samedi 31 août 2019

La belle vie

J'ai squatté une bonne partie de l'été le bureau du collègue de Juju, enfoui sous les Tropiques. Je n'ai jamais compris ce que faisait exactement ce type, très sympathique au demeurant. Il place je crois des produits dans les magasins discount. Il a commencé par le livre. D'où ces titres qui m'entourent et me désespèrent : La cuisine pour les Nuls, Je me mets aux pilates, Je me mets au running, Je me mets à la musculation, Je me mets à la gym et un doigt dans le cul. Sur le bureau, un petit livre rouge nommé Insultes à la con. On y trouve quelques perles du style « Amphore à jute ! », « Crapaud de pissotière ! », « Descente d'organe ! », « Fiente de pigeon diarrhéïque ! », « Intellectuel au repos ! »… Essayez de placer une de ces trouvailles lorsque vous lâcherez vos nerfs sur le premier crétin pour une place de parking ou une queue de poisson… Des trucs pour mômes aussi, Mon premier mini-livre, Cendrillon en pop-up et à l'illustration dégueulasse, J'apprends tout tout seul, des dicos, des Annabac, des Titeuf, mais aussi, il faut se diversifier pour ne pas mourir, des tire-bouchons, des lunettes de lecture, des carnets et cahiers, des crayons dits Senior Pence, des trousses d'écolier, des jeux, des sacs à dos, des cartables sur roues, des ballons de beach-volley multicolores… Ça en intimiderait plus d'un. J'essaie de me concentrer. Le tournage du film de Jérôme Bonnel a pris fin, c'était un boxon sans nom dans la rue. Une équipe de cinéma, c'est une armée en déroute, ça commande, téléphone, murmure dans une oreillette et ça part dans tous les sens, ça fait silence un temps, pour une prise, et le vacarme reprend de plus belle, parfois il demeure même quand on tourne, il est un élément de plus de la scène ou du simple plan, un concept. Et on finit par se rendre. J'ai eu envie d'aller à la table-régie prendre dans mes bras Grégory Gadebois, en souvenir de Dupeyron. Mais il aurait fallu s'expliquer, essuyer une larme, je me suis retenu. D'autant que, me connaissant, j'aurais fini par le plaindre de devoir tourner ce genre de films pour bouffer. Toute l'action se déroule dans un café en une journée, m'a-t-on dit. Avec quelques plans en extérieur. Une histoire de rupture. Trois semaines de présence pour une rupture. Cinéma français. D'auteur.
Les camions ont disparu. Le café se refait une beauté. Les tournages font des dégâts, pas seulement dans les salles. La rentrée se précise. J'aime ce quartier étrange du douzième, sans véritable identité, une de perdue, aucune de retrouvée pour le moment, en voie de quelque chose, ni populaire, ni friqué ni tout à fait bobo, plus vivable que certains coins de Montreuil, du moins. Mis à part les loyers… 
La boutique jouxtant le bureau abrite l'atelier du vieux René, un type qui restaure objets et bijoux, travaille avec des matériaux désormais interdits en France, comme l'ivoire, et qui, pour cette raison même, ne pouvant plus former personne, est le dernier des Mohicans dans son domaine. En face, on restaure bergères, canapés et fauteuils. Une fille dans l'immeuble fabrique chez elle des bougies et vient faire la compta du collègue de Juju de temps à autre. Je dois alors décamper et m'exiler dans l'arrière boutique, collé à la cour et aux chiottes. Là, essentiellement des livres de poche sur les étagères, best-sellers, pardon page-turners, aux titres évocateurs Une vie parfaite, Demain, La Fille de papier, Si c'était à refaire, 7 ans après, Pars avec elle, Désolée, je suis attendue, Il était une fois l'amour…  L'autre jour, un courant d'air m'a enfermé dehors durant un quart d'heure. J'ai maudit un temps ma non-addiction au portable, envisagé d'escalader la grille de l'immeuble voisin, mais me suis souvenu de ma chance légendaire et pensé que mes parties n'échapperaient pas aux pics aiguisés sur la cime des barreaux. A mon âge aussi, ai-je pensé, et à mon état de forme. Je ruminais ma connerie lorsque la crypto-compatable n'a pu retenir une minute de plus une envie pressante et a rouvert la porte dont elle avait provoqué la fermeture en claquant celle de devant. Me trouver là ne l'a pas étonnée, ni suscité en elle le besoin de s'excuser. Je n'ai pas fait de commentaire. Audible, du moins. Mais elle a dû sentir mon mépris. Je ne l'ai pas revue depuis.
Juju est passée ce midi pour m'emmener croquer un morceau dans un boui-boui chinois sur l'avenue Michel-Bizot. Dans la salle du fond, elle a attiré mon attention sur une affichette, placardée depuis un moment sur une fenêtre du resto, donnant sur une cour semblable à celle où je suis resté enfermé :

Bonjour, Monsieur Voleur,
Vous avez passé chez nous à l'après-midi du 07/02/2019, volé la caisse de monnais, malheureusement, j'ai le caméra, il a tout enregistré.
C'est dommage, Monsieur, on se connaît. Je ne présente pas à la police ce fois ci, j'espère que vous ne venez plus comme le voleur. Si non je vais tout presenter.
J'aime bien Michel Bizot, c'est comme un petit village. J'espère qu'on peut continuer la belle vie, vous et nous.

jeudi 29 août 2019

Zobi !

