mardi 7 février 2023

Aucune fausse note

Philippe Pache

 

déjà la peau bleuit et
s'étranglent nos rires
ruginent nos os
lâches somnambules
nous avançons à reculons
tandis que sifflent les écoutilles

ces flatteries au venin
bulles de formules
prêtes à dégainer
nous rappellent quelque chose
pas vous ?
nos défaites enchantées
un final de comédie musicale
ou ce cerf que nous sert Hans Detlef
allongés sur un lit au milieu du salon
les larmes à nos yeux de midinettes

le dégoût vomi au fond de la bouteille
une petite fille demandera à son père
pouvons-nous pleurer au cinéma et
rire dans les cimetières ?

mais nous sommes seuls ce soir
comme toujours et jamais
aucune réponse
aucune fausse note
ne sera accordée
éléphants blancs
sculptures de glace
fondant aux soleils
éternels

 

 charles brun, ris dans les cimetières, petite

samedi 4 février 2023

Pour la violence


Stanley Kubrick

(...) je suis toujours pour les terroristes. J'étais un fervent supporter de la bande à Bonnot, j'avais 13 ans,  pour moi, Bonnot et ses amis sont des héros sublimes. Je suis pour la violence. Je crois que la violence seule peut débarrasser l'homme de la grande superstition, d'imbécilité, de préjugés dont on l'entoure depuis sa plus petite enfance et ça dans des buts bien déterminés, pour pouvoir en faire un esclave. La violence peut être très douce. Un très beau poème très doux, par exemple le Sonnet d'Arvers pour moi est tout aussi violent qu'une bombe devant la porte de Monsieur Spaak. Ça fait le même effet.  Ça vous libère. La violence ne doit pas être nécessairement un obus qui explose, ça peut être un admirable poème qui éclôt.

Louis Scutenaire
entretien avec Chistian Bussy (1969),
in J'ai quelque chose à vous dire et c'est très court,
ed. Cactus inébranlable, 2021

 

 

 

Une lueur inquiétante dans les yeux. Et la vesse au cul.

Scut

mardi 31 janvier 2023

Tout mépriser

Ryan McGinley

 

Federico Peralta Ramos aimait se présenter ainsi : « J'ai peint sans savoir peindre, j'ai écrit sans savoir écrire, j'ai chanté sans savoir chanter. La maladresse répétée est devenue mon style».
L'artiste argentin, je l'apprends dans le livre de Meneses*, avait fondé la religion Gánica, dont j'ignore s'il reste des adeptes. Ses 24 commandements disaient :
1.Etre gánica.
2.
Tout envoyer valser.
3.
Laisser Dieu tranquille.
4.
Perdre du temps.
5.
Ne pas perdre du temps.
6.
Offrir de l'argent.
7.
Ne pas se distraire.
8.
Amplifier notre essence jusqu'à parvenir au halo.
9.
Vivre poétiquement.
10.
Etablir des programmes très ennuyeux.
11.
Essayer de s'amuser en permanence.
12.
Croire au grand foutoir universel, le prendre comme point de référence.
13.
Ne rien déifier.
14.
Dépasser le contrôlable.
15.
Dépasser le plan physique.
16.
Jouer avec tout.
17.
Se rendre compte.
18.
Croire en un monde invisible, au delà du plan physique, au delà du lointain, au delà du proche.
19.
Voyager léger dans ce monde... ou pas.
20.
Provoquer le mouvement.
21.
Tout mépriser.
22.
Ne pas commander.
23.
Flotter.
24.
Accrocher ça au mur avec une punaise.

 

 

* Juan Pablo Meneses, Un dieu à soi,
trad. Guillaume Contré, éd. Marchialy, 2022

jeudi 26 janvier 2023

Là où le futur commence et s'achève tous les jours

Jack London

 

Dans le dernier volet de sa trilogie de journalisme-cash, Un dieu à soi*, après s'être lancé dans l'achat d'une vache puis d'un jeune footballeur, le Chilien Juan Pablo Meneses part en quête d'un dieu afin de créer une nouvelle religion. La première partie se déroule en Inde. La deuxième, dans la Silicon Valley, le lieu où le futur commence et s'achève tous les jours, où l'on travaille à la création d'une divinité à l'aide de l'intelligence artificielle. 

La façon de changer le monde a changé. Et les outils de cette transformation ont été développés ici. Chaque manifestation massive annoncée par Facebook, chaque marche pleine de monde étalée sur Twitter, toutes les protestations contre le modèle Uber, toutes les photos et les vidéos des violences policières publiées sur Instagram, tous les logiciels qui utilisent les bases de données électorales, toutes les explosions de fake news, le boom de la cryptomonnaie, les changements politiques, de gouvernement et de programme en fonction des réactions des gens, tout cela trouve son origine dans la Silicon Valley. On n'y pense pas toujours et rares sont ceux qui font le lien, mais ici, depuis le futur, tout le monde l'a bien à l'esprit.

 

* Juan Pablo Meneses,  Un dieu à soi,
trad. Guillaume Contré, éd. Marchialy, 2022

mercredi 25 janvier 2023

Plombiers et boniches dans la rue !

En ces temps de fortes mobilisations populaires, un ami journaliste me communique ces images exclusives de notre guide suprême. Je m'empresse de les partager, avant censure certaine, avec les quelques égarés qui traînent encore dans les parages.



mardi 24 janvier 2023

Par paresse...

