vendredi 28 janvier 2022

Ce prétexte-là

 

Carole Bellaïche


 

16 août 1926

Le plus difficile, dans l'art, ce n'est pas de s'enrichir, c'est de renoncer.

J'ai fait une longue promenade aujourd'hui, sans penser à rien. Je ne m'en plains pas ; cela m'a réjoui. La pensée m'est devenue, dernièrement, haïssable.


 

7 septembre

J'écris comme on s'ouvrirait les veines.

J'écris pour ajourner une confession ; toute écriture devait être pour moi comme un moyen de reporter la sentence. 

 

26 octobre

Il m'est arrivé de passer devant des femmes comme une ombre. Un fantôme ; je ne leur faisais aucune impression. Mes paroles s'envolaient comme du vent. Je me dis maintenant que cela remonte à des époques où j'étais plus pur. 

 

30 juin 1927

Ne te demande pas qui ou quoi exerce une influence sur toi. La question n'est pas là. La question, c'est : as-tu un tempérament propre ? Si c'est le cas, il n'est pas impossible (et ne demande pas que cela le devienne) que ton élan premier vienne d'un penchant pour l'imitation — de la même façon que c'est par le travail que tu libéreras définitivement ce prétexte-là.



Georges Séféris, Journées 1925-1944,
trad. Gilles Ortlieb,
éd. Le bruit du temps, 2021

mercredi 26 janvier 2022

Un jeu informe

 

Cole Thompson

 

9 février 1926

Les livres, s'ils ont quelque valeur, sont des réservoirs de vie. On pourrait y installer des piles électriques tout autour. Mais pour qu'une étincelle naisse, il faut qu'il y ait également une réaction du côté de la vie que le lecteur « renferme » en lui. Sans quoi la lecture devient un jeu informe, dans les limbes. J'ai pu constater hier, avec angoisse, que la vie que je « renferme » ne cesse de se tarir, jusqu'à l'épuisement. 

 

Georges Séféris, Journées 1925-1944,
trad. Gilles Ortlieb,
éd. Le bruit du temps, 2021

jeudi 20 janvier 2022

Comme un désastre

 

Anastasia Samoylova

 

Dans l’art de perdre, il n’est pas dur de passer maître,
tant de choses semblent si pleines d’envie
d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre.

Perds chaque jour quelque chose. L’affolement de perdre.
Tes clés, accepte-le, et l’heure gâchée qui suit.
Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.

Puis entraîne-toi, va plus vite, il faut étendre
tes pertes : aux endroits, aux noms, au lieu où tu fis
le projet d’aller. Rien là qui soit un désastre.

J’ai perdu la montre de ma mère. La dernière
ou l’avant-dernière de trois maisons aimées : partie !
Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.

J’ai perdu deux villes, de jolies villes. Et, plus vastes,
des royaumes que j’avais, deux rivières, tout un pays.
Ils me manquent, mais il n’y eut pas là de désastre.

Même en te perdant (la voix qui plaisante, un geste
que j'aime) je n'aurai pas menti.
A l'évidence, oui,
dans l'art de perdre il n'est pas trop dur d'être maître
même si il y a là comme (
écris-le !) comme un désastre.

 

Elizabeth Bishop, L'Art de perdre,
in Geography III

trad. Linda Orr et Claude Mouchard
. éd. Circé



mardi 18 janvier 2022

Anéantis


— Tu achètes des livres, toi ?

J'ai lu quelque part que lire, c'était sexy...
C'est quoi, cette connerie ?!
Une affiche, dans la vitrine d'une boutique, ou sur le mur d'une salle d'attente d'un laboratoire médical, je ne sais plus...
Après « les livres qui font du bien», les livres qui rendent sexy... Et modestement, tu as pensé que toi aussi, tu y avais droit.
J'aime bien ce type.
Christophe André ?! Tu n'en rates pas une...
Tu ne crois pas si bien dire: je n'ai raté aucune de ses chroniques l'été dernier à la radio...
Contrairement à lui.
Comment ?
Rien...
Tu as vu le titre ?
Le salaud !
Ecoute ça...
Non, pitié ! Tu ne vas pas me lire du Christophe André!
Dis donc, tu crois être le seul à pouvoir faire des citations?!
Ok, vas-y...
Ecoute...
...C'est long ?
Ecoute, te dis-je : Les consolations, c'est tout ce que l'on espère, ou que l'on offre, quand le réel ne peut être réparé. C'est tout ce qui nous relève, écarte pour un instant nos désespoirs et nos résignations et ramène doucement en nous le goût de la vie.
Tu viens de me voler 20 secondes de ma précieuse vie pour me lire un bidule aussi indigent?
Ça m'a fait penser à toi...
— Tu me connais bien, y'a pas à dire...
Attends, regarde...
Range ce bazar !
Juste une photo... 

