mardi 31 mai 2016

Du poids des images

Un ami qui se lamente de me savoir sans télé et rangé des voitures militantes, me harcèle de vidéos illustratives du paysage urbain français contemporain. Quelques images de notre belle démocratie et du nouveau monde que l'on met sagement en place pour nous mais que certains hurluberlus - comme ma fille aînée - tentent de contester - pour nous.
Pensant à tous les égarés inconsolables dans mon cas ou à celles et ceux trop conditionnés par nos grands et indispensables médias, je me permets à mon tour de vous les soumettre...









Bonus (le choc des mots)
Myriam El Khomri, aujourd'hui sur RTL : « Le gouvernement a montré sa capacité d’écoute et de dialogue » 

dimanche 29 mai 2016

Fuck You !


Il fallait que ça vienne
ce matin je suis parti
ces jours d'oubli de silence
de cris mal au ventre
à ramper concilier
un corps impossible
cette gueule toujours
pas un sourire une caresse un joli mot
des années à l'étroit tous les deux
et les plus belles derrière moi
à enterrer le courage jouer à cache-cache
grimaces en coin
désillusions sous le maquillage
étouffées déchaînées à coups d'insomnie
hystérique renoncements compromis 
l'habitude de ce quotidien
dénuement angoisses et dépression
l'automne toute l'année
des baffes oui !
une dernière bouffée d'air
avant la poussière
c'est fait et je m'en étonne 
encore
ne sais où aller mais
jamais ne reviendrai 
c'est fait
délivré
ce matin, je me suis quitté

Charles Brun, odieux adieux

vendredi 20 mai 2016

Une vie de rêves


Ma chère chérie le sachet de thé 
me souhaite un jour de paix harmonie tranquillité
je ne sais plus dans quel ordre
le chien ronfle je m'étire
des éclaircies en fin de journée
je me couvre
des mots d'hier
noyés je ne sais plus
dans quels verres
j'ai tout fait pour ne pas faire
toujours
projets monnaie pouvoir vacances travail
famille pas triste
ri de tout du temps 
de la femme de mes rêves agités
j'étais plus vieux qu'aujourd'hui
j'étouffais toutes ces années
tu connais l'histoire
que l'on ne m'a pas racontée
je n'ai rien fait du silence
fui nulle part 
sans douleur
sans la connaître 
sans mode d'emploi
pas même en chinois
aucune classe
pas même le courage
ne dis rien à personne
encore déjà debout
j'en reprends une
et bois aux désordres
aux bons conseils
à la mesquinerie
à la bienveillance
à la chaleur humaine
paraît qu'elle existe 
somewhere over the rain


mercredi 18 mai 2016

Le goût du sang

Robert Doisneau


Il me semble naturel, voire significatif, que nous nous rendions dans un bar pour nous quereller. Les bars ont certainement été créés pour cela. Nous avons tous besoin d'être contredits, de nous enflammer pour presque rien et, si nous portons des manches longues, de pouvoir les retrousser. Avoir raison est une sorte de faim et la rassasier une obstination ancienne. Peu en importe le prix. La raison est la raison et nous l'aimons. Il nous plaît de croire qu'elle nous appartient. En fait, il ne s'agit pas seulement d'avoir raison, mais de la briguer. Si nous l'obtenons sans effort, nous avons tendance à la mépriser. Nous n'aimons pas qu'on nous l'accorde comme à n'importe quel crétin. Nous reprenons vie après un désaccord durant lequel, pour recouvrer nos forces, nous nous sommes tournés régulièrement vers le comptoir en disant : « Garçon, la même chose ! »
Peu importe la raison pour laquelle nous nous disputons. La passion qui est la nôtre lorsque nous tentons d'imposer notre raisonnement embrasse tous les sujets, du plus populaire au plus sophistiqué. Avait fait grand bruit il y a quelques années, l'arrestation dans l'Oural d'un ancien professeur suspecté d'avoir poignardé un ami lors d'une vive discussion sur les genres littéraires. Avant l'agression mortelle, ils avaient passé un temps à boire, en parfaite harmonie. Jusqu'au moment où la victime déclara en haussant maladroitement le ton que « la seule littérature authentique est la prose ». Son ami, qui pensait que cet honneur revenait à la poésie, ne put se retenir et d'un coup de couteau choisit de clore le débat. Il n'existe probablement pas de dispute mineure.
Sir Hugh Beaver sut comme personne tirer profit des querelles de bistrot. C'était un homme d'affaires, ne l'oublions pas. En 1954, à la tête de l'usine Guiness, lui vint une idée pour promouvoir sa bière. Après un dur travail de terrain, qui parfois comprenait de boire quelques coups, il finit par conclure que les gens, d'un verre à l'autre, s'évertuaient à avoir le dernier mot. C'est ainsi qu'il créa Le Livre Guiness des records, faisant autorité en cas de dispute. Beaver était persuadé qu'un tel ouvrage serait de grande valeur dans les pubs irlandais. Et il eut raison.
Nous trouvons dans la nature même du bar, si toutefois celle-ci existe, le désaccord, le feu, la passion. Karmelo Iribarren, l'un des poètes ayant le mieux introduit le bar dans la poésie, ou le contraire, a écrit il y a quelques années des textes éclairants à propos de l'appel à la guerre qui surgit devant tout comptoir. Ils surnagent encore. Dans un rythme palpitant, en des vers nullement affectés, à la manière d'un raclement de gorge, Iribarren évoque les villes devenues des lieux hostiles, solitaires et froids, sans une once de chaleur, mais dans lesquelles heureusement « restent encore les bars/ces lieux/obscurs/qui s'allument/lorsque tout le reste s'éteint/ces coins sans âme/dotés d'une véritable chaleur ;/qui sait/s'ils ne sont le dernier refuge/d'où l'on ouvrira de nouveau le feu ».
La raison connaît un mouvement perpétuel. Qui plus est dans un bar. Elle passe de mains en mains, elle va et vient, jusqu'à atteindre le comptoir et pouvoir enfin se reposer, laissant le barman faire son boulot. Pas un habitué ne lâche facilement prise. Aucun n'est préparé en quelque sorte à déclarer : « Tu as entièrement raison, je me suis complètement trompé ». Un renoncement sans condition, sans la moindre résistance, ferait l'objet d'une engueulade immédiate. Avoir raison sans livrer bataille a peu de valeur. Cela signifierait, j'en ai peur, la fin des bistrots, et qui sait, peut-être même la fin de la boisson. Moi, je reste très calme lorsque quelqu'un me dit : « Tu n'y comprends strictement rien ! » L'être humain, comme l'affirmait Kant, aspire peut-être à l'harmonie et à la tranquillité, mais la Nature sait davantage ce qui est bon pour l'espèce, et cela s'appelle la discorde. La paix que chacun cherche dans un bar est justement la confrontation avec les autres. Un autre poème d'Iribarren illustre parfaitement la guerre qui habite intérieurement tout client de bar : « Le type but/son verre/d'un trait/et regarda autour de lui./Il n'y avait plus personne/et/d'une claque il écrasa/une mouche/paya/et partit en quête/de sang/dans un autre bar ».
Juan Tallón, Garçon, la même chose !,
chronique parue dans El Progreso le 14 mai 2016
traduction maison

