mercredi 26 mai 2021

Un danseur insouciant

 

Jaromír Funke

« D'emblée, mes débuts littéraires ont dû donner l'impression que je me moquais du bourgeois, comme si je ne le prenais pas tout à fait au sérieux. On ne me l'a jamais pardonné. Voilà pourquoi je suis toujours resté un zéro tout rond, un gibier de potence. J'aurais dû ajouter à mes livres un peu d'amour et de tristesse, une pointe de sérieux et d'enthousiasme — un zeste de romantisme aristocratique, aussi, comme Hermann Hesse l'a fait dans Peter Camenzind et dans Knulp. Même mon frère Karl me l'a reproché parfois, de façon affectueusement indirecte.

Oui, je vous le dis franchement : à Berlin, j'aimais surtout traîner dans les bistrots et les cafés-concerts (...) Je me fichais du beau monde. J'étais heureux dans ma misère et je menais la vie d'un danseur insouciant. En ce temps-là, je buvais énormément. De la sorte, je me suis rendu assez impossible et ce fut une sacrée chance que j'aie pu revenir à Bienne chez ma charmante sœur Lisa. Jamais, abec une réputation pareille, je n'aurais osé revenir à Zurich.

(...) Mes premiers poèmes, je les ai composés comme ils ont paru, j'étais commis et j'habitais dans le quartier de Zurichberg, je me gelais, je mourais de faim et je vivais reclus comme un moine. Mais par la suite, j'ai encore écrit d'autres poèmes, surtout à Bienne et à Berne. Oui, même à la clinique de la Waldau, où j'ai fabriqué presque cent poèmes. Mais les journaux allemands n'en voulaient pas. Je trouvais preneur à Prague, dans la Pragor Presse et au Prager Tagblatt, chez Otto Pick et votre ami Max Brod. Parfois, Kurt Wolff imprimait quelques vers dans ses almanachs. » Je lui dis qu'il devait sa célébrité à Prague à Franz Kafka, apparemment, qui était friand de ses impressions berlinoises et de L'institut Benjamenta. Mais Robert fait un signe de dénégation ; il ne connaît guère l'œuvre de Kafka.

 

Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser,
trad. Marion Graf, éd. Zoé

 

 

mardi 25 mai 2021

Toujours prêts

 

Lo Kee

 

Tu vois, je pense que nous sommes prêts. Sans plus aucun doute. Ces derniers mois, nous avons appris à obéir, à avoir peur des flics, de tout et de tous, à nous taire, ne pas oser protester pour les conditions de vie qui nous sont imposées, rester isolés les uns des autres, être baladés, confinés, conditionnés, nous avons appris à accepter les mensonges, les approximations, les contradictions, les revirements, à dire merci lorsqu'on nous permet de sortir dans la rue une heure de plus..., on nous a rendu dingues, on nous a épuisés, abrutis, j'ai la sensation d'avoir un cerveau en gélatine, je suis molle, dépourvue d'énergie, je n'ai envie de rien, les autres me fatiguent comme jamais... Tu te souviens de mes amis Cédric et Pauline, je t'avais emmené dîner chez eux, dans le 13e, il y a des années, une soirée soupe un dimanche, ils étaient très branchés fooding, tu ne les avais pas beaucoup appréciés je crois, mais tu avais beaucoup bu, je m'en souviens, et tu avais dragué une de leurs copines, bref, ça faisait un moment que je ne les avais pas vus. J'ai fait quelques longueurs dans leur piscine sur le toit de l'immeuble, puis nous avons pris le thé. Je ne me suis jamais sentie aussi mal. En bons sociaux-démocrates, ils analysaient la situation avec une froideur et un cynisme qui m'ont achevée. Ils pensent qu'il faut à tout prix éviter la guerre civile, c'est-à-dire voter dès le premier tour pour Macron, faire barrage comme on dit dans les médias. Mais selon eux, si c'est une victoire in extremis, on aura des émeutes, des soulèvements, peut-être même une révolution. Ils en sont à penser, eux qui ont toujours voté à gauche, que la Marine, si elle arrive au pouvoir, ce n'est pas si grave. Ils préfèrent l'avoir au pouvoir, ou dans un gouvernement de coalition avec le gang de Macron-Attali-LCI, et surtout ne rien faire, attendre que ça passe. Ils craignent davantage un mouvement du genre Gilets jaunes, ou les black-blocs, qu'ils ne nomment pas islamo-gauchistes, simplement parce qu'ils ont encore gardé un semblant de tenue. Ils ont trop à perdre, disent-ils, si le pays est à feu et à sang : leur boulot, leur retraite, leur appartement luxueux avec piscine, leur maison de campagne, leurs bagnoles, leurs voyages, les vacances sous les tropiques, l'école privée des enfants, leur vie de bobos satisfaits et égoïstes, ils appellent en fait à collaborer, à avaler une cuiller à soupe de fascisme au coucher et au lever, au déjeuner et au dîner, ils sont prêts et leurs amis pensent comme eux, même s'ils savent que la situation économique s'aggravera, que socialement, ça ne tiendra plus, ils pensent qu'en acceptant l'extrême-droite qu'ils, comme tous les médias désormais, ne veulent plus nommer ainsi, Marine, c'est pas son père quand même, qu'en se résignant, ils vont pouvoir s'en sortir. Ils m'ont même donné l'exemple de l'Espagne. Ils y sont allés et ils ont compris. S'il n'y avait pas eu, selon eux, la tentative de révolution des anarchistes, jamais une guerre civile ne serait arrivée... Tu te rends compte? Je ne sais pas si c'est cet après-midi chez eux ou si c'est la pleine lune, mais je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Et toi, comment ça va ?