Vivement l'automne ! La rentrée littéraire de septembre terminée, outre la publication, enfin, d'une sélection des Journaux d'Iñaki Uriarte, avec une préface de Frédéric Schiffter et dont on reparlera certainement ici, on se précipitera le 14 octobre avec grande joie sur un volume de quatre textes concocté par le regretté Clément Rosset et intitulé Ecrits intimes, dans lequel, nous dit son ami Santiago Espinosa, la personnalité de l'auteur de La Force majeure « ne transparaît pourtant pas, mais plutôt quelques-unes de ses manies ou celles de ses proches »… Extrait : 
 
Depuis quelques jours, je suis dérangé dans mes travaux par une mouche. C'est une assez grosse mouche, toute velue et toute noire, qui ne cesse de bourdonner autour de moi, de se poser sur la feuille sur laquelle j'écris, pour s'envoler à nouveau dès que j'essaie de m'en emparer, de faire mille acrobaties autour de ma lampe, de me poursuivre si je change de pièce, et enfin de me réveiller dès l'aurore par ses évolutions bruyantes et insupportables. J'ai bien essayé de la faire partir en la chassant en direction de mes fenêtres que j'ouvre en grand, ou de la tuer en l'assommant d'un linge quelconque à la faveur des brefs instants où elle s'immobilise ; mais rien n'y fait. Elle choisit des endroits peu accessibles pour y faire ses pauses, et a l'art de reprendre son vol à l'instant précis où je m'apprête à lui asséner un coup mortel ; si bien que je n'ai pas réussi, jusqu'à présent, à la prendre de vitesse. J'ai cru la tenir cet après-midi : elle observait une station prolongée, suspendue à mon plafond, et m'avait tout l'air de dormir. Après avoir installé silencieusement un escabeau pour me hisser jusqu'à sa portée, j'ai manqué une marche et me suis retrouvé par terre, fort contusionné. Le bruit de ma chute a réveillé la mouche qui a entrepris une ronde infernale à travers la pièce. Très énervé, j'ai pris le parti d'aller prendre l'air. J'espérais un peu qu'à mon retour la mouche aurait disparu ; mais elle était toujours là, et toujours bourdonnant.
L'obstination de cette mouche est surprenante. En général, une mouche que l'on pourchasse finit tôt ou tard par s'en aller d'elle-même, ou par périr sous vos coups. Il est vraiment singulier que je ne parvienne pas à la mettre hors de combat, d'une manière ou d'une autre. C'est, je crois, la première fois que je me trouve sans défense devant une mouche. Et je suis d'autant plus agacé que, cette mouche mise à part, tout va le mieux du monde pour moi : coeur, argent et affaires, comme disent les faiseurs d'horoscope. Mais il y a cette mouche qui, à elle seule, gâte tout.

Je l'ai eue : un coup de serviette appliqué de main de maître tandis qu'elle évoluait le long de ma fenêtre. Bon débarras.

Je suis un peu inquiet cependant. Impossible de retrouver le cadavre de la bête. Je suis pourtant certain de l'avoir assommée, je l'ai vue tomber à terre. Elle a dû se glisser sous le tapis, ou disparaître entre deux planches du parquet. Mais elle est bien morte ; et la preuve : elle a cessé de se manifester.

Réveillé, à six heures du matin, par la mouche. Sitôt levé et habillé, j'irai chez un pharmacien acheter un insecticide. Cette comédie a assez duré.

Clément Rosset, Ecrits intimes. Quatre esquisses biographiques,
éd. Minuit


mardi 27 août 2019

Rome ville ouverte

Anna K.