— Tu peux l'agrandir pour mieux voir les titres...
Qu'est-ce que c'est que ce truc?!
La vitrine de la librairie dans laquelle j'ai acheté ce bouquin. Ton blogue a tellement de succès qu'il est la source d'inspiration du monde du livre!
T'as pas fini tes singeries ?
Je leur ai bien entendu suggéré de mentionner ton blogue dans leur vitrine...
Entre Dagerman et une rabbine ? Allez, ferme-moi ça.
En tous cas, ça donne envie. Au départ, j'étais allé pour acheter le Houellebecq...
...Comme tout le monde...
...Peut-être, mais tu vois, c'est la vitrine qui m'a fait changer d'idée.
Sénèque t'aurait été plus bénéfique.
Houellebecq, je me suis dit que j'allais attendre que ça retombe un peu pour le lire, cette médiatisation me fatigue...
...Je te comprends. En même temps, comme dirait l'autre, c'est son principal talent...
— Quoi donc ?
— La promo. Le battage. Le matraquage. Ce côté blockbuster... Et, faut le reconnaître, pour ce bouquin, le choix du titre.
— Anéantir ?
— C'est le verbe de ces temps obscurs et de grande souffrance dans lesquels nous entrons à peine...
— Comme tu y vas.
— C'est leur prooojeeet !!! L'anéantissement d'une grande partie de la population...
— Le virus, les labos, tout ça ?
Ça va bien au-delà... Le virus a été une aubaine pour installer une société de contrôle et de répression, à laquelle l'ensemble des citoyens s'est plié sans rechigner, ou à peine. Nous avons accepté, les yeux fermés sur nos écrans, de confier le contrôle de nos vies à une police politique multinationalisée. Nous voilà soumis à des décisions politiques absurdes, contradictoires, aberrantes, humiliantes, infantilisantes, destinées à nous rendre dingues, mais qui sont l'essence même du projet.
— Il parle de ça, le Houellebecq ?
— Je n'en sais rien, et je m'en moque...
Tu ne vas pas le lire ?
— La vie est trop courte...
— Et son livre est trop long…
— Je ne sais pas. Ça le regarde, lui et ceux qui le suivent. Ses amis journalistes et autres Zemmour, Bolloré, Macron et cie... N'en parlons plus, ça ne vaut pas la peine. Notre temps est compté et partant, trop précieux pour le perdre avec ces billevesées. La famille politico-culturelle s'en charge très bien. Nos regards doivent se porter ailleurs.
— Où ?
— Faut chercher, mon vieux. La vie est ailleurs, comme disait l'autre...
— Quel autre ?
— Cherche, mon vieux, cherche...

lundi 10 janvier 2022

Prudence insensée

Elliott Erwitt

 

 

Dans le brouhaha du café, à l'arrière
de la salle, un vieillard est penché sur sa table
;
sans autre compagnie devant lui qu'un journal. 

Et dans la déchéance de ses misérables vieux jours,
il pense qu'il a bien peu profité des années
où il avait la force, et la parole et la beauté. 

Il sait qu'il a beaucoup vieilli; il le sent, il le voit.
Sa jeunesse pourtant, il aurait juré
que c'était hier. Quel intervalle court, quel intervalle court. 

Et il songe que la sagesse s'est bien moquée de lui;
et comme il lui faisait confiance
– quelle folie!
cette menteuse qui disait toujours : «
Demain. Tu as tout le temps »

Il se souvient des élans qu'il réfrénait; que de joie aussi
il a sacrifié. Sa prudence insensée,
tant d'occasions perdues la rendent ridicule à présent. 

Mais à force de penser et de se souvenir,
le vieillard a la tête qui tourne. Et il s'endort,
appuyé contre la table du café. 

 

 

Constantin Cavafis, En attendant les barbares et autres poèmes,
trad. Dominique Grandmont, Poésies/Gallimard

mercredi 5 janvier 2022

Un mythe


 

Qui peut, dans ces rues, lire des livres ? Je ne vois sur les trottoirs que des crétins, des analphabètes, des moldo-valaques. Le lecteur est un mythe.

René Fallet, Journal de 5 à 7,
Ed. des Equateurs, 2021

jeudi 30 décembre 2021

Les règles du jeu



 

Je ne veux pas continuer à être celui que je ne suis pas.
Je
ne veux pas me rappeler ce que justement tu oublies.
Je préfère que tu ne sois pas là plutôt que de te savoir partie.
Je
ne veux pas que tu m'expliques ce que tu as voulu dire.

