mardi 6 juillet 2021

Les mots qu'il fallait dire

Théo Blanc, Antoine Demilly

 

– Raconte-moi une histoire…
– Encore ?
– Dis-moi ce que tu lis, ça me suffit.
– Attends, écoute…
– Pourquoi tu prends un autre livre ?
– Tu vas voir…

 

Si tu reviens jamais danser
Chez Temporel, un jour ou l'autre,
Pense à ceux qui tous ont laissé
Leurs noms gravés auprès des nôtres.
Souviens-toi : quand tu l'as choisie
Pour tourner la valse en mineur,
La bonne chance enfin saisie,
Deux initiales dans un cœur.
Pense à ta jeunesse gâchée,
Sans t'en douter, au fil des jours,
Pense à l'image tant cherchée
Qui garderait son vrai contour.
Des robes aux couleurs de valse
Il n'est demeuré qu'un reflet
Sur le tain écaillé des glaces,
Des chansons – à peine un couplet
Mais c'est assez pour que renaisse
Ce qu'alors nous avons aimé
Et pour que tu te reconnaisses
Dans ce petit bal mal famé
Avec d'autres qui sont partis
Vers le meilleur ou vers le pire,
Avec celle qui t'a souri
Et dit les mots qu'il fallait dire.
Oui, si tu retournes danser
Chez Temporel, un jour ou l'autre,
Pense aux bonheurs qui sont passés
Là, simplement, comme les nôtres.

 

– Tu dors ?
– Non, j'ai simplement fermé les yeux pour mieux savourer, c'était magnifique… Qu'est-ce que c'est ?
– Un poème. Un poème assez connu, dont a été tirée une non moins célèbre chanson.
– Qui a écrit ça ?
– La chanson ? Guy Béart.
– Ah bon ?
– Mais il me semble qu'elle a été créée, comme on disait, par Patachou.
– Ah, voilà, je me disais bien… Mais qui a écrit le texte de départ ?
– Ce n'est pas un texte de départ, tout au contraire. Hardellet. André Hardellet.
– C'était qui, cet André Hardellet ?
– Un arpenteur…
– De quelle époque ?
– De son enfance, des souvenirs et rêves, images et odeurs, des lieux et des amours perdues, les bals populaires et musettes, les claques, la belle lurette…
– Je voulais dire : il a écrit à quelle époque ? – c'est pour me situer.
– Il est né en 1911, je crois, oui, c'est bien ça. Je t'ai parlé de lui, lu ses poèmes, autrefois.
– J'ai oublié, tu sais comme je suis. Et il vient de mourir, c'est pour ça que tu le relis ?
– Il est mort avant que je ne sache lire. 1974, si je ne me trompe.
– Tu te trompes : 1974, tu savais déjà lire.
– Si peu…
– La Cité Montgol… Quel titre…
– C'est son premier recueil. Publié à plus de 40 balais. Il était admiré par Breton et Gracq. Ses amis s'appelaient Desnos, Doisneau, Mac Orlan, Seignolle, André Vers, Armand Lanoux, René Fallet, Brassens… Chez l'un d'eux, Fallet je crois, il croise Béart et lui file La Cité Montgol. L'autre tombe sur « Le Tremblay », que je viens de te lire, et en fait cette fameuse chanson, « Bal Chez Temporel »
– Comment as-tu été amené à lire Hardellet ?
– Je pense que la première personne qui m'en a parlé, dans les années 1980, c'est l'ami Jérôme. Il était fasciné par Lourdes, Lentes
– Ça me dit quelque chose, qu'est-ce que c'est ?
– Une autre merveille, un livre légèrement érotique, édité par Pauvert, condamné pour outrages aux bonnes mœurs, un truc dans le genre. Ça a foutu un sacré coup à son auteur, cette histoire. Je pense t'avoir raconté que lorsque j'étais jeune, un de mes premiers boulots fut d'être surveillant de cantine, dans une école primaire de Vincennes…
– Vincennes, où tu as également été scolarisé, où tu as travaillé en librairie…
– Oui, oui. Et qui est, au passage, la ville de naissance d'André Hardellet…
– Ah oui ?
– Oui. Eh bien, figure-toi qu'un de mes collègues dans cette école, un gars un peu étrange, plus âgé que moi, était écrivain. Il œuvrait sous
pseudonyme m'avait-on dit. Ça m'impressionnait. Internet n'existait pas, je n'avais aucune culture, commençais à peine à lire mais j'avais appris, je ne sais comment, que ce type s'appelait Guy Darol, ou que Darol était son pseudo, je ne sais plus… Des années plus tard, j'ai appris autre chose : ce Guy Darol était un spécialiste d'André Hardellet – il a publié un ou deux livres sur lui, épuisés aujourd'hui. Mais à l'époque, je n'osais pas lui parler littérature, tellement j'avais honte de mon ignorance crasse.
– Tu devrais chercher sa trace. Il est peut-être encore à Vincennes…
– C'est ce que j'ai fait, figure-toi. Tu sais où il crèche, selon Wikipedia ? A côté de Morlaix !
– Chez Juliette ?!
– A côté.
– Tu pourras aller lui rendre visite quand on ira à Morlaix !
– Il ne se souviendra certainement pas de moi, et moi, je ne trouverais toujours pas quelque chose d'intelligent à lui dire…
– Tu pourras lui dire que tu viens de lire cette biographie et que tu aimerais lire la sienne.
– Mouais… Je préfère garder le silence, c'est moins risqué.
– C'est qui, ce Patrick Cloux ?
– Un autre poète, un Auvergnat je crois, proche de cet éditeur dont on lirait tout le catalogue d'une traite, Le Temps qu'il fait.
– C'est étrange de publier une biographie sur un auteur que, malheureusement, j'en suis sûre, plus personne ne lit…
– Je ne sais pas, j'imagine qu'il est tout de même un peu lu. Et puis, tu sais, ce n'est pas une biographie à proprement parler, mais une élégie, une célébration comme le sous-titre l'indique. C'est une merveille, un enchantement…
Si l'on pense au nombre de lecteurs de ce bon vieil Hardellet, à ceux de ce curieux Cloux, à ceux de l'impressionnant Darol, ou encore à ceux de cette précieuse maison d'édition, nous sommes perdus.
– Pas question d'être perdus. Lis-moi un autre poème de ce bon vieil André.

 

Vous qui l'avez si bien connu
Ce temps perdu de nos Dimanches,
Qui vous en êtes souvenu,
Chantez le refrain où s'épanche
Nogent à la Marne enlacé.

Venez redire aux alentours
Ce que nous disaient les rameuses
S'embarquant vers l'Île d'Amour,
Cherchez l'écho des voix heureuses ;
Une onde encore est restée

Avec un air d'accordéon,
Avec ton image un peu floue,
Ma belle Gise du Perreux
Avec la rose des aveux
Cueillie en dansant sur ta joue.

Ô mes amours jamais comblées,
Rappelez-vous, chemin faisant,
La nuit des vertus envolées,
La nuit des neiges de senteurs
Et le sourire au palpitant. 

…Quand les rosiers étaient fleuris
Dans le vieux jardin de Touraine
On rencontrait à sa fontaine
La tourterelle et la perdrix,
La servante et la châtelaine... 

Revient le mois d'Anne-Marie :
Voici la saison des bosquets,
Des gaufres et des balançoires.
La belle a perdu son bouquet
Mais, déjà plus, ne s'en soucie 

S'en va le bon temps qu'on se donne :
Toute la clarté des Printemps
Pour y baigner sans fin mes yeux 

– Et tous les pavots de l'Automne
Pour guérir du mal des adieux.

