jeudi 9 janvier 2025

L'affinité des chairs

Jacques-Henri Lartigue

 

I

Un lourd soleil tombait d’aplomb sur le lavoir ;
Les canards engourdis s’endormaient dans la vase,
Et l’air brûlait si fort qu’on s’attendait à voir
Les arbres s’enflammer du sommet à la base.
J’étais couché sur l’herbe auprès du vieux bateau
Où des femmes lavaient leur linge. Des eaux grasses,
Des bulles de savon qui se crevaient bientôt
S’en allaient au courant, laissant de longues traces.
Et je m’assoupissais lorsque je vis venir,
Sous la grande lumière et la chaleur torride,
Une fille marchant d’un pas ferme et rapide,
Avec ses bras levés en l’air, pour maintenir
Un fort paquet de linge au-dessus de sa tête.
La hanche large avec la taille mince, faite
Ainsi qu’une Vénus de marbre, elle avançait
Très droite, et sur ses reins, un peu, se balançait.
Je la suivis, prenant l’étroite passerelle
Jusqu’au seuil du lavoir, où j’entrai derrière elle.

Elle choisit sa place, et dans un baquet d’eau,
D’un geste souple et fort abattit son fardeau.
Elle avait tout au plus la toilette permise ;
Elle lavait son linge ; et chaque mouvement
Des bras et de la hanche accusait nettement,
Sous le jupon collant et la mince chemise,
Les rondeurs de la croupe et les rondeurs des seins.
Elle travaillait dur ; puis, quand elle était lasse,
Elle élevait les bras, et, superbe de grâce,
Tendait son corps flexible en renversant ses reins.
Mais le puissant soleil faisait craquer les planches ;
Le bateau s’entr’ouvrait comme pour respirer.
Les femmes haletaient ; on voyait sous leurs manches
La moiteur de leurs bras par place transpirer
Une rougeur montait à sa gorge sanguine.
Elle fixa sur moi son regard effronté,
Dégrafa sa chemise, et sa ronde poitrine
Surgit, double et luisante, en pleine liberté,
Écartée aux sommets et d’une ampleur solide.
Elle battait alors son linge, et chaque coup
Agitait par moment d’un soubresaut rapide
Les roses fleurs de chair qui se dressent au bout.

Un air chaud me frappait, comme un souffle de forge,
A chacun des soupirs qui soulevaient sa gorge.
Les coups de son battoir me tombaient sur le coeur !
Elle me regardait d’un air un peu moqueur ;
J’approchai, l’oeil tendu sur sa poitrine humide
De gouttes d’eau, si blanche et tentante au baiser.
Elle eut pitié de moi, me voyant très timide,
M’aborda la première et se mit à causer.
Comme des sons perdus m’arrivaient ses paroles.
Je ne l’entendais pas, tant je la regardais.
Par sa robe entr’ouverte, au loin, je me perdais,
Devinant les dessous et brûlé d’ardeurs folles ;
Puis, comme elle partait, elle me dit tout bas
De me trouver le soir au bout de la prairie.

Tout ce qui m’emplissait s’éloigna sur ses pas ;
Mon passé disparut ainsi qu’une eau tarie :
Pourtant j’étais joyeux, car en moi j’entendais
Les ivresses chanter avec leur voix sonore.
Vers le ciel obscurci toujours je regardais,
Et la nuit qui tombait me semblait une aurore !

 

II

Elle était la première au lieu du rendez-vous.
J’accourus auprès d’elle et me mis à genoux,
Et promenant mes mains tout autour de sa taille
Je l’attirais. Mais elle, aussitôt, se leva
Et par les prés baignés de lune se sauva.
Enfin je l’atteignis, car dans une broussaille
Qu’elle ne voyait point son pied fut arrêté.

Alors, fermant mes bras sur sa hanche arrondie,
Auprès d’un arbre, au bord de l’eau, je l’emportai.
Elle, que j’avais vue impudique et hardie,
Était pâle et troublée et pleurait lentement,
Tandis que je sentais comme un enivrement
De force qui montait de sa faiblesse émue.

Quel est donc et d’où vient ce ferment qui remue
Les entrailles de l’homme à l’heure de l’amour ?

La lune illuminait les champs comme en plein jour.
Grouillant dans les roseaux, la bruyante peuplade
Des grenouilles faisaient un grand charivari ;
Une caille très loin jetait son double cri,
Et, comme préludant à quelque sérénade,
Des oiseaux réveillés commençaient leurs chansons.
Le vent me paraissait chargé d’amours lointaines,
Alourdi de baisers, plein des chaudes haleines
Que l’on entend venir avec de longs frissons,
Et qui passent roulant des ardeurs d’incendies.
Un rut puissant tombait des brises attiédies.
Et je pensai : « Combien, sous le ciel infini,
Par cette douce nuit d’été, combien nous sommes
Qu’une angoisse soulève et que l’instinct unit
Parmi les animaux comme parmi les hommes. »
Et moi j’aurais voulu, seul, être tous ceux-là !

Je pris et je baisai ses doigts ; elle trembla.
Ses mains fraîches sentaient une odeur de lavande
Et de thym, dont son linge était tout embaumé.
Sous ma bouche ses seins avaient un goût d’amande
Comme un laurier sauvage ou le lait parfumé
Qu’on boit dans la montagne aux mamelles des chèvres.
Elle se débattait ; mais je trouvai ses lèvres :
Ce fut un baiser long comme une éternité
Qui tendit nos deux corps dans l’immobilité.
Elle se renversa, râlant sous ma caresse ;
Sa poitrine oppressée et dure de tendresse,
Haletait fortement avec de longs sanglots ;
Sa joue était brûlante et ses yeux demi-clos,
Et nos bouches, nos sens, nos soupirs se mêlèrent.
Puis, dans la nuit tranquille où la campagne dort,
Un cri d’amour monta, si terrible et si fort
Que des oiseaux dans l’ombre effarés s’envolèrent.
Les grenouilles, la caille, et les bruits et les voix
Se turent ; un silence énorme emplit l’espace.
Soudain, jetant aux vents sa lugubre menace,
Très loin derrière nous un chien hurla trois fois.

