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mercredi 6 juillet 2022

Le bonheur

René Maltete


— Alors ?
— Alors, quoi ?
— Tu as aimé ?
— Je le connaissais déjà...
— T'es con. Ça, je le sais...
— J'avais très peur de le revoir. C'est un film qui m'a tant marqué...
— Et ?
— Je suis bouleversé...
— A ce point ?
— C'est primitif, fauché, fourre-tout, foutraque, réac, radical, généreux, désespéré, suicidaire, littéraire... Un des plus beaux films de l'histoire du cinéma.
— Tu n'exagères pas ?
— Qu'aurais-je à y gagner ?
— C'est drôle, des dialogues entiers me revenaient. 
— Comme le fameux monologue de Françoise Lebrun ?
— Pas seulement. J'anticipais parfois ce qu'allaient dire les personnages… J'avais, jusqu'à aujourd'hui, vu ce film une seule fois, contrairement à toi. Vers l'âge de 20-22 ans, je pense... Or, je me souvenais non seulement des dialogues, mais de toutes les scènes, surtout de la première partie, des blagues, des histoires que Léaud raconte... Le texte a été édité, non ?
— Bien sûr. Aux Cahiers.
— Un petit livre gris ?
— Exact.
— Je me souviens d'avoir lu ça comme un roman.
— Je dois l'avoir encore quelque part...
— Qu'est-ce qui t'a ému ?
— La séance peut-être.
— Comment ça ?
— Revoir le film avec toi.
— Tu n'as pas pensé à une ex ? Tu ne t'es pas dit, comme le personnage d'Alexandre, je vis avec elle, mais c'est l'autre que j'aime et qui m'aime ?
— Qu'est-ce que tu racontes ?
— J'ai toujours l'impression d'avoir pris la place d'une autre, d'être avec toi par défaut.
— Tu es cintrée. J'ai pris un plaisir immense de revoir ce film, collé à toi durant quatre heures.
— Oui, mais le film parle de ça.
— Le film parle de tellement de choses...
— Léaud est incroyable. Il avait une beauté… Un peu androgyne, non ?
— Oui, peut-être. Bernadette Lafont aussi est sublime, elle avait un corps magnifique...
— Exact, et je la préfère à Françoise Lebrun. Je ne comprends pas qu'il hésite entre les deux.
— Il n'hésite pas, il ne sait pas. Ne veut pas savoir. Comme quand il demande à Véronika si elle préfère qu'il lui fasse l'amour en douceur ou violemment… N'est-ce pas la question qu'il t'a posée un jour dans une chambre d'hôtel ?
— Comment sais-tu ça ?
— Tu me l'as raconté…
— Tu sais tout de moi, c'est affreux…
— En le revoyant, dans toute sa splendeur, tu ne regrettes pas de lui avoir résisté et quitté sa chambre sans que rien ne se passe ?
— Non. Et puis, nous n'étions plus en 1973.
— Ni à notre époque, heureusement pour lui…
— Il a été très correct, je n'ai pas eu à beaucoup résister.
— Sacré Jean-Pierre…
— Il y a une chose dont je ne me souvenais pas à propos de ce film, qui ne m'avait pas frappée la première fois : cet Alexandre est un personnage insupportable. Certes, il est drôle, il parle sans cesse, et bien, c'est intéressant, touchant, il est beau, mais c'est une ordure. Pourquoi ris-tu ?
— Je ne ris pas, je souris. Peut-être regardons-nous ce film avec les yeux de l'époque, notre sale époque. Je pense que Jean Eustache serait traîné dans la boue aujourd'hui, de manière encore plus violente qu'en 1973.
— Qui était cette Catherine Garnier à qui le film est dédié ?
—  Si je ne dis pas de bêtise, du moins à ce sujet, c'est la femme avec qui Eustache vivait. C'est elle qui s'occupe des costumes sur le tournage. Je crois que ça raconte leur histoire.
— Mais c'était la maman ou la putain ?
— Il n'y a pas de putain, mon amour. C'est Bernadette Lafont qui joue le rôle de Catherine Garnier. Si je me souviens bien, elle assiste à la projection à Cannes et rassure Eustache, lui de ne rien changer au film. Avant de se suicider…
— Il devait quand même être tordu…
— Je ne sais pas où j'ai lu ça, si l'anecdote est vraie, on en a parlé l'autre soir avec Frédéric qui a tourné avec lui dans le seul film qu'il a réalisé, mais c'est Boris Eustache qui est chargé par son père d'aller chercher à Narbonne le flingue avec lequel il va se suicider…
— Je ne sais plus ce que nous nous sommes dit ce soir-là, on a tellement bu… Mais si cette histoire de flingue est vraie, je comprends pourquoi le fils Eustache a bloqué les films de son père durant toutes ces années… Quoi qu'il en soit, tu es d'accord avec moi ? Le personnage d'Alexandre mérite des claques : il ne supporte pas que Marie invite le fameux Philippe, fait toute cette scène, alors que de son côté, il harcèle une ex, insiste pour qu'elle revienne, invite sa maîtresse chez Marie en sa présence, l'y baise en son absence... C'est un sacré connard, non ?… Et si son cinéma était essentiellement autobiographique, si l'histoire du flingue est vraie, Eustache devait être un sacré numéro…
— Je ne sais pas. Mais il parvient tout de même à garder une certaine distance avec son personnage, ne le ménage pas, s'en moque…
— L'histoire du graffiti dans les chiottes ? Saute, Narcisse !
— Suivi par la séance de maquillage…
—
Pourquoi souris-tu ?

