mercredi 21 juin 2023

Sages paroles

Payram


 

— Désormais, tous nos objets électroniques pourront être, à notre insu,  activés à distance par nos amis de la police et du ministère de l'intérieur…
Je ne te crois pas…
Je t'en avais déjà parlé. C'est aujourd'hui voté. Tout comme la reconnaissance faciale généralisée grâce aux prochains JO de Paris. Sans oublier l'utilisation des drones pour la surveillance extérieure et intérieure. Ou le projet de mise sur écoute des journalistes.
Alors, tout passe? Comme ça? Sans que ça ne choque personne ?
A peine une notule égarée au bas d'une page de canard, une pétition étouffée… Il y a longtemps que nous avons consenti à ne plus avoir de vie privée. De plus, c'est confirmé, toute tentative de chiffrement de nos communications sera assimilée à un acte de terrorisme.
Comme les militants écolo?
Exact. Après l'éco-terrorisme, voici le techno-terrorisme.
Et tu vas passer tout l'apéro sur ton téléphone?
C'est incroyable…
Le temps que tu lui consacres?
Oui et non.
Depuis que tu as changé de modèle et de forfait, avec tous tes gigas, tu n'es plus le même…
Je découvre des zones dont je n'avais pas idée…
…Et te voilà, tel un ado accro…
…Détrompe-toi. Je suis effrayé.
Alors laisse tomber et ressers-nous un verre.
Jérôme m'a installé ce bazar tout à l'heure et je dois le désinstaller ce soir…
Qu'est-ce que c'est ?
Une appli, pas encore commercialisée. On y apprend des tas de choses.
Quel genre de choses?
De l'ordre de notre intimité.
L'ordre?
Oui, tout est en ordre. Et sous surveillance.
Tu me fais peur.
C'est bien ce que je dis.
Par exemple ?
Quoi, Par exemple ?
Qu'est-ce que tu découvres avec cette appli?
Regarde. J'ai rentré nos noms et toute notre vie défile.
Quelle horreur!
Des choses que j'avais complètement oubliées. Que personne ne connaît, à part moi. Pareil pour toi…
Montre! …Efface ça, immédiatement!
Tu en as honte?
Non, mais, efface!
C'est impossible, ma chérie. Ce sont des données. Nos vies sont transformées en données. Ce n'est pas nouveau. Ce qui est encore plus flippant, c'est l'avenir.
L'avenir a toujours été flippant, comme tu dis.
Oui, mais il l'est d'autant plus qu'il est désormais écrit. Avec des dates précises.
Notre avenir?
Oui. Selon l'appli, dans tout juste deux ans, nous serons séparés.
J'en étais sûre!
Ah bon?
Oui, je suis trop vieille pour toi désormais, et ça ne va pas s'arranger.
Attends…
Elle aura quel âge?
Qui?
Celle par qui tu me remplaceras.
Tu divagues…
Réponds-moi. Cette appli a l'air tellement précise, elle doit pouvoir nous le dire.
Non, je me suis trompé. C'est affreux.
Tu te voyais déjà au bras d'une pétasse de 25 ans mais là…
…Non. Nous serons en effet séparés mais par la mort.
Quoi?!
Il ne me reste que deux ans de vie.
Ce n'est pas possible! C'est n'importe quoi, cette appli. Tes dernières analyses étaient parfaites, selon ton médecin.
Les cimetières sont remplis de personnes dont les dernières analyses étaient parfaites…
— Oui, mais pas toi, ce n'est pas possible…
L'intelligence artificielle ne peut pas se tromper. Même si cette appli est encore en développement. Dans un peu moins de deux ans, je ne serai plus là.
Mais c'est insupportable.
— J'ai toujours été persuadé de mourir au même âge que mon père, mais dans deux ans, ça fera trois ans de moins…
Je ne suis pas certaine d'avoir saisi, mais je veux bien un autre verre.
Pas mal, ce petit rouge, n'est-ce pas ?
Qu'est-ce que c'est ?
Un simple vin de France. Ce n'est pas la première fois que nous en buvons…
Je sens que ce ne sera pas la dernière, après ce que tu m'as annoncé… A quoi tu penses?
A comment occuper ces deux prochaines années.
Je te vois venir.
Ah oui ?
Sex and drugs and rock and roll!
Tu n'y es pas. Puisque je n'ai rien à perdre, il est temps de me lancer dans le terrorisme! Simplement, j'hésite encore entre le techno-terrorisme, l'éco-terrorisme…
— Et l'alcoolo-terrorisme !
Je me laisse un temps de réflexion !
Chouette, mon amour. J'ai toujours rêvé d'être la compagne d'un héros! Tu peux compter sur mon soutien, le ravitaillement, le repos du guerrier, tout ça.
Enfin de sages paroles!




samedi 17 juin 2023

Loin

 

Georges Martin

 

