samedi 30 janvier 2021

Dans le baba



John Rawlings



– Alors ?

Alors, quoi ?

Qu'est-ce que c'était ?

Je n'en sais rien… Un de ces trucs que je reçois sur internet, une pub. Je pensais l'avoir éteint.

Oui, c'est ça…

Tu sais bien que désormais, les mails arrivent sur mon téléphone… 

Oui, c'est ça…

Comment ça, Oui, c'est ça ?

Oui… C'est ça… Avec des points de suggestion… 

Tu crois vraiment que c'est mon amant qui m'écrit, à 3h48, Viens vite, je n'en peux plus ?

Il est 3h48 ?!

Je n'ai pas réussi à l'éteindre. Je ne comprends rien à ce téléphone, une lumière verte avec un message de sécurité m'empêche de le faire… J'ai fni par le planquer dans la salle de bains…

Ton amant ?

– Oui, sous un tas de serviettes.

N'empêche, ce shtongue et t'entendre te lever, ça m'a fait quitter mon rêve étrange. J'ai essayé de m'y replonger quand tu étais en bas, car je m'en souvenais parfaitement, mais je n'ai pas réussi. Rien que pour ça, j'en veux à mort à l'amant errant en bas.

On ne peut pas replonger dans un rêve, ça n'existe pas…

Détrompe-toi.

Ça t'est arrivé ?

Une fois ou deux oui. Même si généralement, une fois réveillé, impossible de me rendormir… 

C'était quoi, ce rêve ?

Un rêve étrange, te dis-je. J'étais dans le quartier de ma mère, je me promenais avec elle, comme je l'ai fait hier. C'était dans une rue que nous n'empruntons jamais. Nous croisions un homme, avec une canne également, que ma mère saluait. Le type ne l'avait pas reconnue, se retournait après coup et l'interpelait… Ils se mettaient à parler, je ne sais plus dans quelle langue. Ma mère, qui n'était plus ma mère, racontait…

Ta mère n'était plus ta mère ?

Non, je pense que c'est pour cela qu'il ne l'avait pas reconnue… Au début, j'ai pensé que c'était à cause du masque. Lui aussi en portait un d'ailleurs, mais ma mère l'a reconnu sans aucune difficulté.

Je ne comprends rien. Il y a des masques dans tes rêves ? 

Oui. Pas dans les tiens?

Quelle horreur, non ! 

La petite plaisanterie du masque, du confinement, du couvre-feu, conditionne nos rêves désormais. Tiens, on fera peut-être un jour un bouquin répertoriant les rêves sous la pandémie, comme on l'a fait avec le nazisme. Tu te souviens de cette pièce de théâtre?

Comment dit-on sur internet ? Tu viens d'atteindre le point Goodyear... 

Oui, ça roule... Tu sais, j'ai des tics du visage depuis quelques jours. 

– C'est-à-dire?

Je fais comme ça, regarde…

Mon nez fronce, les pommettes essaient de redresser le masque, même lorsque je n'en porte pas…

C'est peut-être un bon exercice pour ces femmes qui veulent se les faire gonfler. 

Oui, il va falloir s'adapter dans tous les domaines car on n'en a pas fini. Tu as vu ce nouveau test PCR que l'on teste en Chine

Non.

Je crois même qu'ils n'en sont plus au stade du test. 

A quel stade alors ?

Au stade anal.

Je ne sais pas pourquoi, mais en posant la question, j'étais sûre de ta réponse.

Tu l'as lu, toi aussi ?

Quoi donc ?

Le test anal est désormais obligatoire pour tout nouvel entrant sur le territoire chinois.

Tu racontes n'mporte quoi.

Je te jure que c'est vrai. 

Je ne te crois pas. 

Attends, je vais chercher mon ordi.

C'est pas comme ça que nous allons parvenir à nous rendormir...

Regarde !

– Je n'y crois pas ! C'est un fake...

– Pas du tout.

Ils sont dingues... 

Et ne crois pas que ça ne concerne que la Chine. 

Ben, quand même...

Si l'on t'avait dit, il y a encore un an, que l'on sera, que tout le pays ‒un pays comme la France ‒, que l'on sera comme les Chinois, confinés, et même confinés 3 fois en moins d'un an, tu n'y aurais jamais cru...

J'aurais dit On ne peut voir ça qu'en Chine...

– Voilà ! On ne se rend pas compte de tout ce que l'on a accepté en à peine quelques mois... Un jour, ils nous diront que, face aux mutations nouvelles, le contrôle le plus efficace, c'est de nous fouiller le cul!

Que tu es vulgaire...

Pardon, je m'emporte...

 – Jusqu'où peuvent-ils aller ? On touche le fond, là...

– Analyse on ne peut plus juste... Aucune humiliation ne nous sera épargnée... De toute manière, notre intimité la plus profonde a été depuis longtemps vendue à la machine la plus racoleuse et totalitaire, avec notre consentement le plus conscient...
Revenons à ton rêve masqué : si ce n'était pas ta mère que tu accompagnais, qui était-ce ?

– Il me semble qu'il s'agissait de cette actrice dont tu ne retrouvais pas le nom hier soir. Celle du film d'Almodovar… 

Tilda Swinton ?

Oui, c'est cela. Etrange, non ? 

Elle est plus sexy que ta mère.

Tu trouves ? Je ne me suis pas posé la question. Mais maintenant que tu en parles... 

Tu vois ?