Laurence Sackman

Avec les femmes, m'avoua-t-il, j'ai tout connu. J'ai eu de belles histoires, comme on dit. D'autres un peu bancales, voire honteuses. J'ai vécu ce que l'on nomme des passions mais aussi des aventures sans lendemain. De lâches ruptures, certaines plus douces que la relation elle-même, d'autres plutôt déstabilisantes. Je me demande aujourd'hui comment tout cela a bien pu arriver. Une vie sentimentale pour moi chaotique, pour d'autres banale. En revanche, ajouta-t-il, je ne peux m'empêcher de me souvenir de tout ce qui ne s'est pas produit. Avec des femmes qui m'ont vraiment marqué. Auxquelles je pense encore parfois. Mais par peur de les emmerder, par un manque de confiance inexpugnable, la paresse du paraître, nous en sommes restés à la caresse d'un désir. Je ne crois pas que quelqu'un ait vécu autant de déceptions amoureuses fantasmées. Un record dont vous n'avez pas idée.

charles brun, records perdus

 

mardi 17 janvier 2023

Un artiste total

Herbert Tobias


 

Cher Monsieur Nadeau,
Je voulais vous écrire sitôt mon retour mais je sors tout juste d’une grippe terrible qui m’a couché un bon bout de temps. Je veux vous remercier de tout ce que vous m’avez dit. Non pas à cause des compliments mais parce que vous m’avez – et vous avez été ici le seul !
– parlé de mon travail, de mon possible travail sur le ton que j’aurais aimé trouver dans la maison Julliard– hélas!… Je vous suis infiniment reconnaissant de votre attention à mon égard. Vous m’avez fait un bien énorme en me parlant. Non seulement pour mon livre achevé mais pour ce que j’écris actuellement. Je suis dans la plus totale la plus absolue solitude depuis 10ans. Je vis pour écrire. Mais je doute sans arrêt de moi-même, sans vous j’ai peur de m’égarer, j’ai peur de n’avoir pas la force nécessaire pour faire ce que je sens en moi d’enraciné. L’écriture est ma vie. Elle est ma vie à un degré que personne ne sait. Je crois être un artiste total parce que mon existence est nouée autour de mon travail et qu’ils se confondent. Malheureusement, un homme a besoin d’être entendu dans ce qu’il considère comme essentiel pour poursuivre avec foi. Vos paroles ont été pour moi un coup de fouet. On m’avait rendu heureux. Merci. On a hélas besoin de ce succès– fût-ce compris d’une seule personne– pour oser continuer et aller plus loin. Vous savez il y a beaucoup d’instants où je n’ose pas me laisser aller librement dans l’écriture parce que je sais trop que je ne sais rien, que je ne représente rien et que ma voix est nulle. Ce sentiment est absurde en soi, je le sais, mais c’est tout de même pour moi un frein redoutable. Si je savais qu’on m’approuve dans ce que je fais, je crois que je ferais mieux encore. Sans le savoir, Monsieur Nadeau vous avez été la première personne depuis 10 ans à me dire que j’étais dans la bonne voie. Soyez remercié. Calaferte.
Septentrion doit paraître chez Tchou. J’ai reçu un contrat de Javet. Malheureusement ils ne tirent qu’à 2000 exemplaires à 4500 francs. Ce n’est pas encore «l’indépendance du poète»!!! Tant pis! J’ai de vous une adresse qui date de longtemps déjà. Peut-être n’est-ce plus la bonne. Je mets la mention: «faire suivre».

 