Tu es chez toi, tu t'emmerdes, tu n'as pas assez de temps pour entamer quelque chose, trop pour ne pas en profiter pour ne rien faire. Tu erres sur Internet, tu tombes sur une vidéo de découpe d'ananas. Tu regardes. C'est plus long que tu l'imaginais, trois minutes et cinquante-trois secondes. C'est très long trois minutes et cinquante-trois secondes pour découper un ananas, mais la vidéo titrait : « Une façon géniale de découper un ananas», et comme ton cerveau a la consistance d'une flaque, tu regardes jusqu'au bout une femme, probablement malaisienne, ou philippine, tu ne sais pas, découper un ananas. Cette femme a des gestes méticuleux, précis et rapides. A côté d'elle, une bassine est remplie de fruits fraîchement taillés. Puis tu prends un peu de distance sur toi-même, un peu de recul et tu te vois regardant une femme découper un ananas. Que tu perdes du temps ne t'a jamais effrayé, tu fais partie de ceux qui estiment que le temps est justement fait pour être perdu, et que de toute façon, quoi qu'on dise, quoi qu'on veuille, il est perdu d'avance, mais le perdre de cette façon, de cette façon aussi veule, te met mal à l'aise. Tu sais ce que c'est de perdre son temps dans la rêverie, la rêverie est presque un acte politique, militant, c'est un choix, celui du camp de l'improduction, du refus de l'efficacité pour être quelque chose de léger, de doux, d'agréable et en apparence inutile que l'on nomme parfois imagination. Mais regarder une femme découper un ananas sur un écran d'ordinateur n'est ni politique ni militant, c'est juste une hypnose qui ne te positionne pas dans le monde mais fait de toi un être manipulé par ce même monde. Tu en es donc arrivé à passer trois minutes et cinquante-trois secondes à regarder une femme découper un ananas. Tu comprends combien le monde s'immisce en toi et que tes fantasmes de liberté sont encore loin.

 

David Thomas, Seul entouré de chiens qui mordent,
L'Olivier, 2021



vendredi 16 juin 2023

Problèmes d'embrayage

 

William Klein

 

Non seulement les Etats-Unis vont venir tuer tout le monde dans votre pays, mais en plus – et à mes yeux, c'est encore pire–, il faut qu'ils reviennent chez vous vingt ans plus tard tourner un film pour expliquer à quel point ça a été déprimant pour leurs soldats de venir tuer vos compatriotes… Quand les Américains font un film à propos des répercussions de la guerre du Vietnam sur leurs soldats, c'est comme si un serial killer vous racontait les problèmes qu'il a avec la pédale d'embrayage de sa bagnole à force de s'arrêter en pilant pour prendre des autostoppeurs.

 

Frankie Boyle, journaliste et humoriste écossais,
cité in Matthew Alford, Hollywood Propaganda, Final cut,
trad. Cyrille Rivallan,
éd. critiques

lundi 12 juin 2023

Rendez-vous

Luc Moreau

 

 

Rendez-vous près de la roue qui tourne
Près de l'eau qui coule sous les ponts
Rendez-vous avec le passant taciturne
Qui change son chapeau dans les restaurants
Rendez-vous avec l'ange musagète
Au coin d'une rue en forme de cigare
Rendez-vous quand le gel indigo bleu
Rejoindra les statues renversées
Rendez-vous dans l'entrepôt des marchandises
A Bercy lorsqu'il sera temps
Rendez-vous pour lever son verre
Aux rencontres inopportunes
Rendez-vous dans les ascenseurs
Que nous peuplerons de fleurs pourpres
Rendez-vous de nos ongles décapités
Dans les portes fermées trop vite
Rendez-vous de notre solitude
Au marchepied dormant des jours

 

Robert Lebel, Masque à lame,
in La troisième horloge,
Poésies et récits, 1943-1986,
L'Atelier contemporain, 2023


samedi 10 juin 2023

De l'excellence

 

Herman Leonard

 

 

debout au milieu de la salle,
il s'est défait de son manteau
décomposant chaque geste
maîtrisant ses nombreux
tics
filmé va savoir par quelque
caméra invisible.
avant de gagner notre table
il a sommé le réalisateur
de se joindre à nous.

ce matin, après la mise en place
de la scène, il l'avait pris à part
à deux pas des membres
de l'équipe
et de sa voix
à la
parfaite diction
saluée par toute la profession
lui avait exposé sa
vision des choses.

le cinéaste
n'avait pas tourné
depuis un moment et
son film n'existait que
grâce à la générosité légendaire de
sa vedette.
aussi
tout naturellement
s'était-il plié à cette
vision des choses.

la tablée des comédiens
amateurs
de tout âge
chiens de l'enfer
buvait les paroles de l'acteur
qui nous faisait l'honneur de sa présence
pour la première fois
depuis le début du tournage.

ces dernières années,
régulièrement,
il fait part de ses préoccupations
sociales
et montre son implication
dans la société
en enchaînant
des rôles engagés
tour à tour
ouvrier
vigile
cadre
journaliste
premier ministre
syndicaliste
ou comme ici
sauvant des enfants
roms
de la délinquence.
bien sûr
l'acteur exige
de n'être
entouré que d'amateurs
comme nous,
foule anonyme,
afin de
coller le récit
au plus près du réel
afin de
garder ses 190 mètres carrés
à saint-germain-des-près
ses propriétés dans le sud
la maison historique
en normandie
et ses émoluments
pornographiques
— trois quarts du budget
le plus souvent.

Je viens d'une grande famille
d'intellectuels
aussi,
dès le début,
je me devais de viser
l'excellence
j'aurais fait de même
si j'avais été garagiste ou
plombier
l'excellence toujours,
rien que l'excellence
c'est le secret
ce que je m'étais promis
et sans conteste,
j'y suis entièrement parvenu.
c'est pas moi qui le dit
tous mes prix d'interprétation
de par le monde
en témoignent.

le soleil ne se couche jamais
pour lui et les siens.
il a
tout naturellement
transmis ces valeurs
à sa fille,
issue d'un mariage
avec une comédienne de renom,
aujourd'hui sur la voie de
l'excellence
elle aussi
à dix-huit ans
déjà actrice et réalisatrice
d'un film
remarqué et primé.


discrètement
j'enfile mes écouteurs
achetés avec mes deux jours de
cachets
lance maiden voyage
espérant échapper un temps
au cyclone de
l'excellence.

