mardi 23 mai 2017

On connaît la chanson



- A 23h00, alors qu’on passait enfin à table, elle allait ouvrir une autre bouteille, mais j’ai rappelé que je ne buvais pas en mangeant et on s’est arrêté là. Et puis, ces factures EDF, les calculs toute la journée, ça n’arrange rien…
- Tu as pris un Doliprane ?
- Tu as raison… Je n'arrive plus à penser. Des jours entiers que je suis plongée dans ces chiffres… Je n'ai même plus le temps d'écrire.
- Je t’admire.
- Tu te fous de moi ?
- Pas du tout, ma chérie. Je serais bien incapable de faire ce que tu fais. Je deviendrais fou.
- C’est ce qui m’arrive, je crois.
- Et moi, je crois qu’ils comptent là-dessus.
- Que je devienne folle ?
- Pas toi en particulier. Les clients, dans leur ensemble. Regarde, la première facture délirante à 8000 euros arrive sans crier gare. Atterrement, effondrement, insomnies multipliées par quatre. On conteste. On fait venir un technicien. Ils finissent par s’excuser au bout d’un certain temps, une erreur de relevé, et nous offrent généreusement 60 euros à déduire de la prochaine facture rectifiée. On attend comme des cons et finalement, cette nouvelle facture arrive, elle est certes moins élevée que la première mais tout aussi délirante. Et lorsqu'on se penche dessus, c'est à ne rien y comprendre.
- Je confirme…
- Eh bien, ils comptent là-dessus, sur le fait que c'est trop compliqué pour le commun des mortels, qu'il faudrait tout reprendre depuis le début, que les gens n'ont pas le temps et qu'ils finiront par payer, heureux d’avoir échapper au premier coup de massue.
- Tu penses que tout est calculé ?
- Apparemment, non, puisque dès que tu te lances dans les calculs tu t’aperçois que les chiffres ne correspondent pas, qu’entre une consommation relevée aboutissant à une moyenne par jour, ils parviennent à estimer pour la période suivante une moyenne de consommation n’ayant rien à voir avec la consommation constatée…
- Il y a des erreurs à toutes les lignes, d’une facture à l’autre… Je suis obligée de tout recompter, d’essayer de comprendre comment ils arrivent à ces résultats… Tu me ressers ?
- Il n’en reste plus, ma chérie.
- Tu bois plus vite que moi !
- J’ouvre l’autre bouteille, si tu veux.
- Ce n’est pas raisonnable.
- Tu as raison, faisons comme chez Julie, passons à table.
- Mais toi, tu ne bois pas pendant le repas ?
- Ces derniers temps, je dors très mal dès que j’ai un peu bu.
- Dommage.
- Je te sentais prête à faire une entorse à tes principes.
- Le problème, c'est que ce ne sont pas des principes.
- C’est quoi ?
- Un message de Julie, justement. Elle était heureuse de me voir et n’a pas eu le temps de tout me raconter.
- Un apéro de plus de deux heures, pourtant…
- Tu as bien fait de ne pas venir, ça t’aurait énervé.
- Tu vas me raconter.
- Non, c’est des trucs de filles.
- Ah.
- Mais tu sais bien, elle m’a parlé de son amant du CAC 40.
- Macron ?
- Idiot ! Tu sais que Julie a voté Macron ?
- Comme tout le monde.
- Pas nous.
- Nous ne sommes pas un exemple…
- Ce que je voulais dire, c’est qu’elle a voté Macron dès le premier tour !
- Ah oui, quand même…
- C’est normal. Elle a plein de fric.
- Ça veut donc dire que c’est un vote de classe. Tu ne me croyais pas quand je te disais ça.
- Tu sais comment il l’appelle, Jacques ?… Liliane Bétancourt.
- Il était où, lui ?
- Il jouait, en province, je crois. Mais il ne travaille plus beaucoup. Ils tiennent grâce à l’héritage de Julie.
- Il ne faut pas exagérer, ils vivaient très bien avant cela.
- Oui, mais depuis quelque temps, ça se passe moins bien pour Jacques. Il y a moins de travail, ses projets n'avancent pas…
- Je ne vais pas les plaindre. Ils ont acheté la baraque à côté de la leur et sont en train de s’agrandir…
- Oui, ça va être sublime.
- J’imagine que l’amant du CAC 40 lui donne des conseils de placements, comme il a dû lui donner des conseils de vote… 
- Je ne sais pas, ce n'est pas cet aspect de leur relation dont elle m'a parlé…
- Je vois. 
- C'est super, qu'elle vive ça…
- Bien sûr. Un amant du CAC 40, ce n'est pas à la portée de tout le monde. Et là-dessus, elle hérite, ils achètent à côté, lancent des travaux pharaonesques…
- Tu es jaloux.
- Pas du tout. Je suis content de ce qui leur arrive, je n’ai rien contre eux. Ils sont très gentils, les rares fois où je suis allé dîner là-bas, ou les soirées du Nouvel an, c’était très chaleureux, délicieux, mais tout ce monde-là me débecte, leurs projets immobiliers, leurs idées de gauche, leurs histoires de fesses, les enfants fascinés par la mode et les marques… Ce n'est pas mon monde et ça ne le sera jamais…
- En tous cas, Julie m’a de nouveau proposé de me prêter de l’argent.
- Oui, c’est ce que je te disais : ils sont très gentils. Et ils pensent certainement avoir défendu la démocratie en votant pour ce roitelet d’opérette froid comme un tueur professionnel.
- Je crois quand même que je vais accepter son aide. On ne s'en sort plus, avec toutes les emmerdes qui nous tombent dessus. C’est ça ou vendre la maison à perte, et se retrouver dans une chambre de bonne.
- On va ressembler à ce couple de Merci Patron !  
- C'est déprimant.
- Ce qui est déprimant, c'est qu'un auteur comme toi, qui a beaucoup de talent, soit payé comme tu l’es. Sur une année, tes revenus sont inférieurs à ceux d'un chauffeur Uber… Il faudrait que tu saches écrire des conneries prétendument sociales comme celles qu'on voit à Cannes… Tiens, Pierre, dont les scénarios ont obtenu des prix, des césars…, me disait l'autre jour qu'il gagne autant que lorsqu'il est sorti de l'école il y a presque 30 ans, cette époque où l'on accepte des conditions discutables parce qu'on sait qu'on débute, qu'on manque d'expérience…
- Les auteurs ont toujours été déconsidérés…
- Pas à ce point, tout de même. Ces dernières années, ça dépasse tout entendement.
- Et c'est pareil partout…
- On ne mesure pas l'ampleur du désastre. On n'a plus les yeux pour ça. On se précipite sans hésitation vers ce produit fabriqué par l'Etat profond et sa soumission au système médiatico-financier, un philosophe banquier au sourire publicitaire, aux formules vides qui, à peine élu, va faire allégeance à Berlin… Ce qui se dessine avec ce gouvernement abject est à vomir…
- Qu’est-ce que tu fais ? Tu l’ouvres finalement ?
- Mal dormir pour mal dormir autant prendre encore quelque gouttes de consolation dans cet océan de cynisme et de désespoir…
- Toujours ça que les Prussiens n'auront pas…


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