 

samedi 22 mai 2021

Formidablement libres

James Kerwin

 

je ne rechigne jamais à valoriser mes efforts
activer mon esprit de responsabilité
travailler pour l'équité et la solidarité
rester connecté
hors de question de tous nous conduire
à la catastrophe
je suis vivant
dans le rang
je marche en cadence
participe entièrement au projet
je prends l'intégralité de mes cachets
dors tellement mieux depuis que
je crois en eux
de plus en plus je tourne à vide
sans arrière pensée 
je sais que c'est
pour mon bien
et celui de la collectivité
je limite mes visites
j'ai ma dose mais respecte encore les règles
je positive
apporte ma voix et modère mes propos
et la consommation d'alcool
je peux ainsi envisager sereinement
une sortie de crise salutaire
retrouver la joie et l'insouciance
tout ira bien
de mieux en mieux
bientôt
nous serons tous formidablement libres

 

charles brun, tout ira pour le mieux


 

mercredi 19 mai 2021

Esprit du 19 mai

Lewis W Hine


— Je ne les fréquentais déjà pas, avant...
— Oui, mais ça s'fête !
— Même sous la flotte ? Tu aurais également aimé que j'aille défiler auprès des policiers ?
— Je ne vois pas le rapport...
— C'est bien le problème.
— Tu pourrais tout de même te réjouir de cette liberté retrouvée...
— ...Faudra montrer le fameux pass ou ce n'est pas encore en place ? Tu sais ce que je vois au menu du spectacle d'aujourd'hui ? La manif pour fachos d'un côté et de l'autre, les terrasses pour bobos...
— Tu exagères, comme toujours.
— C'est vrai, la nuance s'impose : avec les flics rémunérés par leurs syndicats fascistoïdes, eux-mêmes financés par nos impôts, nous trouvons non seulement
Pas malin, le ministre de tutelle, les admirateurs de l'héritière Pen, mais aussi les communistes, les socialistes et les verts. Belle brochette de marchands de tapis rouge pour l'extrême-droite. De l'esprit du 11 janvier à l'esprit du 19 mai...
— Bon...
— Comme tu dis...
— Au départ, c'est un hommage à la policière tuée...
— ...Qui n'en était pas vraiment une. Et hommage rapidement récupéré par l'ensemble de la crasse politique, campagne électorale oblige... Pour ma part, je rendrai hommage aux flics tués, lorsque l'on rendra le même type d'hommage aux ouvriers qui meurent chaque jour sur les chantiers ou à l'usine...
— ...C'est pas un peu démago ?
— On ne se refait pas. Dès que je peux placer un mot sur mes origines sociales, je n'hésite pas.
— Rebelle un jour...
— Je serai toujours un étranger dans vos villes... Et s'il me prend parfois de les oublier, ces origines, il ne manque pas, régulièrement, de crétins pour me les rappeler...
— Au ciné non plus, tu n'iras pas, je suppose ?
— Aucune envie de célébrer l'hystérie de sorties : 20 nouveaux films à l'affiche aujourd'hui, pour des jauges à 30%.
— 35 !
— Oui, n'exagérons pas. 35% ! Posons le problème, comme quand on était mômes : Sachant que 20 nouveaux films seront dans les salles, que la jauge de celles-ci est plafonné à 35%, et que le couvre-feu est désormais instauré à 21h, combien de ces films rencontreront, comme on dit, leur public ? Combien sont mort-nés ? Par ici, la sortie.
—T'es vraiment rabat-joie.
Nullement. J'ai décidé d'être heureux, vois-tu. Je me tiens donc l'écart de tout ce cirque, des débats du jour, des angoisses à deux balles, des préoccupations des Français...
Ah bon, et comment tu fais ? C'est quoi, ta recette?
D'y travailler tous les jours. Et toutes les nuits.
Tu ne vas pas me dire que tu ne fais plus d'insomnies ?
J'allais le faire...
Tu allais faire une insomnie ? Je ne comprends rien.
J'allais te dire que je n'en fais plus depuis que j'ai mis au point mon nouveau programme.
Bravo. On se voit quand alors ?
Si tu as le courage de venir jusqu'ici quand il se décidera à faire beau, on ouvrira une bouteille dans le jardin et on boira à la santé de tous nos concitoyens netflixisés ou béeffemmisés, bref, perdus à jamais...
— En somme, tu vis désormais comme un vrai petit-bourgeois...
— Libre à toi de te livrer à ce genre d'interprétation. Moi, je vois plutôt ça comme un acte, petit certes, mais un acte véritable de résistance face à la lente déliquescence de nos existences. Allez, je coupe !

 

lundi 17 mai 2021

Il faut oublier tout le monde


 

Mardi 19 février 1956
J'ai tout ce qu'il faut pour souffrir, mais je me console en écrivant des poèmes.

 

Jeudi 24 octobre 1957
Les états d'angoisse empêchent de ressentir la poésie. Je veux parler de l'angoisse que produit l'échec dans nos tentatives de communication avec les autres. On se retrouve suspendue à une attente. Non. Attente, non. Ou peut-être si. On attend l'appel du dehors. Il est seulement possible de vivre s'il y a un bon feu dans la maison du cœur. C'est à l'intérieur de ma poitrine que doit se trouver la demeure de la consolation, je veux dire, de la certitude. Alors seulement, on vit la poésie, qui semble être fâchée avec l'aliénation.
J'ai peur d'échouer par la faute de mon angoisse.
Il faut oublier tout le monde.

 

Vendredi 25 octobre 1957
Il faut oublier tout le monde.

 

Samedi 26 octobre 1957
J'ai écrit un poème. Il n'a aucune importance.
Je suis une énorme blessure. C'est la solitude absolue. Je ne veux pas demander pourquoi.

 

Mercredi 20 novembre 1957
Tristesse et candeur. Envie de pleurer comme un enfant qui vient de naître. Immense tendresse pour moi-même. Envie de me faire toute petite, de m'asseoir dans ma propre main, et de me couvrir de baisers.