 

charles brun,
toute ressemblance avec des personnages existants serait purement fortuite

 

 

 

lundi 5 juin 2023

Le bruit des vies humaines

Vittorio Polidori


 

chaleur étrange, femmes chaudes ou froides,
je fais bien l'amour, mais l'amour n'est pas seulement
le sexe, la plupart des femmes que j'ai connues sont
entreprenantes, or j'aime m'allonger
sur de gros oreillers confortables à 3 heures
de l'après-midi, j'aime regarder le soleil
à travers les feuilles d'un buisson au dehors
pendant que le monde extérieur
se tient à distance, je le connais si bien, toutes
ces pages sales, et j'aime m'allonger
le ventre tourné vers le plafond après avoir fait l'amour
tout coule tout est fluide
:
c'est si simple d'être simple
– vous laissez faire, c'est tout
ce qui est nécessaire.
mais la femme est étrange, elle est très
entreprenante
– merde! je ne peux pas dormir pendant la journée!
on ne fait que manger
! faire l'amour! dormir! manger! faire l'amour!

ma chère, dis-je, en ce moment il y a des hommes dehors
qui ramassent des tomates, des laitues, et même du coton,
il y a des hommes et des femmes qui meurent sous le soleil,
il y a des hommes et des femmes qui meurent dans des usines
pour rien, pour un salaire de misère…
je peux entendre le bruit des vies humaines taillées
en pièces…
ça y est, tu l'as, dit-elle
ton poème…

mon amour se lève du lit.
je l'entends dans l'autre pièce.
la machine à écrire est en marche.
je ne sais pourquoi les gens pensent que l'effort et l'énergie
ont quelque chose à voir avec
la création.

je suppose que dans les domaines de la politique, la médecine
l'histoire et la religion,

ils se sont trompés
aussi.

je me tourne sur le ventre et m'endors avec mon
cul vers le plafond, pour changer.




Charles Bukowski,
Brûlé dans l'eau noyé dans les flammes : poèmes 1955-1973,
trad. Christian Garcin,
Cassis Belli, 2023, 28€

vendredi 2 juin 2023

Les jambes croisées


AS GOD SAID,
CROSSING HIS LEGS,
I SEE WHERE I HAVE MADE PLENTY OF POETS
BUT NOT SO VERY MUCH
POETRY


Malgré les quelques anthologies parues récemment au Diable Vauvert, des 36 recueils de poèmes d'Henry Charles Bukowski, seuls 4 ont été traduits dans notre langue. Un jeune éditeur du côté de Cassis a confié la version française de 4 autres corpus à Christian Garcin. Le précieux et élégant volume prend le titre du dernier recueil, Brûlé dans l'eau noyé dans les flammes (poèmes 1955-1973). Notre reconnaissance sans limite à eux. Et à l'ami qui nous a signalé ce bijou. On y reviendra...

samedi 6 mai 2023

Pas moi

 

Anonyme


Qui écrira sur l'amour ? Pas moi. Oh non. Moi j'aime.


Alejandra Pizarnik, Journal II.
Années françaises (1960-1964)
,
trad. Clément Bondu.
Ypsilon, 2023

vendredi 5 mai 2023

A la sauvette

Bert Hardy

 

 

C'était une nuit merveilleuse dans l'ancien quartier espagnol
à deux pas du meublé qu'occupaient mes parents à ma naissance
Oui, Escudero, Belleville avait beaucoup changé.
C'était un hiver d'avant les téléphones dans la poche,
les algorithmes rimant nos amours,

l'intelligence artificielle anticipant nos pensées,
la reconnaissance faciale inspectant nos mouvements
et les seins en Silicon Valley…
Elle attendait au fond du bistrot, les yeux perdus dans un magazine féminin, certainement quelqu'un qui n'arrivait pas
quand au comptoir, je ne voyais rien, comme dans une chanson
de Joe Dassin,
embourbé dans les idées des autres, mots de nouvelles pages.
Ma seule attente était d'échapper à l'enfer où vivaient
toutes sortes d'hommes irrités et capricieux,
dérober à chacun de mes passages dans cette grande enseigne
de la culture de masse du ventre de Paris,

un ou deux bouquins au hasard,
les boire le soir dans un bar.

Fragile petite brune à peine sortie de l'adolescence,
mon innocente Nastienka espérait un premier chagrin d'amour comme on espère la révolution.
Six bières tièdes, quatre vodkas, deux vins chauds, une nouvelle russe et trois aphorismes franco-roumains durant,
elle a accordé quelques notes de sourire sans même penser à s'éclipser au sous-sol
histoire de solidifier son drame en cours,
tandis que je pérorais sans fin,
oubliant n'avoir rien avalé depuis le matin,
songeant que je n'avais partagé le lit d'une telle insolence depuis des siècles.
Elle était en manque de justice et de liberté,
exécrait ce monde qu'elle sentait basculer toujours un peu plus dans l'ignomie,
me contait sa peur des hommes,
moi, celle de l'inconnue,
et plus je me collais à elle sur la vieille banquette en skai rouge défoncée,
plus elle riait de
mon allure caricaturale et perdue –éperdue?, je n'ai pas bien entendu– d'artiste de la faim.
La tentation était grande pour nous deux de ne plus jamais dormir,
d'enfin passer à autre chose,

comme on écrit sur papier glacé entre deux publicités.
Le patron feignait de ne pas nous mettre à la porte lorsqu'elle m'a supplié à l'oreille de la raccompagner chez elle,
en grande banlieue.
Nous avons marché ivres main dans la main le long du fleuve gelé
désert à minuit en ces temps-là,
le printemps et le grand soir attendront,  s'emmitouflait-elle encore à l'autre bout de la ville,
m'offrant un dernier regard de fougue et de feu,
tout comme l'amour, pensais-je, en la voyant disparaître seule dans un taxi au cœur de notre nuit blanche.