mercredi 11 mai 2016

La langue populaire

En attendant la manif de demain - et les coups sur la tête -, un peu de harcèlement via webcam et en musique avec Calamaro et ses potes.

mardi 10 mai 2016

Home cinéma



Avant de repartir chez sa mère, ma fille a voulu m'emprunter un film ou deux. Des trucs que tu nous montrais quand on était petites et que j'aimerais bien revoir. Je leur ai montré tellement de films, il y a de cela tellement de temps, j'ai l'impression d'être un vieillard...



Depuis que j'habite cette maison, les DVD sont couchés dans une niche de l'escalier. Les étagères sur mesure que nous voulions prendre le soin d'y installer, les murs n'étant pas droits, ne verront certainement jamais le jour. Tout comme le vidéoprojecteur que nous rêvions d'acheter un jour, quand on aura les moyens, pour continuer à regarder des films tous ensemble. Nous savons depuis peu que la maison n'est plus habitable, qu'il va nous falloir la quitter, seule la date de ce renoncement demeurant encore incertaine.
Les films sont là, attendant, sans trop d'illusion, que l'on pense à eux. Fort heureusement, de temps en temps, ils circulent d'une maison à l'autre. 



J'ai acheté beaucoup de DVD à une époque. Le plus souvent, en pensant les partager avec elles. Je vivais seul et lorsqu'elles venaient me visiter, c'était la fête du cinéma. La demande de ma fille m'a rappelé quelques absurdités de ces séances. Leur passer Psycho - oui, en VO, je tenais beaucoup à la VO dès qu'elles ont été en âge de lire - les a terrorisées. Impossible ensuite de faire prendre une douche à l'une sans la présence dans la salle de bains de l'autre. Je pensais que les enfants aimaient avoir peur. Il était hors de question qu'elles pensent que la vie allait ressembler à un long fleuve tranquille publicitaire.


Les parapluies me permettait de dissimuler mes larmes d'être séparé d'elles derrière celles naturellement suscitées par ce film enchanté mais épouvantablement déchirant. Nous n'étions pas beaux à voir, à nous disputer la boîte de mouchoirs sur le canapé. Il était hors de question qu'elles s'imaginent une seconde que la découverte du sentiment amoureux allait les propulser aussitôt dans une comédie musicale – mais je pense tout de même leur avoir montré Les Demoiselles avant…
Et je transposais en noir et blanc avec ce film unique de Charles Laughton les lectures trop rares du soir au pied de leurs lits.




Le plus difficile était de les coucher. J'avais instauré un rituel stupide, celui des extraits. De films pas de leur âge, je passais un bout, souvent le début, ou une séquence isolée.



Elles en redemandaient un dernier. Et le dernier devenait l'avant dernier. Et je ne pouvais mettre fin à ces moments privilégiés où, collées à elles, je testais leur curiosité, leur goût, les limites de ce que je pouvais leur apprendre. Parfois, je pausais et revenais en arrière, leur montrant tel ou tel truc de montage, le choix d'un cadrage, l'absence de dialogue, l'arrivée d'une musique.
Je leur montrais des choses étranges, tout au moins inattendues, espérant les éloigner du trop commun, du tout venant. Elles me traitaient de fou en se marrant. Et en redemandaient. Ça non plus, ça ne reviendra plus.



samedi 7 mai 2016

Le bref été de l'anarchie


Notre bon Président a commémoré le Front pop' dans les locaux du think tank progressiste qu'est la Fondation Jean-Jaurès. Soutenu, me dit un ami, par les grands médias. Dont feu Libé et son inénarrable Laurent Joffrin qui, à travers un éditorial ahurissant, nous assure, sans rire, que Hollande vit « dans ce souvenir lumineux et amer » de 1936, les réformes scélérates en cours, nécessaires, faisant partie des « principales avancées qu’a connues le peuple travailleur ». 
Gageons que ces médias accorderont un peu moins de place à ce qui, en 1936, se passait de l'autre côté des Pyrénées. Le bref été de l'anarchie, tel qu'il est conté ici par ceux qui l'ont vécu et bâti, n'a pas bénéficié, s'en souvient-on ?, des faveurs du Front pop' et des grandes démocraties européennes. Il y aurait pourtant bien des rapprochements à faire avec ce que nous vivons aujourd'hui. Silence donc...