 

Mercredi 19 février 1958
La seule chose qui m'importe, c'est de me perfectionner. Première mesure : éviter les vocations trompeuses expansives. Si je devais développer tous mes penchants, il me faudrait vivre des siècles. Considérer que la vocation la plus intime et la plus profonde est la nécessité d'écrire. Reste alors à lui consacrer tous mes efforts. (Ceci est un cahier dédié à l'édification de règles morales, de façons de vivre ; tout, depuis l'extérieur. La seule vérité, c'est mon envie de pleurer, mon avidité de rêve et de mort.)

 

Samedi 22 février 1958
J'ai médité quant à la possibilité de devenir folle. Cela arrivera quand j'arrêterai d'écrire. Quand la littérature ne m'intéressera plus. De toute façon, cela m'est indifférent de devenir folle ou pas, de mourir ou pas. Le monde est horrible, et ma vie n'a, jusqu'à maintenant, aucun sens. (Pourtant, je crois que personne n'aime plus la vie que moi. C'est seulement qu'entre mes rêves et mon action passe un pont insurmontable. Voilà pourquoi je dois me vider de mon sang comme un animal malade, derrière la vie.)

 



vendredi 14 mai 2021

La blessure de la nuit

 

Romain Veillon


La lune jette sur nous un regard,
elle me voit, pauvre commis,
dépérir sous l’oeil sévère
de mon patron.
Je me gratte le cou, confus.
Jamais je n’ai connu dans la vie
de soleil durable.
Le manque est mon destin ;
ainsi que devoir me gratter le cou
sous l’oeil du patron.
La lune est la blessure de la nuit,
les étoiles sont des gouttes de sang.
Même éloigné du bonheur florissant,
à modestie, du moins, suis réduit.
La lune est la blessure de la nuit.

 

Robert Walser, Au bureau, Poèmes de 1909
ed. Zoé, trad. Marion Graf

vendredi 7 mai 2021

Une femme disparaît

 

Hans-Peter Feldmann

 

J'ai désormais le sentiment, dit-elle en posant son livre, de n'être plus qu'une note en fin de volume, ignorée par 92% des lecteurs. Avec la certitude que des 8% restant, 96% l'estiment légèrement désuète, voire superfétatoire.

 

charles brun, dites-moi tout

mardi 4 mai 2021

J’ai quelque chose à dire. Et c’est très court.

 

En cas d'épidémie, il faut tuer tout le monde pour qu'elle ne se propage.

 

Evelyn Krull

 

Tout ce qui est à lire m'intéresse. Même les notices des produits pharmaceutiques. Je peux passer des après-midis entières à lire des trucs sur des médicaments dont je n'ai jamais entendu parler. Je ne comprends d'ailleurs rien à ce qu'on raconte étant donné le jargon sybillin. Il est fort probable que lorsque je lis un livre de philosophie, il y a les trois quart que je ne comprends pas, mais ça m'intéresse tout de même. Je ne désire pas tellement comprendre, je désire sentir quoi, je désire être heureux avec un livre dans les mains, si je ne comprends pas, tant pis. 

 

Extrait de l'entretien accordé par l'indispensable Louis Scutenaire à son ami Christian Bussy pour le compte de la RTB en 1969, transcrit par Huguette Lendel en vue de la publication de J’ai quelque chose à dire. Et c’est très court. par les belges éditions Cactus inébranlable (le contraire eut été étonnant), anthologie de textes signés Scutenaire composée d'une sélection de ses fameuses Inscriptions, des considérations sur le surréalisme et sur son œuvre propre (mais pas toujours), des galeries de portraits comme on dit, ainsi que de très brèves fictions, des hommages de proches et d'inconnus (de nous) et deux entretiens avec le même interlocuteur, dont l'un avec le fils de celui-ci ― on aurait aimé un peu de sa poésie aussi, mais bon, de quoi, malgré le vertige, et pour seulement 20 balles, un bon coussin calé derrière le dos, être heureux un moment avec un livre dans les mains.


 


jeudi 29 avril 2021

Pas d'instinct social


Carl Seelig


Bonnes nouvelles, le confinement dure encore au moins une semaine, le couvre-feu jusqu'à l'été, et les Suisses de ZOE éditions poursuivent la publication de nouvelles traductions des textes de Robert Walser. Deux titres viennent de paraître : Vie de poète, malheureusement privée de la préface de l'inénarrable Philippe Delerm…, et Promenades avec Robert Walser, par son confident Carl Seelig, qui se démènera comme un autre dingue pour la diffusion de l'œuvre du fameux confiné de Herisau après l'avoir côtoyé durant 20 ans.

 

Savez-vous pourquoi je n'ai pas réussi, comme écrivain ? Je vais vous le dire : je n'avais pas assez d'instinct social. Je n'ai pas assez joué la comédie sociale. C'est sûr et certain ! J'en suis parfaitement conscient aujourd'hui. Je me suis trop laissé aller à mon plaisir personnel. Oui, c'est vrai, j'avais des dispositions pour devenir une sorte de vagabond et je me suis à peine défendu contre cette tendance.

 

Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser,
nouvelle traduction de Marion Graf