Mais quand le jour parut, comme elle était restée,
Elle s’enfuit. J’errai dans les champs au hasard.
La senteur de sa peau me hantait ; son regard
M’attachait comme une ancre au fond du coeur jetée.
Ainsi que deux forçats rivés aux mêmes fers,
Un lien nous tenait, l’affinité des chairs.

 

III

Pendant cinq mois entiers, chaque soir, sur la rive,
Plein d’un emportement qui jamais ne faiblit,
J’ai caressé sur l’herbe ainsi que dans un lit
Cette fille superbe, ignorante et lascive.
Et le matin, mordus encor du souvenir,
Quoique tout alanguis des baisers de la veille,
Dès l’heure où, dans la plaine, un chant d’oiseau s’éveille,
Nous trouvions que la nuit tardait bien à venir.

Quelquefois, oubliant que le jour dût éclore,
Nous nous laissions surprendre embrassés, par l’aurore.
Vite, nous revenions le long des clairs chemins,
Mes deux yeux dans ses yeux, ses deux mains dans mes mains.
Je voyais s’allumer des lueurs dans les haies,
Des troncs d’arbre soudain rougir comme des plaies,
Sans songer qu’un soleil se levait quelque part,
Et je croyais, sentant mon front baigné de flammes,
Que toutes ces clartés tombaient de son regard.
Elle allait au lavoir avec les autres femmes ;
Je la suivais, rempli d’attente et de désir.
La regarder sans fin était mon seul plaisir,
Et je restais debout dans la même posture,
Muré dans mon amour comme en une prison.
Les lignes de son corps fermaient mon horizon ;
Mon espoir se bornait aux noeuds de sa ceinture.
Je demeurais près d’elle, épiant le moment
Où quelque autre attirait la gaieté toujours prête ;
Je me penchais bien vite, elle tournait la tête,
Nos bouches se touchaient, puis fuyaient brusquement.
Parfois elle sortait en m’appelant d’un signe ;
J’allais la retrouver dans quelque champ de vigne
Ou sous quelque buisson qui nous cachait aux yeux.
Nous regardions s’aimer les bêtes accouplées,
Quatre ailes qui portaient deux papillons joyeux,
Un double insecte noir qui passait les allées.
Grave, elle ramassait ces petits amoureux
Et les baisait. Souvent des oiseaux sur nos têtes
Se becquetaient sans peur, et les couples des bêtes
Ne nous redoutaient point, car nous faisions comme eux.

Puis le coeur tout plein d’elle, à cette heure tardive
Où j’attendais, guettant les détours de la rive,
Quand elle apparaissait sous les hauts peupliers,
Le désir allumé dans sa prunelle brune,
Sa jupe balayant tous les rayons de Lune
Couchés entre chaque arbre au travers des sentiers,
Je songeais à l’amour de ces filles bibliques,
Si belles qu’en ces temps lointains on a pu voir,
Éperdus et suivant leurs formes impudiques,
Des anges qui passaient dans les ombres du soir.

 

IV

Un jour que le patron dormait devant la porte,
Vers midi, le lavoir se trouva dépeuplé.
Le sol brûlant fumait comme un boeuf essoufflé
Qui peine en plein soleil ; mais je trouvais moins forte
Cette chaleur du ciel que celle de mes sens.
Aucun bruit ne venait que des lambeaux de chants
Et des rires d’ivrogne, au loin, sortant des bouges,
Puis la chute parfois de quelque goutte d’eau
Tombant on ne sait d’où, sueur du vieux bateau.
Or ses lèvres brillaient comme des charbons rouges
D’où jaillirent soudain des crises de baisers,
Ainsi que d’un brasier partent des étincelles,
Jusqu’à l’affaissement de nos deux corps brisés.
On n’entendait plus rien hormis les sauterelles,
Ce peuple du soleil aux éternels cris-cris
Crépitant comme un feu parmi les prés flétris.
Et nous nous regardions, étonnés, immobiles,
Si pâles tous les deux que nous nous faisions peur ;
Lisant aux traits creusés, noirs, sous nos yeux fébriles,
Que nous étions frappés de l’amour dont on meurt,
Et que par tous nos sens s’écoulait notre vie.

Nous nous sommes quittés en nous disant tout bas
Qu’au bord de l’eau, le soir, nous ne viendrions pas.

Mais, à l’heure ordinaire, une invincible envie
Me prit d’aller tout seul à l’arbre accoutumé
Rêver aux voluptés de ce corps tant aimé,
Promener mon esprit par toutes nos caresses,
Me coucher sur cette herbe et sur son souvenir.

Quand j’approchai, grisé des anciennes ivresses,
Elle était là, debout, me regardant venir.

Depuis lors, envahis par une fièvre étrange,
Nous hâtons sans répit cet amour qui nous mange
Bien que la mort nous gagne, un besoin plus puissant
Nous travaille et nous force à mêler notre sang.
Nos ardeurs ne sont point prudentes ni peureuses ;
L’effroi ne trouble pas nos regards embrasés ;
Nous mourons l’un par l’autre, et nos poitrines creuses
Changent nos jours futurs comme autant de baisers.
Nous ne parlons jamais. Auprès de cette femme
Il n’est qu’un cri d’amour, celui du cerf qui brame.
Ma peau garde sans fin le frisson de sa peau
Qui m’emplit d’un désir toujours âpre et nouveau,
Et si ma bouche a soif, ce n’est que de sa bouche !
Mon ardeur s’exaspère et ma force s’abat
Dans cet accouplement mortel comme un combat.
Le gazon est brûlé qui nous servait de couche,
Et désignant l’endroit du retour continu,
La marque de nos corps est entrée au sol nu.

Quelque matin, sous l’arbre où nous nous rencontrâmes,
On nous ramassera tous deux au bord de l’eau.
Nous serons rapportés au fond d’un lourd bateau,
Nous embrassant encore aux secousses des rames.
Puis, on nous jettera dans quelque trou caché,
Comme on fait aux gens morts en état de péché.