Lettre de Louis Calaferte à Maurice Nadeau,
26 novembre 1962

mardi 10 janvier 2023

Le rêve est dans le sac

Brassaï


— Encore mal dormi.
La pleine lune n'a pas dû aider...
De toute manière, dès qu'on met le réveil, on dort mal.
Exact. Il faut bannir le salariat. Refuser de se lever comme des troufions au son du clairon…
C'était la pleine lune ?
Je crois. C'est d'autant plus étrange que, pour une fois, j'ai réussi à me rendormir après m'être levé pour la vidange de la vessie.
Trop d'insomnies accumulées, certainement. Ou la délivrance après le départ de mon père, enfin, trois semaines après...
Il s'est passé un drôle de phénomène...
Avec mon père ?
Avec mon rêve. J'ai réussi à le reprendre en me recouchant. Je tenais absolument à y retourner et c'est ce qui m'a permis de me rendormir.
Reprendre un rêve ? Personne ne peut faire ça !
Je l'ai fait, mon petit. Je savais bien qu'un jour, je finirai par être le premier en quelque chose !
Impressionnant… Et c'était quoi, ton rêve ?
Je ne sais plus... Mais j'y étais bien. Au début, du moins...
Tu étais avec une fille ?
Non. Tous les rêves que l'on a envie de prolonger ne sont pas forcément érotiques. Il me reste quelques bribes...
D'érotisme ?
— De rêve. Une maison. Celle de voisins du quartier de ma mère, donc du quartier de mon enfance. Je crois que je t'ai déjà parlé de cette famille. Des Alsaciens. Pas forcément recommandables, mais bon...
Ça ne me dit rien, mais ça ne veut rien dire...
C'est bien dit...
J'oublie, tu sais bien...
C'était une famille nombreuse, cinq enfants si je me souviens bien. La femme était énorme, et le mari, un nain bossu... C'est elle qui, un jour, j'étais enfant, je passais devant ses fenêtres avec ma mère, et cette grosse femme se met à faire des compliments, comme on le fait avec les gosses, et sort cette phrase qui m'a, sur le champ, effrayé : Plus tard, avec ces yeux, il va faire courir les filles.
Elle avait raison, non ?
Parfaitement. Dès que je tentais maladroitement une approche, elles fuyaient.
Tu parles...
Tu me connais mal.
Toujours est-il que je n'ai pas connu cette époque...
Mon enfance ?
L'époque où elles s'enfuyaient...
Elle dure encore. Tu es l'exception. C'est pourquoi, en grande partie, je tiens tant à toi !
T'es con. Bon, ton rêve ?
— Je vais être en retard.
— Tu ne vas pas t'en tirer comme ça !
Dans cette famille de cinq enfants, il y avait deux garçons, plus âgés que moi, avec qui je jouais au foot. Dans la rue, devant chez nous ou chez eux, ou à Vincennes, derrière le parc floral. Sur les terrains que tu connais pour avoir promené le chien dans les parages… Avec eux, j'ai également travaillé sur les marchés... L'âiné m'a donné quelques cours de français si je me souviens bien, tandis qu'une de ses sœurs m'a remis à niveau en anglais, à notre retour d'Espagne. Je t'ai raconté ça, j'en suis certain.
— Ce dont je suis certaine, c'est que tu n'as toujours pas raconté ton rêve.
C'est une famille que je n'ai pas revue depuis des années, je ne sais plus rien d'eux... J'entrais dans cette maison. Il y avait là des gens que je ne connaissais pas. Les enfants ou petits enfants... Je ne sais pas ce que je faisais là. Ils semblaient m'attendre. Me mettaient au défi. Des personnages prenant la pose… Je me sentais obligé de deviner qui était qui. Les yeux de l'un des frères, je les retrouvais chez cette jeune fille. Ce que j'affirmais aussitôt, sûr de moi. Et ce qui déclencha les moqueries de tous. Pas du tout, voyons, Didier n'avait vraiment pas cette forme de yeux, ni cette couleur. Je me sentais plus que ridicule, perdu.
Tu n'y étais pour rien, après toutes ces années...
Je ne sais plus très bien comment finit cette première partie...
Avant la pause toilettes ?
Oui.
Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi tu as voulu une deuxième partie.
— Certainement pensais-je retrouver une part d'enfance…
— La deuxième partie, alors…
— Les railleries devaient en faire partie… En fait, ces gens posant devant moi n'avaient rien à voir avec la famille de ma jeunesse. Ils étaient étrangers d'ailleurs. Comme le confirmait le générique de fin.
— Quel générique de fin ?!
— Le rêve se terminait avec un générique de fin. Comme pour me signifier que tout n'était qu'une mise en scène, la séquence d'une série quelconque…
— Tu ne regardes jamais les séries.
— Justement. C'était étranger à moi. Les noms au générique étaient étrangers mais n'avaient rien d'alsacien. Tu te rappelles ces sacs poubelle qui inondaient le jardin de la maison lorsque nous l'avons revisitée avant la signature ?
— Bien sûr, c'était affreux.
— Nous avions demandé que la maison soit vidée puisque le fils ne voulait pas que nous récupérions un ou deux objets ayant appartenu à ses parents. Vider une maison, c'est sans doute le protocole, lors d'une vente. Mais tu te souviens de la sensation que ça a produit en nous ?
— Oui, j'ai pensé qu'un jour nous aussi, du moins une grande partie de nos affaires, finirait de la même manière.
Dans des sacs poubelles balancés sans ménagement par les fenêtres et emportés dans une benne ou un camion par un vulgaire broc.
— C'est atroce de penser à ça.
— Mais inévitable. J'avais cette sensation avec ce rêve. Le monde que j'ai connu a disparu. Les voisins, personne ne peut me dire où ils sont passés, ce qu'ils sont devenus. Pas même une trace de leurs descendants. C'est bientôt mon tour. Le monde tourne, certes mal, mais continue à tourner sans moi, comme il le faisait avant mon arrivée sur terre…
— Et là, tu files au boulot, me laissant seule avec ce rêve, cette perspective ?
— Oui, nous sommes irrémédiablement seuls face à notre disparition programmée.
— La prochaine fois que tu fais un rêve de ce genre, pense à ne rien me raconter !
Bonne journée, ma chérie…





lundi 9 janvier 2023

Danger mortel


 

Cette angoisse au moment de commencer. La peur des mots. L'incapacité de transcrire des images pourtant claires et nettes en mots compréhensibles, en mots qui frappent et qui portent. Paresse et désinvolture. Maladie des dialogues. Les mots puisque, et, donc. Ces mots qui sortent, puis vont se cacher. Ces mots qui se détachent dans le crépuscule, mais qui ne se laissent pas coucher sur le papier. Comme je hais le danger mortel, dévastateur de cette procédure pourtant essentielle. L'intimidation de la page blanche. La réticence à soulever son fardeau, à le porter sur son épaule. Vouloir sans pouvoir. Être dilettante.

