vendredi 4 novembre 2016

Drame dans la nuit

- Tu veux que je mette la radio ?
- Tu es réveillé ?
- Non.
- Je veux bien, sinon j’aurais l’impression que tu m’entends faire pipi.
- Tu sais, je n'ai jamais imaginé que tu étais une fille qui ne fait jamais pipi...
- Oui, mais ça me bloque si je sais que tu peux m'entendre.
- Je sais, pas de problème, je te l'avais proposé... Tiens, France musique ne passe pas de musique à cette heure-ci ?
- T'as changé ? C’était quoi, ça ?
- Je ne sais pas. Un programme de nuit sur France culture.
- Il est quelle heure ?
- C’est la nuit.
- Pas du tout : j'entends des voitures, il doit être autour de 6h, je parie... 
- Détrompe-toi. Il est 4h20.
- Quoi ?! Moi qui attendais que le réveil sonne parce que je n'arrivais pas à me rendormir…
- Tu peux toujours attendre.
- Tu ne veux pas laisser la radio ? Je suis sûre qu’on parviendra à se rendormir en écoutant des histoires.
- Tu crois ?
- Oui, si je me colle à toi.
Pendant toute la cérémonie, je me suis isolée. Avec toi. Je ne voulais pas que tu sortes de la chambre, que tu assistes à ça. Ça hurlait, ça pleurait, ça se griffait, tout ça…
- C’est quoi, ce truc ?
- Une histoire comme tu en voulais.
Ils avaient envoyé un message à mes parents, je ne sais plus par quel biais, et ils étaient venus à l’enterrement. Et mon père, en me disant bonjour, il me dit Tu vois, c’est la punition de Dieu ! Pour me signifier Tu as choisi ton homme et Dieu te l’a enlevé…
- Mais c’est horrible !
- Oui, je ne suis pas sûr que ce drame nous permette de retrouver le sommeil.
Et comme j’étais enceinte du deuxième…
- Mais ce n’est pas possible !
Heureusement, j’ai pu t’inscrire à une crèche, donc tu partais le matin et moi, je ne bougeais pas de mon lit… Jusqu'au huitième mois, je suis restée assise dans mon lit...
- Dios Mío, comme dirait ma mère...
- Eteins cette radio ! Qu’est-ce que ça pouvait être ?
- Un documentaire plombant de derrière les fagots... T’as pas un Lexomyl ?
- Tu sais bien que je ne prends jamais de médicaments.
- Nous sommes peut-être arrivés à l’âge où l'on ne peut plus faire une nuit complète sans médocs…
- Pitié !
- Je t’ai raconté l’histoire d’Erwan, sa mère et le Lexomyl ?
- Je ne crois pas. Mais si tu te lances dans une histoire, je ne suis pas sûre de m’endormir.
- Imagine que c’est la radio.
- Tu as raison, tout à l’heure quand tu m'a lu l’article du Diplo, je me suis endormie illico...
- C'était peut-être dû au sujet du papier...
- Non, c'est ta voix qui me berce. …
- Quand j’étais jeune, elle avait un tout autre effet sur les filles…
- Je te hais !
- Je sais. Reviens ici tout de suite !
- Espèce de macho espagnol !
- Ça me rappelle ta copine...
- ...Quelle copine ?
- Celle qui s'est endormie en pratiquant une fellation sur son amant...
- C'était avec son mari, pas avec son amant !
- Ah, il me semblait que c'était avec l'acteur dont elle a longtemps été la maîtresse...
- Justement non ! On ne s'endort pas avec un amant !
- Bon, je te raconte ou pas ?
- Quoi donc ?
- L’histoire d’Erwan, sa mère et le Lexomyl.
- Qu’est-ce qu’elle a encore fait, celle-là ?
- C’est très court, mais assez déstabilisant.
- J'imagine, avec une mère pareille...
- L’autre jour, donc, Erwan évoque, au cours d'un déjeuner avec sa mère, ses troubles du sommeil. Il ne va pas bien en ce moment, a pedu le goût du travail...
- Qui peut avoir le goût du travail ?
- Certaines personnes l'ont.
- Ça m'étonne toujours, les gens qui aiment travailler...
- Ecoute, si tu m'interromps tout le temps, l'histoire qui, en tant que telle, est relativement courte, va s'étirer, et on n'est pas près de se rendormir...
- Pardon, pardon. Donc, il a perdu le goût du travail ?
- Oui, c'est un état général, un peu dépressif, il a du mal à se concentrer, à lire même, et dort donc très mal, lui qui d'habitude dort comme un bébé.
- Et alors ?
- Deux jours plus tard, il reçoit un colis par la Poste : un carton plein de boîtes de Lexomyl que lui envoie sa mère.
- Non !!!
- Si.
- Elle est dingue !
- Oui. Et pour une fois, c’est lui qui l’a fait culpabiliser. Il lui a sorti un truc du style Tu te rends compte que, dans mon état, je pourrais me suicider en avalant toutes ces boîtes, et tu en serais responsable !
- Le salaud !
- Avoue qu’elle l’a bien mérité !
- Je me souviens quand il nous a raconté que, à l'époque où elle était enceinte de lui, jusqu'au bout, elle a essayé de le perdre, qu'elle avait repeint toute la maison en espérant ainsi faire une fausse couche...
- Le pire, c'est qu'elle lui ait raconté tout ça.
- Et qu'elle continue à l'emmerder.
- Tu sais qu'il ne lui a jamais donné son numéro de portable ? Elle ne sait pas qu'il en a un.
- Mais comment fait-il ? Quand il la voit, il doit éteindre son téléphone avant ?
- J'imagine.
- Qu'est-ce qui t'a pris de parler de ta mère sur ton blogue, en faisant croire qu'elle s'était lancée dans le graffiti ?
- Mon amour, c'était une blague !
- De plus, ta mère est adorable. Rien à voir avec celle d'Erwan. Elle me rappelle ma grand-mère. Tu imagines si elle tombe dessus ?
- Non seulement, elle n'a pas internet, mais elle ne sait même pas lire...
- Arrête de dire n'importe quoi.
- Que veux-tu que je dise d'autre ?
- Avec tout ça, on n'a pas réussi à se rendormir...
- Retourne-toi, je connais un autre moyen de retrouver le sommeil...
- Enfin quelque chose de sensé !

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