Entre nous, je n'ai jamais aimé cette comédienne. Quelque chose en elle me gêne. Et je ne la trouve pas sexy, je la trouverais même laide, si j'avais à me prononcer sur le sujet, trop masculine...

Tu rêves quand même qu'elle se promène à ton bras. Qu'elle supplante ta mère... 

...Vous y allez un peu fort, docteur. C'est une Anglaise ?

Tilda ? Oui, il me semble. Ou Ecossaise, un truc dans le genre.

En tous cas, elle n'était pas sexy. Elle boîtait, s'aidait d'une canne, et, comme ma mère, elle ne pouvait marcher seule, elle avait peur de tomber. Sauf que j'étais plus petit qu'elle. Elle est grande, cette Anglaise ?

Elle en a l'air… Mais, je serais étonnée qu'elle mesure plus d'un mètre quatre-vingt dix…

Je suis un enfant lorsque je suis avec ma mère, c'est peut-être le sens de cette partie du rêve…

Au contraire, tu ne sens pas, lorsque tu marches avec ta mère, que c'est elle l'enfant, que, sans toi, elle est perdue ?

Oui, sûrement. Mais alors, étant rêvé que ce n'était pas elle, c'était moi, l'enfant… Le type que l'on croisait, avec son masque un peu usé et sale, ressemblait drôlement à Tony Curtis, vieux. Tu sais, un peu baleine…

Oui, le beau gosse d'Hollywood était devenu affreux. De quoi parlaient-ils, ta mère qui n'était pas ta mère et lui ?

De leur santé. Et ma mère, enfin Tilda, se disait étonnée de la gentillesse, la politesse des gens ici. Dès qu'elle arrivait quelque part, on lui proposait un siège, Mais asseyez-vous donc. Je comprenais à cette anecdote, il me semble, que nous n'étions pas en France. On revoyait en flash-back tout ce que ma fausse mère racontait au monstre qu'était devenu le beau gosse hongrois du cinéma hollywoodien… Il y avait de grandes tables...

Dans la rue ?

Non. Lorsqu'elle évoquait ce détail sur la bienveillance des gens à son égard, nous étions dans une grande salle, genre salle de réception, comme dans un congrès, un festival, je ne sais pas si tu te souviens de ce genre de réunions, qu'on ne verra jamais plus... Et il me semble que les interlocuteurs n'étaient plus les mêmes. Exit la baleine hongroise. Il y avait là une collègue de travail, une amie comédienne... Peut-être Tony Curtis se tenait-il en retrait, debout, appuyé sur sa canne... Comme souvent, dans ce genre d'endroits, je ne me sentais pas à ma place...

Oh, je suis tombée l'autre jour sur une citation qui m'a fait penser à toi. Je me suis dit que tu la connaissais certainement.

La citation ?

– Du moins, le texte dont elle est tirée...

Un texte de qui ?

Léon Bloy, je crois. Attends, je l'avais notée sur mon cahier. Le voici :
Incapable de s'ajuster à la vie contemporaine qui le pénétrait de dégoût, il résidait au fond de son propre coeur, tel que, dans son antre, un dragon d'avant le déluge, inconsolable et hagard de la destruction de son espèce.
Oui, c'est bien de Bloy, mais je n'ai pas noté le titre...

Tu as trouvé ça sur internet ?

Oui. Quelqu'un que je ne connais pas...

...citait un texte que tu ne connais pas, d'un auteur que tu ne connais pas...

En gros, oui. Mais toi, tu l'as déjà lu, j'imagine.

Pas vraiment, un peu.

J'avais l'impression que ça parlait de toi... Tu lis quoi, en ce moment ?
Plume
? J'adorais Michaux quand j'étais à la fac...

–  Tiens, écoute ça, justement. J'ai l'impression que ça parle de nous :
Autrefois, quand la terre était solide, je dansais, j'avais confiance. A présent, comment serait-ce possible ? On détache un grain de sable et toute la plage s'effondre, tu sais bien.

– Comment veux-tu que nous retrouvions le sommeil avec cette image en tête désormais ?

–  La chambre n'est pas très grande, il ne doit pas être bien loin, on va remettre la main dessus. Viens, rapproche-toi et ferme les yeux.



 

 



dimanche 24 janvier 2021

Le spasme d'un instant

Bettmann/Getty Images


Tu peux interroger sans cesse autour de toi
Interroger le ciel les platanes les ombres
Le monde est inavouable
Si tu rencontres un arbre
Si tu rencontres un homme
C'est un reflet que tu rencontres
Un reflet d'homme un reflet d'arbre
Mais jamais la réalité

Si tu regardes l'heure au cadran de l'horloge
C'est l'heure d'un autre siècle et d'une autre planète
Depuis ton premier jour
C'est toujours la première heure impassible et muette.


***

 

Je suis né comme on jette la pierre dans un puits
Pour compter les secondes de la vie à la mort
Je suis né pour crier sous le drap de la nuit
Je suis né agrippé au cri de ma naissance

Poussière de ma mère
Poussière de mon père
Je suis né du hasard et plus rien ne m'arrive
Que prolonger sans cesse à travers mon agoisse
Le spasme d'un instant qui ne fut pas le mien.