 

Ingmar Bergman, Carnets, 1955-2001,
éd. Carlotta, 2022

samedi 7 janvier 2023

Gagner

Jeff Stanford


À dix‑sept ans j’ai été champion de France de flipper. J’ai conservé mon titre pendant quatre ans. En 1983, j’ai participé au championnat du monde d’Indianapolis et je me suis classé neuvième. En 1987, j’ai gagné le championnat de France de Risk. J’ai assez vite abandonné pour le Scrabble. Pendant trois ans j’ai énormément pratiqué, on peut même parler d’entraînement, avec des résultats à l’appui : champion de France de 1989 à 1991. Puis sont venus les échecs. Là, ça ne rigolait plus du tout. Je passais à une catégorie nettement au‑dessus. J’ai énormément ramé mais j’y suis arrivé. Je suis devenu champion de France en 1995. Est venu ensuite le bridge. Là, pareil que pour les échecs, j’ai pris des cours, j’ai été coaché, je me suis accroché, j’ai persévéré, j’ai traversé je ne sais combien de fois la France pour participer à des centaines de compétitions. Et en 2001, enfin le sacre: champion de France. Puis le mah‑jong, le jeu de go, le tarot... J’ai consacré à chacun de ces jeux plusieurs années avec obstinément le même but: gagner. Pour compenser ce que j’ai toujours perdu avec les femmes. Aujourd’hui, j’ai soixante‑deux ans. Et, comme cela a été le cas toute ma vie, je n’ai pas de femme. Mais j’ai une page Wikipédia.

 

David Thomas, Seul entouré de chiens qui mordent,
éd. L'Olivier, 2021

 

vendredi 6 janvier 2023

Bleu de travail

 


En 1957, Ingmar Bergman prépare son dix-huitième film... En pleine écriture des Fraises sauvages, le Suédois, également dramaturge, metteur en scène au théâtre de Malmö, fils de pasteur luthérien, note dans ses carnets :

Mes peines, mes peurs, mes envies, mes dégoûts, tout ce hurlement que je retiens au fond de moi en me disant que je suis, malgré tout, un privilégié. Et ces vagues sont recouvertes par une épaisse couche de honte, grasse et huileuse. Honte à toi, qui organises toujours tout si bien ! Si je pouvais seulement me délester de ce poids matériel, poisseux, de ces possessions stupides et exigeantes, me plier à la soumission et à l'autorité. Un bleu de travail, des chaussures d'ouvrier, des outils, un lit, une table, une chaise. Rien d'autre, rien de plus. Il ne s'agit pas de se retirer du monde des hommes, les hommes peuvent bien rester les mêmes. En plus agréables, éventuellement !

Accomplir sa tâche, sans chercher à tricher, à tromper ou à se dérober. Quoi qu'il en coûte. 
Faire ce à quoi on s'est engagé.

Penser à SDG¹ et agir en conséquence. 

On n'a pas besoin d'entreprendre plus que ce dont on est capable.

Apprendre à renoncer, quand le combat est vain. Reconnaître ses défaites.

Ne pas toujours être le meilleur.

Se pardonner, car personne d'autre ne le fera (ou ne se donnera la peine de le faire).

 

¹ Soli Deo Glori (à Dieu seul la gloire). C'est ainsi que Bach signait ses partitions et que Bergman signera le scénario des Communiants.

 

L'éditeur et distributeur de cinéma Carlotta vient de publier ces Carnets couvrant la période 1955-2001 en un volume de plus de 1000 pages, traduit par Jean-Baptiste Bardin.
C'est tout bleu. Trop bleu (quelle drôle d'idée, ces photos bleutées...)
Et c'est un peu cher : 59€...
Mais lire un cinéaste au travail, que l'on a tant aimé, traversé de doutes et angoisses, d'une dépression chronique ayant
parfois nécessité une hospitalisation, se révèle être une activité des plus excitantes de ce début d'année. On y reviendra forcément.

samedi 31 décembre 2022

En route vers la gloire !

Wayne Miller

 

Rarement avais-je reçu cadeau de Noël aussi prestigieux, et enviable. Je n'en reviens pas. Il me faudra cependant attendre le mois de février pour en pleinement profiter. La chérie ayant pris au pied de la lettre mon désir d'entrer dans les lettres a cassé la tirelire, ou vendu sa dent pivot sans rien m'en dire, histoire de me permettre cet hiver de boire comme un trou les paroles et conseils de l'inestimable Maylis de Kerangal, en compagnie d'une poignée de privilégiés.
L'auteure multicouronnée (Prix des Etudiants France-Culture Télérama, Grand Prix RTL-Lire, Prix Médicis, Prix Franz Hessel, Premio Von Rezzori, Prix Boccace...), traduite dans 40 langues, adaptée au cinéma et au théâtre, nous enseignera comment écrire «à l'oreille», histoire de capter la «sonorisation» d’un lieu, d’une scène, de spatialiser, d’étager les différentes pistes sonores qui composent une situation.
Nous serons introduits avec délicatesse dans l’écriture romanesque, mais aussi dans l’écriture de récits sans fiction, afin, nous dit le texte de présentation de l'atelier, d'entendre des voix plurielles, d'agencer un chœur, de libérer des solos, et penser ensemble la mémoire et la voix.
Incarnation, ponctuation, accentuation, effets de vitesses, rythme, écho, réverbération, résonance et silence, seront les «mots-manas» de cet atelier qu'organise, un nouvelle fois, le quotidien vespéral des marchés, propriété du poète Xavier Niel, et qui se tiendra dans les locaux du canard sis à deux pas de la splendide BNF François-Mitterrand dans laquelle je suis désormais certain de voir un jour entrer mes romans multiprimés.