Un Autre futur fut réalisé par Richard Prost il y a une vingtaine d'années.
On peut en voir un peu plus
ici ou commander le film .

vendredi 6 mai 2016

Crève, mon amour


Je veux que tu souffres autant que moi
et j'apprendrai à prier pour y parvenir
Je veux que tu te sentes aussi inutile
qu'un verre sans whisky dans les mains
et que dans ta poitrine
tu aies l'impression que ton coeur
appartient à un autre
et que tu en souffres
Je veux que tu meures 
où que tu sois
et j'apprendrai à prier pour y parvenir
Lorsque je l'ai entendu pour la première fois, il y a donc bientôt 20 ans, j'ai pensé qu'il s'agissait d'un de ces vieux chanteurs exotiques, voire espagnols, un truc des années 50, un de ces séducteurs qui aurait murmuré à l'oreille de ma mère, et que ce bon Pedro cherchait à dépoussiérer en l'intégrant dans la B.O de son film, comme il l'a fait par ailleurs pour Chavela Vargas, Xavier Cugat ou Sara Montiel. Malgré la présence de la bête Javier Bardem et celle de la délicieuse Angela Molina, Carne trémula (En chair et en os) n'est pas le meilleur film de l'auteur mais cette scène, emballée dans cette chanson, m'avait effectivement fait trembler la peau.



A l'époque, Internet était balbutiant, et je n'avais pas cherché à savoir qui était Albert Pla. Je me demande même si j'avais retenu son nom. Ce n'est que bien plus tard que je découvrais cette version castillane de la fameuse chanson de Lou Reed et faisais le lien entre le chanteur inconnu de 1997 et ce punk allumé, mal élevé et catalan, né en 1966, partisan de l'indépendance de sa région, et de la libéralisation de toutes les drogues, et pourfendeur de Podemos, me dit-on... Personne n'est parfait.




mercredi 4 mai 2016

L'espoir, le soir


elle pense qu'elle fait toujours les mauvais choix
ça ne se discute même pas
elle prend toujours
les mauvaises décisions
les courses, le chien, la maison,
la couleur des cheveux
sa dernière position
la vie
tout ça
si elle le pouvait
si c'était à recommencer,
elle en ferait d'autres
des conneries
elle en veut à son père
à la terre entière
personne ne lui a dit comment faire
elle s'est toujours trompée
sur tout
j'ai pas le courage d'en parler
je suis fatigué

mais j
e pense
qu'elle exagère

qu'elle se trompe
doit y avoir des exceptions

des trucs qui ont marché
j
'espère et je reprends
un dernier verre
Charles Brun, elle et lui

lundi 2 mai 2016

Repos éternel


L'enterrement de Cioran, qui eut lieu au cimetière Montparnasse en 1995, fut peut-être, pour moi qui y assistais un peu de loin, son chef-d'œuvre absolu, quoique involontaire. Mme. Ionesco avait réussi à convaincre Simone, assez réticente, d'accorder à Cioran les honneurs funèbres prévus par le rite orthodoxe de Roumanie : messe ponctuée par le sermon d'un pope suppliant Dieu de pardonner à Cioran ses abominables écrits, enterrement au cimetière selon les rites stricts de l'Eglise roumaine qui prévoit, autour de la fosse encore vide, une théorie de bouteilles, ainsi qu'un gâteau des morts dont tous les assistants devaient manger un morceau arrosé d'un demi-verre de vin. Or, avant que le convoi funèbre ne soit parvenu au cimetière, les fossoyeurs, qui avaient remarqué la présence de victuailles déposées au bord de la fosse et les avaient prises pour une sorte de pourboire à eux destinés, en avaient consommé la moitié avant avant de mettre l'autre moitié à l'abri dans leur cabanon, voyant l'assistance qui approchait. Interrogés, les fossoyeurs se contentent de remercier du cadeau, avant qu'on leur explique leur méprise. Des négociations commencent alors à la porte du cabanon, qui butent sur un compromis dont les fossoyeurs alors en pleine révolte qui, sous l'emprise d'un meneur de choc, considèrent que le reste du butin leur appartient, ne veulent pas en démordre : ils rendront bien, si on l'exige, les bouteilles encore pleines et la moitié du gâteau ; mais cette brimade et ce « manque à gagner » auront pour contrepartie une autre brimade : ils n'enterreront pas Cioran. Grève illimitée du personnel du cimetière de Montparnasse. Un accord fut long à trouver et je pus croire un moment que Cioran, qui en avait tant besoin, serait à jamais privé de repos éternel.

Clément Rosset, "Souvenirs sur Cioran", Les Cahiers de L'Herne,
repris dans Faits divers, Puf, 2013

 

 

Fête de la police


Des incidents inacceptables se sont produits à Paris de la part d'une minorité marginale et violente…
Bernard Cazeneuve, ministre de la police



Et déjà…






vendredi 29 avril 2016

Jeu de hasard


La littérature pratiquée comme une profession fait paraître le pari aux courses de chevaux comme une occupation solide et stable.
John Steinbeck

mercredi 27 avril 2016

Le flamenco de Paris



Il y avait toujours un de ses potes qui finissait à la maison. Enfant, j'avais l'impression que ça ne désemplissait jamais. Ils passaient pour l'apéro, venaient déjeuner, prendre un café, rarement dîner. Notre deux-pièces-cuisine était constamment enfumé et ma sœur, mon frère et moi tentions d'y échapper en nous réfugiant dans notre chambre commune ou dans la cour de l'immeuble. Les Javanais de mon père, tous dans le bâtiment, venaient d'Espagne, du Portugal, d'Italie, de Pologne, et d'ici, il y avait même un Chinois assez imposant, ancien catcheur, qu'on apercevait parfois dans des scènes de films campant un milieu populaire ou le milieu tout court. 

