jeudi 27 octobre 2022

Le comique

Richard Kalvar

 

Aucun être humain n'est à la hauteur des tragédies qui le frappent. Les êtres humains sont approximatifs. Les tragédies, pièces uniques et parfaites, semblent toujours sculptées par la main d'un dieu. Le comique naît de ce contraste (…) Plus cruelle que la tragédie qui nous frappe est la tragédie à laquelle nous croyons avoir échappé. 

 

Nicola Lagioia, La Ville des vivants,
trad. Laura Brignon, éd. Flammarion, 2022

samedi 22 octobre 2022

Tard dans la vie

Franco Toninelli



Je suis dur
Je suis tendre
            Et j’ai perdu mon temps
            A rêver sans dormir
            A dormir en marchant
Partout où j’ai passé
J’ai trouvé mon absence
Je ne suis nulle part
Excepté le néant
Mais je porte accroché au plus haut des entrailles
A la place où la foudre a frappé trop souvent
Un cœur où chaque mot a laissé son entaille
Et d’où ma vie s’égoutte au moindre mouvement


 

Pierre Reverdy, in La Liberté des mers

vendredi 21 octobre 2022

On verra bien

Jean Laurent
 

 

A Madrid, lorsqu'il me prend d'entrer dans un restaurant ou un bar, je suis invariablement accueilli en anglais. Les premiers temps, j'étais étonné, voire froissé, mais j'ai fini par me faire une raison. Je n'ai pas l'air de mes origines. Depuis hier soir, je suis de nouveau désorienté. Le même phénomène vient de se produire à Paris – ville de ma naissance – lorsque, surpris par l'orage, j'ai trouvé refuge dans une banale brasserie. Serais-je en fait un livre ouvert dans lequel tout un chacun reconnaît l'indécrottable dilettante, le sempiternel touriste? Ce matin, j'ai pris un billet pour l'Australie. On verra bien.

 

charles brun, sin rumbo


mardi 18 octobre 2022

Fromage ou dessert ?

Thomas Hoepker

 

 