– Ça n'est pas trop déprimant ?
– Pas trop.
– Un sacré pavé. Tu as du courage. Moi, je ne pourrais pas.
– Personne ne te le demandera, rassure-toi. Moi-même, j'ai tourné autour durant des mois. Je suis toujours intimidé par les pavés, comme tu dis…
– Je me demandais…
– …Du coup, tu t'es dit Je vais le lui demander ?
– Quoi donc ?
– Ce que tu te demandais…
– Je vois…
– Alors ?
– Y a-t-il un livre qui a changé ta vie ?
– Effectivement, c'est ce que je redoutais…
– C'est-à-dire ?
– Je redoutais que ce que tu t'apprêtais à me demander n'aurait jamais dû m'être demandé…
– Ok, mais tu vois ce que je veux dire…
– Ecoute, je comprends ta question. Mais ça ressemble à une question de journaliste de magazine féminin. Ou d'émission littéraire de France 3. Tu sais, c'est le genre de question que pourrait poser ce type insupportable de mièvrerie et de bêtise, de fausses connaissances et de retoutable pouvoir de nuisance qui présente la dernière émission littéraire du paysage télévisuel en phase terminale.
– La Grande librairie ?
– Je ne sais pas, je n'ai pas la télé depuis des années… Je n'ai jamais vu cette émission. Simplement des extraits sur internet et un truc sur Roth où le présentateur, la speakerine comme dirait Godard, se mettait sans cesse en avant… Aucun intérêt. Mais pour répondre à ta question, les livres ne changent pas la vie. Point.
– Je vais formuler autrement.
– Est-ce bien nécessaire ?
– Il y a bien un livre, ou des livres qui t'ont marqué, qui t'ont influencé…
– Bien sûr. Mais je le répète : un livre ne change pas une vie. Je ne peux parler que pour moi bien entendu, je ne sais pas comment font les autres et je m'en fous... J'affirme qu'aucun livre n'a changé ma vie. Ma vie a toujours été et sera toujours merdique, quelles que soient mes lectures, espérer ou penser le contraire, c'est…
– …OK, OK. Est-ce que, par exemple, il t'est arrivé de rencontrer quelqu'un grâce à un livre ? Une femme, je veux dire…
– Tu en as beaucoup, des questions de ce genre ?
– Toi qui a toujours un livre dans la poche ou dans ton sac, ça ne t'est jamais arrivé ?
– Tu me sidères.
– T'es dans un café, tu lis ton bouquin et une femme t'aborde pour te parler de ta lecture… C'est simple, non ?
– Trop simple.
– Remarque, avec ta gueule de dépressif et ton genre de lectures, j'imagine qu'aucune femme n'a jamais osé t'aborder…
– Voilà enfin des propos sensés.
– Tu en reprends une ?
– Non, c'est trop sucré, ces machins…
– Ça te gêne si je reprends une bière ?
– Non, ne t'inquiète pas, j'ai déjà assisté à ce genre de spectacle.
– Imagine. T'es là, dans ce café, assis à une table avec Les Cahiers de Cioran ou avec ton Journal de Werth, ou le bouquin que tu trimbalais la semaine dernière, Perros, c'est ça ?, et une fille en face se pâme, se met soudain à rêver et fantasmer sur ce que votre liaison pourrait donner…
– Une liaison décevante et ennuyeuse, comme toute relation humaine. Mais on pourrait passer de bons moments au lit, à lire quelques anathèmes du génie des Carpates ou les considérations sur Laval…
– Laval, en Mayenne ou Laval, au Canada ?
– Laval à Vichy ! Peu importe, cette scène que tu décris n'arrivera jamais qu'il s'agisse de Laval en Mayenne, au Canada ou à Vichy…
– Détrompe-toi. En ce moment-même, à Rome a lieu un festival intitulé… attends…
– Tu ne peux pas m'exposer tes propos sans les faire certifier par ton téléphone dit intelligent ?
– Je veux retrouver l'info parce que je ne me souviens pas du nom exact du festival…
– C'est vrai, notre mémoire aujourd'hui, c'est nos machines qui s'en chargent…
– Voilà : Controfestival Speed Date. En ce moment-même, ce soir, des hommes et des femmes, dans les jardins du Château Saint-Ange à Rome, cherchent l'âme sœur un livre à la main…
– Qu'est-ce que tu racontes ?
– C'est un festival organisé par la jeune génération d'écrivains italiens…
– Range ton appareil, c'est obscène. Je ne peux supporter le langage journalistique…
– Le principe est simple : tu as aimé un livre, qui n'a donc pas changé ta vie, mais tu peux en parler devant tout le monde, sur scène, et lorsque tu reviens parmi les célibataires qui viennent de t'écouter, une femme s'approche de toi et te demande si elle peut t'emprunter le livre…
– Jamais je ne prêterais un livre que j'aime à une inconnue. Déjà à des amis…
– Enfin, tu vois le principe.
– Oui, mais tu peux avoir aimé un livre et ne pas savoir ou ne pas avoir envie de t'exprimer en public.
– C'est possible. Les organisateurs te voient arriver avec ton livre et te conseillent, t'orientent vers la personne qu'il te faut. C'est plus efficace que les algorithmes. Leur slogan, c'est « Dostoïevskienne cherche Tolstoïen pour passer des nuits blanches ».
– Quelle saloperie ! Je n'ai aucune envie de rencontrer une femme ayant les mêmes goûts que moi. Je préfère de loin une joueuse de tennis ou une danseuse… Fais voir ton truc !
– Tu vois ? Ça t'intéresse…
– Non, je veux voir jusqu'où peut aller la connerie de nos contemporains…
« Une bibliothèque en dit long sur notre personnalité. C’est une sorte de miroir profond de l’âme »
– Tu parles d'un miroir. Si tu voyais comment sont rangés mes bouquins ! Il y en a dans toutes les pièces, par terre, sur mon bureau, la table, les étagères, couchés, debout, en tas…
– C'est le reflet de ton âme. Perdue…
– Possible. Je ne pourrais donc trouver qu'une femme illuminée, aussi névrosée que mézigue, sinistre à pleurer… Âme sœur, mon cul !
– Tu es trop négatif !
– Je ne suis pas animateur télé ! Attends voir. « Je t’ai vu hier au bal. Tu ressemblais à un prince russe. Je t’attendrai à la gare. Anna K. »
– C'est drôle, non ?
– C'est mortel. Mortellement drôle. Ça me donne envie de balancer tous mes livres et d'aller me réfugier au fond d'une grotte où je passerais des années sans le moindre contact avec mes semblables…
– Tu dis ça mais si, à ma place, en ce moment, se trouvait une belle jeune femme, une joueuse de tennis justement, qui aurait craqué pour toi parce qu'elle t'a vu lire Léon Werth, tu oublierais ta grotte et ton rôle de yéti mal léché…
– Quelle heure est-il ?
– 23 heures bientôt… Qu'est-ce que tu fais ?
Si je fais vite, j'ai le temps de repasser chez moi, prendre mon exemplaire de La tentation d'exister et choper un vol pour Rome ! Ciao bello !