Miguel était le plus présent. Dans mon souvenir, El Maño (L'Aragonais) est le sosie de Lino Ventura, une bête. Sa femme portait le même prénom que ma mère, plutôt rare. Ils débarquaient très souvent le samedi matin. Après le café, les hommes filaient au bar du coin et les femmes commentaient les journaux du week-end, France dimanche ou Ici Paris, parfois Détective. Je ne sais plus quels jeux nous pouvions bien partager avec leurs filles plus jeunes que nous. Elles voulaient jouer à la maîtresse, mais c'était moi qui prenait d'autorité le rôle de l'instit pour ainsi me délecter des séances de fessées déculotées. Miguel et Flora habitaient à dix minutes de la maison, dans un quartier aujourd'hui gentrifié. Leur bicoque, située derrière le bar-tabac-tiercé tenait encore debout par une sorte de miracle. Elle fut rasée et ils devinrent les heureux premiers locataires d'un HLM de la cité de La Noue qui, à la fin des années 1960, constituait un pas de géant vers l'envié confort-standard de la classe ouvrière. Enfants, nous n'aimions pas trop nous y rendre. Ces grands ensembles n'avaient pas encore été filmés par Jean-Claude Brisseau mais nous éprouvions déjà cette froide sensation de désespoir étouffant. El Maño roulait en 404 et sur la vitre arrière, à côté de l'autocollant J'écoute Europe1, un mot me fascinait, Cabourg. Proust n'y était pour rien. La mer à laquelle Miguel emmenait sa famille l'été venu me faisait rêver. A cette époque, nos vacances se déroulaient immanquablement chez ma grand-mère paternelle, dans un faux deux-pièces d'un quartier populaire de Madrid, infesté d'énormes cucarrachas noires, la chambre étant simplement séparée de la salle à manger par un rideau d'un vert atroce. Je n'ai connu la plage que vers l'âge de dix ans, lorsque ma mère loua un autre deux-pièces dans la Manche à cinq ou six kilomètres de l'eau rendue capricieuse et décevante par les marées et le climat hostile.
Parmi les compagnons de la grappe de mon père, le fidèle Rafael était le parrain de ma sœur et le mari de la débridée Sévillane Manuela, dite Manoli. Contrairement aux autres Espagnols, rencontrés sur les chantiers parisiens, les bars de Belleville ou de la banlieue est, il me semble que Rafael et mon père s'étaient connus à Madrid. El Rafa et Manoli créchaient du côté d'Alfortville et nous squattions le dimanche leur deux-pièces-taudis-sur-Seine. L'expédition se faisait par le bus que nous allions chercher à Vincennes et que ma mère payait une fois sur deux, au risque d'une humiliation publique lorsque le gang des contrôleurs débarquait. 
El Rafa prétendait être le sosie d'Alan Ladd et sa femme avait un air de Dalida. La chanteuse italo-égyptienne était d'ailleurs le centre d'intérêt du fils de Manoli qui aimait tout particulièrement le moment où l'interprète de Bambino jouait avec ses longs cheveux péroxydés. L'autre créature télévisuelle de ces dimanches au bord de l'eau était la grosse boule effrayante de la série Le Prisonnier, remplacée bientôt par les bottes de cuir d'Emma Peel. El Rafa et mon père disparaissaient généralement pendant la préparation du couscous, de la choucroute ou des boulettes, sous prétexte de faire le tiercé. Et n'hésitaient pas à se faire parfois porter pâles de toute la journée. 10-5-2, éternelle combinaison de mon géniteur, jamais gagnante, ne l'occupait pas plus de trois minutes, le temps d'attente pour se faire poinçonner le ticket. Et d'autres réjouissances avaient lieu devant ou derrière le zinc. Un nom est associé à ces lieux car traînant régulièrement sur la langue fielleuse des femmes : La Mona, dont la signification en castillan est gueunon. C'était le prénom, ou le surnom, d'une tenancière de bistrot qui, selon ce que j'en comprenais, se livrait à d'autres activités censées satisfaire les hommes. Il m'était arrivé d'aller chercher mon père dans ce bistrot et je fus rassuré de constater que La Mona était une femme laide et vieille, vraiment inoffensive. Je sentais que la crainte qu'elle suscitait chez nos mères cachait peut-être autre chose, incapable alors d'imaginer que des filles travaillaient pour elle à l'étage. 
J'ai beaucoup cherché mon père dans cette banlieue. Une nuit, j'ai même été persuadé que je ne le reverrais plus jamais. Ma mère m'avait réveillé et entraîné par le dernier bus chez ces amis qui, comme nous, n'avaient pas le téléphone. El Rafa était absent et je nous revois parcourant les bistrots encore ouverts, et nous immobilisant sur un pont après la terrible découverte d'une voiture flottant sur le fleuve. Mon père n'a jamais eu son permis. Et, en dehors de Miguel, aucun de ses amis ne possédait de voiture. C'est ce que j'essayais de faire comprendre à ma mère en pleurs inconsolables. 
El polonés correspondait bien à l'image simpliste que l'on peut se faire d'un immigré polonais, célibataire catholique endurci au pastis et aux alcools blancs. Ma mère lui trouvait une certaine élégance et sa disparition soudaine entretint longtemps son mythe. Da Cunha, lui, louait un studio du côté du marché de Montreuil. Portugais, il se disait Galicien pour être accepté dans la bande des espingoins et, certainement à cause de ces petits arrangements avec la réalité, n'avait droit à aucun sobriquet. Nous lui avions rendu visite après son improbable accident sur un chantier. Mon père, apparement ivre, avait laissé tomber un marteau qui atterrit quelques étages de l'échaffaudage plus bas, sur le nez du pseudo-gallego. Ma mère, qui entretenait de bons rapports avec la culpabilité, avait insisté auprès de mon père pour ce détour du dimanche matin. Pour moi, il ne faisait aucun doute, le nez fracturé avait été le prix à payer pour une bagarre avec mon père. 
Celui qui frappait fort, c'était Castellanos. Je n'ai vraiment connu cet homme doux qu'au sortir de l'adolescence et peu avant sa mort. Cet ancien boxeur était revenu dans le clan sur le tard. En avait-il été exclu en raison de son âge plus avancé, de sa sobriété, ou de son adresse du côté de Jussieu où sa femme tenait une loge de gardienne ? Et qu'est devenu cet autre époux de gardienne, Chevalier ? Ce titi parisien exaspérait ma mère et nous amusait mon père et nous par sa sempiternelle sentence : « Ça qui compte, c'est les acomptes ! »
En classe de première, je crois, j'ai eu pour camarade Gentiane, la fille d'Antonio El Largo (Le grand). J'avais eu la bonne idée de me fracturer la cheville en jouant au foot dans la cour du lycée et la brave Gentiane, qui savait vaguement que nos pères avaient été amis mais s'étaient perdus de vue en raison des accointances communistes de son géniteur, avait eu pitié de moi et portait gentiment mon sac jusqu'à la maison me laissant fort mal m'escrimer avec mes béquilles. J'appris bien plus tard que ce que je prenais bêtement pour une bonté idéologique était clairement, aux yeux de tous mes camarades de classe, une tentative désespérée de mieux me connaître. J'ai le souvenir assez précis de l'enterrement de son père et de la froideur qu'elle montra alors à mon égard. Enterrés aussi El Rafa, quelques mois après mon père, vers 1993, Castellanos un peu avant, El polonés, Chevalier, et les autres que j'oublie ou dont le souvenir est désormais trop flou, tous partis les poumons malades des trop fquentées salles de café enfumées mais aussi exposés aux produits et matériaux toxiques respirés à longueur d'année sur les chantiers.
Il m'arrive aujourd'hui, lorsque je vais acheter du bois de chauffage à Maisons-Alfort, de passer le cœur serré devant Le Petit Caporal, l'un de ces cafés où mon père et ses Javanais avaient leurs habitudes. Il abrite encore un hôtel et, si je ne me trompe pas, une certaine Mona y exerçait autrefois... 