— Parce que je me revois jeune, ayant un comportement similaire à celui de cet Alexandre. Ignorant comme j'étais, je pensais que c'était ça, la liberté : lire dans des cafés, des livres que je volais systématiquement, discuter avec un ami des heures durant, tomber amoureux, vivre en fondus enchaînés, en noir et blanc... Je n'avais aucune conscience de classe. Je savais que j'étais pauvre, fils d'immigrés, que je ne pouvais avoir accès à la culture que par le vol, la violence, comme il est dit dans le film, d'ailleurs. Mais voilà, ça s'arrêtait là. Un vrai crétin. Pauvre et crétin.
— Tu écrivais quand même un peu plus que lui.
— A peine. C'est venu, du moins me le suis-je autorisé, bien plus tard. A 20 ans, je pouvais passer des journées à ne rien faire, comme l'ami d'Alexandre...
— « Que fais-tu demain à quatre heures ? »
— « Rien, bien sûr ».
— Il est impayable, celui-là...
— Alexandre, on le voit vivre aux crochets de Marie, mais son pote, je me demande quelle est sa combine pour vivre sans en ramer une.
— A Paris, qui plus est...
— Magie du cinéma.
— C'était bien de le revoir avec toi.
— J'ai eu raison de ne pas suivre ton idée d'aller revoir ce film au Reflet Médicis, non ?
— Oui, c'est idiot. Je voulais le revoir dans les mêmes conditions que la première fois. Dans des fauteuils inconfortables… L'Epée de bois, rue Mouffetard, tu te souviens de cette salle ?
— Bien sûr, je pense qu'à cette époque, je les ai toutes faites. Mais figure-toi que la première fois que je vois La Maman et la Putain, c'est également à Montreuil.
— Au Méliès, déjà ?
— Non, au Studio Berthelot.
— Le théâtre ?
— Oui. Il y avait alors une programmation cinéma. Le Méliès à cette époque n'est pas encore une salle municipale, art et essai, elle appartient à UGC.
— C'est quelle année ?
— Je crois que je suis encore au lycée. L'année du bac ou la suivante, quand je suis déjà à la fac.
— Tu le découvres avec ton Italienne ?
— Exact.
— C'était ressorti après la mort d'Eustache ?
— Non, je ne crois pas. Si je m'en souviens bien, Berthelot proposait un cycle 50 ans de cinéma français, un truc dans ce genre. Tu sais qui faisait cette programmation ? Je l'ai appris il y a peu...
— …
— La sœur de Jacques.
— Ah oui, ça me dit quelque chose... Vous en aviez parlé chez Carole, non ? Le monde est petit. Et les autres fois, tu l'as vu où, et avec qui ?
— Seul. La cinémathèque. A la télévision aussi, au ciné-club de Claude-Jean Philippe. Et puis, tu te souviens de cette salle rue du Faubourg-Montmartre ? Son nom m'échappe... Le Studio 43, tenue par Dominique Païni, il me semble. Un Franprix ou un Lidl l'a remplacée depuis longtemps. Il y eut une rétrospective Eustache et j'étais à toutes les séances. Je ne sais plus l'année, ni même si j'habitais déjà dans ce quartier...
— Tu as vécu dans le neuvième ?!
— Oui, dans 12 mètres carrés, entre le Passage Verdeau et le Passage Jouffroy, rue de la Grange-Batelière, un immeuble qui était un ancien hôtel de passe. Gaz et cafards à tous les étages. Des souris même.
— Pour un ancien hôtel de passe, les souris, c'est normal...
— J'aimais bien ce quartier. D'un côté de ma rue, Drouot, les antiquaires, les philatélistes, les boutiques de numismatique, les banques, les restaurants d'affaires, de l'autre, le quartier juif populaire et bordélique, les pâtisseries orientales, un magasin de farces et attrapes, le Palace, le Passage du Nord-Ouest, et cette librairie de cinéma dans le Passage Jouffroy...
— Oui, pas loin de l'hôtel Mozart !
— Il y avait là aussi le siège de la revue Cinématographe où a débuté ton ami Le Guay... Les Grands Boulevards... Les cinémas... Je passais mes journées dehors, à cavaler d'un endroit à l'autre, d'une séance à la cinémathèque, à une rétrospective dans quelque salle du quartier latin ou à l'autre bout de Paris, et le soir, dans mon quartier, je traînais au Virgin, ou à la Fnac en face, à découvrir des disques sur les bornes d'écoute, à draguer les vendeuses du rayon Musiques du monde... Tout a disparu, ou presque…
— Où sont passées les fortifications…
— Oui, finie, la nostalgie, assez parlé comme des vieux cons, tout cela a bien changé et nous aussi. Mais La Maman et la Putain est toujours un grand film. Et certainement le dernier. Tu veux un verre ?
— Tu as vu tout ce qu'ils boivent chez Eustache ?
— Et fument…
— Oui, je veux bien un verre. Et il doit me rester une ou deux cigarettes dans mon sac. On va boire et fumer à la mémoire du cinéma !
— Et de la jeunesse perdus… Quel bonheur !