 

 



 

lundi 28 juin 2021

Un miroir de vigilance

 

André Kertész


 

Je n’ai plus d’ombre
Je l’ai vendue à la nuit qui prend toute chose
En échange de son secret
La nuit qui n’est rien
Obscurité
Absence de lumière
Néant
Il n’y a plus de corps plus de contours plus de choses plus de froid plus de chaleur
Mais les choses de l’esprit sont partout
Elles sont en moi et je les touche
Je suis la nuit je suis les choses
Chacune devenue infinie
Toutes occupant l’espace
Mes doigts de rêve jouent sur les touches de coton de l’orgue des ténèbres
Je perçois la musique d’une lumière amortie
Qui se prolonge dans les vibrations des volontés tendues dans l’espace
Je m’isole jusqu’à n’être plus qu’Un
Pour mieux comprendre l’Unité
Pour comprendre Tout
L’aimer de conscience pour tendre à l’existence universelle 
Je suis le veilleur de mon sommeil je n’ai jamais dormi. La veilleuse de ma lampe est allumée et, compagnon de service, cette nuit parmi d’autres nuits, je garde le trésor des dormeurs.
J’entends des poitrines respirer dans l’obscurité où personne ne songerait à interrompre cette brise cadencée, ces coups discrets que le cœur frappe sur la paroi de la poitrine, répétant indéfiniment un signal que personne ne semble comprendre. C’est presque comme s’il n’y avait personne, car l’homme est un vrai « no man’s land ». Pourtant il y a les veilleurs – compagnons de service – les vigilants épris d’une chandelle allumée dont ils regardent la flamme.
Seul dans les ténèbres, mais dans la lueur comme dans une clairière qui serait le halo de l’insomnie, j’entends des coups frappés à la paroi des poitrines qui limitent l’espace à l’étroitesse de leur cage thoracique qui les emprisonne ne laissant qu’une pâle lumière filtrer au travers des barreaux soudés.  
 
Qui frappe l’air de ces coups redoublés ? Ce sont les cœurs prisonniers qui demandent leur liberté et des poitrines généreuses pour y bondir. 
Mais il n’y a personne pour répondre à l’appel du cœur qui bat dans les ténèbres où il se heurte toujours à la même barrière, un mur de poitrines où des cibles sont tatouées avec la touchante dédicace : « À la mère patrie sont voués ces enfants que les bouchers sacrifient ».  
Alors que je ne dors pas ces pensées viennent à la lueur de ma chandelle, que l’esprit entretient secrètement, comme un miroir de vigilance appelé psyché, parce qu’il brûle et que le sang le féconde, et aussi parce que la psyché est un souffle dont on doit recueillir le reflet quand un homme vient à s’éteindre et que son ombre garde la nuit où son nombre d’or a sonné la mort avec ses batteries de cuivre pour les semailles.
J’ai fait le serment de ne jamais dormir, une nuit où le désir m’avait précocement arraché à mon repos juvénile, alors que j’ai entendu pour la première fois le signal dont le code m’est devenu familier, le choc répété à l’infini dans la solitude d’une prison, d’un cœur fier qui reprend toujours la balle au bond pour la relancer contre le mur jusqu’à s’y briser – à moins que douze balles n’abattent son vol en le clouant au mur au pied duquel gisent les rebelles qu’on a fusillés. Cela me serait une raison suffisante de dédaigner le lit mortuaire où l’on se couche, si je n’avais vu à l’orée de la  vie le fanal de Maldoror me faire signe en me précédant sur le chemin qui conduit sous le noir manteau.
Fanal de Maldoror, brûle toute la nuit pour moi, afin qu’une dévorante ardeur me tienne toujours au bord des flammes, en révolte !
Mais l’ombre tourne, les dormeurs soupirent et je poursuis sur les plages d’avant l’aube le mobile du tourment. Je suis toujours sollicité par le même dilemme. Je ne veux pas éluder la question, je désespère de connaître la réponse qui me délivrerait, aussi suis-je le charbonnier des nuits blanches où la jeunesse se brûle et se transforme en diamant. 

 

Stanislas Rodanski, Je suis parfois cet homme,
Gallimard

jeudi 24 juin 2021

Amorces

 

Gianni Berengo Gardin


Les éditions Fata Morgana poursuivent leur inestimable mise en lumière de l'œuvre de l'inclassable Henri Thomas. Ainsi le magnifique Amorces, illustré par Michel Danton, paru début juin, réunit une cinquantaine de textes tirés des carnets de l'auteur de La Nuit de Londres et livrés à la NRF entre 1982 et 1987. Nous avions lu certaines de ces entrées dans Le Migrateur, publié en 1983 par Gallimard;cet ouvrage étant désormais introuvable, pas de fine bouche ici, bien au contraire, nous y reviendrons et vous livrons dès aujourd'hui quelques extraits.

 

Pour cette dame du M.L.F., c'est l'homme qui a contraint l'espèce à la station érecte, parce que c'est celle qui dissimule le mieux le sexe féminin et exhibe le mieux le sexe masculin. Elle aurait préféré, dit-elle, avoir 54 pattes. Chapeau !

 

 ***

 

Il lui a dit gentiment : « Un Ricard, merci ma pute. » Elle a 14 ans, un corps et des yeux d'ange étonnés. 

 

 ***

 

(Sous la véranda)

— Tu sais, de nos jours, une femme qui n'est pas au moins nymphomane n'intéresse personne. 

— Ça on pourrait en discuter, on pourrait en discuter énormément.

 

***


J'ai quelques plantations de mots à l'étranger. Vous savez qu'elles poussent et fructifient surtout la nuit, en couches chaudes, par temps de neige ou de gelée, compostées d'inquiétude. Il faut être diligent à les relever et mettre les fruits en lieu sûr (éviter de les étaler en conversations). Se repiquent à loisir, manuellement ou à la machine. 

 

***

Suis-je le seul à jouer le jeu : le jeu de ne pas jouer, de ne pas tenir compte de l'ennemi qui dit :«Fais ceci, cela, si tu ne veux pas que je te jette à la rue, toi et ce que tu aimes » ?
Je ne peux pas leur dire que je suis vraiment un pauvre, un homme de hasard, de travail absurde, de conduite mal avisée
 ? Allons, je le dirai tout de même pour m'achever.

 

 

Henri Thomas, Amorces,
éd. Fata Morgana, 2021, 27 €

samedi 19 juin 2021

Le naufragé

 

Jock Carroll

Trois jeunes hommes se rencontrent à Salzbourg. Pianistes venus suivre un cours dispensé par Horowitz, ils se lient d'amitié. L'un d'eux se nomme Glenn Gould. Les deux autres, anéantis par le génie du premier, abandonneront la musique. Wertheimer, surnommé par Gould Le sombreur, se lancera dans les sciences humaines, la folie et le suicide. Le narrateur quant à lui, seul rescapé, fait dans la philosophie et s'embourbe des années durant dans un essai sur Gould...