mardi 26 avril 2016

Point de vue images du monde

Je revoyais hier les images de l'expulsion gênante, pas finaude – mais compréhensible – d'Alain Finkielkraut de l'agora de la République, les sorties du gourou Lordon survolté à la Bourse du travail, le saccage policier d'un local syndical à Lille, et quelques autres tristes réjouissances de nos temps agités et souvent confus. Privé volontairement de télévision depuis bientôt dix ans, réfractaire aux réseaux sociaux, surfeur virtuel limité, allergique à la moraline, adepte du pipi dans le violon, me croyant épargné par le racolage spectaculaire politico-médiatique, je suis désormais rapidement écoeuré, au sens premier, par certaines visions de l'absurdité et de la violence de nos existences. Un collectif nommé DOC du réel, signalé par un ami, semble effectuer, avec une belle maîtrise de l'art du montage - par définition, subjectif - un travail salutaire pour remettre les choses en perspective et laver, un tant soit peu, nos esprits de la propagande de tous bords.



lundi 25 avril 2016

CQFD

En 1997, à la veille des résultats des législatives, Pierre Carles, futur réalisateur de Pas vu, Pas pris et de bien d'autres docus dénonçant la connivence entre journalistes et hommes politiques, suit pour l'émission Strip-tease Philippe Reinhard, ancien énarque devenu journaliste, notamment au Quotidien de Paris, et pote de certains politiciens comme Laurent Fabius (PS), Brice Hortefeux ou encore Jacques Toubon (RPR, à l'époque)… 
Le temps de l'exercice est limité par le format de l'émission belge mais on y trouvait, disons, matière à réflexion… 
Vingt ans plus tard, un "élève" de Carles, François Ruffin, créateur de Fakir, auteur entre autres des Petits Soldats du journalisme, est à l'origine, avec son film Merci Patron ! du lancement de Nuit Debout. CQFD.


vendredi 22 avril 2016

La mort viendra et elle aura tes fesses


Elle prétend que j'ai fait de sa vie un désert. Un désastre peut-être, je ne sais plus. Je ne veux pas la relire. Elle y tient : nous devons nous voir, prendre un café, parler. Je n'ai rien à lui dire. Il y a trente ans. Je me souviens à peine d'elle. Ses yeux, ses fesses, rien d'autre. Quel besoin a-t-elle de remuer notre jeunesse ? Elle déclare que je ne peux la laisser comme ça. Je ne sais pas ce qu'elle a en tête. Toi, tu as réussi ta vie, écrit-elle. Ce qui n'est pas son cas. Je dois l'aider. A la mémoire de l'amour, de nos idéaux. Que s'imagine-t-elle ? Que sait-elle de ma vie, de mes échecs, des rêves évaporés ? Nous n'avons jamais vraiment vécu ensemble. Nous étions des enfants. Nous fréquentions une bande d'anarchistes, improvisés éditeurs. Nous donnions un coup de main pour la relecture des textes, c'est là, dans un sous-sol humide, que nous nous sommes rencontrés. Un temps, nous avons été logés dans un squat mais j'ai très vite étouffé. L'amour libre, les soirées fumette et cannettes, le partage des tâches, les débats interminables, la castagne avec les fafs, les courses-poursuites avec la flicaille, les faux papiers, les petits chefs, les doigts dans la colle, l'eau froide…, le sens de la lutte m'échappait. Elle aussi. Aujourd'hui, elle supplie. Envie ma vie bourgeoise. Demande des comptes. Je ne vois plus personne de cette époque. Je préfère y penser avec nostalgie. Comment m'a-t-elle retrouvé ? Elle n'indique ni adresse ni téléphone. Elle dit qu'elle est prête à tout pour me revoir. Juste une demi-heure, une heure. Pas plus. Elle a des choses à me raconter, à me demander. Ce soir. Dans ce café où nous nous sommes embrassés pour la première fois. Je ne sais pas de quoi elle parle. Je n'ai jamais embrassé de fille dans un café.