— Le Châtelet venait d'être restauré, je crois bien. Nous étions peut-être ensemble, certainement même...
...Certainement y avait-il plusieurs dates. Il est peu probable que...
...Ne sois pas rétrospectivement négative. Je veux croire que c'était là une de ces occasions que la vie nous a offert durant des années pour que nous nous rencontrions. La première, sans doute. Il y a longtemps, longtemps, longtemps... Un soir de décembre, peu avant les fêtes...
— Ah, tu vois ! Pour moi, c'était justement un soir de fête, de réveillon. Noël ou la Saint-Sylvestre... Je crois bien que c'était mon cadeau de Noël.
— Offert par tes parents ?
— Oui. J'y étais allée avec eux. Si nous nous étions croisés, il y aurait eu peu de chances qu'il se passe quelque chose.
— Tu ne m'aurais pas donné ton 06 ?
— Les portables n'existaient pas.
— J'en étais sûr ! Quel âge avais-tu ?
— Oh, vingt ans peut-être... Et toi ?
— Cinq de plus, déjà.
— Comme aujourd'hui ?... Avec qui étais-tu ? Pour qui battait ton coeur ? — tu m'as mis cet air dans la tête...
Le pouvoir de la chanson, tout de même. Ces paroles qui reviennent instantanément...
Celles des poètes, oui. Les autres, aussi, cela dit...
— Et quand on est à court d'idées, on fait la la la la la la, la la la la la la... Impossible de mettre ça dans un poème... 
— C'est justement ça, le pouvoir de la chanson dont tu parlais...
—Tu as raison. Mais un poème devrait également pouvoir se le permettre.
Avec qui étais-tu, alors ?
Avec mon ami Pascal. C'est lui qui m'a fait découvrir Trenet.
Je croyais qu'il t'avait initié au cinéma.
Oui, le cinéma, la littérature et Trenet. Par les films de Truffaut, ou d'Eustache certainement. Nous étions assez excités. Nous connaissions toutes ses chansons par cœur. C'était un événement pour moi, la première fois que j'allais à ce genre de récital.
Ce genre ?
Oui, le genre Monument de la chanson française. Mais je me souviens que c'était assez froid. Mécanique...
Exact.
Il enchaînait les succès, sans que se dégage une émotion autre que celle d'entendre ces airs. Dans la même veine, Grands de la chanson, Barbara, que j'ai vue à 3 reprises, si je ne dis pas de bêtise, c'était autre chose...
De mon fauteuil mes parents avaient pris des places dans les premiers rangs je voyais le sourire du Fou chantant s'effondrer dès qu'il filait côté cour entre deux refrains d'amour. L'air de sérieusement s'emmerder.
Dans mon souvenir, il fêtait 50 ans de carrière, quelque chose dans ce goût-là. C'est pas rien. A près de 80 balais, il devait être épuisé, le Charles.
Peut-être, mais j'ai pensé que tout n'était que surface. J'étais très déçue. Je me rappelle avoir emporté avec moi des disques que je comptais faire dédicacer. Quand j'ai vu sa vraie gueule, j'ai renoncé.
Etrange bonhomme, je crois. Il compose tout de même Douce France en 1943. Tourne quelques films à cette même sale époque. Rencontre Hitler...
Mon père m'a envoyé récemment une biographie de Trenet, un pavé que j'ai juste survolé...
Tu sais qu'il a été pris pour un juif dans les années 40 ? Un des torchons de l'époque, Je suis partout, je crois, trouvait que Trenet ressemblait comme deux gouttes d'eau à Harpo...
Harpo Marx ? Effectivement, il y a un air...
Toujours est-il que le bruit court que Trenet est juif et la Gestapo s'en mêle...
Je croyais qu'il avait plutôt été inquiété à la Libération.
Aussi au lieu de plutôt. Il a dû composer des chants pour Vichy et fait un ou deux concerts en Allemagne. Mais il est rapidement blanchi.
Tu te souviens de ce sketch de Desproges ?
Il y a des juifs dans la salle ?
Mais non, t'es con. Celui où il s'interroge. Qu'aurais-je fait en 40 ? La Résistance ou la Collaboration ?
Fromage ou dessert ? Oui, effectivement...
Difficile de dire ce qui se passerait aujourd'hui, en cas de guerre ou d'Occupation.
Oh, nul doute que la plupart des artistes, de nos grands cinéastes, des écrivains industriels, des journalistes, éditorialistes et autres chroniqueurs de plateaux resteraient sans vergogne à leur poste. Comme bien des politiques.
Va savoir...
C'est tout vu. Regarde comme ça ne les dérange nullement, nos députés, de cohabiter avec les fachos. En temps de crise, la bourgeoisie s'est toujours alliée au fascisme.
Je sais. Et vice-versa.
Exactement. Regarde comme les fachos votent tout ce que proposent les Macronnards. Refus d'augmenter les salaires. De rétablir l'ISF. Ce fonctionnement mafieux. Main dans la main. On se claque la bise en coulisses. Tiens, reprends une part du gâteau. Après toi, je t'en prie. Austérité à tous les étages pour les autres. Salauds de pauvres !, vous vous êtes encore fait baiser. Show must go on, etc.
Ne t'énerve pas, mon chéri, c'est mauvais pour ce que tu as. Ressers-nous plutôt un verre, je vais mettre un peu de musique.
Entendu. Quittons nos cols roulés et dansons jusqu'à la fin de l'amour, ou du monde !