 

Trois jours seulement après que Wertheimer se fut pendu, je m'étais avisé du fait qu'il était mort à cinquante et un an comme Glenn. Quand nous avons franchi le cap de la cinquantième année, nous nous trouvons vulgaires et veules, pensais-je, et la question est alors de savoir combien de temps nous pourrons résister dans cet état. Beaucoup se suicident dans leur cinquante et unième année, pensai-je. Beaucoup dans leur cinquante-deuxième année mais plus encore dans leur cinquante et unième. Peu importe qu'ils se suicident dans leur cinquante et unième année ou qu'ils meurent dans leur cinquante et unième année de mort naturelle, comme on dit, peu importe qu'ils meurent comme Glenn ou qu'ils meurent comme Wertheimer. Très souvent, la cause en est la honte que, passé cinquante ans, le quinquagénaire éprouve, précisément pour avoir franchi cette limite. Car cinquante ans, c'est amplement suffisant, pensai-je. Nous tombons dans la vulgarité quand nous passons la cinquantaine et continuons néanmoins à vivre, à exister. Nous sommes assez lâches pour aller jusqu'à la limite, pensai-je, et nous devenons doublement lamentables une fois que nous avons franchi le cap des cinquante ans. A présent, c'est moi qui me couvre de honte, pensai-je. J'enviais les morts. Pendant un instant, je les détestai à cause de leur supériorité.

 

Thomas Bernhard, Le Naufragé,
trad. Bernard Kreiss, Gallimard.

 

 

vendredi 18 juin 2021

Pierre noire sur une pierre blanche

Jules Gervais-Courtellemont




Je mourrai à Paris par un jour de pluie,
un jour dont j’ai déjà le souvenir.
Je mourrai à Paris – et c'est bien ainsi –
peut-être un jeudi d'automne, comme celui-ci.

Ce sera un jeudi, car aujourd’hui jeudi,
que je prose ces vers, mes os me font souffrir
et de tout mon chemin, jamais comme aujourd’hui
je n'avais su voir à quel point je suis seul.

Cesar Vallejo est mort, tous l'ont frappé
tous sans qu’il leur ait rien fait ;
frappé à coup de trique et frappé aussi

à coups de corde ; en sont témoins
les jeudis et les os humérus,
la solitude, les chemins et la pluie...

 

Cesar Vallejo, Poèmes humains,
trad. François Maspero, ed. Le Seuil

 

mardi 15 juin 2021

Nus

 

Lydia Roberts

 