lundi 26 août 2019

Ebranlements


Saul Leiter

22 décembre 1940
Il y aura demain une semaine que j'ai quitté mon nid et ma neige. J'ai passé ces journées à Lyon chez mon vieil ami Latarjet.
Depuis trois mois, je vivais seul face à la guerre, pas même face à moi-même. Je commence à comprendre que la solitude dissout le « moi », plutôt qu'elle ne le cristallise. Les premiers jours, elle est héroïque, bientôt elle n'est plus qu'un faisceau d'habitudes. Tout s'éloigne du moi et le moi s'éloigne de lui-même. Je veux bien qu'à pousser plus loin la solitude, on atteigne à un très haut état de méditation. Mais je me méfie. On a vite fait d'appeler méditation le demi-sommeil.
(…) Je me demande si trois mois de solitude n'ont pas transformé en obsessions les plus pauvres de mes pensées. La solitude ne priverait-elle pas l'homme de lui-même ? Il se creuse, et se creusant, il se vide de sa substance. Le meilleur ne nous vient-il pas par choc, par ébranlement ?
Léon Werth, Déposition, Journal de guerre 1940-1944,
éd. Viviane Hamy 


dimanche 25 août 2019

Intimité

Gilles D'Elia


1er décembre 1940
Arrêté du préfet : « La découverte de tracts extrémistes sur le territoire d'une commune entraînera l'internement administratif des militants communistes notoirement connus, à moins qu'ils ne soient déjà poursuivis judiciairement… »
C'est bien au-delà du délit d'opinion. Est coupable non seulement celui qui a commis le délit, mais qui peut être suspecté de l'approuver intimement.

Léon Werth, Déposition, Journal de guerre 1940-1944,
éd. Viviane Hamy 

samedi 24 août 2019

Dernière minute (de 2016)

 
Saul Leiter


A peine rentrée de vacances mais ayant pris le temps, malgré la canicule, de rattraper désespérément son retard sur l'actualité de ce blogue, une jeune lectrice et néanmoins attentive, avertie, et impitoyable, me signale, à propos du billet intitulé Pharmacie littéraire, avoir, il y a quelques années, acheté, la folle, un ouvrage au titre et au contenu très proches de l'expérience menée par la fameuse libraire-pharmacienne de Florence. Malheureusement, le truc ne l'ayant aidée en rien — puisqu'elle prétend passer son temps ici —, cette écervelée a balancé le livre ou l'a offert à une amie aussi perdue qu'elle, et ne se souvient donc pas du titre.
Après une recherche personnelle, rapide, et dispensable, je peux affirmer qu'il s'agit très certainement de Remèdes littéraires, sous titré Se soigner par les livres et concocté par deux bonnes femmes anglaises, Ella Berthoud et Susan Elderkin. Je ne peux résister à vous livrer ici l'argumentaire du livre, qui a eu raison de ma santé mentale :
Vous souffrez d'agoraphobie, de la crise de la quarantaine, d'une jambe cassée ou d'un chagrin d'amour ? Sachez qu'un livre peut avoir l'effet d'un prodigieux médicament, voire vous sauver ! Vous en doutez ? Essayez plutôt... Vous trouverez ici les meilleurs romans adaptés à votre cas. Garantis sans effets secondaires, ils vous permettront de traiter les pathologies telles que : abandon, alcoolisme, calvitie, rage de dents, mal de dos, harcèlement, hémorroïdes, insomnie, jalousie, ménopause, obésité, rhume des foins, solitude... et bien d'autres ! Adaptés à la sensibilité française par le journaliste littéraire Alexandre Fillon et enrichis par les conseils de vrais libraires, ces Remèdes littéraires proposent un parcours vivifiant et tonifiant dans l'histoire de la littérature mondiale.
En sus, deux citations imparables de ce que la grande presse a raconté du bouquin lors de sa parution en 2016...  
« Un bon imprimé vaut mieux qu'un comprimé. Gare à l'accoutumance ». Françoise Dargent, Le Figaro littéraire.
« Un ouvrage revigorant ». Olivia de Lamberterie, Elle.
L'amie lectrice se demande alors, m'écrit-elle, si elle ne se fait pas copieusement avoir en étant fidèle à ce blogue. La réponse me paraît plus que jamais évidente... 