 

mardi 11 octobre 2022

Tard dans la nuit


Burt Glinn

 

Les gens aimaient les polars suédois
les histoires de manoirs
britanniques
les séries sur les tueurs en série
ou le pouvoir
ils pouvaient avaler
toute une saison
sans respirer
en une nuit
en parler
autour d’un café
auprès des collègues
s'enquérir de ce qu'il fallait
voir à présent.
Les gens aimaient les belles voitures
les samedis soirs de biture
les magazines de déco, beauté et
immobilier
les derniers popotins des pipoles
célèbres et autres influenceurs
des heures
faire la queue pour
l'ultime modèle de téléphone
une prouesse technologique
un événement planétaire.
Les gens aimaient les slogans
politiques ou publicitaires
les selfies
filmer leur pizza,
leur piscine,
leurs fesses
les balancer
fièrement
sur les réseaux
sociaux
en vérifiant le nombre de
leurs followers.
Les gens aimaient les leaders
jeunes et charismatiques
les polémistes cathodiques
qui osaient manifester leurs propres préoccupations
et celles de leurs
concitoyens
celles suggérées par les instituts de sondage
et les chaînes d'info en continu
sans cesse allumées,
les sujets sensibles :
foulard, prières dans la rue, banlieues, chômage,
immigration, migrants
parfois des images de naufrage
en boucle sur les écrans
les révoltaient
deux trois jours
après
ils passaient à autre chose :
la petite phrase d’un homme politique
le buzz du moment
le sein d'une actrice dévoilé sur tapis rouge
la finale d'une téléréalité
une nouvelle peur insufflée par
l'actualité
ou s'offraient un week-end
à la mer
Les gens aimaient la liberté d'expression et la liberté
sexuelle
la leur avant celle
de leur conjoint
ou de leur voisin
comme ils aimaient
dire faire leur devoir
de citoyen
il leur fallait
sauver la république
défendre les valeurs de la démocratie
et de l'europe
éloigner le terrorisme, le fascisme,
la guerre bientôt à nos portes
Les gens aimaient
d'autres choses encore
mais je les ai oubliées
j'aimais bien les regarder
s'agiter
se jalouser
s'apostropher
danser.
C'est déjà loin,
je ne sais plus à quoi
nous ressemblions.
Longtemps que je me suis perdu
sans bruit
empétré dans des textes indigents
tard dans la nuit.


charles brun, les gens sans moi

vendredi 7 octobre 2022

Jamais

 

Gilles D'Elia

 

Nous avons fait de nos existences une suite de mots de passe dont nous ne nous souvenons jamais.

 

charles brun, vos luttes partent en fumée

mardi 4 octobre 2022

La distinction

Michel Maiofis

 

A l'époque où le poète havraiset maudit –, Jacques Prevel, ami d'Antonin Artaud, cherchait à se faire un nom, ne serait-ce que pour échapper à la confusion dans laquelle les lecteurs distraits pouvaient sombrer– Jacques Prévert, voire Jacques ou René Crevel– il tombe par hasard, dans un café de Saint-Germain-des-Près, sur l'auteur de La Pêche à la baleine. Illuminé, sûr de lui, Prevel annonce à Prévert qu'il signera désormais ses textes, afin donc d'éviter tout imbroglio, de ses deux prénoms: Jacques Marie Prevel. Prévert félicite Prevel. Mais Prévert confie à Prevel, un tantinet malicieux, se prénommer Jacques Marie.
Quand ça veut pas…

 

 

jeudi 22 septembre 2022

Trouvailles


Il est rare lorsqu'on se prend à fouiller dans les boîtes à livres de tomber sur des perles. Mais aujourd'hui, dans une de celles qui, d'habitude, nous offre des curiosités signées Danielle Steel ou Paul-Loup Sulitzer, quelle ne fut pas ma surprise de trouver, oui, oui, dans la même journée, les titres ci-dessous.

Un Carco prometteur…
Un Burroughs que j'avoue ne pas connaître, avec son marque-page sous forme de bon de réduction pour notre prochain achat d'un lot de 4 boîtes de lait Gloria, hélas en francs…

 
Un Guimard au scotch usé…


Avec sa dédicace… Est-ce la signature de l'auteur ?