mardi 27 avril 2021

L'insaisissable

Ruth-Marion Baruch


Le raseur est un personnage universel, odieux, désagréable et malheureusement invincible. Personne ne peut se mesurer à lui. Il remonte à des temps lointains. Je n’en suis pas certain, mais, probablement, Dieu était déjà un raseur. Ou à défaut, certains singes. A travers des siècles d’histoire, personne n’est véritablement parvenu à avoir le dessus sur un raseur de façon définitive, irréversible. Aucun sortilège, ennui, voile, sac plastique ou prise de karaté ne peut aimablement le faire taire. Etre raseur lui octroie une existence. C’est une vocation. S’il était payé pour exercer cette fonction, il ne s’en sortirait pas aussi bien. C’est en lui. Les raseurs meurent-ils ? Oui, probablement, mais ne nous en réjouissons pas pour autant. Un raseur disparaît et un autre, encore plus insupportable le plus souvent, prend sa place. C’est une joie éphémère qui mène au découragement. 
Le raseur est insaisissable. Il peut parler, parler et parler du même sujet sans être à court de mots, et, lorsque cela arrive, il reprend dès le début. Son blablabla va et vient, malheureusement toujours au rendez-vous, infaillible, comme lorsque nous annonçons que demain le soleil se lèvera à l’est comme tous les jours précédents. Bien entendu, le raseur suscite chez ses victimes les pensées les plus extrêmes. Dans Crimes exemplaires, Max Aub évoque cette femme qui met fin à la vie d’une autre parce que cette dernière était incapable de fermer la bouche. « Toujours en train de parler. Moi, je suis une bonne maîtresse de maison. Mais cette grosse femme de ménage ne faisait que parler, parler, parler. Où que je fusse, elle me retrouvait et se mettait à parler. Elle parlait de tout et de rien, peu lui importait. La renvoyer pour ce motif ? J’aurais dû lui verser trois mois de salaire. Et puis, elle pouvait très bien me jeter un mauvais sort. Même aux toilettes : et ceci, et cela, et bien plus encore. Je lui ai mis la serviette dans la bouche pour la faire taire. Ce n'est pas ce qui l'a tuée. C'est de parler : les mots ont éclaté à l’intérieur ». 
Le raseur possède le don de l’éternel retour. C’est ce qui le rend si singulier. Tout raseur, lorsque nous passons cinq minutes en sa compagnie, suscite en nous la même question: «Il ne va pas recommencer ?» Que deviendrait la fonction de raseur si celui-ci ne nous parlait de quelque chose que nous savons déjà parce que précisément, il nous en a déjà parlé? Naturellement, le raseur ne comprend pas qu’il l’est. Nous rencontrons ainsi certaines personnes vraiment casse-pieds qui se plaignent des raseurs qui, à leur tour, estiment que les raseurs, ce sont les autres. Si au moins le raseur était conscient de la souffrance de ses victimes, s’il pouvait se regarder dans la glace en se disant : «Mon dieu, que je suis pénible!», il jouirait certainement davantage des saloperies qu’il dissémine autour de lui par le simple fait de parler. 
S’il cessait de l’être un jour, s’il se taisait, qui peut dire que la calamité n’en finirait pas avec lui de l’intérieur, comme dans le texte de Max Aub. Il n’est pas utile de se plaindre, et encore moins de dire à un raseur : «Tu sais que tu me casses les pieds? » Il partirait dans un éclat de rire avant d’ajouter : «Que tu es drôle!» De même le recours aux monosyllabes censés clore une discussion est peu efficace. Tout comme les grimaces. Ou un bâillement. Jamais le raseur ne nous prêtera attention. Il est trop occupé à nous parler. Or, cela ne veut pas dire qu’il se moque de nous, il est tout simplement incapable de nous écouter. D’ailleurs, il ne le souhaite pas. Le raseur ne se sent jamais visé, ni offensé. Il finit toujours par l’emporter. Nous devrons nous contenter de tomber un jour sur un raseur nouveau, qui nous enquiquinera avec un nouveau sujet, un peu moins fatigant. 
Le raseur pourrait, dans un moment de grand désarroi, se mettre à parler avec une rivière, une serviette, un escalier ou une bouteille d’eau minérale vide. Pourquoi pas. Rien n’affecte son moral. Il y a quelques jours, j’ai reçu un appel d’un journaliste d’Orense retraité et assez casse-pied, et j’ai décroché. Après quelques secondes, j’ai activé le haut-parleur et abandonné le téléphone sur la terrasse, fait un saut aux toilettes puis dans la cuisine où je me suis préparé un sandwich. A mon retour, il parlait toujours. Il n’a même pas demandé : «Tu es toujours là? Tu me suis?» Il y a toujours un moment où le raseur oublie qu’il s’adresse à quelqu’un en particulier. Nous ne pouvons écarter l’hypothèse que dans son esprit le pire serait d’être amène.

 


Juan Tallón, chronique Restez bourrés,
El Progreso, 23 avril 2021,
traduction maison

 

samedi 24 avril 2021

Je suis universelle !




Cesar Aira prétend qu'Alejandra Pizarnik fut non seulement une grande poète, mais la plus grande, la dernière. Rien que ça. Grâce au Journal qu'entreprend de traduire dans son intégralité les éditions Ypsilon ― il en existait jusqu'ici une version expurgée chez Corti ―, le lecteur se fera s'il le souhaite sa propre opinion. Il pourra également, ou avant tout, et ce, dès le premier cahier datant de 1954Flora, qui décide alors de s'appeler Alejandra, n'a que 18 ans―, apprécier les désirs, tourments, obsessions, influences littéraires de la jeune femme, ses questionnements sur l'écriture, la solitude, la sexualité, assister à travers ces centaines de pages en quête d'absolu à la floraison d'un écrivain. Un document exceptionnel susceptible d'infuser enfin quelques couleurs et nuances à la légende bien établie de la poète maudite et suicidaire.


Brisée sur le divan, j'assiste inquiète et amusée aux assauts de l'anxiété illogique qui bondit à l'intérieur de moi. La peur de l'avenir me met en garde secrètement: que vais-je devenir?
Le présent bouffon et bohème n'admet pas d'admonestations verdâtres et malingres. Les désirs déversent leur soif infinie dans mon intériorité acerbe, déconcertée. 

***

Je voudrais penser à  quelque chose de sublime. A la naissance de l'homme, aux sacrifices d'Orient, à la lance sur le drapeau de l'Ethiopie. Je voudrais électrifier mes yeux et les secouer de leur inertie domestique. Je voudrais lever les jambes, faire des taches au plafond, m'agenouiller près d'un crapaud noyé, classer les tons d'un pétale, fouiller les poches du roi de Suède, distinguer au toucher les quatre règnes, animal, végétal, minéral et humain, revivre les extases de Jeanne d'Arc exhalant les aubes pour détruire le feu, récolter les moissons d'une ferme irlandaise, me promener en cachette sur la neige muette de Sibérie, négocier du bambou dans un kiosque chinois, sourire au singe dans la nuit noiredorée d'un ukulélé en sirotant une noix de coco de l'île d'Hawaï, lever les paupières, monter au plus haut, agiter les bras comme des cloches tremblantes et crier à tout : je suis universelle !
***

Je sens que ma place n'est pas ici! (ni nulle part je veux dire). J'adore élucubrer par écrit (...) Bah, j'en reviens à dire avec Rimbaud: je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit.