Je ne sais plus où tu en es resté, depuis le temps... Je t'ai dit que ma femme avait déménagé? Elle habite à Paris, maintenant, dans les quartiers chics, je suis passé hier reboucher les trous. Elle se serait faite dégommer par l'huissier et le proprio. C'est assez courant, l'état des lieux devant huissier. Le proprio ne peut plus raconter n'importe quoi, ça protège le locataire. Et il y a de quoi être méfiant avec ce propriétaire. Tu te souviens, je t'avais raconté, elle avait, à son arrivée, repoussé les avances de ce sale type, bien lourdingue. S'il t'emmerde, dis-lui que tu envoies à sa femme les sms de harcèlement qu'il t'écrivait, elle a tout conservé. Un vai connard. Tu sais, il possède tout l'immeuble, à son arrivée, il lui avait présenté les autres locataires par ce qu'ils faisaient dans la vie : celui-ci travaille à la télévision, un tel au ministère de la Culture, et ainsi de suite... C'est bien pour ma fille, ce déménagement, ça l'éloigne de certaines personnes peu fréquentables. Je me fous qu'elle fume des pétards à 15 ans, je n'ai pas de leçons à donner dans ce domaine. Mais ce sont des gamins coincés dans leur banlieue, qui n'en sortiront jamais, qui tirent les autres vers le bas... Elle sera dans l'école publique, à Paris, elle connaîtra d'autres personnes. Elle veut travailler dans la mode, qu'est-ce que tu veux... Elle se fera d'autres réseaux, ça marche comme ça, et comme tout se passe ici... Elle a fait son stage de troisième au journal, elle était ravie. J'ai eu beau lui dire combien ce milieu était médiocre, que c'était l'un des secteurs les plus polluants de la planète, celui qui contribue le plus à la destruction de l'environnement, mais ça la fascine et c'est ce qu'elle veut faire... Sa soeur aussi, je l'avais prévenue. T'es pas capable de te débrouiller toute seule, tu n'ouvres jamais un livre, tu ne t'intéresses à rien, la journée sur ton portable avec tes conneries, résultat, elle est venue pleurer l'autre jour parce qu'elle n'a plus de couverture sociale. L'an dernier après le bac, elle n'a rien foutu, il y a eu le confinement, elle a rencontré son copain, dont le père est dans l'immobilier, s'est installé chez lui, enfin, chez sa mère, tous deux projettent de faire du fric dans ce secteur, du jour au lendemain, elle s'est inscrite à une formation, un truc bidon par correspondance, comme s'il était nécessaire de suivre des cours pour vendre des appartements, n'importe quel guignol peut faire ça, c'est comme taxi, ou VTC maintenant, tu te laisses guider par ton appli, ton gps, il suffit de savoir passer la première, fermer sa gueule, bosser 70 heures par semaine pour un smic et payer soi-même ses charges... Bref, la mutuelle ne reconnait pas le pseudo-centre de formation, et n'accorde pas à ma fille le statut d'étudiant, je l'avais prévenue, elle n'a rien voulu écouter, j'étais un emmerdeur, je lui ai dit de se débrouiller toute seule désormais, d'appeler la sécu, t'as un téléphone, non ?, eh bien il sert aussi à ça, à ce genre de démarches à la con, et je lui ai conseillé au passage de foutre la paix à sa mère, elle l'a appelée en pleurnichant, en disant que j'étais dur et injuste avec elle. Je pense qu'elle commence à comprendre qu'elle en aura vite fait le tour, l'immobilier, qu'une fois qu'elle aura du blé, si elle y arrive, elle s'apercevra avoir rempli sa vie avec du vent. Elle se met à lire, m'a parlé de Camus, dont elle a lu La peste, mais comme tout le monde depuis le Covid, c'est trop tard, je ne veux plus rien savoir, elle est adulte, je lui ai dit A 20 ans, j'avais quitté mes parents, j'étais autonome, je ne leur ai jamais plus demandé quoi que ce soit... Aujourd'hui, je ne sais pas ce qu'ils ont dans la tête, les gens de son âge. Fasciné par ce qui brille et ça s'arrête là. Pas de prise de tête. Comme les livres, faut pas que ce soit trop long. Tu en connais toi, des jeunes qui lisent ? Des lecteurs, en général ? La littérature ne sert à rien, c'est une occupation, tout au plus, un signe de reconnaissance au sein de petites coteries, parisiennes le plus souvent, mais, même ça... Aujourd'hui, j'ai l'impression qu'il suffit de dire, Je connais, J'ai aimé, C'est super, pas besoin d'argumenter, de développer. J'aime, j'aime pas, comme sur Facebook, on lève le pouce. Tu vois qui est Anne Imhof ? On a fait un papier sur elle au journal. Les gens sont en extase. J'adore ! Le redac' chef est rentré du Palais de Tokyo en disant C'est la plus grande expo que j'ai vue de ma vie ! Certes, mais encore ? Elle fait l'unanimité, l'événement, mais personne n'est capable de me dire en quoi c'est innovant, ce que signifient ces drônes qu'elle met en scène. Les plus fins nous disent que ça reflète notre monde, la surveillance, la violence du libéralisme, mais pourquoi alors faire sponsoriser sa carte blanche au Palais de Tokyo par Burberry ? Ne sait-on pas que sa compagne, elle-même artiste, est l'égérie de Balenciaga ? La subversion au service du plan, encore une fois. On a  atteint le stade ultime de ce que diagnostiquait Debord. Au journal, j'en vois passer des stagiaires, rien dans le crâne, aucune culture. Il y a bien une fille, 25 ans, qui est assez cinéphile, qui aime Antonioni, les films en noir et blanc, et à côté de ça, elle passe son temps à s'acheter des pompes, à flasher sur les baskets, les marques, je lui ai dit qu'elle était assez unique en son genre avec ses références culturelles, mais que je ne voyais pas la cohérence entre Antonioni et des sneakers... C'est comme les femmes avec qui j'entre en contact sur les applis. Plus conventionnelles les unes que les autres. Beaucoup cherchent un homme drôle. Faut être un clown pour vous séduire? Raconter des blagues? J'aime bien me marrer, mais faut avouer que la situation ne prête pas vraiment à rire. Je ne cherche que des femmes de mon âge. J'imagine que si je cherchais à baiser, à rencontrer des filles plus jeunes, je pourrais passer mon temps à ça. J'ai un copain, un vrai queutard, il chope tout ce qui bouge. Mais les femmes dans la cinquantaine, pour beaucoup, elles cherchent un homme ayant une bonne situation, un certain confort. C'est rédhibitoire pour moi, ce genre de rêves. Comment peut-on mettre ça en avant, frontalement ? Et certaines posent sur leur lieu de vacances, sur une plage paradisique, au bord d'une piscine de luxe, sur un yacht... Je zappe. Pour d'autres, Mes enfants sont ma priorité, pareil, je passe, je n'ai pas quitté ma famille pour m'en taper une nouvelle, constituée par d'autres qui plus est. J'ai mis sur mon profil que j'avais l'intention de me barrer d'ici, descendre dans le sud, m'installer dans un village, créer une galerie, faire ça à deux, vivre un peu à l'aventure. Moi, je rêve de ça, un peu roots, tu vois, à bivouaquer au bord d'une rivière, à improviser, mais avec une CB dans la poche en cas de coup dur, d'imprévus, j'assume la contradiction. Je me rends compte que j'ai pris un risque énorme en quittant ma femme à plus de 50 ans. Et ce que je vis depuis deux ans, c'est l'expérience de la solitude la plus complète. Je noircis l'écran dès le matin, seul dans ma chambre de bonne, je me demande pourquoi j'écris, pour qui, si ce n'est pour moi... Une bonne situation, tu te rends compte? Ce désir de sécurité, ça rejoint ce dont on nous bassine à longueur de journée, à coup de sondages, l'insécurité, préoccupation principale des Français... J'étais l'autre jour à la manif contre l'extrême-droite, tu veux voir les photos?, je les ai tous vus, les figures des Insoumis, mais pas un socialiste, ou un communiste, un vert, c'est vrai qu'ils ne peuvent être partout, quand on défile à côté des flics, on choisit clairement son camp. L'ordre, que rien ne change. On ne réfléchit plus qu'avec nos émotions, elles-mêmes dictées par les médias, les réseaux sociaux, ce qui fait le buzz. Il n'y a plus personne, aucun intellectuel en France, pour mettre en parallèle par exemple la petite claque que se prend Macron, filmée sous tous les angles, et les personnes éborgnées et mutilées par les forces de l'ordre, comme on dit, dont on veut censurer les images. Quand la seule pensée officielle, médiatique, est celle de gens comme Luc Ferry, philosophe de pacotille et ancien ministre, qui appelle à tirer à balles réelles sur la foule désespérée et en colère, ou Enthoven, cet escroc, sorte de Dick Rivers de la philosophie, qui déclare tranquille qu'en cas de deuxième tour Le Pen-Mélenchon, il votera Le Pen sans hésitation, mais attention, à 19h59, c'est ça son principal argument, au dernier moment, un alibi qui reflète sa sclérose intellectuelle, plutôt Trump que Chavez, mais il carbure à quoi, ce pauvre homme ? Comme lui, d'autres intellectuels médiatiques attendent l'arrivée de l'extrême-droite, qu'on n'appelle plus comme ça, tu as remarqué, à force de la banaliser, la normaliser, ils sont prêts à se mettre à son service, à collaborer, ne s'en cachent plus, ils savent bien que ce parti garantira les intérêts de la classe à laquelle ils appartiennent, qu'il n'a jamais été proche du peuple, contrairement à ce que l'héritière prétend, que son programme est nul, qu'il se résume à Les Arabes, dehors !, qu'ils continueront la même politique de destruction de ce que l'on nommait hier encore le tissu social... Tiens, tu as vu, Fayard, du groupe Hachette, les marchands de canons, qui publie une édition de luxe de Mein Kampf, traduction sur plus de dix ans assurée par un type qui a traduit Freud, Günther Grasss, Zweig... Guère étonnant que cet événement éditorial survienne aujourd'hui. Quand des chefs-d'œuvres de la littérature allemande n'ont jamais été traduits, et ne le seront jamais, on décide de consacrer 10 ans à l'édition de cette saloperie, certes commentée, c'est là aussi l'alibi principal, c'est la moindre des choses pour un truc vendu à 100 euros ! Entre ça et les récentes tribunes des généraux, la démission fracassante du chef-d'état major annoncée comme un symbole pour le 14 juillet, je ne vois pas comment cette guerre des classes larvée ne va pas se transformer en véritable guerre civile... Tu te souviens du film de Nanni Moretti, Bianca, le personnage travaillait dans une école baptisée Marilyn Monroe, les salles de classes étaient ornées de portraits d'acteurs hollywoodiens, évidemment un clin d'œil de cinéphile, mais aussi une réflexion sur les références culturelles de nos sociétés, la sous-culture, l'abrutissement généralisé, en marche, un peu comme ce que faisait Groland par la suite, et aujourd'hui, à Paris, tu as entendu ça ?, Hidalgo et Bachelot s'apprêtant à inaugurer une esplanade Johnny Hallyday devant le Palais omnisport de Bercy, à deux pas du ministère des Finances, un bras d'honneur à l'Etat de la part de la classe dirigeante, ce pitoyable chanteur belge étant l'un des plus grands fraudeurs et exilés fiscaux... Ma femme est allée l'autre jour au restaurant avec son nouveau compagnon, depuis le temps qu'on attendait ça, hein, ils passent commande et choisissent un petit vin du Lubéron à la carte, enfin, à la carte, il y avait sur la table un code QR que les clients lisent avec leur smartphone pour avoir accès à la carte, plus de carte papier, normes sanitaires obligent, tu vois où on en est, et lorsqu'elle s'apprête à goûter le vin, aucune saveur, c'est même dégueulasse, elle se sert un verre d'eau pour faire passer, même goût, elle en parle avec son mec, qui boit à son tour, même réaction, c'est imbuvable, l'eau comme le vin, ils appellent le serveur et demandent d'autres verres, le type s'excuse, c'est dû au produit anti-Covid qu'ils mettent dans leur lave-vaisselle, ils avaient arrêté car des clients se plaignaient, mais ils ont été rappelés à l'ordre, c'est obligatoire, le garçon a promis d'essayer de négocier pour réduire la dose, en fait de protection sanitaire, tu ne profites de rien, tu perds le goût des choses, autant avoir le virus, non ? Tu vas te faire vacciner, toi ? Ce qui m'effraie, ce sont tous ces gens qui se précipitent dans les vaccinodromes comme du bétail, s'injectent des produits expérimentaux pour pouvoir partir en vacances, se sentir libres, libres de faire comme tout le monde, brandissant leur pass sanitaire... Ils n'ont pas compris qu'il n'y aura pas de retour en arrière, que l'on sera, pour tout, bipés comme un vulgaire produit à la caisse du supermarché? Comment se tenir à l'écart de tout ça, ne pas participer au plan, tu fais comment, toi?


jeudi 10 juin 2021

Existentialisme

Michael Wolf



 

19 janvier 1988

 

Difficultés financières absolument monstrueuses.