Deux ouvrages de la collection Les Écrivains célèbres des éditions d'art Lucien Mazenod…

 


Et enfin, celui qui m'excite le plus, n'ayons pas honte – on n'est pas pilier de comptoir pour rien…


Pour la peine, quelques extraits, au hasard, de ce dernier volume :

 

Je perds mon temps au bistrot, comme ça je sais où je l'ai perdu !

***

Les congés maladie, faut pas les gâcher en étant malade.

***

Godard et Woody Allen, la différence, c'est les dialogues.

***

C'est peut-être une question qui vous paraîtra bête, mais vous êtes qui?

***

– J'ai pleuré une heure !

– Ça fait du bien de pleurer.

– Le doigt que tu m'as mis dans l'œil, pauvre con!

 ***

Le téléphone, c'est une invention qui aura servi à rien, pour dire quoi?

***

Si jamais je suis remplacé par un robot, il est pas couché le mec!

***

Quand t'es mort, tu ne penses plus à la mort, c'est l'avantage.

***

On m'a transfusé du sang de bonne femme ou du sang de pédé, je mange que des fruits!

***

La poésie toute seule, c'est comme le sel, faut que ce soit mis dans quelque chose.

***

C'est con, la guerre, mais la paix, on se fait chier.



vendredi 16 septembre 2022

La vie, c'est du sérieux

 

Ferruccio Ferroni

tu es tellement belle mais
tu n'en as pas assez profité,
lui dit sa vieille amie.
c'est vrai, songe-t-elle
tandis que déjà ivre,
j'écoute Lover
par Coltrane
enregistré lorsque, éjecté
du quintet de Miles Davis
en raison
de ses diverses addictions,
il était retourné vivre
chez sa mère je crois mais
je ne peux plus lire
le texte au dos de la pochette,
pourquoi ne l'ont-ils pas ajusté
au format du CD,
à l'âge de ceux qui écoutent
encore cette musique ?

Que la vida va en serio
ainsi commence l'un des
poèmes posthumes
de Gil de Biedma.
la vie, fallait la prendre au sérieux,
on ne le comprend que plus tard
– il n'écrit pas trop tard :
plus tard –
après
l'avoir malmenée
écrasée
oubliée.
vieillir, mourir
ne sont, pensait-il,
que les dimensions du théâtre
avec le temps
ils se révèlent être
le seul sujet de la pièce.

j'ai proposé de remplir les verres
elles ne m'ont pas entendu
une nouvelle fois
elles fumaient une cigarette
sur la terrasse et
parlaient cheveux, couleurs
je crois
je donne du volume au saxo
j'aperçois chaque note
mais n'entends plus les images.



charles brun, on était là pour rigoler

mercredi 14 septembre 2022

Fatigué

Jorge Aguirre

 

Fatigué
Oui !
Fatigué de n’user que d’une seule rate
deux lèvres
vingt doigts
je ne sais combien de mots
je ne sais combien de souvenirs
grisâtres
fragmentaires.

Fatigué
très fatigué
de ce squelette froid
tellement pudique
tellement chaste
que je ne saurai une fois dénudé
s’il est bien celui dont j’ai
usé de mon vivant.

Fatigué
Oui !
Fatigué
de ne pas être pourvu d’antennes
d’un œil à chaque omoplate
et d’une veritable queue
joyeuse
déchaînée
et non ce bout hypocrite
dégénéré
rachitique.

Fatigué
surtout
d’être toujours en ma compagnie
de me retrouver chaque jour
lorsque le songe prend fin
où que je sois
avec le même nez
et les mêmes jambes
comme si je ne pouvais désirer
attendre le brisant la peau dorée au soleil
offrir à la rosée deux seins magnolia
caresser la terre avec le ventre d’un vers,
et vivre, quelques mois, à l’intérieur d’une pierre.