 

 

samedi 26 novembre 2016

Sauve qui peut (le cinéma)



Pour un travail avec des lycéens, concomitant du décès de Coutard, je me suis retrouvé, avec appréhension, devant des passages de films de Godard. Ceux des débuts, A bout de souffle, Le Mépris, Pierrot le Fou... Sur un ordi, les plans de ce dernier film m'ont de nouveau sidéré. Il fallait que je sélectionne des extraits et j'étais incapable de couper. Tout me paraissait exemplaire.
Je me suis souvenu comment le premier film de Godard m'avait bouleversé à leur âge. Je parle du premier Godard qu'il me fut donné de voir, Sauve qui peut (la vie) J'avais 17 ans et ça se passait dans le cinéma du centre commercial de ma ville de banlieue où je n'avais vu jusque là qu'un western avec mon père et peut-être une comédie avec ma soeur... Je n'y compris pas grand-chose. Ce regard froid sur l'amour - ou tout au moins le couple - frappait juste. Et ne se contentait pas que de me frapper. D'une cabine au coin de la rue, j'avais tenté d'inviter une camarade de classe dont je me croyais amoureux et elle m'avait envoyé promener, me condamnant à l'étouffement dans cette boîte dont je ne parvenais plus à sortir. J'avais vu le film avec Pascal. Qui me parlait de Godard, Eustache, Rohmer, Truffaut, Ozu, Bresson, noms alors de moi inconnus. Pascal qui m'avait fait découvrir Bove et le vol de bouquins…
Les livres, bien qu'il y soit souvent fait référence à Duras, étaient au centre du film de Godard, m'annonçant leur rôle de consolation, m'incitant à suivre le chemin de Pascal. Je compris également que le cinéma, ça pouvait être ça. Je me trompais bien évidemment. Il fallait penser le cinéma aurait pu être cela - cette liberté de récit, ce rêve d'art total, que je ne retrouverais que dans certains romans -, le fut un court moment, ne le sera jamais plus. Fort heureusement, j'étais plutôt limité intellectuellement, inculte, pauvre et naïf et plongeai dès lors timidement dans une fascination pour la salle obscure et les films de Godard. J'ai progressivement découvert toute sa filmographie, et celle de ses vagues potes, celle de ses maîtres et les films de ses quelques invraissemblables disciples. Je respirais, lisais, parlais, chantais, baisais, chiais Godard. Le moindre entretien avec le Suisse était avalé, relu, soigneusement conservé. Ses films, et quelques autres, me permettaient de ne pas entrer totalement dans la vie d'adulte, de ne jamais envisager de plan de carrière, Permanent vacations. L'année du cinquantenaire de la cinémathèque, Dieu en personne est venu présenter une bobine d'une poignée de films et des rushes de Soigne ta droite. Je pense que j'étais le premier taré à se geler les couilles en attendant Godard et l'ouverture des portes du temple. Quelques années plus tard, encore libraire et vraiment par hasard, je me suis retrouvé à écrire sur le cinéma. Et l'un des premiers papiers publiés concernait la reprise d'Alphaville.
Un jour, je me suis aperçu que ma vie était un joyeux naufrage, épouvantablement mis en scène, et que les bouquins m'importaient plus que le cinéma, ce qu'il était déjà devenu. Constat douloureux il va sans dire. Par je ne sais quelle absurde croyance, et trahison à ma jeunesse, j'avais essayé d'être enfin adulte, avoir un travail, des enfants... Il va sans dire que mon petit Titanic n'a guère été remis à flot et que le seul émerveillement rencontré au cours du désastre programmé fut de faire découvrir à mes filles, très jeunes, des bribes de mes anciennes amours.
J'ai montré quelques extraits aux lycéens. Du A bout de souffle - Allez vous faire foutre -, du Pierrot - Qu'est-ce que je peux faire ? -, du Mépris - Un monde qui s'accorde à nos désirs... J'en ai vu dormir, d'autres se réjouir... 
En écoutant ce matin ce très court entretien avec Godard diffusé en 1966 et égaré dans une récente nuit de France Culture, un frisson m'a parcouru la cervelle à hauteur de ce que j'avais paumé en chemin, et tel un mort j'ai vu ma vie défiler devant mes yeux...