Dans ton petit carnet


Elle dit : Ah chéri, je suis restée inconsolable si longtemps. Inconsolable, répète-t-elle. Inscris ce mot dans ton petit carnet. C'est le mot le plus triste du monde. J'en parle d'expérience. Mais finalement, je m'en suis remise. Le temps est galant homme. C'est un sage qui a dit ça. Ou bien peut-être une femme exténuée, je ne sais plus.
 Raymond Carver, Intimité, in Les Trois Roses jaunes,
trad. François Lasquin

jeudi 22 août 2019

Spams


Hier soir, un spam de Gallimard m'indique les parutions incontournables de cette nouvelle rentrée littéraire. Je survole le message, note les accroches publicitaires des uns et des autres…
Alliant prose envoûtante et suspense implacable, Éden interroge la part occulte et sauvage de l’homme, et son innocence perdue.
Un roman sur la force de la vie et de l’amour, qui peut se nicher là où on l’attend le moins, au coeur de la guerre.
Face aux traumatismes de l’enfance, les liens indéfectibles d’une famille.
En s’emparant de l’histoire contemporaine dans une fiction au souffle spectaculaire, Aurélien Bellanger fait de l’Europe un conte de fées.
Après un immense chagrin d’amour, une traversée du désert en quête de soi.
Les mystères de la rencontre.
Retour sur l’itinéraire personnel et intellectuel de l’auteur, les lectures, les événements, les rencontres qui l’ont formé.
Le sexe et la tentation du saccage, le sexe et son impulsion sauvage sont au cœur de ce roman puissant dans lequel Karine Tuil interroge le monde contemporain, démonte la mécanique impitoyable de la machine judiciaire et nous confronte à nos propres peurs.
…rapidement, je ne sais plus où donner de la tête, m'y perds, mélange titres et signatures – Les Choses humaines, A la première personne, Une histoire de France, Le Ciel par-dessus le toit, Le Continent de la douceur, Eden, Rose désert… – je suis pris de nausées et file sous la couette… 

J'ouvre alors le journal, trouvé sur une banquette de métro, et à la rubrique culture (asphyxiante) tombe sur la manchette d'un entretien avec Desplechin pour son dernier opus (j'espère), Roubaix, une lumière
Chaque fois que je fais un film, je rêve que vous n'allez pas me reconnaître… 
Raté, Arnaud, tu fais la une à chaque machin que tu nous ponds… Le chapô de l'article consacré au néo-polar de ce maître révolutionnaire et romantique du cinéma d'auteur français et international finit de m'achever :
Un drame qui sonde puissamment la psyché humaine.
 J'ai encore mal dormi.

lundi 19 août 2019

Une facilité étonnante


Pour réussir une bonne conversation, il faut positivement glisser la main sous le sujet à traiter de façon à le prendre de plus bas, plus légèrement, plus paresseusement, on le soulève ensuite avec une facilité étonnante. Sinon, on se tord les doigts et on ne pense plus qu’à la douleur.
Franz Kafka, 4 février 1912, Journal

 