 

Oliverio Girondo, Cansado,
trad. maison

mardi 13 septembre 2022

Frédéric, Fernando et Jean-Luc

Carole Bellaïche

 

Récemment, à trois reprises, sur la scène de la Maison de la poésie de Paris, avec la complicité de Christophe Marguet à la batterie et Claude Tchamitchian à la contrebasse, l'ami Pierrot lisait disait scandait chantait Le Livre de l'intranquillité. Il se rappelle ici, notamment, avoir découvert Fernando Pessoa en tournant avec Jean-Luc Godard en 1995. Une vieille histoire. On en a d'autres, mais une autre fois...

 

samedi 10 septembre 2022

Options


Michael Wolf

 

J’aime mieux le cinéma.
J’aime mieux les chats.
J’aime mieux les chênes de l’autre côté.
J’aime mieux Dickens que Dostoïevski.
Je m’aime mieux moi-même aimant bien les humains
que moi-même aimant l’humanité.
J’aime mieux avoir sur moi une aiguille et du fil.
J’aime mieux la couleur verte.
J’aime mieux ne pas affirmer
que la raison est coupable de tout.
J’aime mieux les exceptions.
J’aime mieux sortir plus tôt.
J’aime mieux, chez les médecins, parler d’autre chose.
J’aime mieux le ridicule d’écrire des poèmes
que le ridicule de ne pas en écrire.
J’aime mieux, en amour, des anniversaires pas ronds à fêter tous les jours.
J’aime mieux les moralistes
qui ne promettent rien.
J’aime mieux la bonté rusée à celle un peu trop crédule.
J’aime mieux la terre en civil.
J’aime mieux les pays conquis que conquérants.
J’aime mieux avoir des objections.
J’aime mieux l’enfer du chaos que celui de l’ordre.
J’aime mieux Charles Perrault que les unes des journaux
J’aime mieux les feuilles sans fleurs que les fleurs sans feuilles.
J’aime mieux les chiens à la queue non coupée.
J’aime mieux les yeux clairs car les miens sont foncés.
J’aime mieux les tiroirs.
J’aime mieux beaucoup de choses que je n’ai pas citées
que beaucoup d'autres choses que je n’ai pas citées.
J’aime mieux lez zéro en vrac
que les zéros en file d’attente derrière un chiffre.
J’aime mieux le temps des insectes que le temps des étoiles.
J’aime mieux toucher du bois.
J’aime mieux ne pas demander combien de temps encore, ni quand.
J’aime mieux prendre en compte jusqu’à cette hypothèse que l’existence aurait une raison quelconque ¹.

 

 

 

¹ J’aime mieux « j’aime mieux » que « je préfère ». 

 

 

 

Wislawa Szymborska, in De la mort sans exagérer,
trad. Piotr Kamisnski, Poésie/Gallimard

Deux sur mille

Un-Posed

 

Certains —
donc pas tout le monde.
Même pas la majorité de tout le monde, au contraire.
Et sans compter les écoles, où on est bien obligé,
ainsi que les poètes eux-mêmes,
on n’arrivera pas à plus de deux sur mille. 

Aiment —
mais on aime aussi le petit salé au lentilles,
on aime les compliments, et la couleur bleue,
on aime cette vieille écharpe,
on aime imposer ses vues,
on aime caresser le chien. 

La poésie —
seulement qu’est-ce que ça peut bien être.
Plus d’une réponse vacillante
furent données à cette question.
Et moi-même je ne sais pas, et je ne sais pas, et je m’y accroche
comme à une rampe salutaire.

 

 

Wislawa Szymborska, in De la mort sans exagérer,
trad. Piotr Kamisnski, Poésie/Gallimard

 

mardi 6 septembre 2022

No fake news

 

Pierre Le Gall

 