Ce matin, trente ans plus tard,
j'ai craché à la sauvette
sur ce trottoir
où nous nous sommes soûls tenus la main,
parmi nos enfants zombifiés dans l'isoloir à codes barres,
connectés tatoués vidéo-surveillés
à mobilité douce et aux rêves monétisés,
aucun parfum de souffre ne faisait renaître la flamme,
aucun éclat de rire ne consolait tristesse.

 

 charles brun, love souvenirs flous d'un vieux con, tome III

 

 



vendredi 28 avril 2023

Qui est absent ?

 

Alfredo Camisa

En novembre 1960, Alejandra Pizarnik a 24 ans et vient d'arriver à Paris. L'Argentine y restera quatre années. Le deuxième volume de son Journal, qui couvre cette période, vient d'être publié par les inestimables éditions Ypsilon, chez qui est disponible l'ensemble de l'œuvre de cette chère Flora.

On dit que, quand la mort approche, le passé fait irruption et se répand dans la mémoire comme un sac de pierres qui soudain se casse. Alors, cette nuit, j'ai vu et j'ai su de vieilles choses : partout où je me voyais, je souffrais. Je souffrais comme on respire. Pourquoi est-ce que je souffrais ? La même chose que maintenant : douleur d'absence. Qui est absent ? Je ne sais pas, mais il y a quelqu'un qui manque. Je suis venue en Europe pour chercher qui me manque. Mais que peut une jeune femme seule dans un monde grand? Et comment et par où commencer à chercher. Tout ça, c'est de la folie. La folie commence quand les désirs les plus profonds veulent se réaliser…

 

 

Alejandra Pizarnik,
Journal II. Années françaises (1960-1964),
traduction et postface, Clément Bondu.

jeudi 27 avril 2023

La mort à Sébastopol


Dans ses carnets, peu avant le fameux voyage à Moscou, réalisé à l'été 1936 en compagnie d'André Gide, Pierre Herbart, Jef Last, Jacques Schiffrin et Eugène Dabit, Louis Guilloux note : 

De Dabit : juin 1936 – « Cher G… Alors, quand arrives-tu à Paris, pour notre grand voyage ? Cet hiver, à Saint-Brieuc, tu te souviens, on parlait de voyages. On ne pensait pas à celui-là, dis ? Ecris-moi un mot pour m'annoncer ton arrivée. Ton vieux. »

Dans ses propres carnets – publication posthume chez Gallimard sous le titre de Journal intime –, à la date du 22 juin, Eugène Dabit, entre deux femmes (son épouse, Béatrice Appia, dite Biche et l'artiste hongroise, Vera Braun), s'interroge :

Je dîne avec Biche, rue Paul-de-Kock. Est-ce la dernière soirée que je passe dans cette maison? Oui, peut-être. Mais pas la dernière soirée que je vis auprès de Biche. Sauf si ce voyage en U.R.S.S. m'est fatal…

La petite bande visitera Leningrad, Moscou, puis Tbilissi – alors, Tiflis. Guilloux et Schiffrin y abandonnent leurs compagnons de voyage pour rentrer à Paris via Moscou, Berlin et la Belgique. Les autres se rendront à Batoumi, Sokhoumi et Sotchi. Avec pour seule date, la vague indication « Juin-juillet 1936 », Guilloux écrit :

…Comme toujours en voyage, je n'ai pas écrit une seule note, mais je me souviendrai. C'est à Moscou que nous avons appris l'insurrection de Franco (18 juillet 1936).

Puis :

Août 1936Au téléphone la voix de Gide. Je ne comprends pas tout de suite que c'est pour m'annoncer la mort de Dabit. Il est mort à Sébastopol, de la scarlatine. Trop troublé par cette nouvelle, je comprends mal ce que Gide ajoute: que personne n'est encore informé, je crois.

André Gide dédiera à Dabit son Voyage en U.R.S.S.; Louis-Ferdinand Céline en fera de mêmeDabit s'en serait bien passé – avec Bagatelles pour un massacre

mardi 25 avril 2023

Souvenirs inutiles

Lutz Dille


déjà
les mots se défilent
il cherche dans le noir
abrasé
la façon simple de
dire les choses
et oublie aussitôt.
la matinée traînée
il descend dans le jardin
sous la pluie finissante,
et se demande
– aucune sagesse
combien de temps encore
il va pouvoir soigner ce bout
de terre
somme toute
un mètre carré rocailleux
calcule-t-il
bêtement
par années à les attendre
sans avoir vraiment eu
besoin d'eux.
et ces chants d'oiseaux
dont il ne connaîtra pas
le nom
les livres qu'il ne lira jamais
ces jours solitaires qui rallongent
usés
ces souvenirs inutiles
l'heure de quitter cette maison
approche se dira-t-il
en remontant
pas malheureux
en quelque sorte délivré.
atteindre la suprême vacuité,
est-il écrit
quelque part.