 

Alejandra Pizarnik, Journal, Premiers cahiers 1954-1960,
trad. Clément Bondu, Ypsilon éditeur, 2021


samedi 17 avril 2021

Lexique

Robert Polidori


 

ALCOOL
J'ai dû en boire une sacrée gorgée à ma naissance. J'en titube encore.


CONCERTO
J'en joue un. Mais que puis-je sur l'orchestre qui m'entoure ?


DÉFI
L'homme en est un. Mais à qui, à quoi ?


DIMANCHE
Écrire un poème.
Quelle funeste idée Il a eu de se reposer le septième jour.


ÉCHEC
Réussite de certaines tentatives qui l'impliquent. L'homme est un échec. On cherche qui a posé les pions.

L'homme ne peut tenter quoi que ce soit que s'il a senti sa vocation première, qui est l'échec. S'il y touche, c'est comme un tremplin. Les œuvres d'art n'ont pas d'autres excuses que cet élan. J'ajoute qu'il y a fort peu d'œuvres d'art.

 
FEMME
Il y a des moments dans la vie qui sont "femmes", que seuls une femme pourrait combler, satisfaire. Si elle manque, l'hygiène s'en ressent.


GRANDEUR
Canonisation de la petitesse.
Exercice d'élongation à faire tous les matins.

Est grand tout homme fidèle à un principe de liberté et d'indépendance absolu, principe soumis à des contraintes perpétuelles et régi par le plus pur intérieur.


HÉSITATION
Audace de l'homme d'esprit.


HUMOUR
Lyrisme de la résignation.


LANGAGE
Ce qu'on a trouvé de mieux pour honnorer le silence.


MARIAGE
Miracle transformé en fait divers.


MÉTIER
Je n'en connais pas qui vaille deux heures de paresse.


PLAISIR
C'est ma loi, mais comme il vient après mon exigence, c'est aussi ma solitude.
 

 

POÉSIE
Éclairage du système nerveux, bornes lumineuses pour montrer le chemin au reste de la troupe (Qui ne suit pas).

Poussée de fièvre du langage.
Quand le langage a fait le tour de lui-même.


SILENCE
On ne le fait taire qu'en parlant moins fort que lui.


VULGARITÉ
Ceux qui la craignent l'ont aux basques.


 

Georges Perros, Lexique (extraits)

mercredi 14 avril 2021

Maladresse

 

Sergio Purtell

 

je nous étais
promis d'étudier la question 
prendre des notes 
d'ultimes mesures draconiennes  
celles qui indisposent
les renforcer
en fonction de l'évolution de la situation
à pied d'œuvre salutaire
nous soumettre
prendre la tangente
via la contre-allée me défiler
tracer ma déroute de poussières
attends
je vais pendre
les jambes à ton cou
sans serrer plus qu'il ne faut
te retenir
écoute
j'ai déjà oublié les paroles de
toutes mes chansons 
de l'adolescence
seule reste cette soûlée solitaire
dans ce sous-sol silencieux de notre
maladresse
au comptoir légendaire même
j'enquille des vers pour que tu cesses
un jour face à l'amer de
dire je t'aime

 

 charles brun, à jeun comme un trou


lundi 12 avril 2021

Une région minée

Jerry Berndt

 

Que les hommes se suicident, c'est assez logique. On comprend. Qu'ils deviennent fous, c'est beaucoup plus troublant. Que la folie puisse constituer l'issue d'une pensée trop vécue court-circuitéecela met en cause l'authenticité de tout homme pensant qui ne devient pas fou. Penser est fou. S'installer dans cette région minée, la rationnaliser comme on dit, et dès lors, travailler.
Le travail ne vaut que dans la mesure où il retient les cavales de la folie. « Si je ne travaille pas, je deviens fou », se dit l'homme. Or, combien sont devenus fous malgré leur travail, ce dernier au cœur même de leur existence !
Il y a donc une folie organisée. Qui bouche les trous. Répare en vitesse les lézardes. Puis la mort naturelle arrange tout.
Je n'aime pas les déclarations d'avant-mort. En général, c'est « Tant mieux. Y en a marre ». Formule généralement soufflée par ceux qui ont fait preuve d'un optimisme débordant. Pour faire croire quoi
? A qui?

 

Georges Perros, Le Cahier acajou

mardi 30 mars 2021

De l'onanisme



 

Ce Journal m'évoque de l'onanisme littéraire. Je vais arrêter.

Alejandra Pizarnik (1956), dont Le Journal sera traduit dans sa totalité aux éditions Ypsilon. Premier volume (1954-1960), traduit par Clément Bondu, disponible le 16 avril. On y reviendra, assurément. Si on n'arrête pas avant…

vendredi 26 mars 2021

Droit à l'image !!!

 


Sur son blogue, Gilles D'Elia expose une partie de son passionnant travail de ces cinq dernières années, ravagé jusqu'à l'absurde par le fameux droit à l'image.

