rapatriés
dans les cages  de la cervelle,
cire marine des abeilles de nuit,
le grondement s'arrête au cri du réveille-matin.

Elle apparaît ornée de si doux rivages.

– Esssuie ton crâne après rêver.

Après boire, c'est l'apothéose !

 

 ***

 

Mes bêtes de la nuit qui venaient boire à la surface,
j'en ai harponné qui fuyaient
je les ai conduites à la maison.
Vous êtes ma chair et mon sang.
Je vous appelle par votre nom, le mien.
Je mange le miel qui fut venin.
J'en ferai commerce et discours si je veux.
Et je sais que je n'épuiserai pas vos dons,
vermine habile à me cribler de flèches.


 

 

lundi 22 avril 2024

Démangeaison

 

Pierre Pedelmas

 

Je ris aux mots, j'aime quand ça démarre,
qu'ils s'agglutinent et je les déglutis
comme cent cris de grenouilles en frai.
Ils sautent et s'appellent,
s'éparpillent et m'appellent
et se rassemblent et je ne sais
si c'est Je qui leur réponds ou eux encore
dans un tumulte intraitablement frais
qui vient sans doute de mes profondes lèvres,
là-bas où l'eau du monde m'a donné vie.
Je me vidange quand m'accouchent ces dieux têtards.
Je m'allège et m'accrois par ces sons qui dépassent,
issus d'un au-delà, presque tout préparés.
J'en fais le tour après, enorgueilli,
ne me reconnaissant qu'à peine en ce visage
qu'ils m'ont fait voir et qui parfois m'effraie,
car ce n'est pas moi seul qui par eux me démange.

 

André Frénaud, in La Sainte Face,
Poésie/Gallimard