Je me contente de bien plus que ce que je mérite.
Je
ne veux pas que la mort me surprenne à l'attendre.
Je
ne veux pas retourner sur les lieux que j'ai fuis
pour y chercher les raisons qui m'ont poussé à partir.

Je ne veux pas dire ce que tu veux que nous entendions.
Je
ne veux pas être ta dernière cartouche.
Je ne veux pas de longues journées qui ne nous mèneraient pas assez loin
ni être seul dans un lieu où il y aurait toujours quelqu'un d'autre.

Je veux pouvoir sortir sans susciter de soupçons.
Je
ne veux pas me demander ce que ça aurait pu donner.
Je ne veux pas découvrir qu'il y a des années
que je n'ai rien fait pour la première fois.

Je ne veux pas que les choses en restent là où elles étaient.
Je
ne veux pas le secret que tu gardes pour moi.
Je veux qu'au réveil tu te rappelles ce dont j'ai rêvé.
Je
ne veux pas qu'il nous reste encore du temps à perdre.

Je ne veux pas que tu m'expliques de quoi il retourne.
Je
ne veux pas que nous ayons à nous résigner.
Je
ne veux pas que les prophéties se vérifient
que les choses se déroulent comme prévu.

Je ne veux pas que nous ayons plus de mots qu'il n'en faut
et que le premier venu dise ce que j'ai voulu taire.
Je
ne veux pas voir le verre à moitié plein.
Je
ne veux pas imaginer que ça aurait pu être pire.

Je veux juste
savoir que parmi tous les autres c'est moi que tu choisirais.


Benjamín Prado, Acuerdo verbal,
trad. maison

 

lundi 27 décembre 2021

Pieds nus

 

Rollie McKenna

 

M'aimer déchaussée
c'est aimer mes longues jambes brunes,
ces deux amours, aussi bonnes que des cuillères,
et mes pieds, ces deux enfants
sortis jouer nus. Bosses complexes,
mes orteils. Enfin libres.
Et quoi d'autre, voir les ongles et
les articulations préhensiles des jointures
et les dix montants, de souche en souche.
Tout animé et sauvage, ce petit
cochon s'est rendu au marché et cet autre s'en est resté.
De longues jambes brunes et de longs orteils bruns.
Plus haut, mon chéri, la femme
y convoque ses secrets, des petits abris,
petites langues qui te racontent.

Il n'y a personne d'autre que nous
dans ce nid sis sur une langue de terre.
La mer porte une clochette incrustée dans son nombril.
Et je suis ta nana aux pieds nus
pour une semaine entière. Tu aimes le salami ?
Non. Tu ne préférerais pas un scotch plutôt ?
Non. Tu ne bois pas d'alcool en fait. Mais moi
tu me bois. Les mouettes tuent des poissons
en hurlant comme des enfants de trois ans.
Les vagues, aux vertus soporifiques, crient
Je suis, je suis, je suis
toute la nuit durant. Pieds nus
je pianote sur ton dos de haut en bas.
Le matin je cours d'une porte à l'autre
de la cabane en jouant à chat perché.
Maintenant tu m'attrapes par les chevilles.
Tu remontes le long de mes jambes
et me transperces là où j'ai le plus faim.

 

Anne Sexton, Tu vis ou tu meurs, œuvres poétiques (1960-1969),
trad. Sabine Huynh,
éd. des femmes-Antoinette Fouque, 2022

vendredi 24 décembre 2021

Monsieur mien


Hasisi Park

 

 

Remarquez comme il a numéroté les veines bleues
de mon sein. En plus il y a dix grains de beauté.
Maintenant il va à gauche. Maintenant il va à droite.
Il construit une ville, une ville de chair.
C'est un industriel. Il a connu la faim dans des caves
et, messieurs dames, il a été brisé par le fer,
par le sang, par le métal, par l'acier,
triomphant de la mort de sa mère. Mais il repart.
Maintenant il me bâtit. Il est consumé par la ville.
A partir de planches glorieuses il m'a érigée.
A partir du béton merveilleux il m'a moulée.
Il m'a donné six cents plaques de rue.
La fois où j'ai dansé il a construit un musée.
Il a construit dix rues quand j'ai bougé dans le lit.
Il a construit un échangeur quand je suis partie.
Je lui ai donné des fleurs et il a construit un aéroport.
En guise de feux de signalisation il a distribué des sucettes
rouges et vertes. Pourtant dans mon cœur je dis : allez-y mollo les enfants.