Mais alors, s’il est vrai que les ombres reviennent,
Nous reviendrons, le soir, sous les hauts peupliers,
Et les gens du pays, qui longtemps se souviennent,
En nous voyant passer, l’un à l’autre liés,
Diront, en se signant, et l’esprit en prière :
« Voilà le mort d’amour avec sa lavandière. »

 

 

Guy de Maupassant, Au bord de l'eau

mardi 7 janvier 2025

Une vieille traînée


 

Quelques mois auparavant, s'adressant toujours à son maître bien-aimé, Maupassant faisait part de son exaspération devant le cirque politique. D'où vient l'impression que ces considérations n'ont pas pris une ride ?

 

Paris, 10 décembre 1877

Il y a longtemps que je veux vous écrire, mon bien-aimé Maître, mais la politique !!! m’a empêché de le faire. La politique m’empêche de travailler, de sortir, de penser, d’écrire. Je suis comme les indifférents qui deviennent les plus passionnés, et comme les pacifiques qui deviennent féroces. Paris vit dans une fièvre atroce et j’ai cette fièvre : tout est arrêté, suspendu comme avant un écroulement – J’ai fini de rire et suis en colère pour de bon. L’irritation que causent les manœuvres scélérates de ces gueux est tellement intense, continuelle, pénétrante, qu’elle vous obsède à toute heure, vous harcèle comme des piqûres de moustiques, vous poursuit jusque dans les vers et sur le ventre des femmes. La patience vous échappe devant l’imbécillité criminelle de ce crétin. Comment, ce général, qui jadis a gagné une bataille grâce à sa bêtise personnelle combinée avec les fantaisies du Hasard
; qui, depuis, en a perdu deux qui resteront historiques, en essayant de refaire à lui tout seul la manœuvre que le susdit hasard avait si bien exécutée la première fois; qui a droit à s’appeler, aussi bien que duc de Magenta, grand-duc de Reichshoffen et archiduc de la de Sedan, ose, sous prétexte du danger que les imbéciles courraient à être gouvernés par de plus intelligents qu’eux, ruiner les pauvres (les seuls qu’on ruine) et arrêter tout le travail intellectuel d’un pays, exaspérer les pacifiques et aiguillonner la guerre civile comme les misérables taureaux qu’on rend furieux dans les cirques d’Espagne.
J’ai l’air de faire des phrases
̶  tant pis. Je demande la suppression des classes dirigeantes: de ce ramassis de beaux messieurs stupides qui batifolent dans les jupes de cette vieille traînée dévote et bête qu’on appelle la bonne Société. Ils fourrent le doigt dans son vieux cul en murmurant que la société est en péril: que la liberté de pensée les menace !
Eh bien
̶  je trouve maintenant que 93 a été doux; que les Septembriseurs ont été cléments: que Marat est un agneau, Danton un lapin blanc, et Robespierre un tourtereau. Puisque les vieilles classes dirigeantes sont aussi inintelligentes aujourd’hui qu’alors; aussi incapables de gouverner aujourd’hui qu’alors; aussi viles, trompeuses et gênantes aujourd’hui qu’alors, il faut supprimer les classes dirigeantes aujourd’hui comme alors; et noyer les beaux messieurs crétins avec les belles dames catins. Ô Radicaux, quoi que vous n’ayez bien souvent que du petit bleu à la place de cervelle, délivrez-nous des sauveurs et des militaires qui n’ont dans la tête qu’une ritournelle et de l’eau bénite.
Voilà 8 jours que je ne puis plus travailler tant je suis exaspéré par le bourdonnement que me font aux oreilles les machinations de ces odieux cuistres.
Pourtant j’aurai achevé de refaire mon drame, (tout à fait remanié),
̶  vers le 15 janvier. Enfin je vous le soumettrai peu de temps après votre retour. J’ai fait aussi le plan d’un Roman que je commencerai aussitôt mon drame terminé.
Et, en, (par dessus tout,) Hugo
̶  notre poëte ̶  qui donne à dîner à tous les journalistes de Paris— Et qui demande à avoir auprès de lui Sarcey et Vitu, lesquels ne daignent pas venir«On remarque leur absence et on les regrette.»
Il y avait là Albert Delpit
! –Cochinat ! et cent inconnus que Hugo a traités de grands artistes– Lisez son discours, du reste. Merde pour la société
Je ne vais pas mal, malgré tout, et vous embrasse en espérant causer bientôt avec vous.

Guy de Maupassant

 
Ma lettre n’a peut-être pas le sens commun
– elle vous prouvera toujours que je pense souvent à vous.
Compliments au bon Laporte.
Je pense, d’après votre dernière lettre, que Madame Commanville est à Paris et je tâcherai de la voir demain.

lundi 6 janvier 2025

La terre a des limites mais la bêtise humaine est infinie

Marcus Wallinder

 

Dans une lettre du 3 août 1878 adressée à son mentor Gustave Flaubert, Guy de Maupassant fait part de son mal-être :

(…) Je suis en ce moment en grande correspondance avec Mme Brainne, qui prend les eaux de Plombières. Elle m’envoie des encouragements, des exhortations à la patience et à la gaîté. Malheureusement je n’en profite guère. Je ne comprends plus qu’un mot de la langue française parce qu’il exprime le changement, la transformation éternelle des meilleures choses et la désillusion avec énergie, c’est : merde.
Le cul des femmes est monotone comme l'esprit des hommes. Je trouve que les événements ne sont pas variés, que les vices sont bien mesquins, et qu'il n'y a pas assez de tournures de phrases.