Le fait de déménager n'arrange pas les choses. Dettes partout.

C'est passionnant. Si je « réussis» (lecteurs notez les guillemets), si « je réussis» (et modification des guillemets), « si je réussis» (« l'humour chez les pauvres»)... des merdeux, moi-même, pourrons bâtir de grandes théories à la fin des repas sur la place de l'argent dans l'oeuvre...

Si je perds, il n'y aura rien à en dire. Perdre c'est se taire et ne jamais susciter de commentaires (passer sous silence).

Difficultés inquiétantes, ceci dit. La peur des pauvres.

Des cartons plein l'appartement. Le téléphone coupé.

La peur. L'angoisse. (Oh comme c'est beau, Gérard-Jean ce sentiment d'insécurité qui vous conduit, n'est-ce pas ?, à l'existentialisme...)

 

Jean-Luc Lagarce, Journal 1977-1999,
éd. Les solitaires intempestifs

 

 

mercredi 2 juin 2021

Vanité

 

Denis Bonnot


13 janvier 1981

...Je ne cesse de me complaire depuis une semaine ou deux dans l'idée ô combien satisfaisante que je vais mourir lentement d'une maladie terrible... Cela satisfait mon égocentrisme et ma vanité. Si c'était vrai, mourir d'une longue maladie, à chaque moment, chaque instant, est-ce que cela ne suffirait pas à remplir ma vie, à me rendre intéressant à mes propres yeux...

 

Jean-Luc Lagarce, Journal 1977-1999,
éd. Les solitaires intempestifs

 

mercredi 26 mai 2021

Un danseur insouciant

 

Jaromír Funke

« D'emblée, mes débuts littéraires ont dû donner l'impression que je me moquais du bourgeois, comme si je ne le prenais pas tout à fait au sérieux. On ne me l'a jamais pardonné. Voilà pourquoi je suis toujours resté un zéro tout rond, un gibier de potence. J'aurais dû ajouter à mes livres un peu d'amour et de tristesse, une pointe de sérieux et d'enthousiasme — un zeste de romantisme aristocratique, aussi, comme Hermann Hesse l'a fait dans Peter Camenzind et dans Knulp. Même mon frère Karl me l'a reproché parfois, de façon affectueusement indirecte.

Oui, je vous le dis franchement : à Berlin, j'aimais surtout traîner dans les bistrots et les cafés-concerts (...) Je me fichais du beau monde. J'étais heureux dans ma misère et je menais la vie d'un danseur insouciant. En ce temps-là, je buvais énormément. De la sorte, je me suis rendu assez impossible et ce fut une sacrée chance que j'aie pu revenir à Bienne chez ma charmante sœur Lisa. Jamais, abec une réputation pareille, je n'aurais osé revenir à Zurich.

(...) Mes premiers poèmes, je les ai composés comme ils ont paru, j'étais commis et j'habitais dans le quartier de Zurichberg, je me gelais, je mourais de faim et je vivais reclus comme un moine. Mais par la suite, j'ai encore écrit d'autres poèmes, surtout à Bienne et à Berne. Oui, même à la clinique de la Waldau, où j'ai fabriqué presque cent poèmes. Mais les journaux allemands n'en voulaient pas. Je trouvais preneur à Prague, dans la Pragor Presse et au Prager Tagblatt, chez Otto Pick et votre ami Max Brod. Parfois, Kurt Wolff imprimait quelques vers dans ses almanachs. » Je lui dis qu'il devait sa célébrité à Prague à Franz Kafka, apparemment, qui était friand de ses impressions berlinoises et de L'institut Benjamenta. Mais Robert fait un signe de dénégation ; il ne connaît guère l'œuvre de Kafka.

 

Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser,
trad. Marion Graf, éd. Zoé

 

 

mardi 25 mai 2021

Toujours prêts

 

Lo Kee

 

Tu vois, je pense que nous sommes prêts. Sans plus aucun doute. Ces derniers mois, nous avons appris à obéir, à avoir peur des flics, de tout et de tous, à nous taire, ne pas oser protester pour les conditions de vie qui nous sont imposées, rester isolés les uns des autres, être baladés, confinés, conditionnés, nous avons appris à accepter les mensonges, les approximations, les contradictions, les revirements, à dire merci lorsqu'on nous permet de sortir dans la rue une heure de plus..., on nous a rendu dingues, on nous a épuisés, abrutis, j'ai la sensation d'avoir un cerveau en gélatine, je suis molle, dépourvue d'énergie, je n'ai envie de rien, les autres me fatiguent comme jamais... Tu te souviens de mes amis Cédric et Pauline, je t'avais emmené dîner chez eux, dans le 13e, il y a des années, une soirée soupe un dimanche, ils étaient très branchés fooding, tu ne les avais pas beaucoup appréciés je crois, mais tu avais beaucoup bu, je m'en souviens, et tu avais dragué une de leurs copines, bref, ça faisait un moment que je ne les avais pas vus. J'ai fait quelques longueurs dans leur piscine sur le toit de l'immeuble, puis nous avons pris le thé. Je ne me suis jamais sentie aussi mal. En bons sociaux-démocrates, ils analysaient la situation avec une froideur et un cynisme qui m'ont achevée. Ils pensent qu'il faut à tout prix éviter la guerre civile, c'est-à-dire voter dès le premier tour pour Macron, faire barrage comme on dit dans les médias. Mais selon eux, si c'est une victoire in extremis, on aura des émeutes, des soulèvements, peut-être même une révolution. Ils en sont à penser, eux qui ont toujours voté à gauche, que la Marine, si elle arrive au pouvoir, ce n'est pas si grave. Ils préfèrent l'avoir au pouvoir, ou dans un gouvernement de coalition avec le gang de Macron-Attali-LCI, et surtout ne rien faire, attendre que ça passe. Ils craignent davantage un mouvement du genre Gilets jaunes, ou les black-blocs, qu'ils ne nomment pas islamo-gauchistes, simplement parce qu'ils ont encore gardé un semblant de tenue. Ils ont trop à perdre, disent-ils, si le pays est à feu et à sang : leur boulot, leur retraite, leur appartement luxueux avec piscine, leur maison de campagne, leurs bagnoles, leurs voyages, les vacances sous les tropiques, l'école privée des enfants, leur vie de bobos satisfaits et égoïstes, ils appellent en fait à collaborer, à avaler une cuiller à soupe de fascisme au coucher et au lever, au déjeuner et au dîner, ils sont prêts et leurs amis pensent comme eux, même s'ils savent que la situation économique s'aggravera, que socialement, ça ne tiendra plus, ils pensent qu'en acceptant l'extrême-droite qu'ils, comme tous les médias désormais, ne veulent plus nommer ainsi, Marine, c'est pas son père quand même, qu'en se résignant, ils vont pouvoir s'en sortir. Ils m'ont même donné l'exemple de l'Espagne. Ils y sont allés et ils ont compris. S'il n'y avait pas eu, selon eux, la tentative de révolution des anarchistes, jamais une guerre civile ne serait arrivée... Tu te rends compte? Je ne sais pas si c'est cet après-midi chez eux ou si c'est la pleine lune, mais je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Et toi, comment ça va ?