 

charles brun, suprême vacuité

 

 

mercredi 19 avril 2023

L'étrange douceur de la nuit


Willy Ronis

 

...Ces serments, ces paroles folles qu'on prodigue dans sa jeunesse, il ne pouvait les prononcer. Sans doute parce qu'il s'était livré jadis à ce jeu terrible. Son bonheur était calme, presque oppressant... celui qu'on goûte après des échecs, des heures mornes, quand on n'espère plus connaître de consolations et que, brusquement, la vie vous surprend et vous ranime. [...]
Il connaissait ce bonheur égal et silencieux qu'on appelle après des années d'une existence hasardeuse.
[...]
L'inquiétude se mêlait au bonheur qu'il gardait de sa journée, une inquiétude d'homme, sourde, envahissante, que ne pourrait chasser l'étrange douceur de la nuit.

Eugène Dabit, La Zone verte,
L'Echappée, coll. Paris perdu, 2023

mardi 18 avril 2023

Avant tout

 

Boris Smelov


La décision d'être heureux
par-dessus tout, contre tous
et contre moi, de nouveau
— avant tout, être heureux —
je prends cette bonne résolution. 

Mais bien plus que la volonté
subsiste la douleur du cœur

 

 

Jaime Gil de Biedma, Las personas del verbo
trad. maison

samedi 15 avril 2023

Pas toujours

 

Rupert Vandervell

 

 

soyons franc :
il y a du mieux
lorsque je n'appuie pas,
ça fait plus mal
qu'avant

on augmentera la dose
la prochaine fois
on échafaudera un
nouveau programme
les yeux fermés,
sans se dérober

la jupe au vent à l'arrière
de son scooter
vacances place d'italie
sur le même air

tiens-le bien 

quelle chance chante-t-elle
d'habiter la france
une telle réussite dans
la parodie de l'enfer
c'est pour notre bien
mais combien sont dans mon cas
à attendre l'insurrection

nous finirons par perdre le foie
à ressasser sans cesse
à se taper des ballons
le soir au fond d'un bar
le brouillon de ce cauchemar

nos infinies réserves de lâcheté
le préservent
l'homme seul n'est pas toujours
en mauvaise compagnie

charles brun, parodies de l'enfer



mercredi 12 avril 2023

Le retour du printemps


Nous accueillerons enfin le printemps (franco-suédois) à partir de demain et jusqu'au 6 mai, dans le sixième arrondissement de Paris, à la Galerie Thomé. Qu'on se le dise...

 


 

dimanche 9 avril 2023

Fort heureusement

 

William Claxton


j'ai investi aujourd'hui
dans la poésie
contemporaine
américaine
une leçon de perfection
ennuyeuse misère
la délicatesse du poète
sa légèreté
m'assomment
la longueur des poèmes
me décourage
j'enrage dans mon coin
regrette l'achat
fustige aussitôt ma réaction
fort heureusement la solitude
m'accompagne
fort heureusement l'édition
du recueil est
bilingue
un coup d'œil à la source
enfonce définitivement
les deux traducteurs
me réconcilie
avec la poésie d'aujourd'hui

 

charles brun, en lisant, en râlant

 

 

samedi 8 avril 2023

Mœurs dissolues

Sabine Weiss

 

Le deuxième volume de l'excitante collection Paris perdu des éditions L'Echappée est la réédition du dernier roman d'Eugène Dabit, La Zone verte, paru en 1935 chez Gallimard, et dont voici l'intriguant et réjouissant incipit:

Au carrefour du boulevard Barbès et du boulevard Rochechouart, en face de la sortie souterraine du métropolitain, un manchot qui vend L'Ami du peuple s'est installé ; puis vers neuf heures, une grosse bonne femme, avec un panier empli de fleurs et de feuillages. Peu à peu la bouche de métro cesse de rejeter par fournée des voyageurs ; sur le viaduc, que suit une ligne aérienne, les rames circulent à intervalles plus espacés et leur roulement sourd n'interrompt point la conversation animée du vendeur de journaux et de la marchande de fleurs. Chaque matin, ils se retrouvent à leur poste; ils discutent: du temps, de leur commerce. Aujourd'hui, il s'agit des mœurs dissolues qui furent celles des années de guerre.

« Je vous dirais pour conclure que j'ai connu une petite qui a été très régulière, affirme la bonne femme. Seulement, lorsque son mari est revenu, il lui a dit : “ Toi, si tu t'as pas couché avec un type, c'est que t'as pas pu. Voilà les hommes ! »

 


jeudi 6 avril 2023

Haute voltige

 

Elif Gülen

 