 

Dans sa réponse du 6 août, Flaubert écrit :

on a beau s’en défendre on est toujours flatté
de se voir le premier dans sa localité.
Que dites-vous de ces deux vers, mon bon? De qui sont-ils? De Decorde! il les a lus la semaine dernière à l’Académie de Rouen. Je vous prie de bien les méditer; puis, de les déclamer avec l’emphase convenable et vous passerez un bon quart d’heure.
Maintenant parlons de vous.
Vous vous plaignez du cul des femmes
qui est «monotone». Il y a un remède bien simple, c’est de ne pas vous en servir. «Les événements ne sont pas variés. » Cela est une plainte réaliste, et d’ailleurs qu’en savez-vous? Il s’agit de les regarder de plus près. Avez-vous jamais cru à l’existence des choses ? est-ce que tout n’est pas une illusion ? Il n’y a de vrai que les rapports, c’est-à-dire la façon dont nous percevons les objets. « Les vices sont mesquins» mais tout est mesquin! « Il n’y a pas assez de tournures de phrases!» Cherchez et vous trouverez. Enfin, mon cher ami, vous m’avez l’air bien embêté, et votre ennui m’afflige, car vous pourriez employer plus agréablement votre temps. Il faut, entendez-vous, jeune homme, il faut travailler plus que ça. J’arrive à vous soupçonner d’être légèrement caleux. Trop de putains ! trop de canotage ! trop d’exercice ! Oui monsieur ! Le civilisé n’a pas tant besoin de locomotion que prétendent messieurs les médecins. Vous êtes né pour faire des vers. Faites-en ! « Tout le reste est vain ». A commencer par vos plaisirs, et votre santé; foutez-vous ça dans la boule. D’ailleurs votre santé se trouvera bien de suivre votre vocation. Cette remarque est d’une philosophie ou plutôt d’une hygiène profonde.
Vous vivez dans un enfer de merde, je le sais, et je vous en plains du fond de mon cœur. Mais de 5 heures du soir à 10 heures du matin, tout votre temps peut être consacré à la muse, laquelle est encore la meilleure garce. Voyons! mon cher bonhomme, relevez le nez ! A quoi sert de recreuser sa tristesse? Il faut se poser vis-à-vis de soi-même en homme fort. C’est le moyen de le devenir. un peu plus d’orgueil, saperlotte! Le «garçon» était plus crâne. Ce qui vous manque, ce sont «les principes». On a beau dire, il en faut ; reste à savoir lesquels. Pour un artiste, il n’y en a qu’un: tout sacrifier à l’Art. La vie doit être considérée par lui, comme un moyen, rien de plus, et la première personne dont il doive se foutre, c’est de lui-même.
(…) Je me résume, mon cher Guy. Prenez garde à la tristesse. C’est un vice. On prend plaisir à être chagrin et quand le chagrin est passé, comme on y a usé des forces précieuses, on en reste abruti. Alors on a des regrets, mais il n’est plus temps. Croyez-en l’expérience d’un scheik à qui aucune extravagance n’est étrangère (…)
La correspondance de Flaubert occupe à elle-seule cinq volumes de la Pléiade de chez Gallimard.
Les éditions du Passeur ont publié des extraits de celle-ci dans leur collection de poche, que l'on peut acquérir pour de modiques sommes. Les échanges, comme on dit aujourd'hui, entre Flaubert et son protégé sont réunis dans La terre a des limites mais la bêtise humaine est infinie.

vendredi 27 décembre 2024

Vous permettez…

David Pattinson



« C'est moi. Je passais dans le coin.
Tu m'offres un café ? »
« Je suis pas mal occupé. »
« Pas grave. Tu continues
ce que tu faisais et moi, je raconte
mes histoires
à ta femme. »
Ah ah ah.
Très drôle.
Et sans
vous en rendre compte
vous voilà de nouveau
dans la merde.
« OK, monte.
J'avais justement besoin
de souffler cinq minutes. »

Ce manque d'éducation
le plus élémentaire
m'a sans cesse
laissé sans défense.
Le fameux
« Vous permettez... »
Ils vous le soumettent
avec la même délicatesse
qu'un revolver
planté dans les côtes.
Pardon.
Vous permettez ?
Je peux ?
Je dérange ?
Ça ne t'ennuie pas ?
Pas du tout.
Comment ça pourrait m'ennuyer ?
Et vous ouvrez la porte.
Et ils rentrent chez vous.
Et ils avalent votre repas.
Et ils fument votre tabac.
Et ils boivent
votre café.
Et s'ils ne baisent
pas votre femme
et n'emmerdent pas
votre chien
ce n'est que
le fruit du hasard.
Deux heures plus tard
ils se lèvent
s'essuient la bouche
qui ne manque pas d'air
et se grattent
le cul,
rotent,
allument une clope,
mettent votre briquet
dans leur poche,
vous filent
une tape dans le dos.
et repartent.
En sifflant
aussi gaiement
que le type qui sort
de chez le barbier.
Et vous, vous restez là
époustouflé
défait
en pleine tourmente
et vous maudissez leurs mères
et la vôtre.
Putain comment
est-ce possible
que parmi toutes ces choses
inutiles
qu'elle vous a montrées
elle n'ait pas pensé
à vous apprendre
la chose la plus élementaire :
comment
dire
non,
bordel.

 

          
  Roger Wolfe, in Mensajes en botellas rotas
trad. maison


lundi 23 décembre 2024

Il était une fois

Peter Cornelius

 

dis ton nom et rappelle-toi qui tu étais
dis que tout est semblable puis que rien ne l'est
dis ici et redis-le jusqu'à ce que la dérive finisse par t'ignorer
dis ta stupide vérité et défends-la jusqu'à en trouver une autre
dis sous ma peau il n'y a sans doute plus rien
dis tout ce que je possédais et pleure comme tout le monde
dis que tu ne le regrettes pas même si tu as tout perdu
dis pour la dernière fois comment j'ai pu en arriver là et fuis
dis ça suffit plus jamais non mais échoue de nouveau
dis quelque chose de définitif et ne laisse pas les mots te détruire
dis il était une fois et recommence toutes les fois qu'il le faut
dis à plus tard et regarde ce que tu abandonnes mais ne reviens jamais.