 

samedi 22 mai 2021

Formidablement libres

James Kerwin

 

je ne rechigne jamais à valoriser mes efforts
activer mon esprit de responsabilité
travailler pour l'équité et la solidarité
rester connecté
hors de question de tous nous conduire
à la catastrophe
je suis vivant
dans le rang
je marche en cadence
participe entièrement au projet
je prends l'intégralité de mes cachets
dors tellement mieux depuis que
je crois en eux
de plus en plus je tourne à vide
sans arrière pensée 
je sais que c'est
pour mon bien
et celui de la collectivité
je limite mes visites
j'ai ma dose mais respecte encore les règles
je positive
apporte ma voix et modère mes propos
et la consommation d'alcool
je peux ainsi envisager sereinement
une sortie de crise salutaire
retrouver la joie et l'insouciance
tout ira bien
de mieux en mieux
bientôt
nous serons tous formidablement libres

 

charles brun, tout ira pour le mieux


 

mercredi 19 mai 2021

Esprit du 19 mai

Lewis W Hine


— Je ne les fréquentais déjà pas, avant...
— Oui, mais ça s'fête !
— Même sous la flotte ? Tu aurais également aimé que j'aille défiler auprès des policiers ?
— Je ne vois pas le rapport...
— C'est bien le problème.
— Tu pourrais tout de même te réjouir de cette liberté retrouvée...
— ...Faudra montrer le fameux pass ou ce n'est pas encore en place ? Tu sais ce que je vois au menu du spectacle d'aujourd'hui ? La manif pour fachos d'un côté et de l'autre, les terrasses pour bobos...
— Tu exagères, comme toujours.
— C'est vrai, la nuance s'impose : avec les flics rémunérés par leurs syndicats fascistoïdes, eux-mêmes financés par nos impôts, nous trouvons non seulement
Pas malin, le ministre de tutelle, les admirateurs de l'héritière Pen, mais aussi les communistes, les socialistes et les verts. Belle brochette de marchands de tapis rouge pour l'extrême-droite. De l'esprit du 11 janvier à l'esprit du 19 mai...
— Bon...
— Comme tu dis...
— Au départ, c'est un hommage à la policière tuée...
— ...Qui n'en était pas vraiment une. Et hommage rapidement récupéré par l'ensemble de la crasse politique, campagne électorale oblige... Pour ma part, je rendrai hommage aux flics tués, lorsque l'on rendra le même type d'hommage aux ouvriers qui meurent chaque jour sur les chantiers ou à l'usine...
— ...C'est pas un peu démago ?
— On ne se refait pas. Dès que je peux placer un mot sur mes origines sociales, je n'hésite pas.
— Rebelle un jour...
— Je serai toujours un étranger dans vos villes... Et s'il me prend parfois de les oublier, ces origines, il ne manque pas, régulièrement, de crétins pour me les rappeler...
— Au ciné non plus, tu n'iras pas, je suppose ?
— Aucune envie de célébrer l'hystérie de sorties : 20 nouveaux films à l'affiche aujourd'hui, pour des jauges à 30%.
— 35 !
— Oui, n'exagérons pas. 35% ! Posons le problème, comme quand on était mômes : Sachant que 20 nouveaux films seront dans les salles, que la jauge de celles-ci est plafonné à 35%, et que le couvre-feu est désormais instauré à 21h, combien de ces films rencontreront, comme on dit, leur public ? Combien sont mort-nés ? Par ici, la sortie.
—T'es vraiment rabat-joie.
Nullement. J'ai décidé d'être heureux, vois-tu. Je me tiens donc l'écart de tout ce cirque, des débats du jour, des angoisses à deux balles, des préoccupations des Français...
Ah bon, et comment tu fais ? C'est quoi, ta recette?
D'y travailler tous les jours. Et toutes les nuits.
Tu ne vas pas me dire que tu ne fais plus d'insomnies ?
J'allais le faire...
Tu allais faire une insomnie ? Je ne comprends rien.
J'allais te dire que je n'en fais plus depuis que j'ai mis au point mon nouveau programme.
Bravo. On se voit quand alors ?
Si tu as le courage de venir jusqu'ici quand il se décidera à faire beau, on ouvrira une bouteille dans le jardin et on boira à la santé de tous nos concitoyens netflixisés ou béeffemmisés, bref, perdus à jamais...
— En somme, tu vis désormais comme un vrai petit-bourgeois...
— Libre à toi de te livrer à ce genre d'interprétation. Moi, je vois plutôt ça comme un acte, petit certes, mais un acte véritable de résistance face à la lente déliquescence de nos existences. Allez, je coupe !

 

lundi 17 mai 2021

Il faut oublier tout le monde


 

Mardi 19 février 1956
J'ai tout ce qu'il faut pour souffrir, mais je me console en écrivant des poèmes.

 

Jeudi 24 octobre 1957
Les états d'angoisse empêchent de ressentir la poésie. Je veux parler de l'angoisse que produit l'échec dans nos tentatives de communication avec les autres. On se retrouve suspendue à une attente. Non. Attente, non. Ou peut-être si. On attend l'appel du dehors. Il est seulement possible de vivre s'il y a un bon feu dans la maison du cœur. C'est à l'intérieur de ma poitrine que doit se trouver la demeure de la consolation, je veux dire, de la certitude. Alors seulement, on vit la poésie, qui semble être fâchée avec l'aliénation.
J'ai peur d'échouer par la faute de mon angoisse.
Il faut oublier tout le monde.

 

Vendredi 25 octobre 1957
Il faut oublier tout le monde.

 

Samedi 26 octobre 1957
J'ai écrit un poème. Il n'a aucune importance.
Je suis une énorme blessure. C'est la solitude absolue. Je ne veux pas demander pourquoi.

 

Mercredi 20 novembre 1957
Tristesse et candeur. Envie de pleurer comme un enfant qui vient de naître. Immense tendresse pour moi-même. Envie de me faire toute petite, de m'asseoir dans ma propre main, et de me couvrir de baisers.

 

Mercredi 19 février 1958
La seule chose qui m'importe, c'est de me perfectionner. Première mesure : éviter les vocations trompeuses expansives. Si je devais développer tous mes penchants, il me faudrait vivre des siècles. Considérer que la vocation la plus intime et la plus profonde est la nécessité d'écrire. Reste alors à lui consacrer tous mes efforts. (Ceci est un cahier dédié à l'édification de règles morales, de façons de vivre ; tout, depuis l'extérieur. La seule vérité, c'est mon envie de pleurer, mon avidité de rêve et de mort.)

 

Samedi 22 février 1958
J'ai médité quant à la possibilité de devenir folle. Cela arrivera quand j'arrêterai d'écrire. Quand la littérature ne m'intéressera plus. De toute façon, cela m'est indifférent de devenir folle ou pas, de mourir ou pas. Le monde est horrible, et ma vie n'a, jusqu'à maintenant, aucun sens. (Pourtant, je crois que personne n'aime plus la vie que moi. C'est seulement qu'entre mes rêves et mon action passe un pont insurmontable. Voilà pourquoi je dois me vider de mon sang comme un animal malade, derrière la vie.)

 



vendredi 14 mai 2021

La blessure de la nuit

 

Romain Veillon


La lune jette sur nous un regard,
elle me voit, pauvre commis,
dépérir sous l’oeil sévère
de mon patron.
Je me gratte le cou, confus.
Jamais je n’ai connu dans la vie
de soleil durable.
Le manque est mon destin ;
ainsi que devoir me gratter le cou
sous l’oeil du patron.
La lune est la blessure de la nuit,
les étoiles sont des gouttes de sang.
Même éloigné du bonheur florissant,
à modestie, du moins, suis réduit.
La lune est la blessure de la nuit.