 

***

Je ne vois pas plus loin que l'immeuble d'en face
Et mon poème a peur d'une fenêtre ouverte
Pas plus loin que ce mur et ce masque de pierres
Et ce naufrage obscur dans le bleu des lessives
Je ne vois pas plus loin que le bout des nuages
Mon imagination travaille sur du gris
Ô mon poème triste à l'affût de la pluie
Pas plus loin que ce bloc de cailloux et de brumes
Et ce pénitencier de pigeons mécaniques
Ce recoin d'escalier où dort dans la poussière
Quelque royaume fou au blason de fleurs mortes

Je ne vois pas plus loin que l'immeuble d'en face

Et pourtant je sais bien que tout ne finit pas

Au bout de ce regard aveugle et taciturne

Je sais bien quand il faut ravaler ma salive

Que les vagues de la mer toutes les vagues de la mer

Me resteront bloquées à jamais sur ma gorge

Et le cri des volcans échoués aux antipodes

Et la rosée de l'aube et le feu des étoiles

Je ne vois pas plus loin que l'immeuble d'en face

Un pot de géraniums veille sur mon vertige

Pas plus loin que ce mur et ce fleuve de pierres

Dont la chute immobile m'invite au suicide.

 

Christian Bachelin, Neige exterminatrice,
ed. Le Temps qu'il fait


vendredi 22 janvier 2021

L'ignorant

 

Ando Fuchs

 

Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,
plus j'ai vécu, moins je possède et moins je règne.
Tout ce que j'ai, c'est un espace tour à tour
enneigé ou brillant, mais jamais habité.
Où est le donateur, le guide, le gardien ?
Je me tiens dans ma chambre et d'abord je me tais
(le silence entre en serviteur mettre un peu d'ordre),
et j'attends qu'un à un les mensonges s'écartent :
que reste-t-il ? que reste-t-il à ce mourant
qui l'empêche si bien de mourir ? Quelle force
le fait encor parler entre ses quatre murs ?
Pourrais-je le savoir, moi l'ignare et l'inquiet ?
Mais je l'entends vraiment qui parle, et sa parole
pénètre avec le jour, encore que bien vague : 

« Comme le feu, l'amour n'établit sa clarté
que sur la faute et la beauté des bois en cendres... »

 

Philippe Jaccottet, L'ignorant, Gallimard

mercredi 20 janvier 2021

La larme la plus inutile

 

Harf Zimmermann

 

Sans rien autour 

N'ayant plus de maison ni logis,
Plus de chambre où me mettre,
Je me suis fabriqué une fenêtre
Sans rien autour. 

Fenêtre encadrant la matière
Par le tracé tendre de son contour,
Elle s'ouvre comme la paupière
Se ferme sans rien autour. 

Se sont dépouillées les vieilles amours,
Mais la fenêtre dépourvue de glace
Gagne les hauteurs, elle se déplace,
Avec son cadre étonnant, 

Qui n'est ni chair ni bois blanc,
Mais qui conserve la forme exacte
D'un œil parcourant sans ciller
L'espace soumis, le temps rayé.  

Et je reste suspendu au cadre qui file,
J'en suis la larme la plus inutile
Dans la nuit fermée, dans le petit jour,
Ils s'ouvrent à moi sans rien autour.


Armen Lubin, Le passager clandestin/Sainte patience/
Les hautes terrasses
, Poésie/Gallimard

 

jeudi 14 janvier 2021

Montrer les dents

Ruth Orkin

 

Certains arbres meurent en route
entre deux saisons.
Les oiseaux s'en fichent.
Oh, les beaux jours. Et puis le chant
se fige. Sentir toujours la mort
dans les yeux, en famille.
Montrer les dents quand on voudrait
simplement sourire.


Vitre noire, quai désert.
Pupilles dilatées. Contracture.
La voix et le visage
d'une femme, l'entêtement.
à lui donner un nom.
S'en défaire ? Encore un rêve.
On vous rend la monnaie en souriant.


Habiter l'orage.
Un sommier debout contre le mur.
Le portrait d'un résistant.
Une chaise vide, un store.
Un placard, des habits, une valise.
Des bougies, des livres et de l'encaustique
pour un vieux meuble en bois.
Un tout dernier mot oublié dans la bouche
en travers du rêve.
Une chambre, le temps d'un éclair.


Roberto San Geroteo, Le Chien d'à côté se tait,
éd. alidades, 2002

mercredi 13 janvier 2021

La grande épopée de l'art dramatique


Sayuri Ichida

 

Cette année encore (plus que jamais serait-on tenté d'écrire !), le théâtre se doit de traverser les enjeux politiques et sociétaux dont l'art fait matière. Espace de toutes les libertés, la scène révèle le réel politique au plus profond des intimités. Nulle mieux que l'écriture pénétrante, démesurée, de Jean-Yves Pottera pour faire écho à la situation dramatique des migrants qu'il décrit dans Exodus, saga de onze heures qui a tant bouleversé Avignon l'année dernière. Avec Vertiges, Cornelius Van den Bush brise les codes et offre à la minorité kazakhe de la région PACA une formidable caisse de résonnance pour leur cause et leur légitimité étouffée par une société toujours plus fermée à l'autre. La mise en scène de Dimitri Pelcrave, volontairement invisible, absente, pour laisser au texte toute sa puissance, marquera certainement un tournant dans la grande épopée de l'art dramatique. Les jeunes générations ne seront pas en reste. Yorick Gosselain traversera Shakespeare en proposant Songe d'une nuit d'été comme on ne l'a encore jamais vu puisque les acteurs dénudés de bout en bout (sauf Hyppolita pour une raison que l'on ne veut révéler) seront muets et le texte surtitré en russe pour respecter la révolutionnaire lecture de Constantin Adamov, toujours exilé au Canada depuis 2011. Enfin, afin de célébrer la richesse d'une humanité bâillonée par la montée des extrêmes droites en Europe, Ricardo Alvares interroge la place du spectateur en brisant le quatrième mur et en nous proposant avec la troupe de la Volksbühne un disruptif spectacle interactif joué tour à tour à Shangaï, Melbourne, Toronto, Berlin, Pretoria et Nuuk mais projeté, grâce à la magie de Periscope, dans vingt-quatre villes en même temps.
Pour finir, la danse sera à l'honneur avec une carte blanche donnée à l'immense chorégraphe Alberto Rivera dos Santos, retiré pour une vie d'ermite sur l'île de Madère, et dont nous sommes suspendus à la réponse qui ne devrait plus tarder, pour ce retour sur les plateaux tant attendu depuis 1982, date de son dernier spectacle injustement incompris par la critique et le public.