Rocío Wittib, trad. maison


samedi 21 décembre 2024

Pause-déjeuner

Siegfried Herbst


 

une table m'attend
dans le renfoncement
dos à l'ancienne cabine des ptt
l'ardoise a opté pour le frantuguês
pour rire
je demande à quoi ressemble une morue à bras
la fille prend son air le plus sérieux
pour décrire la recette lisboète
et file en cuisine avec mon ok

je me fouille encore à la recherche
du livre perdu
il fera un heureux
s'il existe dans le coin
un amateur de ce poète
le plat à peine posé devant moi
la peur d'avoir soif tout l'après-midi me saisit

les discussions au comptoir
et le coup de feu
couvrent l'attentat en boucle
personne ne regarde les images
personne ne s'attriste
tous ont leur avis sur la question
les fêtes sans cadeaux
solitaires et sans joie
le nouveau gouvernement
tous refusent l'effroi

comme ces vieillards face au bar
aperçus de trois quart
la femme aux lunettes noires à la godard
absente
et son compagnon
chaussettes
dans les sandales
deux béquilles posées sur ses cannes
fatiguées par les années de chantiers
pas un mot aujourd'hui
et mon plat qui refroidit

personne ne lève les yeux vers l'écran je crois
quand passe la gueule compassée du chef d'état
devant micros et caméras
promettant de faire toute la lumière
sur cette affaire
et le bandeau annonçant cinq morts
et je ne sais combien de blessés
personne ne lève les yeux je crois
quand passent les passants épleurés déposant
des gerbes à leurs pieds
à même le trottoir

l'info en boucle
continue
nous assure désormais que cette ville
restera un lieu de commémoration
dans l’histoire du pays
la haine ne doit pas nuire à notre vivre-ensemble
elle ne doit pas s’ajouter à l’horreur
nous resterons soudés
tous les footballeurs porteront
ce soir
un brassard noir

pas d'autres infos
et déjà l'heure du chagrin
fini chido et l'île sans eau
les hommes sans toit
le président sa chemise sa bêtise
sans foi ni loi
dernières bouchées
avant de régler — une morue ? 12 euros.
et entendre me souhaiter
joyeuses fêtes.

 

charles brun, à l'année prochaine si tout va mal


jeudi 19 décembre 2024

Proust

Angelo

 

 

La nuit s'est installée depuis un moment
et la plage est déserte.
La mer se brise
sur les rochers.
Un air doux
empli de salpêtre
et de souvenirs,
me lave la tête.
Je ferme les yeux.
Respire.
Je me laisse aller.
Et alors
comme je le fais habituellement
lorsque ces choses-là arrivent
je pense
à Proust.
Mais je n'ai jamais
lu Proust.
Qu'importe.
La vie est belle.
Qui a besoin de
Proust ?

 

 

Roger Wolfe, in Mensajes en botellas rotas
trad. maison

 


mardi 17 décembre 2024

Voisins (2)

Ferdinando Scianna


 

Laure Adler / Adonis

Emma Becker / Samuel Beckett

Georges Bernanos / Philippe Besson

Françoise Bourdin / Emmanuel Bove

Jacques Chardonne / Mehdi Charef

Didier Cornaille / Pierre Corneille

Eugène Dabit / Melissa Da Costa

Robert Desnos / Virginie Despentes

Charles Dickens / Joël Dicker

Marc Dugain / Alexandre Dumas

Gustave Flaubert / David Foenkinos

Romain Gary / Anna Gavalda

André Gide / Franz-Olivier Giesbert

Jean Giono / Raphaëlle Giordano

André Hardellet / Françoise Hardy

Milan Kundera / Hanif Kureishi

Agnès Ledig / Harper Lee

Primo Levi / Marc Lévy

Jean Malaquais / Jean-Paul Malaval

Nicolas Mathieu / Guy de Maupassant

François Morel / Richard Morgiève

Alfred de Musset / Guillaume Musso

Eric Orsenna / George Orwell

Valérie Perrin / Georges Perros

Alejandra Pizarnik / Belva Plain

Marcel Proust / Romain Puértolas

Tatiana de Rosnay / Philip Roth

Jose Saramago / Romain Sardou

Danielle Steel / John Steinbeck

Jules Vallès / Aurélie Valognes

 

Au hasard du rayon Littérature de la bibliothèque municipale du coin...


samedi 14 décembre 2024

La furie des bites

 

Wei Zhang

 

 

Les voilà
s'affaissant au-dessus des assiettes du petit-déjeuner
avec leur tête d'ange,
repliant leurs ailes tristes,
une tristesse d'animal,
alors que la veille,
elles étaient encore
en train de jouer du banjo.
Une fois de plus, la lumière du jour arrive
avec son soleil immense,
ses camions-mère,
ses moteurs d'amputation.
Alors que la nuit dernière
la bite savait trouver son chemin,
aussi rigide qu'un marteau,
elle est entrée en cognant
de toutes ses terribles forces.
Ce théâtre.
Aujourd'hui elle est tendre,
un petit oiseau,
aussi douce que la main d'un bébé.
Elle, c'est la maison.
Lui, c'est le clocher.
Quand ils font l'amour ils sont Dieu.
Quand ils se séparent ils sont Dieu.
Le matin ils beurrent la tranche de pain grillé.
Ils ne disent pas grand-chose.
Ils sont encore Dieu.
Toutes les bites du monde sont Dieu,
s'épanouissant encore et encore,
dans le sang sucré de la femme.

 

 

Anne Sexton, Folie, fureur et ferveur
Œuvres poétiques (1972-1975)

Trad. Sabine Huynh,
éd. des Femmes, 2025, 22 €

vendredi 13 décembre 2024

Les dieux

Saul Leiter

 

 

Madame Sexton partit à la recherche des dieux.
Elle commença à chercher dans les cieux –
s'attendant à un immense ange blanc à l'entrejambe bleu.

Personne.

Elle chercha ensuite dans tous les livres savants
et les caractères d'imprimerie lui crachèrent dessus.

Personne.

Elle fit un pèlerinage jusqu'au grand poète
et il lui rota à la figure.

Personne.

Elle pria dans toutes les églises du monde
et elle s'est beaucoup cultivée.

Personne.