mardi 25 octobre 2016

Ni maman ni putain


je sentais bien
que ce ne serait pas simple
que les forces ne tarderaient pas
à me fuir
que je ne croyais pas ce qu'on
me racontait et n'apprendrai jamais
à compter
infirme à vie
l'amour c'était dans les chansons et
dans les comédies musicales
je préfèrais les polars
les westerns et même les mélodrames
j'avais trouvé dans le foot de quoi m'échapper
des
samedi gris au grand air
des parkings
c'est après que ça s'est gâté
avec les livres volés et les films
de Godard et
Jean Eustache à la dérobée
à 20 ans
le bandoneon d'Astor
les voix de Carlos et Susana
les bars
et les filles
fallait que ça
soit léger
romantique et tragique
rythmé
agréablement destructeur
que ça bouffe à l'intérieur
folie conforme avec des larmes
des cris sous le balcon
des coups à la porte
c'est après que
j'ai tout gâché
quand j'ai commencé à faire
semblant
masculin féminin
ni maman ni putain



samedi 13 août 2016

Une immense solitude


En 1977, Jean Eustache accorde un entretien à Claude-Jean Philippe pour la radio. Celui-ci avoue être inquiet par les trop longs silences du réalisateur de Mes Petites amoureuses (1974) – son dernier long métrage – et qualifie de suicidaire son attitude. Eustache vient de terminer Une sale histoire, diptyque composé d'une partie documentaire, tournée en 16mm, et une partie fiction, réalisée en 35mm. L'ensemble ne dure que 50 minutes mais le fragile cinéaste a rencontré les pires difficultés à le financer. 
Selon Eustache, le cinéma qui se fabrique dans ces années est un cinéma de collaboration, les artistes n'y ont plus leur place. En attendant la lutte armée, il est hors de question de produire des produits tranquillisants… 
La révolution n'aura pas lieu. Quatre ans plus tard, Jean Eustache se tire une balle dans le cœur. Il avait 42 ans.