 


Selon le photographe, par ailleurs très bon portraitiste d'êtres humains anonymes, les sujets sont devenus « non plus les gens mais les signes de leur activité et de leur vie », annonçant « l'avènement d'un nouveau monde, dans lequel le terrien laisse la place au smartien – qui se déplace dans les artères d'une smart-city bondée d'espaces de coworking où il pourra télétravailler, smartphone à la main. Il faut donc lui réaménager la ville, et l'on verra comment Paris est devenu un gigantesque chantier qui prépare un espace fait sur-mesure pour des humains de moins en moins photographiables car de moins en moins humains... »

 

« Et paradoxalement, plus le smartien fait valoir jalousement son droit à l'image, plus il s'expose en selfie sur les réseaux sociaux. Mais ce n'est pas illogique : sa propre image devient peu à peu sa plus précieuse propriété, puisque c'est à travers la diffusion de celle-ci qu'il se valorise sur le marché. On peut donc comprendre pourquoi il revendique désormais fébrilement l'exclusivité de distribuer cette marchandise... »

mercredi 24 mars 2021

C'est mort

 

Saul Leiter

 

Lorsque le journaliste fait remarquer à Richard Morgiève une étrange utilisation des temps verbaux dans son dernier roman, quand il balance par exemple un passé composé là où on attendrait un passé simple, celui-ci est formel :

Objectivement le passé simple, c'est mort. Il ne fait plus partie de la langue française. C'est plus possible : j'ai pu l'utiliser, quand j'écrivais il y a quarante ans, mais là on peut plus. Alors, ce qui me branche à fond, c'est de jouer avec l'imparfait et le passé composé : l'imparfait, si on lui retire le passé simple, a une autre valeur de vitesse. Ça change tout.

 

entretien de Richard Morgiève avec Gilles Magniont
à l'occasion de la publication de Cimetière d'étoiles, éd. Joëlle Losfeld
in Le Matricule des anges, n°221, mars 2021

mardi 23 mars 2021

Une poire pour la soif

 

Saul Leiter

 

Une gigantesque paresse endort les coins aigres de toutes ces carcasses qui arriveraient à vous dégoûter de la mort tant leur vie ne rime à rien. Et cela parle, discute, t'entreprend, t'aime, te déteste. Où sommes-nous ? Rentrons vite. Parlons tout seul. La chose manque un peu d'imprévu — depuis le temps ! — mais laisse une poire pour la soif.

 

Extrait d'une lettre de Georges Perros à Michel Butor (1958),
in Correspondance, éd. Joseph K.


samedi 20 mars 2021

Anna et nous

 

Fritz Henle

 

— Tu sais, lorsque je suis arrivée devant le fameux magasin dont je t'avais demandé de me retrouver l'adresse, il y avait tellement de monde que j'ai fait demi-tour. 

Les gens avaient certainement peur que ça ferme au premier jour du confinement...

Je ne sais pas car, comme j'étais dans le quartier, je n'ai pas pu résister et suis passée chez l'antiquaire de la rue Ballu, que j'adore. Ça faisait tellement longtemps... Même si je ne pouvais rien acheter, je me suis dit que je n'aurai certainement pas l'occasion d'y retourner avant un bon moment. 

Tous les prétextes te sont bons, ma chérie... 

Toujours est-il que l'antiquaire m'a dit qu'elle resterait ouverte pendant le nouveau confinement.

C'est un commerce essentiel ?

Faut croire. Dans ces quartiers... Tu sais, ça a tellement changé : la rue Biot était pleine de gens, des jeunes qui buvaient des coups sur le trottoir, les bars étaient ouverts, sauf que les clients consommaient à l'extérieur...

Un dernier verre tous ensemble avant le nouvel enfermement...

Peut-être. Mais je pense surtout que dans certains quartiers, les contrôles de police sont, disons, plus souples... Bref, l'antiquaire m'a reconnue. C'est bien vous qui habitez Montreuil ? J'ai été obligée de lui dire que désormais je vivrai plus loin...

Il n'y a aucune honte à cela, n'est-ce pas ?

Je lui ai tout raconté : la vente de la maison, l'impossibilité de se reloger à Montreuil, l'attente interminable...

...La pauvre...

En substance, rassure-toi. Dans la boutique, il y avait une comédienne, dont je ne me souviens pas le nom. Enfin, un visage qui ne m'était pas inconnu, malgré le masque, une comédienne, qui écrit aussi je crois. Ah, ça m'énerve de ne pas retrouver son nom...

La grande Florence Foresti ? Amanda Sthers ?

Mais non !... Peu importe. En tous cas, lorsque j'ai montré à l'antiquaire une photo du carrelage que nous venons d'acheter...

...Quel besoin avais-tu de montrer le carrelage de nos toilettes acheté chez Leroy Merlin ?!

Parce qu'il est beau et que j'ai vu chez l'antiquaire un objet, que je n'ai pas acheté, je te rassure, qui se marierait parfaitement avec ces couleurs...

Je n'aime pas tes Je te rassure, j'ai l'impression d'écouter un membre de la grotesque bande de truands amateurs qui nous gouverne...

Les chiffres ne sont pas bons...

Tu sais bien, les chiffres restent des chiffres et lorsqu'on ne pense qu'à partir des chiffres, on est mal barré...

Toujours est-il que cette femme, la comédienne, s'est intéressé à notre carrelage, et n'en revenait pas qu'on l'ait trouvé chez Leroy Merlin...

Tu lui as dit que c'était ton chéri qui l'avait dégoté parmi toutes les immondices vendues dans ce magasin ?

Tu as une photo d'Anna Gavalda ?!

Qu'est-ce qui te prend ?

Dans ton ordinateur !

Que veux-tu que je fasse avec une photo d'Anna Gavalda dans mon ordinateur ?

Sur internet ! Je suis sûre maintenant que c'était elle!

Comment ça, elle ? ! La comédienne ?

Oui, enfin... Cherche... Je t'ai dit que je connaissais ce visage, que c'était une comédienne ou quelqu'un qui écrivait. Oui, c'est elle !!!

Mon dieu...

Quelle andouille... Anna Gavalda... Incroyable !

Il n'y a rien d'incroyable, ma chérie. Il arrive souvent, lorsqu'on est à Paris, de croiser... 

...Ce qui est incroyable, c'est qu'elle semblait avoir peur de dépenser de l'argent quand elle est certainement millionnaire...