Elle se rendit à l'Atlantique, au Pacifique, car Dieu sûrement…
Personne.

Elle alla voir le Bouddha, le Brahma, les Pyramides
et trouva des cartes postales immenses.

Personne.

Puis elle refit le voyage en sens inverse jusqu'à sa propre maison
et les dieux du monde étaient enfermés dans les toilettes.

Enfin !
s'écria-t-elle,
avant de verrouiller sa porte. 


Anne Sexton, Folie, fureur et ferveur
Œuvres poétiques (1972-1975)

Trad. Sabine Huynh,
éd. des Femmes, 2025, 22 €




lundi 9 décembre 2024

Rappel

André Kertész

 

 

On ne comprend rien à la civilisation moderne si on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.

 

Georges Bernanos, La France contre les robots

jeudi 5 décembre 2024

Mal partout




– Tu te faisais un peu oublier ces derniers temps, dis-moi...

Pourquoi aurais-je besoin de me faire un peu ou beaucoup oublier puisque personne ne connaît mon existence?

Disons que tu te faisais discret.

J'ai toujours essayé de l'être. 

J'ai souvenir de quelques gueulantes et scandales publics… 

Justement… Dès que j'ouvre ma grande gueule, je m'en veux immédiatement. Tu n'as pas idée à quel point…

Tu exagères, comme toujours.

Détrompe-toi. 

C'est triste, alors...

Ne t'inquiète pas, je n'étais que souffrance mais je me soigne, et me bonifie avec le temps. Contrairement au pinard d'ici...

C'est une bonne nouvelle... J'espère qu'on reprendra nos bonnes vieilles habitudes…

N'espère rien. Jamais. Commande plutôt une autre tournée.

Tu n'as pas envie d'un peu de légèreté par les temps qui courent? Tout semble si lourd autour de nous. Dès qu'on écoute les infos…

…Tu fais encore ça ?

Ecouter les infos ?

Oui, et te préoccuper…

Il y a de quoi, non?

Je ne sais pas. Tu aimerais que rien ne change?

J'aimerais que tout ne soit pas aussi sombre. Je sais, tu vas me dire qu'il faut passer par ces heures terribles pour trouver autre chose…

Je ne suis pas aussi optimiste, mais voir ce cirque permanent légèrement osciller ne m'inquiète pas outre mesure… Observer, de loin, la panique des uns et des autres m'amuse plutôt…

– Il est vrai que ce matin, je me suis bien marré en écoutant tous ces éditorialistes tenter de sauver la démocratie et le soldat Macron…

Ah oui? Il en reste?

Au nom des valeurs de la république…

Les fameuses valeurs… C'est vrai que quand on repense à ce qu'a été la présidence de cet agité du ciboulot et de ses sbires, on sait qu'ils n'ont eu de cesse de les défendre, ces belles valeurs… Heureusement pour eux, et pour tous ces éditorialistes d'accompagnement, serviles laquais des milliardaires propriétaires de 90% des médias et des réseaux sociaux, nous oublions tout. 

Tu penses à quoi?

A rien de particulier. A tout. A tout ce qu'a été, depuis le début, cette présidence…

Mais encore?

Mais encore?! Je ne sais pas, moi… Ce banquier tiré à quatre épingles qu'on nous a vendu comme le Mozart de l'économie. On voit où nous a menés ce pervers narcissique… Des années de grande vulgarité, d'arrogance crâne et de malveillance jouissive. Oui, dès les premiers jours. Tu te souviens j'imagine de ces images de la fête de la musique à l'Elysée, celle de 2017, soit un mois après l'arrivée de cet auto-proclamé monarque disruptif, mouillant pour des danseurs blacks trans en shorts et talons aiguille, un DJ vindicatif exhibant un tee-shirt sur lequel était inscrit Fils d'immigré, noir et pédé, et la mère maquerelle allumée se déhanchant en famille…

Non, je ne m'en souviens pas…

Tu vois? On oublie qu'à la première occasion, en privatisant l'Elysée pour quelques vulgaires happy few, Jupiter annonçait le programme… Mais, tu te souviens au moins de Benalla, non? Ce type venu de nulle part, monté en grade à une vitesse folle, dont Macron s'est empressé de dire qu'il n'était pas son amant– lors de cette fameuse intervention où, sous les applaudissements de ses valets et des médias, il demandait qu'on vienne le chercher? Tu te souviens? Le gros barbu déguisé en flic de la BAC tabassant de petits bobos égarés dans un jardin public, puis usant de faux passeports diplomatiques pour aller faire des affaires à l'étranger, l'enquête baclée et le coffre-fort disparu, tu te souviens?, l'arrogance de ce petit monde décadant singeant la cour versaillaise mais ne rejouant que la chute de Rome de manière pathétique, le mépris des «gens qui ne sont rien», la rue à traverser pour trouver du boulot, le costume qu'on peut se payer si on va bosser, la grotesque guignolade avec les influenceurs youtube, Pétain grand soldat, sans cesse l'indécence rance, le soutien sans faille aux génocidaires, la secrétaire d'Etat, poufiasse de son état, autrice de bouquins érotico-ridicules, posant pour un vieux magazine de cul qu'on tente de relancer avec cette exhibition grotesque, sans oublier tous ces pauvres gens éborgnés, amputés de leurs mains, la casse des services publics, la nasse des manifs, le gazage permanent, la militarisation de la répression, la surveillance algorithmique, les jeux du cirque version Arnault cet été justifiant le non-respect du verdict des urnes, le ministre de l'économie en lévitation affirmant qu'il va mettre à genoux l'économie russe, tout en se signalant lui aussi auteur d'autofictions pseudo-érotiques pour gondoles de supermarchés, obnubilé par les renflements bruns et se branlant dans sa baignoire en lisant Thomas Bernhard…

Qu'est-ce que tu racontes?!

La pure vérité, du moins celle de cet hurluberlu maboule exilé en Suisse pour continuer à donner des leçons d'économie… Je continue?

Il y en a encore?