dimanche 18 août 2019

Terrorisme littéraire

Gilles D'Elia

Tous ? 
Oui.
Tu feras un tri.
Non, je ne veux rien garder. Je vais tous les vendre.
Ça ne vaut rien, un livre.
Peu importe. Je veux m'alléger en vue de l'effondrement prochain de ce monde.
Tu es en train d'imaginer ce que ça donnerait, une maison sans tous ces bouquins éparpillés, ces étagères dégueulantes…
Oui, comment le sais-tu ?
Ce n'est pas sorcier. Il suffit de voir tes yeux.
Lorsque j'ai tout déménagé en vrac du bureau à la petite chambre, j'ai eu envie d'en jeter un certain nombre.
Tu es folle ?
Je ne l'ai pas fait.
Ce serait un motif de séparation. Une faute grave.
Nous ne sommes pas mariés. Aucune raison de trouver une faute grave pour se séparer.
Exact. Quittons-nous sans raison.
Tu es sinistre en ce moment.
En ce moment ?
Sombre.
Je l'ai toujours été. J'en ai d'ailleurs le nom. L'autre jour, Hubertus me racontait qu'en rentrant de vacances, il s'est mis à compter ses livres. 
C'est possible ? Comment s'y est-il pris ?
Oui, c'est possible. La méthode est simple : un par un sur une étagère, puis ce chiffre multiplié par le nombre d'étagères…
Ce n'est pas un chiffre exact, alors.
Une estimation.
Et ?
Et quoi ?
Ben, le résultat.
Je ne m'en souviens plus. Je ne retiens jamais les chiffres. 3 000 et quelques. Auxquels il faut ajouter les trois livres qu'il m'a prêtés et que je dois impérativement lui rendre la prochaine fois, sans les avoir lus.
Les Schmidt ?
Oui, je n'y arrive pas. J'espère qu'il n'y verra pas une offense.
Tu en as tellement en attente.
Oui, mais j'ai décidé d'abréger leur souffrance. Je les entends le soir, lorsque je me couche, implorer : C'est mon tour ! Non, c'est à moi, maintenant ! Je n'en peux plus de les entendre, de savoir que je ne pourrai jamais tous les satisfaire.
Tu crois qu'ensuite tu dormiras mieux ?
Je ne sais pas. Une chose est certaine, les livres ne m'apportent aucune quiétude. Et puis, c'est un nid à poussière.
C'est vrai.
Lorsque Hubertus m'a raconté son histoire, j'ai été pris de vertige. Je suis resté muet un long moment, je crois. L'idée de me livrer à une telle opération m'a totalement anéanti. Je me suis senti écrasé par toutes ces pages. 
Tu as toujours rêver d'une vraie bibliothèque, une pièce dont tous les murs auraient été recouverts de livres.
C'est un faux rêve, comme il y a de fausses bonnes idées. On se raconte des histoires avec les histoires des autres, mais de manière générale, les livres ne servent à rien. Une belle bibliothèque ! Regardez, tout cela m'appartient. J'ai lu tous ces livres ! Certains plusieurs fois… Qui chercherais-je à impressionner avec ces salades à part moi-même ?
J'ai du mal à t'imaginer sans un livre à la main, dans la poche ou sur la table de nuit.
Il va pourtant falloir t'y habituer. Et puis on pourra se consacrer à d'autres activités au lit…
J'ai peur de t'aimer moins.
Ça te fera du bien.
— Qu'est-ce que tu racontes ?
On ne peut pas aimer un homme qui ne jure que par les livres, qui s'angoisse dès qu'il en termine un, qui est pris de fièvre lorsqu'il pénètre dans une librairie ou lorsqu'il songe à ces livres qu'il ne connaît pas…
Mais si ! C'est ce qui me plaît en toi…
C'est un faux fantasme. Je dois guérir. Regarde autour de toi. Plus personne ne lit. On ne peut plus parler d'un livre qu'on a lu avec nos amis. L'auteur ne leur dit rien, ce qu'on peut leur raconter ne leur donne pas envie d'en savoir davantage. Ils n'ont pas le temps. lls sont pris par la saison en cours de leur série préférée du moment, avant la suivante…
Tu noircis le tableau.
C'est l'époque qui est noire. Mais nous sommes tellement aveuglés par la lumière des écrans et de notre petit univers que nous tenons dans la paume de la main que nous sommes incapables de deviner où nous sommes tombés. Nous sommes tous dans le déni, nous fuyons sans cesse. Nous sommes finis. Nous sommes entourés de morts-vivants.
C'est peut-être ta manière de voir les choses qui n'est pas la bonne.
Quelle serait la bonne manière ? Se précipiter pour acheter le dernier Goncourt ou pour aller voir le dernier Tarantino ? Prôner le vivre ensemble et lire Foenkinos ou un bouquin de développement personnel en buvant une tisane detox ? Tomber dans le cynisme et lire Houellebecq ? Attendre les soldes ? Préparer les prochaines vacances sur Airbnb ? Nous réconcilier avec Macron et son gang ? S'abonner à Netflix ? Se féliciter qu'Uber projette désormais de mettre la main sur les transports publics ? Aller prendre l'apéro chez les voisins ? Télécharger les dernières applis indispensables ? Porter un t-shirt de Greta Machin ? Rêver du prochain Iphone ? Aller négocier un prêt à la banque ? Embrasser un flic ? Trouver un sens à la vie sur Google ?
Bon, ça suffit, j'ai compris. Tu veux que je t'aide à faire du tri dans tes livres pour savoir ce que tu veux vendre en priorité ?
Le premier, ou la première, qui touche à l'un de mes livres…
— …Je voulais t'aider, dans la perspective de l'effondrement…
… Que la terre aille en enfer ! Nous n'avons pas mérité mieux. Mais que personne ne touche à mes livres, je m'effondrerai parmi eux !




samedi 17 août 2019

D'où la note


Isaac Israels

Le besoin d'écrire revient comme une chance. Ou une maladie. Une chance de retrouver le paradis perdu. Une maladie, car plus on écrit moins on le trouve. Alors il est bien difficile de conserver l'énergie qui nous ordonne d'écrire, et de ne pas la perdre, la chose faite.

