mardi 19 mai 2015

Ballade au fond d'une bouteille



Edouard Boubat


Je ne sais pas dire où ça a commencé, cette absurdité. Si c’est quand j’ai rencontré Yvan, quand j’ai quitté mon boulot avec bureau sur les Champs, la naissance du premier…

Je n’avais jamais rencontré Yvan, son mari. Un fils de pute, disait Juliette. Je savais qu’Isabelle était le bras droit d’un gros producteur de cinéma quand elle a rencontré ce type, mort, il y a cinq ans donc, d’une crise cardiaque, il me semble. Ils avaient eu deux enfants ensemble, que je pense avoir rencontrés une fois mais dont je n’ai gardé aucun souvenir. 

N’en déplaise à ta Juliette ou à ses amies féministes, j’ai jamais pu vivre sans un homme. Même si j’étais consciente qu’Yvan était une ordure, je me disais que je ne méritais pas mieux. Et tu sais, avec le boulot, les enfants, la maison à faire tenir debout, je n’avais pas trop le temps de me poser des questions. Quand j’y repense…

A quoi bon remuer tout ça maintenant ? 

Je ne remue rien, je réfléchis. 

Elle a continué à réfléchir et moi à avaler. 

Quand Yvan est mort, ça a été une libération, c’est sûr. Mais j’ai aussitôt senti le gouffre. Pas seulement à cause des dettes qu’il m’a laissées… En fait, sa voix, son corps, son odeur me manquaient. C’est pas absurde, ça, par exemple ? J’en avais presque honte. Il m’avait lavé le cerveau, colonisé plus précisément ! Je sais que Juliette, elle n’a jamais compris, mais plus de vingt ans avec la même personne ça ne s’efface pas comme ça. J’étais gluante, engluée dans cette relation, je ne sais pas comment le dire, prisonnière de quelqu’un que je n’avais peut-être jamais aimé. J’étais certaine que personne ne me toucherait jamais plus. J’étais assise ici, devant le miroir qu’il avait fait installer, là, derrière toi. Et je voyais une femme de 45 ans, grosse, affreuse, sans attrait particulier en tous cas… Insignifiante quoi, qui n’avait pas pris soin d’elle depuis des années, alcoolique… Yvan ne cessait de me répéter que je ne pourrais jamais m’en sortir sans lui et j’avais finis par le croire, croire que j’étais condamnée à passer le reste de mes jours seule, une fois les enfants partis et je n’avais qu’une envie, le rejoindre sous terre. 

Mais, tu vois, tu as connu l’amour de nouveau…

A quel prix ? ! 

Elle m’a raconté les jeux sexuels avec Yvan qui ne se cantonnaient pas à ce miroir et dont m’avait un peu parlé Juliette. 

Tu n’as pas eu envie de le quitter à ce moment-là ? 

Et toi, avec Juliette ? Pourquoi tu n’as pas agi avant ? 

Elle s’est remise à pleurer face à ma bêtise. 

Je me suis senti très con, excusé platement et l’ai écoutée en me jurant de ne plus intervenir. De la laisser parler, elle en avait besoin. Et sa bouteille n’était pas mal.

J’en suis arrivée à regretter toutes ces soirées désespérantes avec lui. En général, elles étaient suivies d’une nuit où il ne rentrait pas à la maison, c’était un cérémonial bien en place. Ces nuits-là, je pouvais respirer. Juste ça. Respirer. Quand il est mort, j’avais devant moi une perspective de nuits et de jours de respiration sans fin. Et c’était insupportable. 

Je voyais de quoi elle parlait. J’avais ressenti la même chose lors de l’internement de Juliette. C’est fini, enfin !  Et le vide de ma vie avait alors éclaté en plein soleil. 



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