– Alors, ces vacances ?
Je t'ai parlé de l'hypnotiseur?
Celui d'Hypnoflix ?
De quoi tu parles ?
Je ne sais pas.
Mais alors ?
Hypnoflix, c'est le titre d'un extraordinaire spectacle que proposait le théâtre de mon bled, il y a quelques jours...
Ben alors...
...Je n'en ai vu que les affiches, fabuleuses... J'aimais bien l'idée transmise par le titre : faire sortir les gens de chez eux leur laissant accroire que ce sera aussi bien que devant leur plateforme préférée... Pauvre Georges Brassens!
Que vient faire Brassens dans cette histoire?
C'est le nom du théâtre vide de mon patelin. On a un gymnase Robert-Pandraud et un théâtre Georges-Brassens.
Pandraud pour apprendre la voltige…
Joli! Et le nom de Brassens sert d'alibi pour les spectacles les plus insipides. Familiaux. Consensuels. Remarque, ils n'en abusent pas : la programmation ne propose qu'un seul événement par trimestre... Pourquoi me parlais-tu d'hypnose?
Tu sais que je déteste prendre l'avion... Une amie m'a conseillé de voir un hypnotiseur avant mon départ.
C'est qui, cette amie?
Tu ne la connais pas.
Pourquoi?
C'est mon jardin secret... Elle fait de l'EMDR et...
C'est quoi? Une méthode pour apprendre à se fendre la poire? Je tiens à rencontrer cette amie!
L'EMDR est une catégorie d'hypnose, basée sur les mouvements oculaires, par stimulation sensorielle, si j'ai bien compris, ça permet de libérer certains traumatismes...
Ah, très bien...
Elle m'a conseillé de prendre rendez-vous avec le type qui lui a tout appris. Un ponte en la matière.
Nous sommes cernés par les pontes…
– Tu en reprends une?
– C'est bien parce que c'est toi…
Je prends donc rendez-vous avec le ponte, j'arrive à l'heure, dans un bel immeuble haussmanien, et là, dans la cour, devant la porte de son cabinet, se tient un type, l'air ahuri, en jogging, pas rasé... Je le reconnais, j'avais vu sa photo sur internet...
C'était le ponte?
Exact.
L'arroseur arrosé...
Comment ça?
J'en déduis, par ta description, que le ponte s'était auto-hypnotisé...
Je n'en sais rien. Il avait l'air d'un patient dans le parc d'un hôpital psychiatrique. Peut-être faisait-il de la méditation... Toujours est-il qu'il se met à paniquer en me voyant arriver : Nous avions rendez-vous?! Je lui donne mon nom. Très bien, je vous en prie, entrez, c'est par ici. Il me fait patienter dans une salle d'attente minuscule. J'entends des bruits de chasse d'eau, de vieille tuyauterie... Il apparaît enfin…
Il s'était changé?
Absolument pas. J'entre dans son cabinet. Je lui explique ma phobie de l'avion. Il vient alors s'asseoir en face de moi, à un mètre à peine. C'est lui qui ferme les yeux. Commence la séance. Il me demande de me concentrer, de penser, en regardant à ma droite, à quelque chose ou quelqu'un que j'aime, la même chose à gauche… Ces images, que je dois retrouver une fois à bord de l'avion, sont censées me détendre...
Quelles images ?
Celles formées par mes pensées.
Quelles étaient-elles ?
Ma fiancée sur la droite...
Quelle partie?
Comment ça, Quelle partie?
De ta fiancée, comme tu dis...
Son sourire...
– Son sourire te détend?...
Bref, je ne sais pourquoi, comme un con, j'ai pensé à mon jardin pour l'image de la gauche.
Ton jardin ?!
Exactement. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Mon jardin est un vrai bordel, je ne m'en occupe jamais, quand j'y pense, ça a plutôt pour effet de me déprimer…
Quelle idée de penser à ton jardin...
– Et devant moi, j'ai pensé à mon chat.
– Ton chat, qui est toujours malade?
– Soudain, il me dit Bienvenue.
– Bienvenue ?
Comme si j'avais été absent, que je revenais d'ailleurs…
– C'est le secret des pontes : tu ne te rends pas compte de leur pouvoir.
– Il était toujours dans le même état, l'air hagard…
– Tu avais dit ahuri…
– Pas net. Perturbé. Je lui dit C'est fini? Oui, une seule séance suffit pour ce dont vous souffrez. Je vous raccompagne. Bonnes vacances. Mais, je vous dois quelque chose, j'imagine. Ah oui, pardon, cela fait 80 euros, s'il vous plaît.
– Pas cher pour 3 images ! Et ça a fonctionné?
– Le lendemain, je suis allé voir mon médecin pour qu'il me prescrive un tranquillisant. Le soir même, j'en prenais un demi-cachet, mais ça ne m'a rien fait. J'ai pris l'autre moutié et toute la soirée, j'ai plané… Mais deux jours plus tard, une fois dans l'avion, malgré le ponte de l'hypnose et les cachetons, la même angoisse m'a repris… Le vol était des plus inconfortables…
– Il faut en finir avec ces pontes ! Avec les experts, les spécialistes, ceux qui se pensent les élites, les élus, les trous du cul qui veulent notre bien, les pilleurs impunis, les désinformateurs et les profanateurs, les professeurs de novlangue, la mafia au pouvoir, dans tous les domaines !
– Santé !
– Finalement, ta copine, ton jardin secret, tu peux te les garder…




lundi 27 mars 2023

Ridicule et outrecuidant

 


Pensez-vous réaliser un film ?

Non. J'en ai rêvé beaucoup. Mais finalement, je préfère le confort de l'écriture, où l'on est seul maître de ce que l'on publie. Il y a aussi des raisons caractérielles : je ne pourrais pas commander vingt ou trente personnes, ni les aimer pendant le long temps qu'il faut pour faire un film. D'ailleurs, publier des romans est déjà ridicule et outrecuidant, faire des films serait pire.

 

Jean-Patrick Manchette,
propos recueillis par François Cuel et Renaud Bezombes,
Cinématographe, 1980
in Manchette, Derrière les lignes ennemies, entretiens 1973-1993,
La Table ronde

mercredi 22 mars 2023

Un peu fascinant


Maurice Rougemont


 

Les exploits des gangsters ne vous intéressent pas ?

Non.

Et les policiers ?