David Thomas, Un homme à sa fenêtre,
éd. Anne Carrière, 2019

mardi 12 janvier 2021

Inconnu

 


Lui comme moi étions convaincus de l'inutilité de ce rendez-vous. Je ne sais pourquoi il m'avait proposé qu'on se voie et pas plus pourquoi j'avais accepté. Je crois qu'il m'avait convoqué pour me manifester un minimum de sympathie et j'étais venu pour ne pas paraître insensible à la situation ou impoli. Il était gêné de m'apprendre que mes deux derniers livres s'étaient peu vendus et moi tout autant de l'avoir déçu. C'était désagréable pour nous deux alors j'ai essayé de dédramatiser la situation en lui expliquant combien j'étais heureux d'être dans sa maison, que deux mille cinq cents ventes me satisfaisaient et que surtout, je ne voulais pas être un souci pour lui. Il était un des éditeurs les plus connus et réputés de France, et j'étais déjà bien heureux qu'il ait publié deux de mes livres. Il avait redressé les comptes de la maison de façon spectaculaire depuis deux ans. C'était un homme de réseau qui connaissait tout Paris, il partait en vacances avec Beigbeder, dînait avec Ruquier et prenait des cuites avec Houellebecq. Depuis qu'il dirigeait la maison, il raflait un grand prix à chaque rentrée, l'homme le mieux placé de la profession donc, et c'était lui qui m'avait proposé de me publier. Une main tendue qui ne se refuse pas. Mais ce matin-là, il n'était pas dans son assiette, il se levait, faisait quelques pas, remontait son pantalon, se rasseyait, se passait la main sur le crâne tout en parlant du mystère d'un succès littéraire. Je sentais qu'il cherchait une explication à cette indifférence de la presse et des lecteurs à l'égard de mes livres, il me disait qu'il avait tout essayé mais que ça n'avait pas accroché, qu'il n'avait pas réussi à convaincre. Au bout de dix minutes, à force de circonvolutions, de mots pour un autre, de phrases en biais et de regards fuyants, son discours est devenu très clair et j'ai compris qu'il serait vain, à l'avenir, de lui proposer un manuscrit. Il me lâchait. Et puis, sur le pas de la porte, tout en me serrant la main, il eut cette phrase : « Ce n'est pas lié à votre talent, mais votre problème voyez-vous, c'est que vous ne connaissez personne et que personne ne vous connaît. »

 

David Thomas, Un homme à sa fenêtre,
éd. Anne Carrière, 2019

samedi 9 janvier 2021

Une femme pour moi

Erika Schmied

 

3 février 1972 
Thomas m'explique qu'il prendrait immédiatement femme, mais il faudrait que ce soit une servante. Pendant plus de dix minutes, il énumère, comme il l'a déjà fait à de nombreuses reprises, tout ce qu'une femme ne devrait pas faire ou être. C'est une femme comme celle de son grand-père qu'il lui faudrait. Elle frottait (chaque semaine le plancher), recevait des invités, se chargeait des démarches administratives désagréables, écrivait de belles lettres, supportait que le grand-père ne lui adresse pas la parole pendant une semaine, sans demander pourquoi, mais ils ont eu tout de même trois enfants. C'est ce que j'aimerais avoir moi aussi, une femme pour le lit, mais j'aurais certainement tellement à redire sur le reste que je la chasserais au bout de deux jours. Une femme pour moi, ça n'existe pas. Ou bien c'est la fin. Je ne pourrais alors plus rien écrire. 

 

Karl Ignaz Hennetmaier, Une année avec Thomas Bernhard,
trad. Dieter Hornig
in Thomas Bernhard, Cahier de L'Herne 132,
(parution 27 janvier prochain)

 

jeudi 7 janvier 2021

Ce chant



Une jeune fille t'a demandé : Qu'est-ce que la poésie ?
Tu voulais lui dire : C'est ce qui fait que tu existes, ô oui, que tu existes,
et que de crainte et d'émerveillement,
qui sont la preuve du miracle,
je sois si cruellement jaloux de la plénitude de ta beauté,
et que je ne puisse t'embrasser ni dormir avec toi,
et que moi, je n'aie rien, et que celui qui n'a rien à donner
doive chanter.

Mais tu ne lui as rien dit, tu as gardé le silence
et ce chant, elle ne l'a pas entendu…


Vladimir Holan, Une nuit avec Hamlet
et autres poèmes
(1932-1970),
trad. Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard

jeudi 31 décembre 2020

Fin

 

Jitka Hanzlová

 

 

Voici venu l'âge de fer dans la gorge. Déjà.