 

Robert Walser, Au bureau, Poèmes de 1909
ed. Zoé, trad. Marion Graf

vendredi 7 mai 2021

Une femme disparaît

 

Hans-Peter Feldmann

 

J'ai désormais le sentiment, dit-elle en posant son livre, de n'être plus qu'une note en fin de volume, ignorée par 92% des lecteurs. Avec la certitude que des 8% restant, 96% l'estiment légèrement désuète, voire superfétatoire.

 

charles brun, dites-moi tout

mardi 4 mai 2021

J’ai quelque chose à dire. Et c’est très court.

 

En cas d'épidémie, il faut tuer tout le monde pour qu'elle ne se propage.

 

Evelyn Krull

 

Tout ce qui est à lire m'intéresse. Même les notices des produits pharmaceutiques. Je peux passer des après-midis entières à lire des trucs sur des médicaments dont je n'ai jamais entendu parler. Je ne comprends d'ailleurs rien à ce qu'on raconte étant donné le jargon sybillin. Il est fort probable que lorsque je lis un livre de philosophie, il y a les trois quart que je ne comprends pas, mais ça m'intéresse tout de même. Je ne désire pas tellement comprendre, je désire sentir quoi, je désire être heureux avec un livre dans les mains, si je ne comprends pas, tant pis. 

 

Extrait de l'entretien accordé par l'indispensable Louis Scutenaire à son ami Christian Bussy pour le compte de la RTB en 1969, transcrit par Huguette Lendel en vue de la publication de J’ai quelque chose à dire. Et c’est très court. par les belges éditions Cactus inébranlable (le contraire eut été étonnant), anthologie de textes signés Scutenaire composée d'une sélection de ses fameuses Inscriptions, des considérations sur le surréalisme et sur son œuvre propre (mais pas toujours), des galeries de portraits comme on dit, ainsi que de très brèves fictions, des hommages de proches et d'inconnus (de nous) et deux entretiens avec le même interlocuteur, dont l'un avec le fils de celui-ci ― on aurait aimé un peu de sa poésie aussi, mais bon, de quoi, malgré le vertige, et pour seulement 20 balles, un bon coussin calé derrière le dos, être heureux un moment avec un livre dans les mains.


 


jeudi 29 avril 2021

Pas d'instinct social


Carl Seelig


Bonnes nouvelles, le confinement dure encore au moins une semaine, le couvre-feu jusqu'à l'été, et les Suisses de ZOE éditions poursuivent la publication de nouvelles traductions des textes de Robert Walser. Deux titres viennent de paraître : Vie de poète, malheureusement privée de la préface de l'inénarrable Philippe Delerm…, et Promenades avec Robert Walser, par son confident Carl Seelig, qui se démènera comme un autre dingue pour la diffusion de l'œuvre du fameux confiné de Herisau après l'avoir côtoyé durant 20 ans.

 

Savez-vous pourquoi je n'ai pas réussi, comme écrivain ? Je vais vous le dire : je n'avais pas assez d'instinct social. Je n'ai pas assez joué la comédie sociale. C'est sûr et certain ! J'en suis parfaitement conscient aujourd'hui. Je me suis trop laissé aller à mon plaisir personnel. Oui, c'est vrai, j'avais des dispositions pour devenir une sorte de vagabond et je me suis à peine défendu contre cette tendance.

 

Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser,
nouvelle traduction de Marion Graf

mardi 27 avril 2021

L'insaisissable

Ruth-Marion Baruch


Le raseur est un personnage universel, odieux, désagréable et malheureusement invincible. Personne ne peut se mesurer à lui. Il remonte à des temps lointains. Je n’en suis pas certain, mais, probablement, Dieu était déjà un raseur. Ou à défaut, certains singes. A travers des siècles d’histoire, personne n’est véritablement parvenu à avoir le dessus sur un raseur de façon définitive, irréversible. Aucun sortilège, ennui, voile, sac plastique ou prise de karaté ne peut aimablement le faire taire. Etre raseur lui octroie une existence. C’est une vocation. S’il était payé pour exercer cette fonction, il ne s’en sortirait pas aussi bien. C’est en lui. Les raseurs meurent-ils ? Oui, probablement, mais ne nous en réjouissons pas pour autant. Un raseur disparaît et un autre, encore plus insupportable le plus souvent, prend sa place. C’est une joie éphémère qui mène au découragement. 
Le raseur est insaisissable. Il peut parler, parler et parler du même sujet sans être à court de mots, et, lorsque cela arrive, il reprend dès le début. Son blablabla va et vient, malheureusement toujours au rendez-vous, infaillible, comme lorsque nous annonçons que demain le soleil se lèvera à l’est comme tous les jours précédents. Bien entendu, le raseur suscite chez ses victimes les pensées les plus extrêmes. Dans Crimes exemplaires, Max Aub évoque cette femme qui met fin à la vie d’une autre parce que cette dernière était incapable de fermer la bouche. « Toujours en train de parler. Moi, je suis une bonne maîtresse de maison. Mais cette grosse femme de ménage ne faisait que parler, parler, parler. Où que je fusse, elle me retrouvait et se mettait à parler. Elle parlait de tout et de rien, peu lui importait. La renvoyer pour ce motif ? J’aurais dû lui verser trois mois de salaire. Et puis, elle pouvait très bien me jeter un mauvais sort. Même aux toilettes : et ceci, et cela, et bien plus encore. Je lui ai mis la serviette dans la bouche pour la faire taire. Ce n'est pas ce qui l'a tuée. C'est de parler : les mots ont éclaté à l’intérieur ». 
Le raseur possède le don de l’éternel retour. C’est ce qui le rend si singulier. Tout raseur, lorsque nous passons cinq minutes en sa compagnie, suscite en nous la même question: «Il ne va pas recommencer ?» Que deviendrait la fonction de raseur si celui-ci ne nous parlait de quelque chose que nous savons déjà parce que précisément, il nous en a déjà parlé? Naturellement, le raseur ne comprend pas qu’il l’est. Nous rencontrons ainsi certaines personnes vraiment casse-pieds qui se plaignent des raseurs qui, à leur tour, estiment que les raseurs, ce sont les autres. Si au moins le raseur était conscient de la souffrance de ses victimes, s’il pouvait se regarder dans la glace en se disant : «Mon dieu, que je suis pénible!», il jouirait certainement davantage des saloperies qu’il dissémine autour de lui par le simple fait de parler. 
S’il cessait de l’être un jour, s’il se taisait, qui peut dire que la calamité n’en finirait pas avec lui de l’intérieur, comme dans le texte de Max Aub. Il n’est pas utile de se plaindre, et encore moins de dire à un raseur : «Tu sais que tu me casses les pieds? » Il partirait dans un éclat de rire avant d’ajouter : «Que tu es drôle!» De même le recours aux monosyllabes censés clore une discussion est peu efficace. Tout comme les grimaces. Ou un bâillement. Jamais le raseur ne nous prêtera attention. Il est trop occupé à nous parler. Or, cela ne veut pas dire qu’il se moque de nous, il est tout simplement incapable de nous écouter. D’ailleurs, il ne le souhaite pas. Le raseur ne se sent jamais visé, ni offensé. Il finit toujours par l’emporter. Nous devrons nous contenter de tomber un jour sur un raseur nouveau, qui nous enquiquinera avec un nouveau sujet, un peu moins fatigant. 
Le raseur pourrait, dans un moment de grand désarroi, se mettre à parler avec une rivière, une serviette, un escalier ou une bouteille d’eau minérale vide. Pourquoi pas. Rien n’affecte son moral. Il y a quelques jours, j’ai reçu un appel d’un journaliste d’Orense retraité et assez casse-pied, et j’ai décroché. Après quelques secondes, j’ai activé le haut-parleur et abandonné le téléphone sur la terrasse, fait un saut aux toilettes puis dans la cuisine où je me suis préparé un sandwich. A mon retour, il parlait toujours. Il n’a même pas demandé : «Tu es toujours là? Tu me suis?» Il y a toujours un moment où le raseur oublie qu’il s’adresse à quelqu’un en particulier. Nous ne pouvons écarter l’hypothèse que dans son esprit le pire serait d’être amène.

