vendredi 21 août 2026

Vous êtes du quartier ?

Yasuhiro Ogawa



Excusez-moi, je m'étale, avec mes courses, excusez, vous le payez combien le café, vous ? Parce que ça a encore augmenté. C'est à cause de la guerre? Comme l'essence, le prix du gaz, l'électricité, la guerre, les guerres, il faut dire, il y a des guerres sans canons maintenant, sans bombardements, des guerres hybrides ils disent, des cyberattaques, pourtant on en produit de l'électricité chez nous, on en vend partout ailleurs, ça devrait être moins cher, les cancers aussi augmentent, je ne comprends pas, la recherche, il n'y a plus d'argent, tout part en couilles, pardonnez-moi l'expression, j'ai un petit coup dans le nez, tout s'explique, vous n'avez pas l'impression d'un monde qui finit, pas la fin du monde, non, mais d'un monde, la canicule, les incendies, la pollution, le réchauffement ou le dérèglement climatique, je ne sais plus comment faut dire, la résignation générale mon colonel, mon père faisait souvent ce genre de blagues, il se croyait drôle, vous avez encore vos parents, vous?, les miens sont morts l'année de leur retraite, toute une vie à bosser pour rien, payer son loyer, bouffer, éduquer les enfants comme on peut, les études, partir en vacances à date fixe, avec tous les autres, c'est pas une vie, résultat, pour quoi faire ? Moi-même, je bosse encore, j'ai quel âge d'après vous? 58! Oui, seulement 58, je sais je fais plus, je suis usée, mais je dois encore trimer jusqu'à 67 ans, parce que j'ai fait des études, mais j'aurai quoi à la retraite, 1500 balles ? Si la retraite existe encore bien sûr, bosser toute une vie pour ça ? Et puis crever dans la foulée, sans un rond, vous avez vu, les pauvres pompiers, aujourd'hui, c'est des héros, quand il n'ont pas de moyens, qu'ils chopent des maladies graves à respirer toutes ces fumées toxiques, les mêmes héros qu'on a tabassés lorsqu'ils réclamaient plus de moyens, personne ne s'en souvient, comme les infirmières, le personnel hospitalier, on les a bien tabassés avant de les applaudir tous les jours au balcon, vous vous souvenez ? Le confinement, la canicule aussi, c'est un confinement, restez chez vous, buvez de l'eau, on a tout démantelé. Pas plus tard qu'hier, je suis passée devant ce grand hôpital psychiatrique à Neuilly-sur-Marne, Ville quelque chose, j'allais à Gournay, voir une connaissance, c'était plein de banderoles, pour les salaires, le manque de moyens, comme partout, on s'en fout des fous, on ne peut plus les garder, on les lâche dans la nature, l'autre jour, il y en avait un dans le bus, complètement diabolique, le bus était plein, les gens étaient terrorisés, moi aussi j'ai eu peur, vous auriez fait quoi? Vous descendez et prenez le suivant ou vous attendez que le chauffeur fasse quelque chose? Le suivant, il fallait attendre 23 minutes, j'aurais mis plus d'une heure et demie pour rentrer chez moi après le boulot, en voiture, ç'aurait été pareil, des embouteillages partout, il frappait la vitre avec une violence, heureusement, c'est solide, ces vitres de bus, à mon avis, il n'avait pas pris ses médicaments, le chauffeur le connaissait, d'habitude il est calme il a dit aux passagers, là, une crise dont vous n'avez pas idée, il venait de là, Ville-Evrard, voilà, c'est le nom de l'hôpital, Artaud y a été enfermé si je me souviens bien, vous connaissez Artaud ? il venait de là certainement, le gars du bus, le soir les malades rentrent chez eux, il a fallu le faire descendre, les transports, c'est un autre sujet, hein, vous avez remarqué, on dit sujet aujourd'hui pour parler d'un problème, on dit il y a un sujet, oui mais le verbe, on ne sait pas le conjuguer, voilà que je ressemble à mon père, c'est les jeunes surtout qui ne savent plus rien des verbes, écrire, pour quoi faire d'ailleurs? Ils ont des correcteurs d'orthographe, des machines qui répondent à toutes leurs questions, encore faut-il qu'ils en aient, des questions,  l'IA qui va les mettre sur le carreau, ils le savent pourtant, mais ils continuent allègrement à nourrir leur fossoyeur, allègrement, je dis bien allègrement, j'aime cet adverbe, on ne l'utilise plus beaucoup je trouve, on n'en a plus l'occasion, l'époque ne s'y prête pas, elle est peu prêteuse, l'époque, aurait dit mon père, je vous paie un verre?, les jeunes ne lisent plus, il y en a un qui m'a dit un jour, à quoi ça sert de lire puisque personne ne lit plus? Avec qui, ils parleraient de leurs lectures ? Aucun de leurs amis ne lit. J'exagère un peu peut-être. Pas plus tard que la semaine dernière, ma fille aînée me dit qu'elle va se remettre à la lecture, elle m'a demandé des conseils, elle a un nouveau copain, un gars de son âge ou même un peu plus jeune, eh bien, figurez-vous, il lit! Une espèce en voie de disparition certainement, elle a tiré le bon numéro, j'espère qu'elle va en prendre soin, qu'ils vont se reproduire, non, je rigole, je n'ai pas envie d'être grand-mère, et puis, mettre des gosses au monde aujourd'hui..., si elle se remet à lire pour lui plaire, c'est une raison tout à fait valable, les gens qui lisent La Femme de ménage, je ne les méprise pas, je regrette simplement qu'ils ne lisent pas autre chose, à part les suites de cette saga, mais c'est une raison comme une autre de lire, je ne suis pas sectaire, on ne peut pas obliger les gens à lire Baudelaire, de toute manière, on n'a plus le temps, qui va se mettre à lire un roman du XIXe aujourd'hui ?, le travail qui vous engloutit, jusqu'à chez vous maintenant, les transports, on le disait, la télé, les écrans partout, les réseaux, les gens scrollent, mettent des cœurs, des pouces, vous avez vu, ça leur va, mais tout va trop vite, le cerveau n'est pas fait pour ça, il ne peut pas s'adapter, les gens perdent patience, fuient l'ennui, il n'y a plus de temps morts, de silence nulle part, on ne peut plus se concentrer, c'est pour ça que moi, je sais, c'est pas bien, mais j'essaie de prendre un peu de temps pour moi, comme ici, tous les soirs, après le boulot, mes courses, je bois un petit blanc ou deux, je socialise, je fais des rencontres, vous voudriez quoi, que je picole chez moi toute seule devant la télé à écouter leurs faux débats à la con, l'immigration, la guerre, l'insécurité, le pouvoir d'achat, remarquez ici aussi, parfois, ça ne vole pas haut, moi-même je ne suis prix Nobel de rien, mais j'aime la vie... Bon, j'arrête de vous emmerder, je parle trop, parlez-moi de vous, vous êtes du quartier? Je ne vous ai jamais vu dans le coin. 


 

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