vendredi 4 mars 2016

François, Françoise, Marie et les autres





Je me suis un peu perdu dans le quartier. J'y étais venu de son vivant. Lorsque je suis entré, l'église avait déjà accueilli la plupart d'entre nous. Je me suis placé derrière une famille que j'ai vite reconnue de dos. Notre ami José, Eva et leur fille. On s'est embrassé et on a attendu en silence. Seule une petite enfant blonde cavalait dans les allées se foutant de savoir ce que tout le monde faisait là. Celle qui devait être sa grand-mère essayait de la tenir comme elle le pouvait. Les grandes portes se sont ouvertes et nous nous sommes retournés pour voir le cercueil arriver vers nous. 
La cérémonie avait déjà débuté que des retardataires, un à un, nous rejoignaient. Elle s'est placée un rang derrière moi, de l'autre côté de la nef. Elle portait un affreux parka vert pomme, et je me serais jeté à ses pieds si la décence ne m'avait retenu. Son regard était le même que celui qui avait changé ma vie à 20 ans, moi qui ne jurait alors que par Neil Young. Elle était là, à deux pas, son sourire noyé de désespoir, et je devais avaler les mots maladroits qui ne passaient pas. Je prétextais m'offusquer d'autres retards pour me tourner vers sa solitude dès que je le pouvais. J'entendais soudain les mots d'Eustache, à la virgule près, comme il les aimait. Mais ça parlait Evangile et ça sonnait Bach. Cioran a détrôné Eustache, histoire de me détacher des lieux. Debout, assis, debout, assis, chants repris par ceux qui n'ont pas oublié les paroles que je n'ai jamais sues. Eric a lu du Maeterlinck, je ne sais quel texte, celui par lequel il avait clos, nous dit-il, l'éloge funèbre de son propre père deux ans auparavant. D'autres ont pris la parole avant, après. Mais je sentais bien qu'il n'y avait pas de mots. 
Je connaissais mal François, trois ou quatre fois nous nous étions vus longuement, parlé par téléphone, essaimessé. Un jour, dans le métro, un type à côté de moi parlait dans le micro pendant à son oreillette. Il tenait le smartphone au bout de son bras devant moi de sorte que je pouvais lire le nom de son correspondant. C'était celui de François. Le soir, je lui racontais par texto cette histoire. Il n'en revenait pas. Paris est si petit. Je crois que c'est le dernier échange que nous ayons eu. J'y ai repensé en entendant un extrait de son premier film, me demandant encore qui pouvait bien être ce jeune homme qui le vouvoyait dans le métro. 
En me dirigeant vers la sortie, j'ai croisé Marie et nous sommes tombés dans les bras l'un de l'autre. Combien d'années depuis ? Elle était partie travailler avec François pour la première fois juste après un petit film que nous avions fait ensemble. Et sur le trottoir, j'ai retrouvé Jean-Pierre, son partenaire dans notre film. J'avais été heureux de les retrouver réunis dans ce qui demeurera la dernière œuvre de François. Et là, balancés par le vent, devant l'église. 
Le vert de sa parka l'isolait un peu plus, me la désignant sans équivoque. Ne jouait-elle pas la mère de Marie dans ce film de François ? Un café nous attendait à deux pas, me dit Marie, tandis que je saluais Eric que j'avais cotoyé également à la même époque mais sur d'autres aventures. J'avais perdu de vue Françoise Lebrun et ce fut tant mieux. 
Il était temps pour moi de filer seul vers un bistrot près du métro. J'avais besoin de pisser, me laver la gueule au lavabo, boire un coup, ne plus parler. 
Une femme portant un petit bonnet noir s'est collée au comptoir, à deux pas. Elle a demandé s'ils faisaient encore des sandwichs, combien ça coûtait tout en comptant sa monnaie, Et une bière, la moins chère, c'est laquelle ? Si Eustache était encore en vie, il la filmerait, pensais-je bêtement. Ou François, bien sûr. Françoise y serait, à coup sûr. 
Soudain, la neige a fait son apparition. Les garçons de café parlaient des giboulées de mars que la télé avait annoncées, des clients de la différence d'avec la neige… Je me suis arrêté sous le auvent, près d'un type qui avait sorti son téléphone intelligent pour filmer le ciel. J'ai levé les yeux comme lui sa machine. A un balcon de l'immeuble cossu d'en face, au sixième étage, une femme n'en croyant pas ses yeux tendait la main. Je lui ai balancé la monnaie morte au fond de ma poche, sûr de la rendre heureuse et me suis engouffré dans le métro. J'ai dormi  tout le long du long trajet. En silence.




mercredi 10 juin 2015

Eustache, la nuit



Ce soir, à partir de minuit, Jean Eustache parlera dans le poste. Si j'ai bien compris, il s'agit d'une émission de Claude-Jean Philippe, datant de 1977, année de la réalisation du diptyique Une sale histoire.
Ce sera sur la plage dite Les nuits de France culture. A ne pas rater, en direct ou en podecaste.

mardi 3 mars 2015

De la poésie, du suicide et des réseaux sociaux


 
Dans son dernier ouvrage, non encore traduit en français, un régal et une ruine personnelle en perspective, Juan Tallón évoque ses Livres dangereux. Je découvre ainsi, au fil d'une plume allègre, ironique, sujette aux digressions des plus réjouissantes, des auteurs jusqu'ici ignorés, voire inconnus. Parmi eux — passage lu hier soir —, la poétesse argentine Alejandra Pizarnik et ses Journaux que j'espère me procurer au plus vite si je parviens à surmonter ma peur d'en tomber amoureux et de l'accompagner dans sa folie. Tallón y relève une entrée de 1962, désespérément absurde : « Ne pas oublier de se suicider ». Elle s'en souviendra dix ans plus tard. Elle avait 36 ans. 
 