Tu t'habites toi-même mais tu ignores qui tu es ; tu vis sous une voûte abandonnée où tu écoutes ton propre cœur

pendant que graisse et oubli se propagent dans tes veines,

que tu te calcifies dans la douleur et que de ta bouche

tombent des syllabes noires.

 

Tu vas vers l'invisible

et tu sais que ce qui n'existe pas est réel.

Tu retiens vaguement tes affaires et tes rêves

(tu conserves encore l'odeur des suicidés),

tes aliments sont la colère et la pitié,

il reste peu de toi : vertige, ongles

et ombres de souvenirs.

Tu penses la disparition. Tu caresses

les ténèbres cérébrales, tu descends dans ton foi calciné par la tristesse.

 

Tel est l'âge de fer dans la gorge. Tout 

est maintenant incompréhensible. Pourtant

tu aimes encore tout ce que tu as perdu.

 

 

Antonio Gamoneda, Clarté sans repos,
trad. Jacques Ancet, éd. Arfuyen

 

 

samedi 26 décembre 2020

Instants de fête

 

Comme un enfant craintif j’erre à travers les rues.
L’ombre, ainsi qu’un automne, a flétri les visages,
Et des paupières d’or d’un azur sans nuages
Filtre le long regard des choses disparues. 
En vain, je fuis la joie énervante qui rôde
Et propage en la nuit sa grossière hystérie.
C’est fête. La douleur des cuivres psalmodie…
Et l’Ivresse, en haillons, prophétique, clabaude. 
Sur la place, où dormaient des silences de lune,
La crécelle d’un orgue a repris, une à une,
Les valses à la mode en robes de paillons. 
Un clown, sur des tréteaux, parodie son martyre,
Et la foule, aux éclats de voix de l’histrion,
Acclame par instants la souffrance de rire.

 

Léon Deubel, La Lumière natale, éd. Rougerie

lundi 21 décembre 2020

De la France


Hasard, objectif bien entendu, des lectures consolatrices. A la fin du volume Les Contes bleus du vin/Un rêve en Lotharingie, publié par les excellentes éditions Le Temps qu'il fait, nous trouvons un texte inédit et passionnant intitulé “D'une France à l'autre”, datant de 2010. Jean-Claude Pirotte y évoque la littérature de voyage et s'attarde en particulier sur celle de Raymond Dumay, premier écrivain à avoir écrit et édité un guide du vin en 1948 (Ma route de Bourgogne). Pirotte note : 

Ce que Dumay cherche à découvrir, ou plutôt redécouvrir, c'est la France d'avant-guerre, cette France éternelle dont l'esprit tient tout entier dans les ouvrages de ses écrivains, de ses artistes, et le panorama chatoyant ou pénombreux de ses paysages (…) L'œuvre de Dumay n'a pas vieilli. C'est la France qui a vieilli. Et mal vieilli. On aurait pu la croire vaccinée contre les microbes insidieux du pétainisme et de la xénophobie, libérée des tentations mortifères du pouvoir personnel, soucieuse de sauvegarder son rôle de phare de l'humanisme et de l'égalité. Il n'en est hélas rien (…) La France que parcourt Dumay se relève plus belle et plus vivante de son sommeil forcé, et de ses cruelles insomnies. Elle redevient la patrie des droits de l'homme et du paysage ébloui (…) La France convalescente se promet de ne plus succomber à l'appel du défaitisme et de la délation. Elle n'a pas gagné la guerre, mais elle a recouvré son humanité, son sens de l'idéal républicain, de la joie de vivre et de la tolérance. Les poètes sont écoutés, on chante Prévert, Queneau et Aragon. Un esprit frondeur et facétieux préside à de futures destinées. 

Non, le ver est dans le fruit. Nous le savons pour l'avoir vu, ce ver, grossir et prospérer sur le terreau de l'aveuglement politique et les résurgences des anciennes rancœurs. La France a cru se relever et s'élever, elle n'a fait qu'accueillir en les niant les symptômes de son actuelle décrépitude. Elle ne ressasse plus aujourd'hui, rongée par la virulence d'un alzheimer collectif, que des ritournelles obscènes et des rêveries infantiles où le clinquant miroite au son des trompettes de la vulgarité.

Des fastes de l'Ancien Régime, dont les nostalgiques triviaux se gargarisent, la France d'aujourd'hui n'a retenu que les excès et les turpitudes. Un art de vivre inégalé a été peu à peu, et se trouve aujourd'hui brutalement, remplacé par le règne de l'inculture, du mauvais goût et de la prévarication…

 


 

Pour sa part, dans son dernier ouvrage au titre faussement provocateur, Contre le peuple (éd. Séguier), l'ami Frédéric Shiffter convoque, entre autres, l'Américain Christopher Lasch et son cher penseur espagnol José Ortega y Gasset, qui affirme dès 1929 que « La caractéristique de notre époque est que l'âme vulgaire, qui se sait telle, ose affirmer le droit à la vulgarité et l'impose partout. » Le philosophe sans qualités distingue les élites brocardées par Lasch, le groupe de personnes au sommet de la hiérarchie sociale, de l'élite défendue par Ortega, petit nombre de personnalités libres excellant dans les domaines du savoir, de l'art et de la philosophie, et n'imposant rien au grand nombre. Le nihiliste balnéaire note:

Après la Seconde Guerre mondiale, quand les totalitarismes fascistes et nazis furent détruits, puis, après 1989, quand l'Occident triompha du bloc soviétique, les leaders du marché multinational, avec, à leur service, les personnels politiques et administratifs issus des écoles de commerce et de management, n'ont jamais eu dans leurs rangs des hommes d'élite, mais bien ce qu'Ortega appelait des « hommes-masses » ou encore des « petits messieurs satifaits » – señoritos satisfechos : des obsessionnels du profit, uniquement soucieux d'arriver, aussi embesognés que les salariés qu'ils exploitent*, confondant la liberté politique avec la destruction de l'Etat arbitraire, indifférents à l'enseignement des humanités, et, surtout, à l'aise dans leur époque qui consacre comme beau et bon tout ce qui flatte leur absence de goût et leur inculture (…) on a un aperçu exact de la crème de ce biotope quand on voit les spécimens que recrutent les laboratoires d'idées (sic) concurrents comme l'institut Montaigne ou Terra Nova : des assureurs, des banquiers, des avocats d'affaires, des hauts fonctionnaires, des publicitaires, des patrons, autant de Lumières pour qui toute entreprise de pensée est pensée d'entreprise. La domination internationale de la ploutocratie, avec sa domesticité d'experts, de directeurs des médias, d'agents d'influence, montre le succès total de la rébellion des masses. Au sommet des instances de commandement et de décision, une caste de parvenus a réussi à évincer le troupeau des moins habiles. Mais il n'y a pas de différence, du point de vue du type humain, entre un riche potentat et un petit traficant de drogue. « L'aristocratie financière, dans ses méthodes d'accaparement comme dans ses réjouissances, n'est rien d'autre que l'incarnation du lumpenprolétariat au sommet de la société bourgeoise, écrivait déjà Marx dans La Lutte des classes en France (1850).» Le señoritisme est la morale indépassable de notre temps.

 * ici, Schiffter rappelle le fameux constat de Nietzsche (Humain, trop humain) : « De nos jours, comme en tout temps, les hommes se divisent en esclaves et hommes libres. Celui qui ne dispose pas pour lui-même des deux-tiers de sa journée est un esclave. »


Jean-Claude Pirotte, Les Contes bleus du Vin suivi de Un rêve en Lotharingie et de D’une France à l’autre, Chroniques, éd. Le Temps qu'il fait, 10€ 

Frédéric Schiffter, Contre le peuple, éd. Séguier, 14

Les photographies sont de Gilles d'Elia

mercredi 16 décembre 2020

L'histoire d'un nom


En 1982, la presse française annonce le même jour le décès de Philip K. Dick et la disparition de Perec (sans accent aigu). Ce dernier, tiens, en 1976, notait dans sa Tentative de description d'un programme de travail pour les années à venir, en huitième point (sur dix-neuf), l'idée d'un roman de science-fiction dans lequel les lettres de l'alphabet remplaceraient le travail et l'argent, la vie étant ainsi transformée en une interminable partie de scrabble... Pour Jacques Barbaut (avec un t) qui suppose que toute écriture est l'histoire d'un nom, la littérature est un terrain de jeu on l'aura compris pas seulement de mots mais aussi donc de noms. Son traité d'onomastique amusante, C'est du propre (c'est le titre), nous en donne, du coq à l'âne et jusqu'au vertige, la preuve. Le poète et correcteur (et blogueur), malicieux comme il se doit, pour ne pas être barbant, obsessionnel comme il se le doit, a inventorié ou inventé passages de textes, biographies, confidences, poèmes, collages, calligrammes, etc. Sont passés en revue Flaubert, Modiano, Montaigne, Molière, Guyotat, Novarina, Kerouac, Céline, Vallès, Gary, Bove, Zorn (qui ne se nommait pas Zorn, qui signifie colère, mais Angst, qui signifie angoisse) et d'autres dont, bien entendu, Apollinaire et ce troublant événement à nous ici remémoré: le 9 novembre 1918, jour de l'abdication de l'empereur Guillaume II, la foule scande «A bas Guillaume!» sous les fenêtres du 202, boulevard Saint-Germain sans savoir que Wilhelm Albert Wlodzimierz Apolinary de Waz-Kostrowicki y agonise de la fièvre espagnole qui ne l'était pas puisque importée de Canton par des soldats américains. Naturalisé depuis peu, le poète qui ne connaîtra pas la paix sera comme on le sait déclaré «mort pour la France»
Citons également cette note du Belge Michaux, dont le prénom est, barbote l'auteur, si on lui enlève son H, une anagramme de rien.

 

1924, Paris
Il écrit, mais toujours partagé.
N'arrive pas à trouver un pseudonyme qui l'englobe, lui, ses tendances et ses virtualités.
Il continue à signer de son nom vulgaire, qu'il déteste, dont il a honte, pareil à une étiquette qui porterait la mention
«qualité inférieure». Peut-être le garde-t-il par fidélité au mécontentement et à l'insatisfaction. Il ne produira donc jamais dans la fierté, mais traînant toujours ce boulet qui se placera à la fin de chaque œuvre, le préservant ainsi du sentiment même réduit de triomphe et d'accomplissement. 