jeudi 21 avril 2016

Au boulot, les feignasses !

Cette année, l'économie française devrait aller mieux. Grâce au printemps. Car en 2016, il y aura moins de jours fériés, moins de viaducs, donc plus d'employés au turbin, et davantage de productivité. C'est le Medef qui se frotte les mains, et ses laquais les plus fidèles composant la classe politico-médiatique.



Ça, c'était donc l'an dernier sur Nada-info.
La toute nouvelle livraison de Balbastre et ses potes, Les temps modernes, est un entretien, images à l'appui, avec l'économiste-philosophe Frédéric Lordon, un petit régal en deux parties.







mercredi 20 avril 2016

Foule sentimentale

Andreas Gursky

(…) Cette incohérence et cette confusion sont liées à un autre trait de l'individualisme : la primauté accordée à l'émotion et aux sentiments, considérés comme la marque d'une « authenticité » première et singulière qui s'érige en critère de vérité face à un monde des idées trompeur et impersonnel. Dans le débat public, l'expression émotionnelle a valeur d'autorité contre le travail intellectuel et les convictions sensées. Soupçonnées d'être une pure rationalisation et le masque d'une infrastructure sentimentale qui les détermine, ils sont déconsidérés au profit d'un « ressenti individuel » qui balaie tous les arguments. Les contradictions et les conflits, la confrontation des idées et des convictions sont réduits à des « histoires de personnes », à des « affinités » ou à des « animosités » où s'entremêlent désir de pouvoir, bons et mauvais sentiments. L'hégémonie sentimentale rabat tout sur le même plan et fait sauter les barrières entre vie privée et vie publique ; les affects débordent la sphère du privé, voire de l'intime, pour s'exhiber dans les médias, sur Internet et les réseaux sociaux.
Cette expression débridée du vécu et du ressenti rompt avec une éducation ancienne pour qui la méfiance vis-à-vis de la part sauvage que l'homme porte en lui, la pudeur et la retenue, l'usage de la raison étaient considérés comme les principes régulateurs d'une morale indispensable au bien-vivre en société. A l'inverse, l'étalement public de la subjectivité fait peu de cas de la médiation du langage, de sa maîtrise et de l'usage de la raison. Elle s'affirme au plus près des affects et des pulsions en cherchant à attirer l'attention. Poussée jusqu'au bout, cette expression débridée aboutit à des comportements hystériques avec alternance de cris, d'agitation et de larmes dans les « moments forts » marqués par les succès ou les échecs personnels, les fêtes ou les drames. Les grands médias les mettent en scène et font de l'expression et du partage des émotions un modèle social de comportement. Emotions et sentiments deviennent ainsi des signes de reconnaissance et d'équivalence des individus qui les intègrent dans une même « foule sentimentale » et médiatique où ils sont amenés à communier dans l'émotion festive ou funèbre  (…)
Malgré les apparences, cet individualisme émotionnel et sentimental n'est pas si tolérant : il ne l'est que pour autant que l'autre lui ressemble ou le laisse vivre comme il l'entend. Persuadé que son comportement et son mode de relation aux autres incarnent le bien-vivre en société, il ne comprend pas et s'étonne que d'autres puissent penser et vivre autrement. Aussi a-t-il tendance à rejeter comme naturellement réactionnaire, arriéré et « ringard » tout ce qui vient contredire ses valeurs et son mode de vie particuliers (…) Le nouvel individualisme est en fait un « faux gentil » qui ne supporte ni la contradiction ni le conflit, non plus que le tragique inhérent à la condition humaine et à l'histoire. Il s'est construit un monde à part où il vit, se protège de l'épreuve du réel et se conforte avec ses alter ego (…)
En fin de compte, cet individualisme considère tout bonnement le monde et la société comme le prolongement de lui-même, de ses sentiments et de ses relations affectives. Les rapports sociaux et politiques ne sont plus insérés et structurés dans une dimension tout à la fois collective, historique et institutionnelle, mais réduits à des relations interindividuelles mues par de bons ou de mauvais sentiments (l'amour contre la haine), qu'il confond avec la morale ; il croit qu'il est possible d'éradiquer le Mal au profit du Bien qu'il incarne et d'une fraternité universelle d'individus semblables à lui-même.