Un policier, ça a quelque chose d'un peu fascinant car je ne suis pas encore arrivé à comprendre comment on peut choisir ce métier. Les seules explications que je trouve sont tellement injurieuses pour les intéressés, l'être humain et l'humanité, que cela ne doit pas convenir. Je comprends mieux le véritable sadique ou l'ordure totale : le milicien ou le tortionnaire, mais pas le flic d'une compagnie de district.

 

Jean-Patrick Manchette,
propos recueillis par Luc Geslin et Georges Rieben,
Mystère Magazine, 1973

repris dans Manchette, Derrière les lignes ennemies,
entretiens 1973-1993
,
tout juste publié par La Table ronde, 24€


samedi 18 mars 2023

Au détour d'une rue

René Groebli

Ses amis mousquetaires de la Butte se nommaient Francis Carco, Pierre Mac Orlan et Roland Dorgelès. André Warnod fut tour à tour dessinateur, journaliste, essayiste, critique d'art. Les éditions l'Echappée ont l'excellente idée de lancer une nouvelle collection, Paris Perdu, dont le premier titre sera la réédition des Plaisirs de la rue, recueil de chroniques de Warnod, daté de 1920. Dans son texte intitulé Comment Paris reçoit les rois, le Vosgien semble regretter que les traditions se perdent. Nous aussi.

Pour recevoir Marie d'Angleterre, les rues étaient tendues de riches broderies et de tapisseries aux couleurs voyantes ; des surprises de toutes sortes étaient préparées à chaque carrefour. À la fontaine du Ponceau, il y avait un jardin orné de lys et de roses vermeilles et «dedans ledit jardin étaient trois jeunes pucelles nommées Beauté, Lyesse et Prospérité ». À la porte aux Peintres, se trouvaient cinq autres pucelles, «c'est assavoir France, Pax, Amitié, Confédération et Angleterre». À l'arrivée du cortège, le roi David parut parmi ces filles, les plus belles qu'on eût trouvées et qui étaient nues. Il donnait la main à la reine de Saba, «laquelle reine portait la Paix à baiser au roy, lequel la remerciait humblement».
Qu'aurait dit le président Wilson si, en avril dernier, lui fussent apparues, au détour d'une rue, un groupe de belles filles semblablement dévêtues
? Mais les gens de ce temps-là ne s'en scandalisaient pas et l'on voyait très bien sur une même place des sirènes toutes nues, fredonnant des bergerettes, tout près d'un tréteau où le Christ expirait entre deux larrons.
 

André Warnod, Les Plaisirs de la rue, 1920,
rééd. L'Echappée, 2023

jeudi 16 mars 2023

La fausse commune

 

Evelyn Bencicova

Elle avait l'air quelconque. Certes jolie, mais d'une beauté banale, quelque chose d'animal. Pourtant mon copain m'avait dit Tu verras, cette fille, c'est une tuerie. Il ne savait pas si bien dire : je suis mort dans ses bras à peine nous étions-nous emboîtés. 

 

charles brun, souvenirs de la fausse commune

vendredi 10 mars 2023

Philosophie des ruines

Yaroslav Prokopenko

Un abonné du blogue qui me veut du bien m'apprend la diffusion, la semaine dernière, sur notre grande et belle radio d'Etat nommée France culture, d'une série d'entretiens menés par Guillaume Erner, grand journaliste du service public qu'on ne présente plus, avec ce non moins grand et honorable et vénéré philosophe français, et international – le monde entier nous l'envie–, Bernard-Henri Lévy – Christine Angot, paraît-il, en bave de jalousie. Un grand moment de stimulation intellectuelle produit dans le cadre du programme "A voix nue" et tout simplement intitulé BHL au-delà des initiales. Le premier épisode, Une enfance des deux côtés de la Méditerranée, évoque, avec beaucoup d’émotion, et même de dévotion, sa mère et son père, couple fusionnel, avide de culture, mais ayant, est-il précisé, peu de vie sociale. Le deuxième, Une jeunesse littéraire, nous rappelle cet étudiant de Normale Sup, marqué par des rencontres importantes: Althusser, Foucault, Lacan, et surtout Malraux, qu'il visite au crépuscule de sa vie, événement qui déclenchera son désir de rendre compte des conflits éloignés et oubliés, ainsi son tout premier voyage, son premier engagement à la George Harrison: le Bangladesh. Suivent l'épisode Le dandy engagé, et ce nom certes plat, trouvé par lui-même mais qui va le rendre célèbre, à l'image de sa chemise blanche: «nouveaux philosophes». Lorsque les premiers livres paraissent, nous rappelle-t-on, surgissent les premières polémiques: le BHLisme est, souvenons-nous, contemporain de l’anti-BHLisme… Métier: Intellectuel, évoque tout naturellement le couple qu’il forme avec la sublime Arielle Dombasle, et nous révèle son rôle de père comblé, fier de ses deux enfants, sa vie de voyageur et sa fascination pour le monde musulman, d'où il vient et où il retourne sans cesse pourdocumenter les tumultes du monde. Enfin, nous abordons, bien tristement, le dernier épisode, BHL, un pouvoir, retour sur sa célébrité et son apparence médiatique, qui, avouons-le avec France culture, empêchent malheureusement d’écouter sans a priori les analyses profondes et pertinentes du plus célèbre des Germanopratins…
En dessert, nous ne manquerons pas de lire avec gourmandise le papier de Pierre Rimbert, BHL, le sparadrap du Palais
Dans la même famille d'esprit, la semaine prochaine, promis, nous reviendrons sur le porno de l'ami Houellebecq…

 

 

lundi 6 mars 2023

Comment avais-je pu douter ?