Ce matin, j'apprends qu'une avancée technologique aurait pu grandement aider l'Argentine, ou, au hasard, un Jean Eustache, si elle n'était arrivée si tard. Facebook vient en effet de lancer un kit anti-suicide. Chaque personne ayant vendu sa vie privée à cette entreprise multimillionnaire disposera désormais d'une icône spécial suicide située sous chaque message de leurs « amis ». En cas de comportement douteux, comme c’est déjà le cas pour les posts liés à la nudité ou à la violence, le dépressif sera dénoncé par ses amis à la police du réseau, celle-ci se chargeant d'envoyer au contrevenant un message standard du style : « Salut, un ami pense que tu ne vas pas très bien et nous a demandé de jeter un œil à tes posts ». Il sera par la suite invité à dialoguer, toujours virtuellement, avec un conseiller et pourra accéder à une liste de conseils. Gageons que nombre de clients seront ainsi sauvés.
 
Il y a quelque temps, un éditeur m'avait demandé de travailler autour du bulling scolaire en Amérique latine. M'avait alors été confirmé le rôle important des réseaux sociaux dans la détresse d'une certaine jeunesse. Tout y est amplifié, le désespoir et la solitude ne sont pas épargnés, en raison notamment de l'intrusion permanente, via les machines portables, dans nos vies, nos foyers, nos chambres à coucher et l'effet boule de neige de toute « info », créant le buzz, le harcèlement se poursuivant ainsi sans fin — l'une de mes filles en avait fait l'amère expérience peu avant. Et au cours de ce travail, j'apprenais que des cliniques entièrement dédiées aux dépendances technologiques voyaient déjà le jour dans nos sociétés de l'information.

« Il n'y a de progrès, de découverte, que vers la mort.  » Jacques Rigaut





jeudi 5 février 2015

Le jeu des 7 erreurs



On croyait que ça pouvait être ça, le cinéma. 
Et ça l'a été. 
Mais c'était déjà la fin.
On ne le comprend que maintenant, plus de trente ans après la mort de Jean Eustache, mort de ça, de l'impasse dans laquelle il a mis ses films et sa vie, maudissant son époque, nostalgique de Vigo et Bresson, réinventeur d'une forme de cinéma primitif, trop pur, trop insolent, inclassable, incasable, trop fragile, pas assez militant, pas assez à gauche, trop prolo se rêvant dandy… 
Ça a existé.
Aujourd'hui, on a Christophe Honoré qui singe un peu tout ça. Et tous ces héritiers.
C'est deux gamins vus ce soir qui me replongent dans cette amertume, j'en suis conscient. Ils organisent un festival de courts métrages dans une ville qui n'a rien à faire de la culture et veulent m'inviter à une table ronde sur l'état de notre cinéma. Des années que je n'ai pas fait ça, l'impression de tourner en rond justement. Mais je sens en eux un désir, une naïveté, un amour du cinéma. On s'est vu une heure et pour une fois, j'avais en face de moi des gens encore plus désespérés que moi. Je n'ai pas pu leur remonter le moral. C'est le constat qui est amer, pas nous. 