Jean-Pierre Le Goff, Malaise dans la démocratie, Stock 2016

 

lundi 18 avril 2016

Un monde pas très diplomatique


- Là, c'est fini, Barcelone ! Il se passe quoi ?
- Comment veux-tu que je te réponde ? Je ne suis pas dans les vestiaires, je ne suis pas à l'entraînement…
- Ouais, mais toi, tu t'y connais un peu mieux.
- Je regarde, je prends du plaisir quand je vois de beaux gestes, de beaux mouvements, point barre.
- Tu exagères.
- C'est du foot ! Le Barça est une équipe surmédiatisée qui a glané cinq titres l'an dernier sur six possibles, offert de nouveau du spectacle cette année, parfois un peu moins, et là, on sent une certaine usure. Ce sont des êtres humains, pas des machines…
- OK, mais ces gars payés des millions, on aimerait les voir faire un peu plus d'efforts.
- Je connais ce discours. Ça ne m'intéresse pas. 
- Ben, quand même…
- C'est le professionalisme du sport dont il faudrait discuter. Et ça prendrait des heures. 
- J'ai le temps.
- Pas moi.
- Pas même pour une petite dernière avant d'aller chercher ta belle à son dîner ?
- Vraiment la dernière, parce que j'aimerais en profiter pour faire un tour à Répu.
- Et cracher sur un intellectuel…
- T'es con ou quoi ?
- Je déconnais… Mais quand même, je ne comprends pas ces insultes et ces crachats.
- Moi non plus. Je n'étais pas sur place comme je ne suis pas dans les vestiaires du Barça.
- Tu l'aurais fait, toi ? Hein, toi qui pose en anar irréductible sur ton blog…
- Je ne pose en rien. Juste à poil parfois.
- Tu l'aurais fait ?
- Je ne crois pas. Je pense que Finkielkraut est très critiquable. 
- Tu vois ?
- Je vois quoi ? Si je te dis que Finkielkraut est critiquable, ça justifie les insultes ? Ça signifie qu'à la place des autres, j'aurais fait pareil ?
- Non, mais tu comprends.
- Tu fais ton Valls, là ?
- Explique-moi alors.
- Les gens qui l'insultent, lui crachent dessus, je ne les connais pas. Je ne sais pas pourquoi ils l'ont fait, ce qui les a poussé à ça L'excitation du moment, la peur d'être récupéré, la haine des intellectuels médiatiques, la connerie très certainement aussi, l'effet foule, l'alcool, je n'en sais rien. 
- Mais tu l'aimes pas trop, toi, ce type ?
- Je m'en tape. Tu sais, à une époque, j'écoutais son émission sur France culture. Et très souvent, ça me donnait envie de lire. C'est une de ses émissions qui m'a fait revenir à Philip Roth. J'avais lu Portnoy, dans une traduction assez vieillotte, bon, je n'avais pas trouvé ça grandiose. Et n'étais pas allé plus loin. Et un samedi matin, paf, Dubois est invité à Répliques. Mon père vient de mourir, je suis là, tout seul, dans mon petit 14 mètres carrés infesté de cafards, et mon cher Dubois, avec qui je suis devenu ami…
- Le Dubois de Monsieur Tanner ?
- Oui, oui. On s'est rencontré quelques années auparavant, quand j'étais libraire. Je t'ai déjà raconté, ça, non ?
- Ça me dit quelque chose. C'est toi qui m'a offert Monsieur Tanner, c'était marrant…
- Ah bon ? Je ne m'en souviens plus. Bref,
on  était potes avec Dubois en ce temps-là, il m'avait invité chez lui, dans la maison qu'il avait construite lui-même, à Toulouse. 
- Un dîner ? Y'avait qui ?
- Y'avait personne, ducon. On s'est vu un après-midi. On a mangé des pains au chocolat.
- Hein
- On discutait en buvant du café depuis une heure, sa femme se pointe, une très belle femme, et lui demande s'il veut manger quelque chose. Et il l'envoie nous acheter des pains au chocolat.
- Et après ?
- On les a mangés ! Et puis, il m'a ramené au centre-ville dans un vieux cabriolet américain. On se voyait souvent à l'époque. On s'écrivait. Parfois, en me prenant pour Carver, je lui glissais un poème, ça devait pas être triste. Cette visite, je pense que c'est 93, je me souviens qu'on parle de mon père qui est en train de mourir. 
- Et ça nous ramène à Finkielkraut…
- Oui. L'émission doit avoir lieu quelque temps après. Attends, mon père meurt en avril, un mois avant ses 65 ans. Et le festival pour lequel j'étais à Toulouse, ce devait être en mars. Bref, l'émission a lieu après la mort de mon père, c'est sûr. Avec Finkielkraut, ils évoquent Roth et son livre Patrimoine. Une émission spéciale. Et évidemment, ça me remue. Je file immédiatement acheter ce bouquin qui vient de sortir. Et je deviens un Roth-maniaque. Je lis tout. Je trouve ça fascinant, vertigineux. Et Roth me ramène à Tchekhov, mais aussi à Malamud, Bellow…
- On s'éloigne un peu de Nuit debout et de Finkielkraut, non ?
- On digresse. Comme deux vieux alcoolos. Tiens, d'ailleurs, faudrait vérifier, je crois que le verbe digresser n'existe pas.
- En français ?
- Même après six ou sept bières, c'est toujours cette langue qu'on utilise pour se parler, non ?
- Plus ou moins.
- Tu veux pas vérifier ça sur ta machine intelligente au lieu de lire tes alertes à la noix ?
- C'est le fil de l'actu.
- Tu vois, c'est ça qui est terrible. Finkielkraut est un type dans l'actu. Il dit pas mal de conneries, je pense, même si je ne suis pas tout ce spectacle des médias. 
- Ben ouais ! T'as pas de télé depuis dix ans !
- Je lis des choses ici ou là. Acrimed, le Diplo…, il est souvent question de ce bazar. Tu sais, même à l'époque où j'avais la télé, je la regardais très peu. Ce cirque, ces faux-débats, ça me fatigue vite. Je lis autre chose, j'écoute d'autres penseurs. Tu parlais des efforts que devraient faire les footballeurs, ben, je pense que c'est à nous d'en faire, des efforts, pour penser autrement, se tenir à l'écart de ce cirque, sortir des sentiers et des femmes battus. 