Comme tu le sais, ma chérie, ce sont souvent les personnes ayant de l'argent qui...

...Il y avait un ensemble composé d'un mini-arrosoir, un mini-tamis, un mini-seau, en fer blanc, des jouets d'enfant, comme avant... Elle a demandé le prix et lorsque l'antiquaire lui a dit 30 euros, elle a semblée rassurée et les a fait mettre de côté. 

Elle a des enfants peut-être...

C'est ce que lui a demandé l'antiquaire. A quoi, Anna Gavalda a répondu qu'il leur sera formellement interdit d'y toucher.

Bravo... 

C'est dingue. Dire que lorsqu'on a évoqué ce nouveau confinement, elle a lâché qu'elle ne comprenait pas pourquoi les Français ne se révoltaient pas.

Anna Gavalda a dit ça ? En effet, c'est dingue...

Peu de temps après mon arrivée dans la boutique, l'antiquaire s'est excusée auprès d'elle parce que nous discutions toutes les deux, heureuses de nous revoir. Si vous avez besoin de quelque chose, connaître un prix, n'hésitez pas. A quoi Anna Gavalda a répondu Ne vous en faites pas, je suis sage comme une image.

Une belle révolutionnaire de papier glacé, sage comme une image. Elle écrit toujours dans Elle ?

Tu te moques, mais j'ai lu certains de ses livres, moi...

Je n'en doute pas. Je ne la connais pas. Jusqu'à ce soir, je ne savais même pas à quoi elle ressemblait, et effectivement, je ne l'ai jamais lue...

Je te concède qu'elle peut être énervante. J'ai demandé le prix d'un tableau, une peinture de fleurs quelconque. L'antiquaire me dit que, pour moi, elle le fait à moitié prix : 100 euros. Et là, Anna Gavalda me dit Ah oui, je l'avais remarqué, moi aussi...

Elle n'a pas supporté que tu t'intéresses à quelque chose qu'elle avait négligé...

Je suis persuadée que dès que je suis partie, elle s'est empressée d'acheter ce tableau. En fait, et c'est ce qui m'énerve le plus, si elle le voulait, elle pouvait acheter toute la boutique...

Tu vois, ma chérie, dans un sens, c'est bien que nous n'ayons pas un rond. Tu n'aurais pas su quoi acheter...





jeudi 18 mars 2021

Musique !

Bill Brandt

en l'attendant à deux pas de son hôtel
je recopiais dans un cahier le poème sur
franz liszt tiré du recueil de l'incertain
le musicien avait joué la fille de l'air
avec une comtesse auteur de romans
au grand dam des membres de la bonne société
qui s'en lavèrent les mains
de lui et de sa putain-comtesse-romancière
liszt lui fit trois gosses avant
de s'éclipser avec une autre comtesse du nom de wittgenstein
rien à voir avec l'ami de bernhard
il me semble
le poème évoque enfin la fille de liszt mariée à un chef d'orchestre et tombant dans les bras de wagner à bayreuth
lisa
ferme immédiatement mon livre
se fout de mes lectures et se jette sur mes lèvres
ça gueule le mauvais alcool le tabac et la coke
plein le nez
je la repousse doucement sur la chaise d'en face
c'est pas ce qui calme lisa
qui boit dans mon verre de morgon
me supplie de monter dans sa chambre 
tirer un coup vite fait
entre vieux copains
j'ai beaucoup aimé cette fille du temps que j'entendais
baigner dans la langue maternelle la vulgarité et la folie
je ne me souviens pas l'avoir désirée
je veux juste que tu me bouffes la chatte
ce soir
dit-elle
ça ne te prendra pas beaucoup de temps
dans une heure promis
tu retrouves ta poésie
j'avale une dernière gorgée en songeant à cette femme magnifique perdue et mariée
tout juste rencontrée et à cosima 
au musicien et son poing levé devant
la bonne société
musique ! musique !

 

charles brun, avant, c'était quand ?



mercredi 10 mars 2021

Complications, variations et improvisations

Charlene Holt



– Avec ces gambettes, tu pourrais jouer dans une pub Dim.

Il en existe une pour les poils aux pattes ? 

Pour les jambes fines, galbées et satinées !

Mouais... A la rigueur, je pourrais me faire bientôt embaucher dans une pub pour les bas de contention... 

Tu es devenu trop maigre ! Il va falloir te replumer...

...C'est ça ou je me fais déplumer ? Qu'est-ce que c'est que ces sous-entendus sexistes ?

Dit-on également déplumer pour une couette trouée qui perd ses plumes ?

Non, on dit vulgairement qu'elle est foutue.

Pas tant que ça ! Viens vite t'y réchauffer !

Je ne sais pas si, ici, la préposition y est la plus appropriée...

Comment faudrait-il dire alors ? Viens te réchauffer en-dessous ? sous elle ? C'est peu élégant...

Je ne sais pas, à vrai dire, il est un peu tard pour ce genre de considérations syntaxiques... Après tout, sous une couette, seul compte le langage des corps. 

Alors que fais-tu avec ton ordinateur ? 

Je voulais te lire un bout de texte.

Le texte sur Bach dont tu m'as parlé ?

Ah oui, il y a ça aussi. Mais c'est dans un livre. Celui-ci est également un livre, mais aussi dans l'ordi — mon propre exemplaire est quelque part dans un carton...

Je ne suis pas sûre de bien te suivre...