A moi enfin la gloire, le fric et les honneurs
!
Pour les autres, pas de jalousie, mais une excellente année tout de même ―dans la mesure de l'impossible, bien entendu.

 

 

vendredi 30 décembre 2022

Si vous saviez...

Sabine Weiss

 

si vous saviez comme je me déteste
certainement vous auriez pitié
je n’ose plus me regarder dans la glace
ma gueule pâle et sale me fait horreur
une gueule qui n’aura jamais trouvé place
sur les portraits estompés des précieuses familles
ni dans les assistances distinguées
ni même dans les gazettes à scandales 

mais si vous saviez comme je m’aime
sans doute vous seriez bien dégoûtés
car quoi qu’on dise je ne vous ressemble
en rien, tueurs de temps, étrangleurs
de bonheurs innocents, étouffeurs
d’illusions intraitables
 

 

Jean-Claude Pirotte, 18, avenue Gambetta
in Le Promenoir magique, La Table ronde

jeudi 29 décembre 2022

Palmer



— Encore ?!
Ah oui, je ne t'ai pas dit. C'est ma caméra...
Comment ça, ta caméra ?
Oui, ça m'alerte dès que ça détecte un mouvement chez moi...
— C'est une caméra de surveillance ?
Oui, je viens de l'installer dans mon sous-sol.
Pour le rat ?
Ah non, pas du tout. Je ne t'ai pas dit ?
Tu ne m'as pas dit quoi ?
Pour le rat.
Non.
Tu prends quoi ?
La même chose.
Il y a 15 jours, je suis repassé chez le dératiseur.
Lequel ?
Une petite boutique pas loin de chez moi.
Finalement tu n'as pas fait appel au type que t'avait recommandé le type parti à la retraite ?
Non, c'était un type pas très pro. Je ne le sentais pas. Il fallait le contacter via son compte instagram où il posait devant des bagnoles ou en train de fumer la chicha, comme un kéké, avec les gestes d'un vulgaire rappeur. Bref, il n'est pas venu au rendez-vous. Sur son message suivant, il ne s'excusait même pas. Il m'a dit Je repasse demain, en une demi-heure, c'est réglé, tu me files un petit billet et voilà.
Un petit billet de combien ?
50 euros.
— Ce type pas pro était quand même moins cher que la boîte que tu avais contactée.
Oui, mais pas pro, justement, c'était au black, sans aucune garantie, un type pas fiable je te dis, un vrai kéké...
Bref... La petite boutique.
Quand j'ai raconté au type de cette petite boutique tout ce que j'avais tenté depuis trois mois, il n'en revenait pas. On ne fera pas mieux. Je ne vais pas vous facturer une opération que vous avez déjà faite. Dès que des travaux se déroulent dans la rue, les rats sortent de leurs galeries et se réfugient chez les gens, c'est imparable. Vous devez vivre un enfer. J'aimerais pas être à votre place. Revenez la semaine prochaine, je dois recevoir de nouveaux produits, vous m'êtes sympathique, je vous en filerai deux ou trois gratuitement si vous n'avez toujours pas réussi à vous en débarrasser.
Ah, parfait. L'humanité n'est pas tout à fait perdue...
Oui, mais moi, je ne voulais pas en arriver là... Tu me connais, je ne peux pas faire de mal à un animal. Mais c'était lui ou moi, je n'en pouvais plus. Depuis trois mois, tu te rends compte ? Je ne dormais plus... Je l'entendais creuser la nuit. Je devenais fou. Chaque nouveau piège, il le déjouait. Il s'amusait à déchiqueter les sachets et à répandre le poison tout autour. Les clapettes traditionnelles, il les déclenchait sans y laisser ne serait-ce qu'un poil de moustache. Il me narguait en permanence. Il faisait des trous dans toute la cuisine, dans les placards, derrière le frigo, où il planquait les croquettes qu'il piquait à mon chat...
Bref...
Oui. La semaine dernière, je repasse à la petite boutique. Toujours là, votre rat ? Mon pauvre vieux. Tenez, j'ai ce qu'il vous faut. C'est du matériel pro, vous ne trouvez pas ça dans le commerce. Et pour vous, c'est gratuit ! J'installe ces nouveaux pièges. Sans trop y croire. Trois mois que ça dure... Je file au boulot. Le soir, j'avais oublié, je faisais ma vaisselle du dîner, au moment de l'essuyer, je vais prendre un nouveau torchon sous l'évier : le rat était là ! Couvert de sang, agonisant. Ses yeux qui me suppliaient d'en finir... Mais j'en étais incapable. J'avais la nausée. Finalement, je prends un gant de cuisine, un sac poubelle, et je le fous dedans. Et je jette le tout, le rat encore vivant, le sac plastique, mon gant, les torchons... dans la poubelle du jardin. Je n'arrivais plus à rien. C'est atroce.
C'est ton côté vegan, ça te perdra.
Oui, c'est ça. J'ai rendu mes raviolis végétariens dans le jardin, j'avais des suées... Et puis, je me suis repris. Je suis retourné à la poubelle, j'ai vérifié : il était enfin mort. J'ai creusé un trou dans le jardin et je l'ai enterré, à côté de ma pauvre chatte. J'ai mis un caillou sur sa tombe sur lequel j'ai écrit son nom.
Il avait un nom ?
Oui, Palmer.
Ah, très astucieux... Il va te manquer.
Je crois... Je me sens très seul désormais. C'est pourquoi j'ai insisté pour qu'on se voit ce soir.
Quelle histoire. Mais alors, ta caméra ?
Rien à voir.
Alors pourquoi l'avoir installée ?
Oh, tu vas me prendre pour un fou.
Détrompe-toi, je sais que tu es fou.
Oui, ben, je te raconterai une autre fois... Tu reprends quelque chose ? Je t'invite. On va boire à la mémoire de Palmer.