Saul Leiter

 

 

j'ai cessé de chercher
j'ai cessé d'attendre
j'ai cessé d'en pincer pour toi
et me suis mis à en pincer pour moi
j'ai vieilli rapidement
je suis devenu gras du visage
et mou du bide
et j'ai oublié avoir jamais eu de l'amour pour toi
j'étais vieux je n'avais ni centre d'intérêt ni mission
je tournais en rond à manger et à acheter
des habits de plus en plus amples
et j'ai oublié pourquoi je détestais
tous ces longs moments qu'il me fallait combler
Pourquoi me revenir ce soir
Je ne peux même pas me lever de cette chaise
Les larmes me coulent sur les joues
me revoilà amoureux
et je peux vivre comme ça 

 

Leonard Cohen, Le Livre du désir
trad. Jean-Paul Liégeois



dimanche 5 mars 2023

Un peu de chaleur humaine


Robert Frank


Ah, Coltrane, ce son... Vous connaissez, bien sûr...  Mais non!, qu'est-ce que je raconte?, Davis, Miles Davis, trompette et pas saxo, c'est Miles Davis, rien à voir. Enfin, pas vraiment. L'un a joué pour l'autre. Allez savoir dans quel ordre, je veux dire qui pour qui... Vous voyez? Ah la musique, je n'en écoute plus vraiment aujourd'hui. Dire qu'avant... J'ai eu mes périodes. Vers 20ans, je n'écoutais que du jazz. Puis, un peu après, j'ai eu ma période blues, plus roots, vous voyez. Et je ne sais pourquoi, un désir de pureté, quelque chose dans cet esprit, vers 30ans, je suis tombé dans le classique. Enfin, surtout le baroque, Bach, le dieu. Enfin, Dieu doit beaucoup à Bach comme disait Nietzsche, je crois. Non lui, il a dit que dieu était mort, peu importe, ce qui importe, c'est que c'est vrai... Ah, la musique… Le rock, la pop, ne m'ont jamais beaucoup intéressé. Même si c'est ancré dans ma jeunesse. Je ne sais pas. Dès que j'entends une guitare électrique, mes poils se hérisssent. Vous comprenez? Je ne supporte pas. Maintenant, c'est fini tout ça. Je ne pouvais pas vivre sans musique et aujourd'hui, finito, terminato. Nous sommes tombés dans un autre monde, plus lisse, liquide même, plus flou. Vous avez remarqué?, aujourd'hui, on vous vend des ordinateurs qui ne sont plus équipés de lecteur CD ou DVD— le cinéma, c'est pareil, la chute est moins brutale mais elle est irrémédiable... La dématérialisation. On nous pousse vers les plateformes, les formes plates. Vous avez remarqué ? Oui, la musique a beaucoup compté pour moi. Je n'y ai jamais compris grand-chose, cela dit. Mais je ne pouvais pas m'en passer. Les femmes, c'est pareil. J'en ai connu quelques unes. Et je n'y comprenais rien, je peux l'avouer. C'est pas faute d'avoir essayé. J'ai goûté à tout. Ça, on ne peut pas dire le contraire... Les belles, les moches, des jeunes, des sur le retour, les vamps comme on disait à une époque, les femmes fatales si vous préférez, les étrangères, ah, les Nordiques, les Africaines aussi, je voyageais beaucoup grâce à mon boulot, les filles de l'est, froides mais excitantes comme peu savent l'être, les Espagnoles, fougueuses, les Italiennes, sensuelles et pulpeuses, les femmes très classe, des zonardes, des punkettes, des toxicos aussi parfois, des alcoolos, j'en passe... J'étais assez beau je crois, rien à voir avec aujourd'hui, tel que vous me voyez là, à plus de 60 balais, c'est difficile à imaginer, le succès que j'avais, je n'ai jamais été marié, ou même à la colle comme on disait de mon temps, mon secret je crois était d'être ouvert, disponible, en mouvement permanent... Vous prenez quoi? Vous m'êtes sympathique, je vous invite. Bientôt, boire un coup, ce sera réservé à une élite, profitons tant que c'est possible... Ah, les femmes, c'est vrai, je ne les ai jamais comprises. Trop tard : aujourd'hui, tout déglingué de partout, ça tombe, ça pend, c'est plus pareil. J'ai donné. Les femmes ne m'intéressent plus. Et elles ne s'intéressent plus à moi. Evidemment, ça me manque un peu, me réveiller au côté d'un corps étranger, un peu de chaleur humaine… Vous voyez ? Aujourd'hui, tous ces gens fixés à leurs écrans, dans le métro, dans les cafés même, je ne vois que des zombis autour de moi… Un peu de simplicité, de disponibilité pour l'autre, c'est trop demander? J'en suis à me demander, rapprochez-vous, je vais pas le gueuler devant tout le monde, les hommes, pourquoi pas après tout? Histoire de ne pas mourir idiot. Faut rester ouvert, comme je l'ai toujours fait. Vivre avec son temps, sinon, c'est la mort. Mais pas une grande folle, ça, je pourrais pas, non, un mec, un vrai, genre viril, comme moi, comme vous... Vous voyez ?… Vous n'êtes pas homophobe, dites? Qu'est-ce qu'il y a? Comment ça, vous avez rendez-vous? Là, tout de suite? Non, mais je disais ça comme ça, je ne pensais pas spécialement à vous, attendez, quoi!. Allez, oui, c'est ça, casse-toi connard! Et surtout, pas même un merci, pour le verre... Pédale, va! Décidément, les hommes non plus, je ne les comprends pas...