Je n'ai pourtant pas bougé du lit... Tiens, écoute — j'ai trouvé ça sur lundi matin

On était assis là à attendre et à fixer le vide comme un condamné dans sa cellule, emmuré, enchaîné dans cette attente interminable, absurde et sans force, et nos compagnons de prison, à droite et à gauche, interrogeaient et conseillaient et bavardaient, comme si un seul d’entre nous savait ou pouvait savoir ce qu’on nous réservait. Et le téléphone sonnait, un ami demandait ce que je pensais. Il y avait le journal et il ne faisait que nous embrouiller un peu plus. Il y avait la radio et chaque langue contredisait l’autre. On descendait dans la rue et le premier que je rencontrais me demandait mon avis, à moi qui n’en savais pas plus que lui, voulait savoir si nous aurions la guerre ou non. Et l’on interrogeait à son tour, en proie soi-même à cette agitation, et on parlait et on bavardait et on discutait, bien qu’on sût parfaitement que tout le savoir, toute l’expérience, toute la prévoyance qu’on avait accumulées, qu’on avait appris à acquérir, n’avaient aucune valeur au regard de la décision prise par cette dizaine d’inconnus, que pour la seconde fois en vingt-cinq ans on se retrouvait impuissant et sans volonté face au destin et que vos pensées cognaient désespérément contre les temps douloureuses. 

Qu'est-ce que c'est ?

Un extrait d'un livre, lu il y a des années.

Mais j'ai l'impression que ça parle d'aujourd'hui. Qu'est-ce que c'est ?

Le Monde d’hier

Comment ça ? 

C'est un texte des années 1930. Les souvenirs d'un Européen.

Ça commence à me dire quelque chose... Dis !

Je ne fais que ça : Le Monde d’hier, Souvenirs d'un Européen.

Stefan Zweig ?

Exact. Texte publié en 1943 mais que Zweig entreprend de rédiger quand il commence à se dire que ça sent mauvais et décide, peu avant l'arrivée de ce cher Adolf, de se tirer au Brésil. Il envoie le manuscrit à son éditeur en 1942, quelques jours avant son suicide, la veille il me semble bien...

Je ne l'ai jamais lu, mais je m'en souviens parfaitement. 

Qu'est-ce que tu racontes ?!

Tu m'en as parlé peu après notre rencontre. 

Ah oui ?...  

Tu m'as très rapidement parlé aussi de Cioran, de Dagerman, de Céline, que des auteurs pas très... 

Baisants ?

Ça, je ne sais pas... 

Baisants, dans le sens d'aimable. Comme Deneuve.  

Catherine Deneuve ? Qu'est-ce qu'elle vient faire là ?

Elle n'est pas très baisante, paraît-il.

Je te prierai de rester poli avec Catherine.

Tu sais, c'est ce type, taxi 35 ans durant, qui m'a raconté avoir monté ton idole à plusieurs reprises...

Il serait pas un peu mythomane, ton copain ? Comme Giscard qui prétendait s'être tapé Lady D...

Monter, dans le jargon des taxis. Faire une course. On monte un client. Rien de sexuel. A de rares exceptions, bien entendu...

Et donc, Catherine, elle n'est pas aimable ?

Paraît... Contrairement à sa fille, m'a-t-il dit. 

Chiara ?

Tu lui en connais d'autres ? 

Non. C'est vrai qu'elle est très sympa, Chiara, que j'ai fréquentée, avec toute la bande,  Melvil Poupaud, Matthieu Demy...

Ça y est ? Tu as fini ton petit numéro de name dropping ?

Un autre monde... 

Fini...

On a certainement dit la même chose du monde décrit par Zweig, et regarde, aujourd'hui... 

Tu veux que je te lise le texte sur Bach ?

Je sens qu'on ne va pas s'amuser davantage...

Détrompe-toi.

C'est une sotie.

Une quoi ?

Un petit texte léger, critique, ou ironique. Pour 6 euros, j'ai non seulement appris que Bach pouvait piquer la musique des autres, même la plus médiocre, s'en inspirer s'il y trouvait quelque chose de novateur, qu'il pouvait se montrer extrêmement sévère et exigeant avec ses propres enfants mais qu'il était profondément indulgent avec les autres. Ecoute ce passage

On reprocha à Bach, lorsque celui-ci fut de retour à Arnstadt, d'avoir abandonné ainsi ses fonctions...
Parenthèse : Bach avait pris un congé de quatre semaines pour se rendre à Lübeck afin d'y rencontrer Dietrich Buxtehude, qui était alors un compositeur de renom, une sorte de gourou, et qui préparait sa succession, tu sais tout ça...

Non...

Peu importe, tu liras ce livre. Toujours est-il que, subjugué par Buxtehude, les quatre semaines deviennent quatre mois et Bach n'a même pas idée d'envoyer ne serait-ce qu'un simple sms ou un message sur instagram pour prévenir les échevins qui l'emploient à Arnstadt qu'il a décidé de prolonger son séjour à Lübeck... Bref, je reprends :

On reprocha à Bach, lorsque celui-ci fut de retour à Arnstadt, d'avoir abandonné ainsi ses fonctions et de ne pas avoir donné de nouvelles, depuis Lübeck, que plusieurs semaines après son départ. Les rapports du consistoire, conservés—ainsi que les réponses qu'il y dut faire pour s'en expliquer—, contiennent maintes informations de détail sur les nombreux autres griefs qu'on lui faisait dans cette ville, qu'il quitta finalement en juin 1707. On l'avait par exemple aperçu à la taverne pendnat le prêche— ce qui laissait supposer que quittant l'orgue après le dernier accord du choral il descendait en douce l'escalier de la tribune pendant que le pasteur montait en chaire et qu'il remontait tout aussi secrètement juste avant la descente de chaire de celui-ci— pour reprendre le service d'orgue à temps, au point final du sermon. On lui reproche également de perdre les fidèles dans le chorals, par des complications et variations, et improvisations, qui leurrent les oreilles moins averties en leur masquant sous des proliférations de lignes parallèles, secondaires, elles-mêmes parfois ramifiées à leur tour, la structuration simple, le soubassement premier de la musique jouée par le chant...
J'imagine le massif Bach descendre en vitesse son escalier pour aller s'enfiler une mousse ou deux avant de revenir, un peu ébréché, improviser des lignes parallèles et autres ramifications...

– Un génie ! Cioran, qui n'était pas le dernier au moment de lever son verre, avait raison lorsqu'il prétendait que Dieu devait beaucoup à Bach...