 

Enfin, et donc for the first time, viennent d'être traduits les quatre premiers recueils d'Anne Sexton sous le titre Tu vis ou tu meurs (référence à l'Herzog de Bellow qui ne vous aura pas échappée). Le boulot semble remarquable sous la plume de la traductrice Sabine Huynh pour qui, nous dit-on, il s'agit de l'œuvre d'une vie, rien que ça. C'est aux éditions des femmes-Antoinette Fouque et, patience, dans toutes les bonnes librairies dès le 13 janvier prochain. On y reviendra. D'ici là, le taulier de ce blogue souhaite à tous les lecteurs égarés par ici d'excellentes fêtes de fin d'année. Dans la mesure de l'impossible, bien entendu.

mardi 21 décembre 2021

Si je vous disais la vérité...

Izis


 

Lorsque vous possédez tout, le reste n'a plus aucune importance.

 

Nous finissons par ressembler à tout ce que nous ignorons.

 

Si je vous disais la vérité, je vous mentirais.

 

Certains morts nous apprennent à vivre.

 

Ce qui nous tue vraiment nous rend également plus forts.

 

Ne faites jamais confiance à quelqu'un qui ne ressemble pas à ses paroles.

 

 

Benjamín Prado, Pura lógica,
trad. maison

vendredi 17 décembre 2021

Et pourtant…

Gilles D'Elia



 

J'aimais moi aussi regarder dans les miroirs.
Jusqu'au jour où j'ai compris ce que signifie partir
« Comme le doit tout corps ». Il ne sert à rien de protester.
Les gens âgés le savent, c'est pourquoi ils se taisent.


***

 

Le sublime, c'est s'exposer délibérément sans défense aux moqueries. 

 

 ***

 

La différence n'est pas grande entre une poésie dans laquelle un « moi » se raconte et une poésie qui « chante les dieux et les héros » car, dans les deux cas, des créatures mythifiées constituent l'objet de la description. Et pourtant…

 

***

 

Ils veillent à tout sauf au plus important
Ils courent comme s'ils croyaient qu'ils vivront éternellement
Et chacun est à ses propres yeux précieux
Et chacun s'estime unique.


***

 

La poésie, comme tout art, est une tare qui rappelle aux sociétés humaines que nous ne sommes pas sains même si nous éprouvons quelque difficulté à l'avouer.

 


Czeslaw Milosz, Le Chien mandarin,
trad. Laurence Dyèvre,
éd. Mille et une nuit/Fayard

mardi 14 décembre 2021

Nécessité

Les indispensables éditions de l'échappée ont eu l'excellente idée de republier le roman du Chilien Manuel Rojas, Fils de voleur, paru en 1951 et qui marque un tournant dans la littérature sud-américaine. Roman éclaté d'apprentissage, de débrouille, de la marge, de la précarité et du voyage, politique bien entendu, tendance anar, profondément sincère et remuant. Extrait :

Mes parents étaient nomades. Non nomades de la steppe, mais nomades des villes, errant de cité en cité et de république en république. Ils appartenaient aux tribus qui préférèrent les troupeaux aux clôtures maraîchères, et les joies de la mer à celles de l'artisanat. Tribus qui résistent encore, avec des fortunes diverses, à la journée de huit heures, à la rationalisation du travail et à toutes les règles de transit international, choisissant des travaux – simples, compliqués ou dangereux– qui leur permettent de conserver leur coutumes et de vagabonder dans les deux hémisphères ; tribus de pélerins souvent maudits, dont on envie la liberté et auxquels l'on ferme peu à peu toutes les routes… 

Sur sa route, justement, à sa sortie de prison plus précisément, notre jeune héros, Aniceto, fait notamment la connaissance d'Echevarría, un prolo errant qui le prend sous son aile et lui enseigne quelques rudiments de survie.

…Moi, on m'appelle le Philosophe, non que je le sois, simplement parce qu'il me prend parfois de terribles envies de parler : je sens une sorte de fourmillement sur les lèvres, des crampes dans les muscles mandibulaires, et le seul remède est de parler, et je parle. Les gens croient que celui qui parle beaucoup est intelligent : erreur, mais les gens vivent d'erreurs ; et comme je parle toujours de l'homme et de son destin, on m'appelle le Philosophe.

(…) Avez-vous essayé d'imaginer ce qui se produisit lorsque l'homme découvrit que l'on pouvait faire cuire les aliments et manger chaud ? Il signa sa sentence d'esclavage éternel. Finie la vie au grand air, les voyages, l'espace, la liberté. Il devint nécessaire de maintenir le feu et de chercher un lieu adéquat pour cela (…) L'homme se mit la corde au cou et la femme devint esclave de la cuisine. La coutume de manger des aliments cuits au lieu de crus entraîna la chute des dents. Néanmoins, tout parut préférable aux pommes de terre ou à la viande crues, et non sans raison…

Et notre héros de poursuivre de la sorte :