jeudi 11 décembre 2014

Au lit avec Sophie

- T'as déjà vu les films de Sophie Letourneur ?
- Non. Tout le monde parle du dernier, là, on dirait…
- Regarde, elle est dans Elle.
- Dans le lit ?
- Oui !
- C'est qui, la fille avec elle ?
- Ben, Lolita Chammah !
- La fille d'Isabelle Huppert ?
- Ben oui.
- C'est vrai qu'elle est actrice comme maman.
- Elle est assez mignone, Sophie Letourneur, non ?
- Mouais…
- Elle ressemble un peu à Virginie Ledoyen, tu trouves pas ?
- Virginie Fernandez, tu veux dire ?
- Non, Ledoyen.
- Fernandez, c'est son vrai nom. Comme ma mère.
- Ta mère s'appelle Fernandez ?
- Ben oui, tu savais pas ? Et Virginie aussi, mais ça faisait pas assez petite actrice française. Et alors, elle dit quoi, Sophie Letourneur dans son lit ?
- C'est insupportable.
- M'étonne pas…
- Lis, tu verras, t'as envie de lui mettre des claques.
- Oh, non, rien que l'idée de lire les propos de deux filles qui prennent la pose dans un lit avec éclats de rire simulés, ça me fatigue à l'avance. Raconte-moi, plutôt.
- En gros, elle dit qu'elle a 7 ans d'âge mental, qu'elle fout rien de la journée, qu'elle peut pas dormir seule alors elle prend des hommes-doudou qui en genéral sont assez déçus qu'il ne se passe rien d'autre au lit, qu'elle a rencontré Lolita Chammah dans une maison de vacances, qu'elle a tourné le film dans sa propre maison, c'est son propre vernis que Lolita porte aux orteils, sa robe, son pull, ses chaussures, qu'elle a fait une école d'art pour être peintre, mais qu'elle n'arrivait pas à être toute seule avec elle-même dans son atelier, elle déprimait, alors elle a rencontré un producteur qui lui a dit "t'as qu'à faire un film". Ecoute, elle dit : "Je n'ai jamais eu à émettre le vœu d'être cinéaste !" Franchement, t'as envie de voir ses films quand t'entends ça ?
- C'est quoi, ça "Enlève ton tee-shirt, je te fais une omelette" ?
- Un dialogue du film. 
- Ah, oui, quand même… Il me semble que son producteur, c'est Emmanuel Chaumet, un type qui ne fait que des films fauchés. C'est lui qui a produit La fille du 14 juillet, tu sais.
- C'était bien, ça. On avait beaucoup ri. Surtout toi.
- C'est vrai. Mais je crois qu'il sont en procès depuis, pour des histoires de fric. Il produit aussi Justine Triet aussi qui fait des films socialistes, la bande à Vincent Macaigne, des films de copains trentenaires parisiens.
- Du cinéma de bobos ?
- J'aime pas ce terme. C'est bon pour le Nouvel Obs ou France Inter. C'est pour ne pas dire qu'on a un cinéma de petits bourgeois depuis la Nouvelle vague. Ça a donné parfois de belles choses aussi. Et puis des exceptions comme Eustache. 
- Eustache se rêvait en petit-bourgeois aussi, non ?
- Il avait un CAP d'électricien et était OS à la SNCF. Mais il posait un peu en dandy, c'est vrai.
- Pialat aussi.
- En dandy ?
- Non, en bourgeois.
- Pialat, c'est compliqué. Il détestait la Nouvelle vague d'ailleurs. Tu sais qu'il vivait pas loin de chez mes parents ?
- Tu me l'as déjà raconté.
- Je me fais vieux. Je radote.
- Non, j'aime bien quand tu me racontes des histoires.
- Elle parle un peu de notre époque, la Letourneur, j'imagine, non ?
- Elle dit : "Il n'y a ni portable, ni voiture, ni profession dans le film. C'est un conte. Il n'a pas à s'inscrire dans une réalité socio-économique."
- Le fait de dire ça, c'est déjà de l'idéologie. Ça s'inscrit donc dans une réalité – comment elle dit ? – socio-économique.
- En tous cas, elle a la carte, cette petite. Elle est dans Libé, les Inrocks, Le Monde…
- Ça doit faire un cinéma sympa. Qui ne dérange personne, qui coûte pas cher et qui fait travailler les gens et se maintenir les industries techniques. Et les journalistes, issus du même milieu, se reconnaissent là-dedans. Ça les interpelle dans leur vécu quelque part.
- Tu crois qu'elle vient d'où, cette Sophie Letourneur ?
- Encore une "fille de" ? Tu crois que c'est la fille de Jacques Tourneur ?
- Tu sais quoi ? J'ai envie d'aller voir le film maintenant, histoire d'en avoir le cœur net.
- Tu es folle ?
- On a passé une demi-heure à la démolir, mais peut-être que ses films sont bien.
- Tu me raconteras alors. Moi, je préfère rester au lit avec Vila-Matas et Robert Walser… 

