mercredi 6 mai 2015

The Wire



Après mûre réflexion, Bernard Cazeneuve, notre ministre de l’Intérieur, pense que cette nouvelle renvoie « aux heures les plus sombres de notre histoire » tandis que notre chef bien aimé, en déplacement commercial à Ryad, estime qu'elle est « contraire à toutes les valeurs de la République ». D'autres (ir)responsables politiques n'ont pas hésité à enfilé à leur tour d'autres perles (à rebours). 
Un temps, j'y ai cru. Je me suis dit que ça ne pouvait pas arriver dans notre pays tant attaché aux libertés. Que l'intelligence de certains ne laisserait pas passer ce nouveau projet législatif scélérat et préfasciste. Hélas, ces divers propos ne concernaient pas la loi Renseignement, adoptée sans difficultés hier à l'Assemblée. Il s'agissait tout simplement de faire semblant de s'insurger, à gauche comme à droite, contre les déclarations du maire imbécile d'une ville du sud, soutenu pour son élection par un parti que cette même classe politique (et médiatique) a fortement contribué à banaliser. Histoire d'amuser la galerie. Un écran de fumier de plus de la part d'un gouvernement qui se prétend encore de gauche. 

Et pardon de citer de nouveau cette récente et passionnante lecture :

Il y a vingt ans (c'est-à-dire dans les années vingt du XXe siècle), le petit bourgeois français refusait de laisser prendre ses empreintes digitales, formalité jusqu'alors réservée aux forçats. Oh ! oui, je sais, vous vous dites que ce sont là des bagatelles. Mais en protestant contre ces bagatelles le petit bourgeois engageait sans le savoir un héritage immense, toute une civilisation dont l'évanouissement progressif a passé presque inaperçu, parce que l'Etat Moderne, le Moloch Technique, en posant solidement les bases de sa future tyrannie, restait fidèle à l'ancien vocabulaire libéral, couvrait ou justifiait du vocabulaire libéral ses innombrables usurpations. Au petit bourgeois français, refusant de laisser prendre ses empreintes digitales, l'intellectuel de profession, le parasite intellectuel, toujours complice du pouvoir, même quand il paraît le combattre, ripostait avec dédain que ce préjugé contre la Science risquait de mettre obstacle à une admirable réforme des méthodes d'identification, qu'on ne pouvait sacrifier le Progrès à la crainte ridicule de se salir les doigts. Erreur profonde ! ce n'étaient pas ses doigts que le petit bourgeois français, l'immortel La Brige de Courteline, craignait de salir, c'était sa dignité, c'était son âme. Oh ! peut-être ne s'en doutait-il pas, ou ne s'en doutait-il qu'à demi, peut-être sa révolte était-elle beaucoup moins celle de la prévoyance que celle de l'instinct. N'importe ! On avait beau lui dire : « Que risquez-vous ? Que vous importe d'être instantanément reconnu, grâce au moyen le plus simple et le plus infaillible ? Le criminel seul trouve avantage à se cacher... » Il reconnaissait bien que le raisonnement n'était pas sans valeur, mais il ne se sentait pas convaincu. En ce temps-là, le procédé de M. Bertillon n'était en effet redoutable qu'au criminel, et il en est encore de même maintenant. C'est le mot de criminel dont le sens s'est prodigieusement élargi, jusqu'à désigner tout citoyen peu favorable au Régime, au Système, au Parti, ou à l'homme qui les incarne. Le petit bourgeois français n'avait certainement pas assez d'imagination pour se représenter un monde comme le nôtre si différent du sien, un monde où à chaque carrefour la Police d'Etat guetterait les suspects, filtrerait les passants, ferait du moindre portier d'hôtel, responsable de ses fiches, son auxiliaire bénévole et public. Mais tout en se félicitant de voir la Justice tirer parti, contre les récidivistes de la nouvelle méthode, il pressentait qu'une arme si perfectionnée, aux mains de l'Etat, ne resterait pas longtemps inoffensive pour les simples citoyens. C'était sa dignité qu'il croyait seulement défendre, et il défendait avec elle nos sécurités et nos vies. Depuis vingt ans, combien de millions d'hommes, en Russie, en Italie, en Allemagne, en Espagne, ont été ainsi, grâce aux empreintes digitales, mis dans l'impossibilité non seulement de nuire aux Tyrans, mais de s'en cacher ou de les fuir ? Et ce système ingénieux a encore détruit quelque chose de plus précieux que des millions de vies humaines. L'idée qu'un citoyen qui n'a jamais eu affaire à la Justice de son pays, devrait rester parfaitement libre de dissimuler son identité à qui lui plaît, pour des motifs dont il est seul juge, ou simplement pour son plaisir, que toute indiscrétion d'un policier sur ce chapitre ne saurait être tolérée sans les raisons les plus graves, cette idée ne vient plus à l'esprit de personne. Le jour n'est pas loin peut-être où il semblera aussi naturel de laisser notre clef dans la serrure, afin que la police puisse entrer chez nous nuit et jour, que d'ouvrir notre portefeuille à toute réquisition. Et lorsque l'Etat jugera plus pratique, afin d'épargner le temps de ses innombrables contrôleurs de nous imposer une marque extérieure, pourquoi hésiterions-nous à nous laisser marquer au fer, à la joue ou à la fesse, comme le bétail ? L'épuration des Mal-Pensants, si chère aux régimes totalitaires, en sera grandement facilitée.

Georges Bernanos, La France contre les robots, 1945

2 commentaires:

  1. Depuis que je vis à Paris, et ecoute le bavardage du troupeau parigot (mais de plus en plus loin), je crois avoir compris une chose : la liberté est pour lui un sentiment invivable. Un fardeau, une galère.Il leur prefère la chaleur gregaire, la securité des idées reçues. Une certaine forme de mediocrité. D'où tous ces comportements et propos si bizarres que vous rencontrez parfois et exposez (avec justesse) sur votre blog. Et le paradoxe, (qui est toujours la vérité) est que ce même troupeau, se joue toujours la même comedie en permanence. La comedie de la defense de la liberté, bien sûr. Surtout le troupeau soi disant de gauche, et qui au vu des sondages, semble apprecier Manuel Valls, second paradoxe. Et d'accuser les autres, la société, l'economie, le capitalisme, la famille etc... de leur gâcher la vie, de l'entraver. Pourtant on constate que le troupeau fait vraiment tout son possible pour se gâcher la vie tout seul sans l'aide de quiconque (à s'en rendre tellement malade qu'un(e) parigot(e) ne prenant pas d'antidepresseur fait aujourd'hui office d'exception) et y reussit tres bien. Et avec quelle aveugle obstination ! Mauvais pressentiment : Valls, le 'matador' (pourquoi pas duce ?) a de beaux jours devant lui. Pierre L. (Désolé, j'ai été un peu long...)

    RépondreSupprimer
  2. Ne soyez pas désolé, cher Pierre, c'est un plaisir de lire vos commentaires. Et on ne peut exposer un vrai sentiment, une analyse, avec la célérité d'un slogan publicitaire - ou politique (ce qui désormais est la même chose). Bien à vous

    RépondreSupprimer