mardi 2 juin 2015

L'imposture à visage humain





Je me souviens de Bourdieu. Et de BHL aussi. Rien d'extraordinaire. 
Vers 1998, j'avais été chargé d'organiser, dans ma ville, des rencontres avec quelques penseurs autour de films. Bourdieu était dans la liste. Par le journal, j'avais eu son téléphone, on avait parlé, il allait voir. Et puis, une lettre est arrivée. Très gentille, il ne viendrait pas, trop de travail. J'ai le souvenir de cette lettre mais pas de l'avoir gardée. Le créateur de l'événement l'a sûrement encadrée chez lui, au-dessus de son bureau. Il se touche parfois en la relisant. C'était le fils d'un chef opérateur des années 1970, un de ces anciens trotskystes soumis au cinéma industriel. Le fils avait un problème d'identité, se voulait militant, mais malin, à la cool. Pris par un travail alimentaire, et sachant que je pouvais facilement bénéficier du carnet d'adresses du journal, il m'avait confié l'organisation de ces rencontres. 
La dernière séance, sur invitation, était consacrée à des films sans diffuseur, présentée par René Vautier, le vieux Breton anticolonialiste. Au programme, le déjà culte Pas vu, pas pris, de Pierre Carles. Je me méfiais de Vautier et encore plus lorsque j'appris, quelques jours avant sa venue qu'il avait témoigné au procès Garaudy et défendu son vieil ami de trente ans. Par un journaliste de Libé ayant suivi le procès, j'appris que Vautier y avait déclaré que le dernier livre en date de Garaudy, dans lequel il niait par les mathématiques l'existence des chambres à gaz, c'était juste "quelques pages en trop". 
Nous étions allés voir Vautier, chez lui, dans son grand HLM, afin d'entendre sa version. Ce fut pire que tout. Il était persuadé que nous étions envoyés par le lobby juif et que son pote de 30 ans avait donc raison. Nous étions confrontés à un sale dilemme à quelques jours de la manifestation, dont les programmes étaient déjà distribués. C'était trop tard. Exclure Vautier revenait à faire son procès en son absence. J'avais obtenu de faire une mise au point collective, précisant notre position, notre condamnation des propos fantaisistes de Garaudy et de tous ses défenseurs. Mais, tels de petits Voltaire de banlieue, nous laisserions la parole à Vautier, et à tous ceux qui voudraient l'interroger sur le sujet. Après tout, seuls le cinéma, le dialogue comptaient et la salle serait pleine. Je me souviens que ce soir-là, j'ai été lâchement lâché par mes "camarades" qui ont tenté jusqu'au bout de me persuader de me taire, arguant que le vrai courage, c'était de ne rien dire. Je me suis retrouvé seul sur scène, tremblant de rage, essayant de tenir des propos cohérents et laissant la parole ensuite à Pierre Carles et au Breton qui se chargea en vieux briscard de l'Ouest de noyer le poisson. Je n'ai plus jamais adressé la parole à ce "fils de" qui continue à poser en grand militant altermondialiste. Et de beaux discours ont été tenus à la mort récente de Vautier.
Je me souviens que Bourdieu est mort la veille du premier jour de tournage d'un petit film que j'ai réalisé. 
Je me souviens aussi de BHL. Du travail effectué au journal par d'autres que moi pour démonter le système BHL. Des histoires racontées par un ami, attaché de presse d'un film autour de la figure du grand soldat-philosophe. Le réalisateur avait été trimballé par le penseur en chemise blanche de Cannes à Marrakech, en passant par Sarajevo et Belgrade. Le Malraux 2.0 voulait être filmé sur les lieux de la tragédie des Balkans, quitte à n'y rester que le temps de l'interview avant de repartir dans un avion affrété par l'Etat français et laisser sur place le filmeur, coincé par des routes impraticables. 


Je me souviens aussi de ce que m'a raconté récemment un ami correcteur dans la presse de mode. Un pigiste avait rédigé un portrait-entretien du maître amphétaminé de Saint-Germain et, après la relecture de mon pote, avait envoyé le papier à Sa Majesté pour accord de publication. Le pauvre pigiste s'est violemment pris dans la tronche le courroux du billetiste du Point. Il ne fallait pas toucher une seule virgule du texte, réécrit par l'éditeur tout-puissant. Autrement, celui-ci veillerait à ce que le pigiste en question ne retravaille jamais plus de sa vie dans quelque titre que ce soit. Il en faisait son affaire. 
Je me souviens de BHL et des baffes qui se perdent, mais aussi des tartes qu'il s'est prises. De cette fameuse séquence où l'ami Desproges se délecte de la médiocrité d'une des plus grosses fortunes de France. 




Et je me suis réjoui il y a quelques jours en apprenant que le combat gloupinesque continuait ! 


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