mardi 14 décembre 2021

Nécessité

Les indispensables éditions de l'échappée ont eu l'excellente idée de republier le roman du Chilien Manuel Rojas, Fils de voleur, paru en 1951 et qui marque un tournant dans la littérature sud-américaine. Roman éclaté d'apprentissage, de débrouille, de la marge, de la précarité et du voyage, politique bien entendu, tendance anar, profondément sincère et remuant. Extrait :

Mes parents étaient nomades. Non nomades de la steppe, mais nomades des villes, errant de cité en cité et de république en république. Ils appartenaient aux tribus qui préférèrent les troupeaux aux clôtures maraîchères, et les joies de la mer à celles de l'artisanat. Tribus qui résistent encore, avec des fortunes diverses, à la journée de huit heures, à la rationalisation du travail et à toutes les règles de transit international, choisissant des travaux – simples, compliqués ou dangereux– qui leur permettent de conserver leur coutumes et de vagabonder dans les deux hémisphères ; tribus de pélerins souvent maudits, dont on envie la liberté et auxquels l'on ferme peu à peu toutes les routes… 

Sur sa route, justement, à sa sortie de prison plus précisément, notre jeune héros, Aniceto, fait notamment la connaissance d'Echevarría, un prolo errant qui le prend sous son aile et lui enseigne quelques rudiments de survie.

…Moi, on m'appelle le Philosophe, non que je le sois, simplement parce qu'il me prend parfois de terribles envies de parler : je sens une sorte de fourmillement sur les lèvres, des crampes dans les muscles mandibulaires, et le seul remède est de parler, et je parle. Les gens croient que celui qui parle beaucoup est intelligent : erreur, mais les gens vivent d'erreurs ; et comme je parle toujours de l'homme et de son destin, on m'appelle le Philosophe.

(…) Avez-vous essayé d'imaginer ce qui se produisit lorsque l'homme découvrit que l'on pouvait faire cuire les aliments et manger chaud ? Il signa sa sentence d'esclavage éternel. Finie la vie au grand air, les voyages, l'espace, la liberté. Il devint nécessaire de maintenir le feu et de chercher un lieu adéquat pour cela (…) L'homme se mit la corde au cou et la femme devint esclave de la cuisine. La coutume de manger des aliments cuits au lieu de crus entraîna la chute des dents. Néanmoins, tout parut préférable aux pommes de terre ou à la viande crues, et non sans raison…

Et notre héros de poursuivre de la sorte :

En moi, tout s'incrustait : les larmes et les rires, les paroles dures et les mots tendres, l'expression sereine, le geste violent, la pitié des uns, la colère ou le mépris des autres, ce regard et ce sourire, et je devais demeurer là où j'étais et attendre. Attendre quoi ? Rien, rien de défini. Attendre, sans plus, attendre que le temps passe. Tout le monde attend ceci ou cela, le ridicule ou le grandiose, le vrai et le faux, le petit et le grand, ce qui arrivera et ce qui ne viendra pas, ce qui peut arriver, ce que l'on mérite, ce que l'on ne mérite pas. Les êtres vivent dans l'attente et meurent attendant, sans que rien n'arrive sinon la mort que l'on n'attend jamais. Nul n'a dit la veille de sa mort : « Voilà ce que j'attendais », personne ne l'a reçue de plein gré. Certains, il est vrai, n'attendent pas, et d'autres n'attendent qu'à moitié, ne font qu'à demi-confiance à la Providence et donnent un peu d'eux-mêmes, travaillent, suent, veillent, luttent, mentent même, volent et assassinent, salissant ainsi et ce qu'ils attendent et ce qu'ils reçoivent.

Personnellement, rien ne m'incitait à faire ceci plutôt que cela. Je travaillais pour manger et mangeais pour vivre. Nécessité, voilà tout. Je n'attendais rien. Il n'arriverait rien : ma mère était morte, mes frères dispersés et mon père purgeait au fond d'une geôle une peine indéfinie (…) Je ne vivais pas d'espoir mais de besoins – donnez-moi à manger et un toit et gardez vos espoirs – peu de besoins, mais des besoins urgents, et il en était pareil des gens qui m'entouraient : de la nourriture même sans abondance, des vêtements même sans élégance, un gîte même sans luxe, n'importe quoi pourvue que je n'aie plus faim, que je ne crève plus de froid et que les passants ne regardent plus mes souliers percés, mes cheveux longs, mes pantalons en loques et ma barbe d'un mois…

 

(traduction de Robert Lorris, qu'on aurait peut-être aimé voir dépoussiérée…)



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