Tu ne te souviens pas du poudré de la rue du Faubourg Saint-Honoré déguisé en Top Gun de foire à la farfouille pour faire la guerre à un virus? Ces délires hallucinants des conseils de guerre, les injonctions contradictoires, les injections obligatoires, les petits arrangements grossiers avec l'industrie pharmaceutique, au prix d'une soumission inouïe à l'une des organisations mafieuses la plus corrompue de la planète sise à Bruxelles et dirigée par une ex-ministre allemande déjà exfiltrée pour ses conflits d'intérêts, les milliards envoyés au clown kaki ukrainien sous coke et qu'on ne reverra jamais, dix ans étourdissants, écœurants, durant lesquels il a reçu en grande pompe les pires salopards du moment, léchant sans cesse le cul de ceux qu'il prétendait combattre, devant qui il avait appelé à faire barrage, pompant dans l'argent public pour ses réceptions jupitériennes en cascade, décorant les pires ordures sous les ors de la république, comme on dit, multipliant les outrances malsaines et méprisantes, conseillé dans l'ombre par un type mis en examen pour corruption et conflits d'intérêts, véritable homme orchestre de ce carnaval chaotique, et une équipe de bras cassés, fiers d'être des amateurs, comme ils disent, en responsabilité, traînant pour la plupart des casseroles judiciaires, je continue?

Non, merci. tu peux demander à Ahmed de me préparer une tisane détox pendant que je vais vomir un moment?

Petite chose, va… Notre-Dame va réouvrir, ça va nous faire un bien fou et tous nous réconcilier.

Ce qui fait un bien fou, je l'avais oublié, c'est prendre un verre avec toi…

Fallait pas me chauffer, tu sais bien que j'ai mal partout…

 


lundi 2 décembre 2024

Art poétique

Luc Moreau

 

 

Qu'il frappe encore et encore
jusqu'à ce que personne
ne puisse faire le sourd

qu'il frappe encore et encore
jusqu'à ce que le poète
sache
ou au moins croit
que c'est lui
qu'on appelle.

 

 

Mario Benedetti, in Anthologie poétique,
édition bilingue, trad. Omar Emilio Spósito
Le temps des cerises/Reflet de lettres, 2024

vendredi 29 novembre 2024

L'heure de sa mort

Mimmo Jodice

 

 

L'homme accepte la mort mais non l'heure de sa mort.
Mourir n'importe quand, sauf quand il faut que l'on meure !
cioran

 

 

un traitement lourd était exclu
son passage parmi nous prenait fin
nous avions eu cette chance
il nous faudrait choisir l'heure du départ
lui éviter trop de souffrance...

nous avions beau le savoir,
y penser
avoir le temps de nous y préparer...

et puis il avait laissé les paroles s'étrangler d'elles-mêmes
la voix voilée
les larmes déposées
il entendait dans leurs yeux 
nous ne sommes plus des enfants

comme à leur habitude, elles n'étaient pas arrivées
à l'heure prévue
et l'une
après l'autre
il aurait pu leur écrire
un texte

évoquer le choc muet de la mort
qui nous cisèle
quelque chose comme ça
aurait-ce été moins grotesque ?

ces derniers temps les mots lui échappaient
se résistaient à
l'alignement
n'avaient plus aucune justesse,
aussi fantomatiques que lui

le monde était plein de poèmes, 
disais-tu mon cher vieux ray
il y a déjà plus de quarante ans
aujourd'hui,
des vers circulaient sur des écrans, le métro,
remplissaient des étagères poussiéreuses
les bibliothèques désolées
personne n'y prêtait plus attention

qui avait encore besoin d'un nouveau poème ?

elles étaient venues voir la chienne
– une dernière fois ?
il s'était contenté en les attendant
d'écouter le disque quatre des complete columbia studio recordings
1965-68
du deuxième miles davis quintet
dégoté récemment sur le bon coin
en jonglant avec les deux plaques du four et les trois pizzas
surgelées
achetées à leur attention en sortant du travail

mais ces samedis soirs nerveux où il cuisinait
pour elles
les dimanches après-midis dvd
tous les trois serrés sur le canapé
cette époque-là aussi était morte.


charles brun, filles de kilimanjaro



mardi 26 novembre 2024

Oublié au fond d'un tiroir

Roger Parry

 

Quant aux premières lignes du premier livre de l'ami Calet, les voici.


Je suis un produit d'avant-guerre. Je suis né dans un ventre corseté, un ventre 1900. Mauvais début.
Ils pataugeaient dans le chemin des pauvres, mon père de vingt ans et ma mère, qui devait avoir bien du charme avec sa trentaine ; j'en juge d'après les photographies que j'ai vues.
Ils se sont rencontrés. Mon père, sur l'instant, se fit tatouer un coeur allégorique, traversé d'une flèche, sous le biceps gauche, parce qu'il était amoureux. Ils se sont mis «
à la colle», c'est l'expression de ce temps, je suis venu, et on est parti tous les trois.
Tas petit de chair molle, oublié au fond d'un tiroir de commode aménagé sommairement en berceau, j'ai fait ma collection d'images. J'ai empli mes yeux vides avec les fleurs du mur
; la flamme remuante et plusieurs fois pointue de la lampe à pétrole; les lézardes sinueuses, sombres sur le plafond gris.
Bercé dans les grands bras solides, confiant, serré contre une poitrine chaude, j'ai eu les bons jours de la vie dans le vide.
Rien que du chaud.
Le lait blanc, en jet, du corps de ma mère et qui chatouille le gosier
; l’odeur de la bouche de mon père, tabac et Pernod mêlés, qui venait chez moi, au travers des poils de moustache noirs, en même temps que des mots; la marche des mains sur la peau de mon corps, caresse qui partait du nombril et remontait jusqu’à la gorge… la p’tite bête qui monte, qui monte, qui monte… Kirikiki…

 

 

Henri Calet, La Belle lurette,
Gallimard, 1935


dimanche 24 novembre 2024

Larmes

Gilles D'Elia

Elle produit parfois des choses curieuses, la littérature… Je pense à Henri Calet. Et à ces deux phrases connues de tous, même de ceux qui ne l'ont jamais lu. Que d'autres citent sans même en connaître l'auteur. Deux phrases qui sont les dernières d'un livre inachevé, celui que ce fils d'anar doit remettre à Grasset en 1956, année où son coeur le lâche. Un texte à l'état de brouillon. Une promesse qui compte, certainement, peu de lecteurs. Qui encore lit Calet ?
Ces deux phrases finales sont notées un 11 juillet, soit trois jours avant la troisième attaque. Celui qui célébrait les petites gens, leurs petites et grandes angoisses, leurs joies et fêtes, se volatilise un 14 juillet, comme Ferré…


11 juillet : 16h. Accrochage des tableaux de Dubuffet.
Je suis sorti de mon ornière… Ecrire des articles ?
20h : Les Dubuffet à dîner.
Nuit : Douleurs.