En moi, tout s'incrustait : les larmes et les rires, les paroles dures et les mots tendres, l'expression sereine, le geste violent, la pitié des uns, la colère ou le mépris des autres, ce regard et ce sourire, et je devais demeurer là où j'étais et attendre. Attendre quoi ? Rien, rien de défini. Attendre, sans plus, attendre que le temps passe. Tout le monde attend ceci ou cela, le ridicule ou le grandiose, le vrai et le faux, le petit et le grand, ce qui arrivera et ce qui ne viendra pas, ce qui peut arriver, ce que l'on mérite, ce que l'on ne mérite pas. Les êtres vivent dans l'attente et meurent attendant, sans que rien n'arrive sinon la mort que l'on n'attend jamais. Nul n'a dit la veille de sa mort : « Voilà ce que j'attendais », personne ne l'a reçue de plein gré. Certains, il est vrai, n'attendent pas, et d'autres n'attendent qu'à moitié, ne font qu'à demi-confiance à la Providence et donnent un peu d'eux-mêmes, travaillent, suent, veillent, luttent, mentent même, volent et assassinent, salissant ainsi et ce qu'ils attendent et ce qu'ils reçoivent.

Personnellement, rien ne m'incitait à faire ceci plutôt que cela. Je travaillais pour manger et mangeais pour vivre. Nécessité, voilà tout. Je n'attendais rien. Il n'arriverait rien : ma mère était morte, mes frères dispersés et mon père purgeait au fond d'une geôle une peine indéfinie (…) Je ne vivais pas d'espoir mais de besoins – donnez-moi à manger et un toit et gardez vos espoirs – peu de besoins, mais des besoins urgents, et il en était pareil des gens qui m'entouraient : de la nourriture même sans abondance, des vêtements même sans élégance, un gîte même sans luxe, n'importe quoi pourvue que je n'aie plus faim, que je ne crève plus de froid et que les passants ne regardent plus mes souliers percés, mes cheveux longs, mes pantalons en loques et ma barbe d'un mois…

 

(traduction de Robert Lorris, qu'on aurait peut-être aimé voir dépoussiérée…)



samedi 11 décembre 2021

Avenir facultatif

Ibai Acevedo

 

Les esprits lucides, pour donner un caractère officiel à leur lassitude et l'imposer aux autres, devraient se constituer en une Ligue de la Déception. Ainsi réussiraient-ils peut-être à atténuer la pression de l'histoire, à rendre l'avenir facultatif...

 

Cioran, Syllogismes de l'amertume, 1952

vendredi 10 décembre 2021

Chronique d'une mort annoncée

Henry Nicholls

 

À moins d'un changement de cap, la civilisation mondiale sera devenue d'ici à quelques années une dystopie de surveillance postmoderne, à laquelle seuls les plus habiles auront une chance de se soustraire.
Julian Assange, Menace sur nos libertés,
éd. Robert Laffont

 

 

A l'occasion de la célébration de la Journée de droits de l'homme, et faisant fi de l'état de santé de Julian Assange, la justice britannique annonce qu'elle décide d'annuler le refus d'extrader le fondateur de Wikileaks vers les Etats-Unis où il risque une peine de 175 années de prison. Encore une belle victoire pour nos démocraties.

vendredi 3 décembre 2021

Donner le change

 

Ed Van Der Elsken

 

ils ne se touchent plus
oubliant son état,
il abandonne la table de la cuisine sur laquelle
stupidement
il a posé
tous les volumes
d'un de ces auteurs tant fêté dans sa jeunesse
peut-être espérait-il comprendre ce qui dans ces textes l'avait davantage ému que le corps de la petite pin-up
qui s'était offert à lui
un jour pluvieux et froid comme celui-ci devant un film de lubitsch dans un cinéma du quartier de la fac.
 
au prix d'un effort presque démesuré,
il se colle à la fenêtre et observe
essoufflé,
filer les dernières heures de cette journée d'automne.
hier, je suis parvenu à prendre une douche et ce matin à me raser
le cœur gros, se dit-il…
d'où vient cette expression ?
lorsqu'il est monté à la salle de bains après son café
il l'a senti s'emballer dans sa poitrine.
vais-je vomir cette vie médiocre
la voir défiler sur le plancher, filer le long de l'escalier ?
tout est rapidement rentré dans le désordre de son existence.
pas de quoi, cette fois-ci, en faire une histoire.
 
il n'avait pas senti les larmes monter face au miroir.
l'épiderme et ses recoins
masqués par le savon à barbe,
il pouvait donner toujours le change,
mais
pin-up, femmes mariées ou veuves joyeuses avaient perdu de leur intérêt.  
j'aime cette femme et j'attends son retour. 
la chlorophylle s'amenuise et les feuilles du platane des voisins recouvre
d'un jaune sans grand éclat ce qu'il perçoit du jardin.
hier la lumière invitait à la sortie, j'aurais dû en profiter, me forcer.
là, je ne suis que frissons et inertie
déambulations fantomatiques dans la maison vide.
il doit rejeter
immédiatement 
ces délectations moroses
de gamin,
ce n'est pas encore
pour aujourd'hui.
 
et quand bien même,
la chienne,
n'est-ce pas la première fois qu'il peut enfin l'envisager
tranquillement

grâce à cette femme et à cette maison ?