- Hein ?
- Finkie fait partie de tout ce que je fuis, je ne sais pas s'il a une émission en particulier à la télé, je crois qu'il en avait une à une époque, je ne sais plus, en tous cas, il est très présent dans les médias, et ça, ça ne peut pas aller.
- Pourquoi ?
- Je vais être en retard, mais j'ai le gosier un peu sec, là.
- Elles sont pas super fraîches non ?
- Prenons une cannette. Ce sont des gens qui ont besoin d'être dans la place pour exister. Leurs bouquins, souvent bâclés, ou écrits par d'autres, ne suffisent pas. C'est un cercle vicieux. Ils trustent les ondes, les écrans et les pages des journaux, ils ont leur rond de serviette pour pouvoir continuer à pondre leur bazar, à vendre leur production, à partir en vacances à l'Ile Maurice… 
- C'est ça, la pensée unique ?
- Pas seulement, mais oui, t'as l'impression qu'il n'y a pas d'autre pensée possible, ça occupe l'espace. Comme les films américains ! Espace public, médiatique, critique. Et c'est bien le terme : occupation.
- Oooh la !
- Quand tu occupes, tu ne résistes pas. Au contraire, tu combats la résistance.
- C'est des collabos, Finkielkraut et compagnie ?!
- On peut voir ça comme ça. Je pense que tu ne peux pas réfléchir correctement à la machine qui nous broie en l'abreuvant sans cesse. Et puis, c'est mathématique : plus tu t'exprimes, plus de chances il y a de dire des conneries ! Et de te répéter car les médias veulent ça, ta petite litanie habituelle, un peu réac, un peu provoc, mais sérieuse, voire érudite, sortir la petite formule qui crée du buzz, comme un slogan de pub, faut des clashs, ça permet de faire croire que la parole est libre, qu'il y a débat, qu'on est en démocratie, que ça pense, que ça bouge… Jamais le silence, pas de blanc à l'antenne, faut meubler, couper la parole, zapper, puber, divertir, on ne sait jamais, des fois qu'on aurait envie de prendre le temps de penser…
- Ben, on fait quoi, nous là ? A jacter sans cesse, à regarder des matchs de foot
- Nous, on n'est nulle part. Quand on était jeunes, on écrivait sur les murs, aujourd'hui, on dit des conneries au comptoir. Même les autres clients se foutent de ce qu'on raconte.
- On devrait créer notre propre émission. On se filmerait au comptoir, à enfiler des bières et des perles.
- L'autre dimanche, je suis allé me balader. Le prétexte, je cherchais un cadeau pour ma fille. Et puis, je me mets en tête de filer jusqu'au marché du livre dans le 15e.
- C'est quoi, ça ?
- C'est au Parc Georges-Brassens, au fin fond du 15e. Des anciens abattoirs. Le week-end, ça abrite un marché de livres anciens. Une sorte de puces du livre. Je cherchais le Journal de guerre de Malaquais qu'un ami m'avait donné envie de lire. Et sur qui je tombe en descendant du scooter ?
- Finkielkraut !
- Non, ça, c'est après.
- Après ?!
- Là, je tombe sur Bertrand Blier ! Il sortait du marché du livre, son petit sac rempli. Un vieux bonhomme avec la veste en tweed, le pantalon en velours, la pipe au bec. J'ai hésité entre me jeter à ses pieds en mémoire de Buffet froid, Beau-père, Les Valseuses, Notre Histoire ou Préparez vos mouchoirs
- C'est lui, tout ça ?
- Oui, monsieur ! Mais j'ai eu aussi envie de lui dire que ce n'était pas possible d'avoir fait tous ces films et de ne pondre que des trucs insipides et gênants depuis 20 ans. J'ai hésité, et il est passé à côté de moi sans que je lui adresse la parole.
- Et Finkielkraut ?
- Il va sans dire que je ne trouve pas ce que je suis venu chercher au marché du livre, mais il fait beau. Je me balade. Je passe par Montparnasse et décide de jeter un œil à une librairie.
- Un dimanche ?
- Oui, je suis contre le travail le dimanche, tu sais bien, mais le fait de me dire que certaines librairies sont ouvertes ce jour-là, ça me fait oublier mes soucis, j'ai l'impression que tout est possible. Donc, je traîne à L'œil écoute, pour rien, c'est plus ce que c'était. Et en sortant, qui je vois traverser le boulevard et venir renifler les livres présentés sur le trottoir ?
- Bertrand Blier ?
- Mais non, ducon : Finkielkraut ! C'est son quartier, je l'y ai souvent croisé. Là aussi, j'avais envie de lui dire, viens, Alain, allons boire une bière et discuter un peu. Je lui aurais dit qu'effectivement, le monde d'avant, c'était autre chose, mais c'est pas les musulmans qui l'ont transformé ! C'est des gens comme lui, anciens soixante-huitards, leurs enfants, qui ont applaudi à cette société soi-disant sans  idéologie, post-historique et tout ce baratin, qui ont collaboré par ego et qui aujourd'hui s'effraient du monde qu'ils ont largement contribué à créer, je lui aurais dit que tout le monde a droit de dire des conneries, d'ailleurs, il ne fait pas que ça, c'est parfois brillant, mais je lui aurais demandé de fermer sa gueule de temps en temps, d'oublier son rôle d'imprécateur. De ne parler que de littérature. Voire de philo.
- Tu lui as rien dit ?
- J'étais mal rasé, il m'aurait pris pour un islamiste et se serait enfui en m'insultant !

- Tu crois qu'il aime la bière ?
- J'en sais rien. En tous cas, ma belle, elle, elle n'aime pas attendre. Allez, salut, je suis vraiment en retard !
- Eh ! Et c'est moi qui paie ?!
- Mets ça sur le compte de Finkie !