En souffrance à Vence.

Le matin – demi sommeil – sanglots, qui me réveillent (pensé à Luc)

C’est sur la peau de mon cœur que l’on trouverait des rides.

Je suis déjà un peu parti, absent.
Faites comme si je n’étais pas là.
Ma voix ne porte plus très loin.

Mourir sans savoir ce qu’est la mort, ni la vie.

Il faut se quitter déjà ?

Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes.

 

Henri Calet, Peau d'ours,
Gallimard, 1958


mercredi 20 novembre 2024

De l'aliénation

Ferdinando Scianna

 

Pas un matin, lorsque le radio-réveil me tire de mon insomnie, où je ne pense au tube de Nietzsche à propos du travail et de la liberté: « Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour lui-même est un esclave, qu'il soit d'ailleurs ce qu'il veut: politique, marchand, fonctionnaire, érudit.» Le soir, exténué, tout en enchaînant avec la promenade du chien, quelques courses et la préparation du repas, la même chanson repasse en boucle. Et ainsi, jour après jour...
A peine ouvert, le dernier opus de l'ami Schiffter, surfeur balnéaire que l'on ne présente plus, nous joue ce petit air connu. Illustration avec la définition de l'aliénation que nous offre ce
dandy scorpion :
Terme philosophique par lequel on désigne la perte de la personnalité d’un esclave moderne. Affecté jour après jour à des besognes abrutissantes, le malheureux finit par se sentir étranger à lui-même. Et pour cause: il a cédé son temps (du latin alienare), c’est-à-dire sa vie, à son employeur, et il ne s’appartient plus en rien. On dit alors qu’il est aliéné, ou que c’est un aliéné. Remarque : À ce terme d’aliéné on doit associer celui d’exploité. En effet, quand un artisan exerce son savoir-faire consistant à transformer une matière en objet, il considère que le résultat de son activité n’est autre que luimême, mais autrement, objectivé. De même pour l’artiste, dont l’ouvrage est une autre forme de son moi. Si l’artisanat et l’art ne sont pas du travail, c’est parce qu’ils permettent la métamorphose matérielle libre d’une subjectivité. Pendant le temps passé à mettre en forme un meuble, un vase, une grille en fer forgé, une paire de bottes, etc., le teknikos, l’artifex, jouit de sa propre compagnie. Il ouvrage en laissant vagabonder ses pensées. Dans son atelier, il ne quitte pas son «arrière-boutique», comme disait Montaigne– cette conscience en nous qu’il nous faut «nous reserver toute nostre, toute franche, en laquelle nous establissons nostre vraye liberté et principale retraicte et solitude». En revanche, ni artisan ni artiste, l’esclave salarié ne se reconnaît pas dans les produits de son travail. Utilisé comme un mécanisme humain par le mode de production capitaliste et son système mercantile d’échange, embesogné pendant des heures et des heures, il se perd de vue. Son «ordinaire entretien» intime, «si privé», est interrompu par des consignes, des «mails», des réunions, par n’importe quelle «communication estrangiere» «qui y trouve place». Esseulé dans une équipe et non plus seul, mentalement violenté par des sollicitations extérieures et non plus libre de laisser son imagination aller «à sauts et à gambades», l’exploité est un être sans une œuvre dont il pourrait être l’auteur et qui refléterait sa personne même.

 

Frédéric Schiffter,
Indispensable précis de détestation du travail
,
ill. Muzo
éd. le dilettante, 2024, 16 euros


samedi 16 novembre 2024

Laisser filer le temps

 

Vsevolod Tarasevich

 

 

J’aime les villes, leurs places,
leurs artères, leurs coins de rues,
m’asseoir en terrasse
un café
posé devant moi
et laisser filer le temps
sans rien faire, sans presse,
le regard s'attardant ici ou là,
puis aller dans une librairie et fouiller
un peu dans les rayons,
et s’il y a un fleuve, le traverser
et répéter la même opération sur l’autre berge.
J’aime être seul parmi les gens,
n’être personne, n’avoir nulle part où aller,
et pouvoir aller n’importe où.
J’aime quand je me penche pour la première fois
sur le miroir de la salle de bains de l’hôtel,
ce moment de suspens,
quand, tout juste arrivé,
j’ignore si je vais voir apparaître mon visage
ou celui du client précédant, encore présent
dans la mémoire du mercure.
J’aime les parcs et les fleuves
urbains, me promener, à leur côté,
particulièrement à l’automne.
J’aime les villes, oui : marcher,
observer, vivre, tomber amoureux
de cette femme en robe rouge…

      Karmelo C. Iribarren, Las luces interiores,
trad.maison


vendredi 15 novembre 2024

Dormir

Horst P Horst

 

 

Que j'aime à m'endormir sur le drap de ta peau
Comme un autre à pourrir dans les plis du drapeau.

 

Olivier Larronde

jeudi 7 novembre 2024

Un arbre

Greg Baker

 

Ne me parle pas comme à un mort
ne me parle pas comme si je n'étais plus
parle-moi
comme si je n'étais pas né
parle-moi comme si j'étais un arbre

 

 

Vladimira Čerepková, in La Ruée des poissons
trad. Jean-Gaspard Pálenicěk
éd. Rumeurs, 2023