 

charles brun, pas de quoi en faire une histoire

mardi 30 novembre 2021

Le temps des cerises



Alva Bernadine

 

 

Le gai rossignol le merle moqueur
M'ont tout déchiré dans les aubépines
Le gai rossignol le merle moqueur
Ont gâché ma vie m'ont saigné le cœur
Je les tuerai d'un coup de carabine. 

J'aimerai toujours les dents de Cerise
Quand elle sourit cruelle souris
Nous eûmes ensemble un printemps pourri
L'amour en est mort l'alcool me dégrise
J'aimerai toujours les dents de Cerise. 

Quand vous en serez au temps des cerises
N'hésitez jamais partez vers le Nord
Où la cerise est inconnue encore
Quand vous en serez au temps des cerises
N'hésitez jamais bouclez vos valises. 

C'est de ce temps-là que je garde au cœur
Une rose en fil de fer barbelé
Cerise de sang qui m'a désolé
C'est de ce temps-là que je garde au cœur
Jusqu'à la garde un couteau de piqueur. 

Il est effrayant le temps des cerises
J’aime mieux l’hiver la neige et la bise
Il est effrayant le temps des cerises
Où je vais tout seul sur un chemin blond
Comme elle tout seul comme un pauvre con.

 

 

René Fallet,
in Dix-neuf poèmes pour Cerise,
Denoël



mardi 23 novembre 2021

Errata

 

Martin Bogren

 

Où il y a neige
lisez morsures des dents d'une vierge
Où il y a couteau lisez
tu as traversé mes os
comme un sifflet de policier
où il y a table lisez cheval
Où il y a cheval lisez mon ballot d'émigrant
Les pommes laissez-les des pommes
Chaque fois qu'un chapeau apparaît
pensez à Isaac Newton
en train de lire l'Ancien testament
Supprimez tous les blancs
Ce sont des cicatrices provoquées par les mots
que je n'ai pas eu le courage de dire
Cachez du doigt chaque lever de soleil
Sinon il vous aveuglera
Cette sacrée fourmi remue encore
Restera-t-il assez de temps pour dresser la liste
de toutes les erreurs à corriger
mains fusils hiboux assiettes
cigares étangs bois et d'en arriver
à cette bouteille à bière ma plus grave faute
le mot que je me suis permis d'écrire
Alors que c'est son nom à elle
Que j'aurais voulu hurler

 

 

Charles Simic, Démantèlement du silence,
trad. Mary Feeney et Madeleine Follain,
éd. Rougerie

 

vendredi 19 novembre 2021

La fin dans le monde


j'ignore comment est arrivé
le relâchement
les premiers échanges sont
pourtant
en ma faveur
fidèle à mon style
discret
je prends les initiatives
ne baisse jamais la garde
vole comme une abeille
fais bonne impression
j'esquisse mon swing
esquive gauche et droite
sautille autour
de l'adversité
la pousse
dans les cordes
à son retour
j'encaisse sans broncher
les attaques au thorax
au plexus
sans perdre la foi
les crochets à l'estomac
je reste droit dans mes bottes
devant les directs du gauche
j'emporte au poing
la carne de boucher
parade
fais le beau
saillir les muscles
mon cinéma
ça jubile autour
entendiez-vous ces rumeurs de satisfaction
ces clameurs qui effacaient la peur ?
j'en ai rêvé
du dernier tour de piste
porté en triomphe
sorti de l'ombre
pour son cœur et ses mirettes
qui ne reconnaissent que les vainqueurs
je ne sais comment est venue
progressivement ?
l'inattention
l'humiliation
la demi fraction
du battement d'aile d'un papillon
défiant la suspension
projetant ma défaite
l'abaissement
la vie est mal faite
l'air de rien
progressivement
tout se dérègle
le sang coule le long de
l'avenue de l'affliction
au son de la cloche
je retrouve mes esprits
j'ouvre l'œil collé au tapis
et mesure le carnage
vidé
évacué vers la sortie
trop tard
circulez
restait tout à voir
compté dix
fin de partie


 

charles brun, la fin dans le monde

lundi 15 novembre 2021

25 boulevard Beaumarchais


« C’est là que j’ai commencé à photographier, que j’ai appris la lumière, les ambiances, la lumière directe, le contre-jour, la mise en scène de mes modèles dans tous les coins de l’appartement, les perspectives, et où est née cette passion pour les maisons, les lieux, qui deviennent des décors, comme s’ils appartenaient plus à un monde de fiction qu’au réel.»
L'amie Carole Bellaïche propose à partir de jeudi prochain une déambulation dans les pièces de l’appartement parisien du boulevard Beaumarchais dans lequel elle a passé enfance et adolescence et effectué ses premiers pas de photographe. 