jeudi 2 octobre 2014

Jeune et con



On n'avait pas 20 ans. Je ne connaissais rien au cinéma. Pascal en avait l'affiche dans sa chambre. Je n'avais jamais entendu parler de Jean Eustache, encore moins de ce film.
Un an avant, il y avait eu Sauve qui peut (la vie). Pascal avait insisté pour qu'on aille le voir. Le film se jouait dans le cinéma de notre banlieue. D'une cabine au coin de la rue, à cent mètres de chez moi, j'avais trouvé le courage d'appeler N. Je lui avais proposé de se joindre à nous. Pas plus que moi, elle ne connaissait Godard et en avait profité pour me conseiller de ne pas perdre mon temps avec elle. Piteux, je n'avais rien trouvé à lui répondre, avais raccroché et rejoint Pascal le lendemain. C'était un dimanche, je crois. La salle était aussi vide que ma culture cinématographique. Il y avait Duras aussi. Dutronc en lisait des passages. Et à la fin du film, lors de l'accident du chanteur playboy, Nathalie Baye demandait à sa fille de ne pas regarder, que tout cela ne les regardait pas. Je retenais ce jeu de mot. Ma première formule godardienne. 
Ainsi, on pouvait faire ce genre de film. Truffé de références qui m'échappaient. Jusqu'ici le cinéma était pour moi une distraction que mes parents pauvres ne m'offraient pour ainsi dire jamais. Lors des premiers flirts, le cinéma fut accessible grâce aux cours d'anglais que je donnais à un gamin, mais les films n'étaient qu'un prétexte pour être collé à une fille et passer les mains sous son pull. Des comédies à peine vues et aussitôt oubliées. Les livres, il n'y en avait pas à la maison. Avec Godard, je découvrais à la fois une forme inédite de cinéma, dans laquelle la littérature était un personnage important, une clé. Du bas de mon ignorance, j'étais terrorisé par ce que je pensais être la grande culture française. C'était très loin de moi, de ma vie de misère, mais en bon élève de l'immigration, je tenais absolument à me fondre dans la France. Je me mis à voler des livres de Duras et à acheter Les Cahiers du cinéma que je dévorais religieusement. Tous les films dont il était question, je me devrais de les avoir vus. Plus j'allais voir et lire, plus je sonderais la profondeur de ma vacuité crasse. C'était sans fin. 
L'année suivante, j'ai vu N. pleurer sur un trottoir le long du lycée. Une fille de la classe la consolait. J'étais assez con, mais je me doutais qu'il s'agissait d'une peine d'amour et espérais secrètement que ça pouvait faire mes affaires. Peu de temps après, un soir, en rentrant du lycée, je constatais que N. marchait quelques pas derrière moi. Ce n'était pas son chemin. Je n'en revenais pas. J'accélérais tout en jetant de furtifs coups d'œil derrière moi. Arrivé à la maison, je me postais à bonne distance derrière les rideaux pour surveiller la rue. Elle était bien là. Elle m'avait suivi jusqu'ici. Le soir même, le téléphone sonnait. Nous ne l'avions que depuis quelques jours. C'était pour moi. C'était elle. Elle me disait que c'était trop con, me demandait si j'avais quelqu'un, si on pouvait se voir. Nous sommes allés au cinéma le samedi suivant. C'était Georgia, le film d'Arthur Penn, sur un scénario de Steve Tesich. Je l'avais vu quelques jours avant avec Pascal. Je savais que c'était une bonne carte à jouer. 
Il y a eu le bac, la première fois quelques jours avant. Et la fac dans le quartier latin. Rue de la Harpe, de la Huchette, des Ecoles, Champollion, je me mis à fréquenter davantage les salles obscures (que j'ai vu se fermer les unes après les autres) que les salles de cours, seul ou avec N. Mais c'est dans notre ville que La maman et la putain fut projetée dans le cadre d'une rétrospective de films français ayant marqué le septième art. J'y ai emmené N. Je crois qu'elle l'a aimé. Peut-être pas autant que moi. J'étais hypnotisé. Les jours suivants, je citais Eustache ("Les films doivent respirer leur durée"), parlais comme Léaud, rêvais d'écrire dans des cafés, puis trompais N. avec son consentement. Avec une fille qui n'avait rien d'une putain. Du haut de ma jeunesse arrogante, j'avais l'illusion de comprendre quelque chose d'essentiel de la vie, que la vie, c'était ça, les histoires d'amour, le sexe, les trahisons, les cafés, la littérature, les beaux discours, le cinéma. Tout ce qui manquait chez moi. Le film est repassé peu après dans une salle du 9e aujourd'hui également disparue, j'y ai emméné ma sœur. Il est repassé encore ailleurs et j'y étais de nouveau.
Il y a plus de vingt ans que je refuse de le revoir. Aujourd'hui, en découvrant ces images, je me sens gêné et remonte à la surface ma connerie.