mercredi 28 décembre 2022

Vieux cadavres

 

Herman Leonard


je lève les yeux et lis
l'hiver à passer
rien ne bouge
rien n'arrive
plus loin, le mur de vieux cadavres
je fore encore
quelques pages
les mots m'étouffent
irratrapable
irrespirable héritage
il m'avait dégoûté du tabac
j'aurais aimé l'alcool
la fuite et l'orage
de ces mains
jouer d'autres outils
que ces livres —
une trompette
une clarinette, mais
je n'ai plus l'âge —
les mots que j'étouffe.

charles brun, à l'espagnolette

lundi 26 décembre 2022

Vous prenez quoi ?

Lorna Simpson

 

Depuis toujours, foncièrement inadapté à cette époque inqualifiable, résigné, je me définissais comme un être du passé. Eh bien, figurez-vous qu'aujourd'hui, je suis persuadé d'être un homme de demain…
Vous prenez quoi ?

 

charles brun, à propos de la fin du monde

samedi 24 décembre 2022

La grande révolte



Fidèle à son mot de désordre —Après le film, vous avez la parole —, La Grande Distribution organise depuis quelques années des « discussions citoyennes » dans les salles de cinéma et lance du 12 au 15 janvier prochain à Paris (l'hiver s'annonce chaud) son premier festival, en collaboration avec Mediapart. 

Au programme : 12 films (dont un docu espagnol sur Julian Assange), 12 débats, des tables rondes, des soirées festives, dont un incontournable karaoké, un stand librairie...

Les parrains-vedettes du festival ont pour nom Guillaume Meurice (humoriste), Valentine Oberti (journaliste), l'ami David Dufresne (qu'on ne présente plus), Monique Pinçon-Charlot (sociologue) et Mathilde Larrère (historienne).  Que du beau monde... 

On ira donc s'amuser, les occasions sont rares, et se révolter au mythique Saint-André des arts, au 38 de la rue du même nom (et vice-versa), dans le 6e arrondissement.




vendredi 23 décembre 2022

Songs for lovers

Pierre-Jean Amar

 

les mots m'échappent
se ruent contre la
boîte cranienne
comme un dernier effort
pour rester en mémoire
je fouille
les convoque noir sur blanc
aux premières heures
du jour
imprégnées de bistouille
je faux déposer le bilan
peu d'espoir de retenir
le nom de l'auteur
le titre sur la couverture

everything happens
to me
j'entends déjà
chialer en sourdine
la trompette de chesney henry baker
chez ma jeune voisine
l'homme de l'oklahoma
plays and sings for lovers
m'a-t-elle confessé un jour
avant de décaniller l'escalier
à l'image
en noir et blanc
de son idole
la fenêtre du Prins Hendrik

ne rien attendre.


charles brun, en sourdine

 


vendredi 16 décembre 2022

Indéfinissable

Miroslav Tichý


 

Tant qu'il y aura des orties molles
Il y aura des dimanches crispés

Où l'on mangera du lapin fade
Dans un petit restaurant sous la bruine

En se faisant des idées vagues
Sur le sens de la destinée en général

Il n'y a pas de sens il y a seulement
La sensation indéfinissable.


Christan Bachelin, Atavismes et nostalgies,
éd. de l'Arbre, 1999

mardi 13 décembre 2022

Les armes du succès

Elliott Erwitt

 

Voilà, c'est décidé. Finis les bistrots. Dès aujourd'hui, en phase avec mon temps – enfin, pensent déjà certains –, je vais apprendre à écrire. Faire de la littérature. Française. Contemporaine. 

Pour cela, je viens de souscrire aux leçons proposées par Véronique Ovaldé sur le site du quotidien de l'ami Niel. Dix cours en ligne pour une heure de mon temps me garantissant le succés médiatique et critique.

Une heure, cinquante euros, pour la compagnie et les conseils avisés du prix France Culture-Télérama de 2008, c'est moins cher et plus gratifiant qu'une séance censée soulager mon dos chez l'ostéopathe.

Voici ce que je vais, me dit-on, apprendre :
- Les astuces pour commencer un roman
- Adopter un point de vue
- Faire vivre ses personnages
- Communiquer avec son lecteur
- La relecture et le choix des maisons d'édition

En exclusivité pour les égarés de ce blogue, j'en vois des qui rigolent, je vous livre le programme des plus alléchants et la durée de chaque séance :

1. Véronique Ovaldé ? Autrice, lectrice, éditrice (3'55).

2. La tyrannie du sujet (5'33).

3. L'adoption d'un point de vue (6'58).

4. Le pacte avec le lecteur (4'19).

5. La boîte à outils de l'écrivain (7'04)

6. L'effort de justesse (5'41)

7. La scène d'entrée (4'20)

8. La théorie de la fiction panier (4'25)

9. Le retravail du texte et le choix des maisons d'édition (4'56)

10. De l'envoi postal à la publication (5'11)

 

Enfin, en bonus — ne me remerciez pas —, l'irrésistible bande-annonce de ce cours sans pareil.



dimanche 11 décembre 2022

Trouble-fêtes rabat-joie

 

Gabriel Isak



(…)

Nous habillons le cadavre de notre culture
exhibée sous la bannière Grande-Bretagne,
Évoquons un passé mort et une pensée morte
Invoquant des monuments d'hommes morts
réprimés et sans amour.
Aucune île n'est un îlot
incertaine et divisée
juste une petite motte au large du continent, elle coule.

