samedi 16 mai 2015

Amours dangereuses




Je me demande combien ma vie serait émouvante, voire insipide, si je possédais un flingue chargé. C'est une de ces questions stupides, impropres, que vous  affrontez parfois malgré vous, comme si vous vous faisiez braquer par derrière en sortant de la banque ; devant l'hypothèse de mourir criblé de balles, chacun d'entre nous préfère trouver une réponse. Je ne parle pas d'avoir un flingue et, disons, de temps à autre, s'en servir, histoire de passer un après-midi plaisant, même face à une boîte de pulpe de tomate en conserve. Je pense à un flingue caché dans une paire de draps, dans le placard de la chambre d'invités, et que vous ne sortez jamais, de peur justement de le tenir dans la main. Il est là, à cet endroit sombre et oublié, et le reste vous importe peu. Vous ne l'utiliseriez jamais, même en cas de folie, peut-être même ne sauriez-vous pas à quoi il sert, mais vous ne pourriez pas vous en débarrasser. Je pose de nouveau la question, à supposer que je l'aie oubliée : quelle serait ma vie si j'avais un flingue à la maison ? Serait-ce une histoire d'épouvante ? De suspense, peut-être ? Ou une histoire d'amour ?
Nous tombons tous amoureux, un jour ou l'autre, d'un objet inoffensif, comme une montre, un roman triste, ou un canapé très confortable et moche. Mais parfois, nous ne pouvons échapper à l'amour pour un objet dangereux, qui nous rendra heureux et maudits. Je pense à une cigarette ou à un virage pris à toute vitesse. Il existe également des personnes désespérées qui deviennent abstèmes jusqu'à l'épuisement et tombent amoureuses d'un flingue. Je parle d'un amour suranné et intact pour cette même arme qui un jour servira à les tuer. Mais il est difficile de se soustraire à une douleur. 
Il y a trois ans, au cours d'un été où je ne cessais de m'ennuyer à mort, j'ai consulté le journal local pour découvrir que ce jour-là, la Garde civile organisait une vente aux enchères d'armes. Cela m'a semblé être un événement culturel relativement séduisant en comparaison à ce qui se faisait habituellement dans le coin, aussi ai-je chaussé mes tongs, passé un tee-shirt sale et, du jardin, annoncé que je partais acheter un fusil. J'ai parfaitement entendu à l'intérieur quelqu'un demander sans grand intérêt : «Où a-t-il dit qu'il allait, cet abruti ?» J'ai pris ça comme un bon présage. 
J'avais hâte de savoir quel type de cinglé, avec mon respect, traînait dans ce genre d'événements. Quand je suis arrivé à la caserne, un garde civil m'a jaugé de la tête aux pieds – mon allure d'imbécile ne lui avait pas échappée – et a formulé une parfaite hypothèse : «Vous venez pour la vente aux enchères, pas vrai ?» J'ai acquiescé avec un «Voilà» apathique, comme si j'assistais à ce type d'événement chaque week-end. 
A l'intérieur, les armes étaient présentées sur une grande table, comme s'il s'agissait de desserts maison, et tout autour se tenaient des gens à l'aspect absolument saugrenu, bien qu'à la fois pas très saugrenu. Je me demandais si je pouvais toucher les armes pour en mesurer le tact, quand j'aperçus un homme petit et gros, et en même temps mince, qui, non seulement avait pris une carabine, mais visait avec. Il ajusta la culasse contre la poitrine et entrevit l'abîme à travers la visée télescopique. J'ai pensé qu'il savait ce qu'il faisait et me suis approché à petits pas. «Vous partez à la chasse aux éléphants ?», demandais-je. Je craignais que la carabine fût chargée, mais quand il se tourna vers moi, l'homme éclata de rire et reposa le dessert sur la table, pour qu'un autre le déguste. Il fit deux pas dans ma direction – peut-être me connaissait-il pour m'avoir croisé dans une vente aux enchères précédente, bien qu'il s'agissait de la première à laquelle j'assistais – et nous entamâmes la conversation. Je voulais savoir si, parmi ce genre d'armes, pouvait se trouver un flingue avec lequel quelqu'un – un assasin par exemple – aurait un jour commis un crime. «Non, mais est mis aux enchères le revolver avec lequel Farruquito Negro a dévalisé la succursale de la CAM à Benicarló. Il y eut deux blessés.», m'assura-t-il. 
J'ai passé un après-midi agréable, entouré de gens adorables venus à ces enchères à la recherche d'une idylle, à la recherche du flingue qu'ils allaient aimer toute leur vie, avec lequel ils se sentiraient à la fois en sécurité et acculés.



Juan Tallon, Mon flingue et moi, chronique Restez bourrés, publiée dans le journal El progreso,
traduction maison une nuit d'insomnie



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