 


Des cartons entiers de tirages et de négatifs couleur et noir et blanc ont survécu aux déménagements et autres aléas de la vie. L'exposition sera composée de recherches personnelles, quelques pages d’albums et les clichés de modèles recrutés sur les bancs du collège ou dans la rue, ainsi que quelques uns des comédiens que Carole Bellaïche fit venir dans l'appartement familial l'éminente photographe travaillera longuement pour Les Cahiers du cinéma 
Un beau livre publié par les éditions Revelatoer accompagne cette exposition.
 
 Galerie XII
14, rue des Jardins Saint-Paul
75004 Paris
01 42 78 24 21

mercredi 10 novembre 2021

Eperdument

 


C'est parce qu'il est subjugué par le film d'Agnès Varda – et par son interprète féminine– que René Fallet, Prix du roman populiste pour sa trilogie de débutant, et qui était autre chose que le pote de Brassens, baptise son journal intime, Journal de 5 à 7.  Pages restées, comment est-ce possible?, inédites. Les éditions des Equateurs parent à cette incongruité et il y a de quoi se régaler.  



Lu L'Épopée de la revolte, paru chez Denoël. La chanson de gestes de l'anarchie. Le communisme a tué l'anarchie. Il y a du bourgeois et du pire dans le communisme, et c'est sa séduction. L'anarchie ne disait pas : « Un jour, vous serez comme eux.» Le communisme le dit, et les foules battent des mains. Figures de Vaillant, de Henry, de Jacob ? Tout cela ne reviendra-t-il jamais plus? Pour un flic mort, hélas, s'en dressent 10 000 bien en vie. Et les concierges délateurs de 71 ont eu beaucoup d'enfants. La doctrine anar, sans la violence, est un jeu stérile, une vue quelconque et basse de l'esprit. 

***

Jadis, je parlais, et pour cause, la langue exacte du peuple. Je puis encore me faire comprendre, mais j'ai perdu l'accent, et je passe pour un étranger. Cela me cause une petite peine, car, dans le 16e, on me prend quand même et toujours pour le plombier.  

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Gide, sa pitié. S'il venait d'où je viens, il n'aurait pas cette compassion de bourgeois pour le pauvre. Car moi, je les connais, j'en suis. On ne se lave jamais de la pauvreté. Sa tache laisse loin derrière elle le sang de Lady Macbeth. Je n'ai de pitié que pour les chats, les chiens. La politique est l'aristocratie des escrocs au sentiment. Je n'ai jamais voté. Masse de michetons éternels tenus en laisse par une poignée de macs !

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Une seule chose, si rare hélas, m'aura réellement passionné sur terre : rire, éperdument, rire.  

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Ci-gît René Fallet qui se trompa de siècle

Et ne fut pas foutu de trouver rime en « iècle ». 

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Dans un cimetière normand, j'ai vu la tombe de MODESTE GORGE.

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L'épitaphe de Georges par lui-même :
Ci-gît Georges Brassens qui vécut à Saint-Maur
Et devint immortel en parlant de la mort.

Il précise : « Astérique, après Saint-Maur, car je n'y ai jamais mis les pieds. »

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Pour une vraie solitude, il faut être deux. 

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Les chiens ne sont jamais là quand on veut leur jeter un os. 

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Je pense ma vie sentimentale achevée. Je ne fais plus de bicyclette, que j'ai tant aimée.

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Avec la fermeture des bordels, ce banc d'essai, l'érotisme a fait un irréparable pas en arrière. 

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« Populiste », il me faudra toute ma vie prendre le métro pour ne pas être coupé de mes sources d'inspiration. Serai-je toute ma vie le chantre inégalé des pieds sales et des gueules de con ?

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Ces généraux, ministres, curés, papes, me font l'effet d'irrésistibles anachronismes. J'en suis à me demander pourquoi personne ne rigole en les voyant. Vrai, cette civilisation passera sans avoir connu la civilisation. La petite lumière de l'anarchie n'aura vécu que le temps d'une bougie.

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Ma peur de la mort s'éloigne. Ma peur de la vie grossit.

 

 

 

samedi 6 novembre 2021

Absolument !