 

Henri Michaux,
Quelques renseignements sur cinquante-neuf années d'existence

in Jacques Barbaut, C'est du propre, éd. Nous, 2020

samedi 12 décembre 2020

Place aux vieux

Le virus, le confinement, le déconfinement, le reconfinement, les masques, les gestes barrière, les mensonges, le chaos et la répression quotidiens nous ont presque fait passer à côté de la dernière production de l'amigo Melingo, Oasis – et pourtant… Il s'agirait donc du dernier volet d'un triptyque entamé en 2014 avec l'album Linyera suivi deux ans plus tard de Anda. Une trilogie consacrée à la figure d'un clochard céleste nommé Linyera (vagabond, mendiant, voyou, en argot bonaerense) qui fait que les critiques qui n'en rament pas une rapprochent raccourciment, chapeau et grand manteau noir aidant, le natif de Buenos Aires d'un Tom Waits… Brèfle, comme dit le poète, place à la musique.

 


Melingo y reprend par exemple des airs connus, autour de la notion de chemin, de la route, de l'indigent, et collabore notamment avec le Tom Waits italien, comme disent les journalistes affligeants, l'excellent Vinicio Capossela, en reprenant une chanson grecque déjà personnalisée par son compère dans la langue de Pasolini. 

A 63 balais, si nous comptons bien, ce bon Daniel retrouve son colega des années 1990 au sein de Los Abuelos de la Nada, Andrés Calamaro, de quatre ans son cadet. Les papys du rock hispanique, après divers excès, succès et oublis, se vantent désormais de bénéficier, malgré le virus, comme de vulgaires matous, de sept vies. Au moins… Et Daniel de nous annoncer fièrement que la relève est en place…

Attends, petit, attends. Papa est encore en vie… 

vendredi 11 décembre 2020

C'est pourquoi j'ai si peu d'amour dans le coeur


 

 

Ohlsdorf 11/5/69 

 

Cher Monsieur Unseld, 
je suis de si bonne humeur que je dois vous écrire, n'en cherchez pas la raison, je ne la connais pas. Et puis j'ai le sentiment de vous avoir peut-être contrarié avec une de mes lettres de revendication. Mais à cet instant, je n'ai pas envie d'être contrarié.  
Mais parfois c'est tout simplement la mise au propre à la machine qui dégrade le texte et le transforme en écrit grossier. 
Je me promène avec une pièce de théâtre dans la tête et ce serait si beau si je pouvais en venir à bout jusqu'à sa création à Hambourg, sans être influencé par les singes des gazettes. (...)
Au fond, je ne suis pas cupide. 
Mais cela, vous le savez.
De toute façon, je me fiche de l'argent, du moment que j'ai le strict nécessaire. Je m'en contente parce que c'est effectivement un fardeau pour moi. J'ai besoin de calme, et je l'ai. (...) Il y a tant de choses absurdes à pleurer, mais je ne pleure pas, je ne fais que mépriser. Moi, à titre personnel, je me moque. (...)
Sachez que j'aime vivre, que j'aime voyager, que j'aime bien manger et que j'aime rien plus que les bons écrivains. C'est pourquoi j'ai si peu d'amour dans le coeur.
Kropotkine m'a enthousiasmé ! Il n'y a que des souris qui écrivent, la littérature est grignottée. Pouah. Quelle horreur !
Et je ne sais toujours pas pourquoi je vous écris aujourd'hui. Il n'y a pas de raison apparente.
Et prochainement, écrivez-moi de nouveau «cordialement» et non pas « avec mes meilleures salutations» que je déteste profondément.

 

Votre profondément.
Thomas Bernhard


***


Francfort-sur-le-Main 15 juillet 1975

 

Cher Thomas Bernhard,

un éditeur aussi est un être humain. Lui aussi a besoin d'être brossé dans le sens du poil. S'il est seulement battu, battu comme un chien, alors il ne peut que devenir encore plus servile... Je vous enverrai un télégramme avec deux dates pour une rencontre. J'espère que l'une des deux vous conviendra. J'apporterai à cette rencontre le troisième quart du prêt.



 

In Thomas Bernhard, Cahier de L'Herne 132

mercredi 9 décembre 2020

Quoi de neuf ? Thomas Bernhard !


A signaler la parution le 27 janvier prochain d'un Cahier de L'Herne, dirigé par Dieter Hornig et Ute Weinmann, consacré à Thomas Bernhard. Outre les approches critiques, et collectives, la riche iconographie, on se jettera sur les quelques textes inédits, et solitaires, de l'auteur de Gel : poèmes, récits brefs, articles, entretiens, cartes postales et une partie de sa correspondance houleuse, comme on dit, avec son éditeur...  On y reviendra.

Tout comme on reparlera sans nul doute de l'inespérée publication, chez le même éditeur, de L'Italien, trois textes des années 1960 parus originellement en revue ― la Nantaise Arcane 17 chez nous dans un numéro de 1988.


