mercredi 27 avril 2016

Le flamenco de Paris



Il y avait toujours un de ses potes qui finissait à la maison. Enfant, j'avais l'impression que ça ne désemplissait jamais. Ils passaient pour l'apéro, venaient déjeuner, prendre un café, rarement dîner. Notre deux-pièces-cuisine était constamment enfumé et ma sœur, mon frère et moi tentions d'y échapper en nous réfugiant dans notre chambre commune ou dans la cour de l'immeuble. Les Javanais de mon père, tous dans le bâtiment, venaient d'Espagne, du Portugal, d'Italie, de Pologne, et d'ici, il y avait même un Chinois assez imposant, ancien catcheur, qu'on apercevait parfois dans des scènes de films campant un milieu populaire ou le milieu tout court. 
Miguel était le plus présent. Dans mon souvenir, El Maño (L'Aragonais) est le sosie de Lino Ventura, une bête. Sa femme portait le même prénom que ma mère, plutôt rare. Ils débarquaient très souvent le samedi matin. Après le café, les hommes filaient au bar du coin et les femmes commentaient les journaux du week-end, France dimanche ou Ici Paris, parfois Détective. Je ne sais plus quels jeux nous pouvions bien partager avec leurs filles plus jeunes que nous. Elles voulaient jouer à la maîtresse, mais c'était moi qui prenait d'autorité le rôle de l'instit pour ainsi me délecter des séances de fessées déculotées. Miguel et Flora habitaient à dix minutes de la maison, dans un quartier aujourd'hui gentrifié. Leur bicoque, située derrière le bar-tabac-tiercé tenait encore debout par une sorte de miracle. Elle fut rasée et ils devinrent les heureux premiers locataires d'un HLM de la cité de La Noue qui, à la fin des années 1960, constituait un pas de géant vers l'envié confort-standard de la classe ouvrière. Enfants, nous n'aimions pas trop nous y rendre. Ces grands ensembles n'avaient pas encore été filmés par Jean-Claude Brisseau mais nous éprouvions déjà cette froide sensation de désespoir étouffant. El Maño roulait en 404 et sur la vitre arrière, à côté de l'autocollant J'écoute Europe1, un mot me fascinait, Cabourg. Proust n'y était pour rien. La mer à laquelle Miguel emmenait sa famille l'été venu me faisait rêver. A cette époque, nos vacances se déroulaient immanquablement chez ma grand-mère paternelle, dans un faux deux-pièces d'un quartier populaire de Madrid, infesté d'énormes cucarrachas noires, la chambre étant simplement séparée de la salle à manger par un rideau d'un vert atroce. Je n'ai connu la plage que vers l'âge de dix ans, lorsque ma mère loua un autre deux-pièces dans la Manche à cinq ou six kilomètres de l'eau rendue capricieuse et décevante par les marées et le climat hostile.
Parmi les compagnons de la grappe de mon père, le fidèle Rafael était le parrain de ma sœur et le mari de la débridée Sévillane Manuela, dite Manoli. Contrairement aux autres Espagnols, rencontrés sur les chantiers parisiens, les bars de Belleville ou de la banlieue est, il me semble que Rafael et mon père s'étaient connus à Madrid. El Rafa et Manoli créchaient du côté d'Alfortville et nous squattions le dimanche leur deux-pièces-taudis-sur-Seine. L'expédition se faisait par le bus que nous allions chercher à Vincennes et que ma mère payait une fois sur deux, au risque d'une humiliation publique lorsque le gang des contrôleurs débarquait. 
El Rafa prétendait être le sosie d'Alan Ladd et sa femme avait un air de Dalida. La chanteuse italo-égyptienne était d'ailleurs le centre d'intérêt du fils de Manoli qui aimait tout particulièrement le moment où l'interprète de Bambino jouait avec ses longs cheveux péroxydés. L'autre créature télévisuelle de ces dimanches au bord de l'eau était la grosse boule effrayante de la série Le Prisonnier, remplacée bientôt par les bottes de cuir d'Emma Peel. El Rafa et mon père disparaissaient généralement pendant la préparation du couscous, de la choucroute ou des boulettes, sous prétexte de faire le tiercé. Et n'hésitaient pas à se faire parfois porter pâles de toute la journée. 10-5-2, éternelle combinaison de mon géniteur, jamais gagnante, ne l'occupait pas plus de trois minutes, le temps d'attente pour se faire poinçonner le ticket. Et d'autres réjouissances avaient lieu devant ou derrière le zinc. Un nom est associé à ces lieux car traînant régulièrement sur la langue fielleuse des femmes : La Mona, dont la signification en castillan est gueunon. C'était le prénom, ou le surnom, d'une tenancière de bistrot qui, selon ce que j'en comprenais, se livrait à d'autres activités censées satisfaire les hommes. Il m'était arrivé d'aller chercher mon père dans ce bistrot et je fus rassuré de constater que La Mona était une femme laide et vieille, vraiment inoffensive. Je sentais que la crainte qu'elle suscitait chez nos mères cachait peut-être autre chose, incapable alors d'imaginer que des filles travaillaient pour elle à l'étage. 