On me demande parfois, c'est bien gentil, pourquoi je n'écris pas de romans. Des personnages… Ecrire, c'est comme dormir, mais à rebours. J'entre dans l'écriture tout armé, je me lance dans le discours. Mais le manque d'aversaires m'arrête assez vite. Le génie, c'est le plus ou moins grand nombre d'adversaires, d'obstacles à franchir. Les miens sont ailleurs que dans l'écriture, mais l'écriture les retient. Me les montre. Et j'ai besoin de voir clair, dans le noir. Si peu que rien. D'où la note.

Il faudrait pouvoir écrire au point qu'il ne soit plus nécessaire d'écrire des lettres plus ou moins désespérées à son meilleur ami, qui n'en resterait pas moins tel. Tout mettre dans cet acte ambigu, mais que trop d'individus ont maintenant essayé, et quels individus, pour que le pauvre homme que je me sens trop souvent être imagine s'y totaliser. C'est pourtant le rêve. C'est aussi pourquoi écrire est un acte optmiste. (Sartre est l'homme le plus optimiste de notre époque.) Croire que notre vie va s'arranger grâce à l'écriture, pire, croire qu'elle va arranger celle des autres, c'est jurer qu'on fait l'âne. S'il y a un acte gratuit en ce monde, c'est bien celui-là. La preuve, tout ce qu'on peut entendre, louange ou blâme, sur un livre qu'on vient de publier, c'est bonnet blanc et blanc bonnet. L'amour-propre y gagne ou y perd, c'est selon. Mais notre existence ? Rien. Nada. On peut garder ses manuscrits devers soi. C'est même une manière de leur donner de l'importance. En demander davantage est tôt ou tard exagéré.

Je sais que si je me mets à table, je vais avoir envie de manger. Même sans appétit. L'appétit, c'est l'inspiration du repas. On a faim, on mange. On mange évidemment plus qu'on ne devrait. Cette façon de mâcher deux fois par jour n'est pas claire du tout. D'où l'on mange souvent pour ne plus avoir à manger, sachant très bien qu'en même temps, on préserve l'appétit possible. Des milliers de corvées pour un plaisir. Il en va de même pour l'écriture. Je sais que si je veux écrire, j'y parviendrai toujours. Fût-ce pour dessiner des mots, qui ne voudront rien dire, mais diront l'essentiel, dans leur nullité même. Ils diront que je n'avais pas envie d'écrire.

Une ânerie est dans l'air, je l'attrape. Comme une maladie. Elle me cerne, bourdonne. Elle m'oblige à la noter. (Ainsi hier soir : l'ère de la mère…) Je sais que j'écris là une sottise. (Pas tout à fait, en l'occurrence…) Mais impossible de faire autrement. J'aurais l'impression de vexer quelqu'un. Quelqu'un que j'ignore et qui se venge de mes rares réussites, que je lui dois. C'est que je ne me sens pas intelligent, intéressant. Du tout. Je peux parler, répondre, comprendre à peu près ce qu'on me dit. M'en demander davantage, c'est faire appel à ce quelqu'un que je ne connaîtrai jamais, mais qui a des sosies. Il est très possible que l'amitié, que la sympathie, viennent de là. De ce quelqu'un. 

Je conçois la vie comme une longue conversation qui ne devrait pas finir entre les êtres et les choses. Conversation plus ou moins aiguë, poussée, comme dans la vie, qui est une espèce d'aquarium. Mais parler, mais fréquenter, c'est passer le nez hors de l'aquarium, et même en sortir. Pour suivre l'autre. Qui nous entraîne dans le sien. C'est ce qu'on appelle l'amour. Deux êtres qui s'aiment sont très vite asphyxiés. Normal. On croirait qu'ils le font exprès. Qu'ils ne s'aiment – et ne sortent – que pour se précipiter dans l'aquarium sentimental, où ils étouffent sournoisement. Puis, il y a les autres, les tièdes, qui ne sortent jamais, qui s'en foutent. D'où les poètes, les savants, les fous, sont seuls. La mort ne saurait les surprendre. Elle aura été leur vie. 
Georges Perros

jeudi 15 août 2019

Heureusement

Ursula Arnold

La paresse c'est de bouger. D'avoir l'air de quelque chose, de quelqu'un, sachant très bien que c'est du flan. La paresse, c'est de croire, alors qu'on est sûr. La paresse, c'est, ce sont les hommes entre eux, qui se baratinent leurs idées, sachant très bien que rien ne fera loi sur ce qu'ils savent le mieux : l'horreur d'être dans un monde qui les laisse faire leur pelote sans soupçonner d'où vient la laine. La paresse, c'est l'amour absolu, rien n'étant plus paresseux que de vouloir se faire aimer par un autre infirme, et s'en donner la peine. La paresse, c'est se vouloir immortel dans un espace miné. Mais c'est la paresse qui donne à l'homme les clés de son meilleur travail.

Le temps, banque du monde.