De quoi bien démarrer 2021 ― ou finir 2020 pour les plus veinards qui ont, comme ici, ces deux volumes déjà sur leur table de chevet.

lundi 7 décembre 2020

Le rêve en action

margaret durow

 

la beauté de ton sourire ton sourire
en cristaux les cristaux de velours
le velours de ta voix ta voix et
ton silence ton silence absorbant
absorbant comme la neige la neige
chaude et lente lente est
ta démarche ta démarche diagonale
diagonale soif soir soie et flottante
flottante comme les plaintes les plantes
sont dans ta peau ta peau les
décoiffe elle décoiffe ton parfum
ton parfum est dans ma bouche ta bouche
est une cuisse une cuisse qui s'envole
elle s'envole vers mes dents mes dents
te dévorent je dévore ton absence
ton absence est une cuisse cuisse
ou soulier soulier que j'embrasse
j'embrasse ce soulier je l'embrasse sur
ta bouche car ta bouche est une bouche
elle n'est pas un soulier miroir que j'embrasse
de même que tes jambes de même que
tes jambes de même que tes jambes de
même que tes jambes tes jambes
jambes du soupir soupir
du vertige vertige de ton visage
j'enjambe ton image comme on enjambe
une fenêtre fenêtre de ton être et de
tes mirages ton image son corps et
son âme ton âme ton âme et ton nez
étonné je suis étonné nez de tes
cheveux ta chevelure en flammes ton âme
en flammes et en larmes comme les doigts de
tes pieds tes pieds sur ma poitrine
ma poitrine dans tes yeux tes yeux
dans la forêt la forêt liquide
liquide et en os les os de mes cris
j'écris et je crie de ma langue déchirante
je déchire tes bras tes bas
délirant je désire et déchire tes bras et tes bas
le bas et le haut de ton corps frissonnant
frissonnant et pur pur comme l'orage
comme l'orage de ton cou cou de
tes paupières les paupières de ton sang
ton sang caressant palpitant frissonnant
frissonnant et pur pur comme l'orange
orange de tes genoux de tes narines de
ton haleine de ton ventre je dis
ventre mais je pense à la nage
à la nage du nuage nuage du
secret le secret merveilleux merveilleux
comme toi-même
toi sur le toit somnambulique et nuage
nuage et diamant c'est un
diamant qui nage qui nage avec souplesse
tu nages souplement dans l'eau de la
matière de la matière de mon esprit
dans l'esprit de mon corps dans le corps
de mes rêves de mes rêves en action

 

ghérasim luca, in héros-limite,
éd. josé corti


vendredi 4 décembre 2020

Le paradis qui coule




Tu es bien torché après tes dix pintes, le juke-box balance des trucs corrects, il y a de la nana, essentiellement des salopes en minijupes, on voit juste un bout de coton noir qui leur rentre dans la raie du cul, et c'est exactement ce dont tu as besoin, des mecs cools et des putes aux cuisses grandes ouvertes, qui s'étalent mieux que la margarine, et à qui tu demandes de patienter cinq minutes, parce que tu es en train de boire un coup avec tes potes, et que moins chère est la bière, plus tu en descends. Huit heures, neuf heures, la soirée file à toute blinde, c'est la fin de la semaine, tu as deux heures devant toi et la bière est fameuse. Le paradis qui coule, glacé, âcre dans la gorge. Des bulles chimiques, un poison brassé à la hâte pour les locdus qui apprécient. Tous les gars sont chauds, ils racontent des conneries qu'on aura oubliées demain, la musique à fond et tu es obligé de crier, mais c'est le rythme qui compte, le rythme électrique qui fait légèrement vibrer la salle, qui te fait oublier le besoin de réfléchir à ce que tu dis, alors tu dis n'importe quoi, tu parles et tu gueules et tu remues la langue, et plus tu es torché, plus tu te rends compte que les mots qui sortent de ta bouche n'ont rien à voir avec ceux que tu avais en tête. Tu pourrais aussi bien raconter n'importe quoi. On s'en branle. Tu glisses une pièce dans la fente, tu appuies sur un bouton, les pages défilent et tu choisis tes chansons. D'une simplicité mortelle. Un débile pourrait en faire autant. Par contre, c'est dur d'arriver au bar si tu n'es pas à moitié brûlé, vachement dur, mais bon, à présent ça va mieux parce que tu es effectivement bourré, et que tu n'en as rien à faire des manières, alors tu fonces droit devant, tu pousses, tu titubes jusqu'à la serveuses avec ses gros nibards qui font éclater son corsage, sa bouche à pipes peinte et repeinte et son amabilité zéro. Elle sait qu'elle peut se donner des airs d'impératrice, devant tous ces mecs bourrés qui la regardent comme ça, elle adore ça la salope, elle prend son pied, et tu lui en demandes encore deux, ma jolie, toi, là, avec le corsage qui va péter, avec les nénés en obus, en train d'étaler ta marchandise histoire d'exciter les hormones, et si un quelconque connard n'apprécie pas la manière de bousculer tout le monde, il fermera sa gueule de toute façon, parce que tu es rétamé, et surtout parce que tu es accompagné d'une petite bande sympa qui te virerait n'importe quel mec par la vitrine, au moindre regard de travers…

 

 

John King, Football Factory,
trad. Alain Defossé,
rééd. Au Diable Vauvet

mercredi 2 décembre 2020

J'étais un chien


ibai acevedo


nu de courage
je corrige le tir
mon amour et lâche
ta main dépose les armes
le bilan
exercice en cours

j'étais un chien
méchant devant ta porte
errant sous ton balcon
j'appris à japper pour garder
la maison
remuer la queue et
lécher ta main en échange
d'une caresse
un bout de viande
je m'appliquais à rappliquer
dès que tu me sifflais
coucher à tes côtés
sur simple demande
sans recommandé

épargne-moi tes mensonges
ne me révèle pas la vérité
ne me demande pas pardon
tais-toi
et parle-moi

aux heures pâles de la nuit
je m'enclume dans ce lit vide de
nous
secoue-moi autant que tu veux
dépourvu de larmes
calé dans le quatorzième
je suis plein de vin
et ne trouve plus les maux

 

charles brun, avec mes dommages