Je suis calme.

Je suis le début d'une émeute.

Mais les émeutes sont minuscules
        Et les systèmes sont immenses
La circulation incessante,
        prouve
        qu'il n'y a rien à faire.

C'est ça le business, bébé,
et son sourire est hideux.
Violence descendante.
Brutalité structurelle.

A chaque enfant sa dose
d'ordonnances et de calmants.

Mais ne te soucie pas de ça, mec.
Soucie-toi

des terroristes.

Les eaux montent !

Les eaux montent !

Les animaux –
        les ours polaires
                les éléphants meurent.

ARRÊTE DE PLEURER CONSOMME !!

Mais la marée noire ?

                Chuut.
Personne n'aime les trouble-fêtes rabat-joie.

 

(…)


Kate Tempest, Qu'on leur donne le chaos,
trad. Louise Bartlett, D' de Kabal,
éd. L'Arche, 2022

mardi 6 décembre 2022

Toute vie humaine

 

Elliott Erwitt

 

Si encore ils nous éblouissaient. Laurent de Médicis écrivait des poèmes sur la fugacité de nos jeunes années, entretenait Botticelli, logeait Michel-Ange et discutait du sens de la vie avec Pic de la Mirandole; mais Bernard Arnault, première fortune de France, achète du Jeff Koons et un yacht géant à fond transparent pour que les invités puissent voir ce qu'il y a au fond de l'eau– il ne manque plus que le papier peint panthère et les robinets en or. On se trouve, comme disait Georges Bataille, « incapable de les aimer, car il leur est impossible de dissimiler, du moins, un visage sordide, si rapace sans noblesse et si affreusement petit que toute vie humaine, à les voir, semble dégradée ». 

 

Laurent Jullier, Debord, éd. Les Pérégrines, 2021

mercredi 30 novembre 2022

Les favoris


Une amie me communique un article recensant les 25 livres préférés de nos concitoyens. Une émission de France2, intitulée « Le livre favori des Français » sera, le 15décembre prochain, consacrée à cette nouvelle essentielle pour qui, dans notre pays, aime la littérature. Enregistrée à Strasbourg, capitale du livre comme on le sait en 2024, elle sera présentée par l'inénarrable Michel Field et l'inconnue Camille Diao (une journaliste de Radio Nova, me souffle-t-on à l'oreillette). France Télévisions, nous dit l'article, ou le service de communication de la chaîne, voire l'Elysée, « souhaite maintenir une forte offre culturelle à travers ses programmes ». Par ailleurs, la chaîne, jure avoir accordé une entière liberté de choix aux Français. Amen. 

La soirée, certes culturelle, sera tout de même « un grand divertissement décomplexé autour du livre et de la lecture pour rappeler que cette dernière n’est pas une discipline élitiste ». La liste des invités-lecteurs-amuseurs-vedettes est étudiée pour, comme disait ce bon vieux Fernand Raynaud: Camille Lellouche, Pascale Arbillot, Ibrahim Maalouf, Gims, Jonathan Lambert, Pascal Elbé, Jhon Rachid, Salomé Lelouch, Gilbert Montagné, Vincent Delerm, Maurice Barthélemy, Gérard et Manu Lanvin, Juliette Binoche, Alexis Michalik, André Manoukian, Cyprien, Kheiron, Joey Starr, Roman Doduik, les sœurs Berthollet, Mont Corvo, etc. Des écrivains évoqueront également leurs habitudes de lectures tout en assurant une pastille promotionnelle personnelle. Cela va de soi.  

Toujours à la pointe du scoop, et en exclusivité, ce blogue vous révèle cette fameuse liste qui ne sera dévoilée officiellement que dans 15 jours. Les titres des ouvrages sont classés par ordre alphabétique — c'est un peu plus parlant.

 

1984. George Orwell
Au bonheur des dames. Emile Zola
Berserk. Kentarö Miura 
Changer l’eau des fleurs. Valérie Perrin 
Cyrano de Bergerac. Edmond Rostand
Dragon Ball. Akira Toriyama
Harry Potter. J.K. Rowling 
Hunger Games. Suzanne Collins 
Il est grand temps de rallumer les étoiles. Virginie Grimaldi
Kilomètre zéro. Maud Ankaoua 
L’Attaque des Titans. Hajime Isayama 
L’Écume des jours. Boris Vian
L’Étranger. Albert Camus
La Vérité sur l’affaire Harry Québert. Joël Dicker
Le Comte de Monte Cristo. Alexandre Dumas
Le Parfum. Patrick Süskind
Le Petit Prince. Antoine de Saint-Exupéry
Le Seigneur des anneaux. J.R.R. Tolkien
Les gens heureux lisent et boivent du café. Agnès Martin-Lugand
Les Hauts de Hurlevent. Emily Brontë
Les Misérables. Victor Hugo
Les Piliers de la Terre. Ken Folett
One Piece. Eiichiro Oda
Orgueil et préjugés. Jane Austen
Tout le bleu du ciel. Mélissa Da Costa

 

Ne me remerciez pas. 

mardi 22 novembre 2022

La peur au milieu des mots

 

Dieter Krehbiel


 

Rater sa vie, c'est accéder à la poésie — sans le support du talent. 