Il n'y a qu'un moment qui m'intéresse chez l'homme, quoi qu'il fasse ou soit, c'est celui où il se retrouve seul, soit sur un banc de square, soit dans les chiottes, soit sur un lit d'hôpital. Et ce qu'il fait de ce moment.

Il y a un grand plaisir – immense – à être lucide, à jeun, clair, là. Un autre à être saoul, fou, démâté, quoique toujours là, de même. Tout est là.

Faites l'amour fréquemment, et rien ne vous paraîtra plus normal.
Cessez de le faire, et vous voilà y pensant comme à l'impossible absolu.

La vie intérieure, c'est chez l'animal.

Si le Christ avait écrit, ç'aurait sans doute été comme Kafka.

Je croise des femmes. Tiens, une femme ! Elles me regardent comme si j'étais une vache. Je n'imagine plus qu'une femme me regarde autrement que comme si j'étais une vache. C'est gai.

J'écris dans les trous.

D'une certaine poésie actuelle. On donne une pièce rarissime, invendable, inéchangeable, à un type qui meurt de faim, qui demande vingt sous pour acheter un bout de pain.

N'oublions jamais que les hommes dorment. Heureusement.


Georges Perros

mercredi 14 août 2019

Mauvaise fréquentation

Robert Herman

Journal. Septembre 1973. – Kafka. Visuel. Aucune idée. La neige. Le détail.

Kafka petit espace ouvrant sur un monde élargi.

Ce ne sont pas des personnages. Qui ? Quoi ?

Je ne vends pas la mèche. Je la donne.

On n'a besoin de caractère que deux ou trois fois dans sa vie.

L'argent volé. Les mots volés – On ne sait pas que c'est volé. Mais l'argent, ou les mots, le savent. Ils pourrissent.

Ce qu'il y a de beau dans un musée, les fenêtres.
                                                                       BONNARD

Diction. Couleur. Poèmes blonds, noirs – différents noirs – chauves. Placer la voix. Ne rien ajouter. Trouver la hauteur, le timbre.

Je rêve le désir.
Je ne peux l'exténuer.

On ne fait pas un poème avec. C'est le contraire. Comme si les mots avaient froid – maltraités – orphelins. Le poème est le nid des mots délaissés.

Qui m'empêchera - rait de boire ?

« Si tu picolais moins… »
                                    TANIA

Tirer le dieu par le câble.

Les hommes sont de vieux bébés.

Journal. Novembre 1973 – L'homme fort nous dit ses faiblesses, et les faiblesses d'un homme fort sont toujours trouvées ridicules par les faibles, qui n'exagèrent jamais ce que l'homme fort appelle le mal, c'est la moindre des choses pour l'homme faible.

« Dieu soit loué. » A qui ?

Je ne suis ni du matin, ni de l'après-midi, ni du soir. Un peu de la nuit. Mauvaise fréquentation.

Georges Perros

lundi 12 août 2019

En défaut


Aimer la littérature, c'est être persuadé qu'il y a toujours une phrase écrite qui nous re-donnera le goût de vivre si souvent en défaut à écouter les hommes. Soi-même, entre autres.

Georges Perros

jeudi 8 août 2019

Gluante mécanique

Stephen Shore

Merde !
Il semblerait que ce mot n'ait aucun sens, ni d'à-propos, presque jamais. Il est pourtant celui qui précisément annihile le noble et ruine le possédant.
Les gens pauvres sont craints des riches par leur langage facilement ordurier qui évoque l'infect et le misérable de leur condition et, cette pauvre animalité humaine dont ceux-là détournent leur pensée tant qu'ils peuvent, voilà qu'une parole malheureuse réussit à la leur imposer, renversant en un instant des années de luxe.
Aussi la condition, pour rester riche et inattentif à ces déchets puants, est-elle de s'entourer de gens polis, ayant la même appréhension d'être avilis et la même attention à vous l'éviter.
Or, quand on réfléchit quelques instants à tout ce qu'est notre gluante mécanique et à ceci que même le sentiment le plus louangé, les tribunaux les plus débonnaires n'en ont jamais permis le libre exercice final autrement qu'à deux, et entre murs bien isolants, on comprend le succès exceptionnel, dans une société courtisane et dans quelques autres qui la singent, de J. Racine, illisible à la canaille, homme par son langage allusif et poli, le plus dégagé qu'on entendît des misères physiologiques de la nature humaine et fait pour toucher ceux qui entendent rester nobles.
Depuis, il s'est passé des choses, même en dehors du perfectionnement de l'aération et des canalisations d'eau, et l'on peut dire que le grand mélange des classes, l'uniformisation des distractions et des informations ont plus dévalué la noblesse que cent banqueroutes financières.
Néanmoins le mot «  m… » garde une valeur certaine de démoralisation et d'effondrement.
Pour la chose elle-même, si l'on veut rester en vie, rien de changé, fût-on pape. Quelle honte ! Silence, alors. Au moins l'annuler par le silence. Silence presque universellement respecté.

Henri Michaux, Passages (1937-1963)