 


Juan Tallón, chronique Restez bourrés,
El Progreso, 23 avril 2021,
traduction maison

 

samedi 24 avril 2021

Je suis universelle !




Cesar Aira prétend qu'Alejandra Pizarnik fut non seulement une grande poète, mais la plus grande, la dernière. Rien que ça. Grâce au Journal qu'entreprend de traduire dans son intégralité les éditions Ypsilon ― il en existait jusqu'ici une version expurgée chez Corti ―, le lecteur se fera s'il le souhaite sa propre opinion. Il pourra également, ou avant tout, et ce, dès le premier cahier datant de 1954Flora, qui décide alors de s'appeler Alejandra, n'a que 18 ans―, apprécier les désirs, tourments, obsessions, influences littéraires de la jeune femme, ses questionnements sur l'écriture, la solitude, la sexualité, assister à travers ces centaines de pages en quête d'absolu à la floraison d'un écrivain. Un document exceptionnel susceptible d'infuser enfin quelques couleurs et nuances à la légende bien établie de la poète maudite et suicidaire.


Brisée sur le divan, j'assiste inquiète et amusée aux assauts de l'anxiété illogique qui bondit à l'intérieur de moi. La peur de l'avenir me met en garde secrètement: que vais-je devenir?
Le présent bouffon et bohème n'admet pas d'admonestations verdâtres et malingres. Les désirs déversent leur soif infinie dans mon intériorité acerbe, déconcertée. 

***

Je voudrais penser à  quelque chose de sublime. A la naissance de l'homme, aux sacrifices d'Orient, à la lance sur le drapeau de l'Ethiopie. Je voudrais électrifier mes yeux et les secouer de leur inertie domestique. Je voudrais lever les jambes, faire des taches au plafond, m'agenouiller près d'un crapaud noyé, classer les tons d'un pétale, fouiller les poches du roi de Suède, distinguer au toucher les quatre règnes, animal, végétal, minéral et humain, revivre les extases de Jeanne d'Arc exhalant les aubes pour détruire le feu, récolter les moissons d'une ferme irlandaise, me promener en cachette sur la neige muette de Sibérie, négocier du bambou dans un kiosque chinois, sourire au singe dans la nuit noiredorée d'un ukulélé en sirotant une noix de coco de l'île d'Hawaï, lever les paupières, monter au plus haut, agiter les bras comme des cloches tremblantes et crier à tout : je suis universelle !
***

Je sens que ma place n'est pas ici! (ni nulle part je veux dire). J'adore élucubrer par écrit (...) Bah, j'en reviens à dire avec Rimbaud: je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit.

 

Alejandra Pizarnik, Journal, Premiers cahiers 1954-1960,
trad. Clément Bondu, Ypsilon éditeur, 2021


samedi 17 avril 2021

Lexique

Robert Polidori


 

ALCOOL
J'ai dû en boire une sacrée gorgée à ma naissance. J'en titube encore.


CONCERTO
J'en joue un. Mais que puis-je sur l'orchestre qui m'entoure ?


DÉFI
L'homme en est un. Mais à qui, à quoi ?


DIMANCHE
Écrire un poème.
Quelle funeste idée Il a eu de se reposer le septième jour.


ÉCHEC
Réussite de certaines tentatives qui l'impliquent. L'homme est un échec. On cherche qui a posé les pions.

L'homme ne peut tenter quoi que ce soit que s'il a senti sa vocation première, qui est l'échec. S'il y touche, c'est comme un tremplin. Les œuvres d'art n'ont pas d'autres excuses que cet élan. J'ajoute qu'il y a fort peu d'œuvres d'art.

 
FEMME
Il y a des moments dans la vie qui sont "femmes", que seuls une femme pourrait combler, satisfaire. Si elle manque, l'hygiène s'en ressent.


GRANDEUR
Canonisation de la petitesse.
Exercice d'élongation à faire tous les matins.

Est grand tout homme fidèle à un principe de liberté et d'indépendance absolu, principe soumis à des contraintes perpétuelles et régi par le plus pur intérieur.


HÉSITATION
Audace de l'homme d'esprit.


HUMOUR
Lyrisme de la résignation.


LANGAGE
Ce qu'on a trouvé de mieux pour honnorer le silence.


MARIAGE
Miracle transformé en fait divers.


MÉTIER
Je n'en connais pas qui vaille deux heures de paresse.


PLAISIR
C'est ma loi, mais comme il vient après mon exigence, c'est aussi ma solitude.
 

 

POÉSIE
Éclairage du système nerveux, bornes lumineuses pour montrer le chemin au reste de la troupe (Qui ne suit pas).

Poussée de fièvre du langage.
Quand le langage a fait le tour de lui-même.


SILENCE
On ne le fait taire qu'en parlant moins fort que lui.


VULGARITÉ
Ceux qui la craignent l'ont aux basques.


 

Georges Perros, Lexique (extraits)

mercredi 14 avril 2021

Maladresse

 

Sergio Purtell

 

je nous étais
promis d'étudier la question 
prendre des notes 
d'ultimes mesures draconiennes  
celles qui indisposent
les renforcer
en fonction de l'évolution de la situation
à pied d'œuvre salutaire
nous soumettre
prendre la tangente
via la contre-allée me défiler
tracer ma déroute de poussières
attends
je vais pendre
les jambes à ton cou
sans serrer plus qu'il ne faut
te retenir
écoute
j'ai déjà oublié les paroles de
toutes mes chansons 
de l'adolescence
seule reste cette soûlée solitaire
dans ce sous-sol silencieux de notre
maladresse
au comptoir légendaire même
j'enquille des vers pour que tu cesses
un jour face à l'amer de
dire je t'aime

 

 charles brun, à jeun comme un trou


lundi 12 avril 2021

Une région minée

Jerry Berndt

 

Que les hommes se suicident, c'est assez logique. On comprend. Qu'ils deviennent fous, c'est beaucoup plus troublant. Que la folie puisse constituer l'issue d'une pensée trop vécue court-circuitéecela met en cause l'authenticité de tout homme pensant qui ne devient pas fou. Penser est fou. S'installer dans cette région minée, la rationnaliser comme on dit, et dès lors, travailler.
Le travail ne vaut que dans la mesure où il retient les cavales de la folie. « Si je ne travaille pas, je deviens fou », se dit l'homme. Or, combien sont devenus fous malgré leur travail, ce dernier au cœur même de leur existence !
Il y a donc une folie organisée. Qui bouche les trous. Répare en vitesse les lézardes. Puis la mort naturelle arrange tout.
Je n'aime pas les déclarations d'avant-mort. En général, c'est « Tant mieux. Y en a marre ». Formule généralement soufflée par ceux qui ont fait preuve d'un optimisme débordant. Pour faire croire quoi
? A qui?

 

Georges Perros, Le Cahier acajou