 

Il est aisé d'être profond : on n'a qu'à se laisser submerger par ses propres tares. 

 

Un livre qui, après avoir tout démoli, ne se démolit pas lui-même, nous aura exaspérés en vain. 

 

Le talent est le moyen le plus sûr de fausser tout, de défigurer les choses et de se tromper sur soi. L'existence vraie appartient à ceux-là seuls que la nature n'a accablés d'aucun don. Aussi serait-il malaisé d'imaginer univers plus faux que l'univers littéraire, ou homme plus dénué de réalité que l'homme de lettres. 

 

Point de salut, sinon dans l'imitation du silence. Mais notre loquacité est prénatale. Race de phraseurs, de spermatozoïdes verbeux, nous sommes chimiquement liés au Mot.

 

Si nous croyons avec tant d'ingénuité aux idées, c'est que nous oublions qu'elles ont été conçues par des mammifères. 

 

Ne cultivent l'aphorisme que ceux qui ont connu la peur au milieu des mots, cette peur de crouler avec tous les mots. 

 

Cioran, Syllogismes de l'amertume

lundi 21 novembre 2022

Parfois

Hans Wolf

 

je confondais
je ne voudrais pas oublier
sa profonde tendresse
avec une secrète détresse
je tentais je crois de la soutenir
en l'écoutant reprendre des airs
de jazz au piano-bar
d'un grand hôtel du nord de la ville
pas loin du quartier du port
coincée sous les néons bleutés
pour l'intimité cool
tous les vendredi soir
de septembre à décembre
entre la porte-tambour à l'ancienne
et le comptoir en faux marbre
de la réception
les allées et venues oisives, entêtantes, braillardes
des grands clients étrangers
et de leurs laquais locaux
étouffaient les noires comme les blanches
et sa voix sussurée
il n'y avait sur terre
numéro plus désespéré

je finissais mon dernier verre
avant le suivant
le soir où elle miaula un blues de michel jonasz
avec son accent roumain à fendre larmes
je dus m'enfuir
me cacher
chialer mes dix-sept ans
ses trente-trois tours que je connaissais
de la première à la dernière plage

régulièrement elle me suppliait
de lui écrire une chanson qu'elle
murmurerait pour moi
à la prochaine saison
au milieu des courants d'air
invariablement fidèle à mon manque d'imagination
à une paresse ancestrale
je suçais les mots des autres
qu'elle traduisait dans sa langue
avant de s'imaginer les habiller d'accords subtils
pour y plaquer sa voix de diva de l'est

son contrat expirait peu avant les fêtes
au grand dam de ses soupirants
disait-elle
en me plaquant contre la paroi de l'ascenseur
chopant mon ennemi juré
craché
dans sa bouche
je promettais alors tout ce dont elle rêvait
les palaces, le ciel bleu, le soleil
toute la vie
nous finissions ivres d'allusions
et de mauvais alcools confortablement
parfois
sur la moquette d'une chambre clandestine
ouverte par son ami veilleur de nuit
comme de jour


j'ai à peine dépassé le premier couplet et
jamais il n'y eut de prochaine saison
finie la musique
le grand hôtel du nord de la ville
dit-on
a fermé depuis des lustres
j'aimerais oublier l'illégale diva retournée
un jour vivre au pays d'emile m.
où elle fredonne encore paraît-il
des airs de jazz
en faisant des ménages
et
parfois 
de nouveaux ennemis
dans un hôtel tout confort
près du nouvel aéroport.

 

charles brown, les grands voyageurs
traduction maison

mardi 15 novembre 2022

Vide


René Groebli

 

(...) La flèche-sourire du logo d'Amazon, le livreur stylisé de Mondial Relay, le cube parfait de Chronopost, autant d'images subliminales aperçues dans nos poubelles, sur les vitrines de nos commerces, sur les camionnettes sillonnant nos rues. Comme la carte bleue ou le smartphone, le colis est un totem du stade logistique du capitalisme.

Léger et presque mignon, comment le colis pourrait-il contribuer à l'effondrement général ? On le remplit mal : il contient 45 à 50% de vide, tout comme le navire qui l'achemine. Chaque année, on expédie l'équivalent de 61millions de conteneurs vides le bilan carbone de l'Argentine. On bétonne des terres fertiles pour accueillir des entreprôts démésurés— ceux d'Amazon sont six fois plus grands qu'un hangar classique. On augmente la congestion et la pollution en exigeant des livraisons à domicile, en moins de 48heures, et en renvoyant l'article trop vite acheté. On ne recycle que la moitié des emballages: carton, scotch, polystyrène. Saturation du local poubelles, fatigue du concierge, ras-le-bol de l'éboueur: ce sont aussi les travailleurs que le colis épuise, et tout un pan du monde du travail que l'on occulte (...)

 

 

Le Nouveau Monde.Tableau de la France néolibérale
Antony Burlaud, Allan Popelard, Grégory Rzepski (dir.) 
éd. Amsterdam, 2021