J'ai beaucoup cherché mon père dans cette banlieue. Une nuit, j'ai même été persuadé que je ne le reverrais plus jamais. Ma mère m'avait réveillé et entraîné par le dernier bus chez ces amis qui, comme nous, n'avaient pas le téléphone. El Rafa était absent et je nous revois parcourant les bistrots encore ouverts, et nous immobilisant sur un pont après la terrible découverte d'une voiture flottant sur le fleuve. Mon père n'a jamais eu son permis. Et, en dehors de Miguel, aucun de ses amis ne possédait de voiture. C'est ce que j'essayais de faire comprendre à ma mère en pleurs inconsolables. 
El polonés correspondait bien à l'image simpliste que l'on peut se faire d'un immigré polonais, célibataire catholique endurci au pastis et aux alcools blancs. Ma mère lui trouvait une certaine élégance et sa disparition soudaine entretint longtemps son mythe. Da Cunha, lui, louait un studio du côté du marché de Montreuil. Portugais, il se disait Galicien pour être accepté dans la bande des espingoins et, certainement à cause de ces petits arrangements avec la réalité, n'avait droit à aucun sobriquet. Nous lui avions rendu visite après son improbable accident sur un chantier. Mon père, apparement ivre, avait laissé tomber un marteau qui atterrit quelques étages de l'échaffaudage plus bas, sur le nez du pseudo-gallego. Ma mère, qui entretenait de bons rapports avec la culpabilité, avait insisté auprès de mon père pour ce détour du dimanche matin. Pour moi, il ne faisait aucun doute, le nez fracturé avait été le prix à payer pour une bagarre avec mon père. 
Celui qui frappait fort, c'était Castellanos. Je n'ai vraiment connu cet homme doux qu'au sortir de l'adolescence et peu avant sa mort. Cet ancien boxeur était revenu dans le clan sur le tard. En avait-il été exclu en raison de son âge plus avancé, de sa sobriété, ou de son adresse du côté de Jussieu où sa femme tenait une loge de gardienne ? Et qu'est devenu cet autre époux de gardienne, Chevalier ? Ce titi parisien exaspérait ma mère et nous amusait mon père et nous par sa sempiternelle sentence : « Ça qui compte, c'est les acomptes ! »
En classe de première, je crois, j'ai eu pour camarade Gentiane, la fille d'Antonio El Largo (Le grand). J'avais eu la bonne idée de me fracturer la cheville en jouant au foot dans la cour du lycée et la brave Gentiane, qui savait vaguement que nos pères avaient été amis mais s'étaient perdus de vue en raison des accointances communistes de son géniteur, avait eu pitié de moi et portait gentiment mon sac jusqu'à la maison me laissant fort mal m'escrimer avec mes béquilles. J'appris bien plus tard que ce que je prenais bêtement pour une bonté idéologique était clairement, aux yeux de tous mes camarades de classe, une tentative désespérée de mieux me connaître. J'ai le souvenir assez précis de l'enterrement de son père et de la froideur qu'elle montra alors à mon égard. Enterrés aussi El Rafa, quelques mois après mon père, vers 1993, Castellanos un peu avant, El polonés, Chevalier, et les autres que j'oublie ou dont le souvenir est désormais trop flou, tous partis les poumons malades des trop fquentées salles de café enfumées mais aussi exposés aux produits et matériaux toxiques respirés à longueur d'année sur les chantiers.
Il m'arrive aujourd'hui, lorsque je vais acheter du bois de chauffage à Maisons-Alfort, de passer le cœur serré devant Le Petit Caporal, l'un de ces cafés où mon père et ses Javanais avaient leurs habitudes. Il abrite encore un hôtel et, si je ne me trompe pas, une certaine Mona y exerçait autrefois... 



1 commentaire:

  1. Superbe. Et émouvant, surtout. La part bonnement ancrée de la mémoire.

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