Jumy-M

 

— J’ai toute ma vie nourri cette extraordinaire prétention d’être l’homme le plus lucide que j’ai connu. Une forme incontestable de mégalomanie. Mais au vrai, j’ai toujours eu le sentiment que les gens vivaient dans l’illusion moi excepté. J’étais profondément convaincu qu’ils ne comprenaient rien. Il ne s’agit pas là d’une forme de mépris, mais simplement d’un constat : tout le monde se trompe, les gens sont naïfs. Moi je m’arrogeais la chance ou la malchance, comme vous préférez de ne pas me tromper, et par là même, de ne participer au fond à rien, de jouer la comédie à destination des autres, sans y prendre réellement part. 

— Pensez-vous, avec le recul, avoir eu raison ? 

— Absolument !

 

Cioran
in Gabriel Liiceanu, Itinéraires d'une vie : E.M. Cioran,
ed. Michalon

mercredi 3 novembre 2021

Pauvres fientes

 

Fritz Guerin

 

Hardellet, on ne l'a jamais reconnu pour ce qu'il était, pour ce qu'il reste... Un écrivain infiniment précieux, un chercheur proustien du temps perdu... un ange fourchu du bizarre. Dans les belles lettres comme partout règne l'injustice la plus évidente. On adule plusieurs générations de pauvres plumitifs à l'écriture fade... faux penseurs, poètes pacotilles ! Certains, dès leur apparition, leur premier bout de texte. Un palichon roman gallimardeux, toute la coterie, les affectés spécieux, les salons, les petites revues vous le proclament grand tauteur... celui qu'on attendait. Ça se discute plus ultérieur... c'est admis une fois pour toutes. Il peut pondre n'importe quel pensum, faribole... on étudie ses pauvres fientes en faculté, on ensnobe les garnements... On le traduit dans toutes les langues. Il est le messager de la France. D'autres pourront produire, pendant ce temps, des choses sublimes, des petits joyaux ciselés d'émotion, d'expérience, de goût... personne, mis à part quelques amateurs obscurs sans influence aucune, ne parle de leurs œuvres. Ce qu'il faut faire je crois, beaucoup de schproum, de salades, de proclamations, de scandale, un exercice pour lequel Hardellet n'était pas doué.

 

Alphonse Boudard, Le Banquet des léopards,
La Table ronde, 1980

mardi 2 novembre 2021

La vérité sur Eric Zemmour

 

– Eric Zemmour est-il fasciste ? Eric Zemmour est-il négationniste? Eric Zemmour est-il raciste? Eric Zemmour est-il révisionniste? Eric Zemmour est-il suprémaciste? Eric Zemmour est-il pétainiste? Eric Zemmour est-il gaulliste? Eric Zemmour est-il anti-système? Eric Zemmour est-il un produit du système? Eric Zemmour est-il censuré? Faut-il boycotter Eric Zemmour? Eric Zemmour est-il en campagne? Eric Zemmour est-il un danger pour la démocratie? Eric Zemmour ira-t-il jusqu'au bout? Eric Zemmour est-il présidentiable? Eric Zemmour ferait-il un bon président? Eric Zemmour a-t-il un programme? Qui sont ses soutiens? Qui sera son premier ministre? Quel âge a sa maîtresse? Ferait-elle une bonne première dame ? Macron utilise-t-il Eric Zemmour pour se faire réélire?…
Tu veux mon avis
? Ces questions. Se poser ces questions. Les considérer comme importantes. Le pays où elles sont posées et présentées comme importantes. Les personnes qui les posent. L'étron médiatique à propos duquel ces questions sont posées. Sont à vomir…
T'en reprends une ?


samedi 30 octobre 2021

Pour ne pas disparaître entièrement

Theodore White, Antoine Demilly


Qui ne pense qu'à soi, ne pense à rien. 

C'est un jour comme un autre. Disons qu'il fait soleil. 

J'observe la rue,
                       vois passer des femmes et des hommes,
je me demande
                qui ils sont,
                                quelles sont leurs luttes,
                                                                    leurs buts,
                                                                                si leurs maisons
sont vides ou si quelqu'un les attend. 

L'un d'eux pourrait dire comme Montaigne :
«Ma vie a été pleine de terribles malheurs
dont la plupart ne se sont jamais produits
».
Un autre penser :
« J'ai toujours essayé
d'être semblable aux autres et différent de moi
».

On écrit un poème pour ne pas disparaître entièrement,
pour que l'empreinte survive à la neige.
Mais aussi
                    pour raconter l'histoire
de ceux qui le liront.

Qui ne pense qu'à soi, ne pense à rien. 

 

 

Benjamín Prado,
trad. maison