— Ce ne sont pas des balivernes, ma chérie.
Montre...
Ressers-nous un verre, plutôt, installe-toi, et écoute : c'est à propos du resvétatrol...
Encore un médicament controversé ?
Si on veut. C'est un composant de la peau du raisin. Et par conséquent, du vin.
Ah oui, ça me dit quelque chose. Ce n'est pas un antioxydant?
Exact. Non seulement, selon une étude américaine  pas cons, les Américains, pour une fois... le resvétatrol joue un rôle important pour la préservation de la mémoire, après 60 ans putain, c'est pour bientôt il est d'ailleurs recommandé chez les patients atteints de la maladie d’Alzheimer... Moi qui buvais pour oublier la connerie ambiante, tout s'explique! Bref, ça continue, donc non seulement c'est bon pour la mémoire, mais ce serait également une solution aux problèmes cardio-vasculaires...
Je ne te crois pas !
C'est l’Organisation mondiale de la Santé qui l'affirme... Après avoir voulu nous trucider avec leurs vaccins, ils essaient peut-être avec le vin ce qui tout de même plus salutaire. En tous cas, selon l'OMS, le resvétatrol, grâce à ses propriétés vasodilatatrices, réduirait à lui seul 40% des risques d’accident cardiaque et d’infarctus!...
Incroyable ! Tu ne serais pas en train d'inventer tout cela sous prétexte de ne pas arrêter de boire ?
—Tu me connais mal, ma chérie. Je n'ai pas besoin d'inventer des prétextes, le monde nous en fournit suffisamment tous les jours... Ecoute plutôt, ce n'est pas fini : chaque verre de vin rouge consommé par mois réduirait le risque de cancer du poumon...
— Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? C'est une fake news, j'en suis sûre.
Ça se pourrait car ça vient encore des Etats-Unis. Mais ça a l'air très sérieux. L’association américaine pour la recherche sur le cancer est arrivée à ces conclusions : chaque verre de vin rouge consommé par mois réduirait le risque de cancer du poumon. Tu m'entends? Chaque verre!
Ton père pourtant, qui n'était pas le dernier à lever le coude comme tu me l'as souvent dit, n'est-il pas mort d'un cancer du poumon ?
— Rien à voir. Il fumait comme un pompier. Par son boulot sur les chantiers, il a été exposé à toute sorte de produits toxiques, dont l'amiante... Et puis, il buvait beaucoup de pastis dans mon souvenir. Et lorsqu'il y avait du vin à la maison, il devait être de piètre qualité. Va savoir ce qui l'a tué...
— Il est vraiment pas mal, ce petit vin, tu me ressers?
— C'est appréciable, ce moment, avec nos verres, cette boîte de sardines, toi sur le canapé, n'est-ce pas? Si on arrêtait complètement l'apéro, je crois que tu serais bien embêtée...
— Tu viens près de moi ?
— Attends, je n'ai pas fini.
— Ah oui ?
— Des chercheurs hollandais, cette fois, estiment que les hommes qui boivent un verre de vin par jour auraient une espérance de vie supérieure de 3,8 années par rapport à ceux qui n’en boivent pas...
— C'est dingue... Ce doit quand même être une question de dosage, mon chéri.
— Comme pour tout, non ?
— Oui, mais tu te gardes bien de l'évoquer... Tu ne mets en avant que les vertus du vin. Tiens, la bouteille est finie...
— Attends, un dernier point. Une étude conjointe de deux universités américaines, encore eux, décidément, affirme que les hommes qui boivent du vin régulièrement sont moins susceptibles d’éprouver des troubles érectiles, et tout cela grâce à des pigments qu’on retrouve principalement dans les bleuets, les mûres, les radis et... le vin rouge ! : les flavonoïdes...
— Sur ce point, je ne peux pas contredire les Américains.
— Comme pour le reste, crois-moi !
— Bon, tu as fini ta lecture ? Tu viens près de moi que je vérifie ce dernier point?
—Tu veux dire que chez toi, le vin n'a pas d'effet bénéfique sur la mémoire ?
— Tu m'as dit que cet effet se vérifiait passé le cap fatidique des 60 ans, j'ai encore de la marge, profite...
— Quand même, c'est un peu fâcheux que tu ne te souviennes de rien sur ce plan-là...
— Tu vois, quand je te dis que tu me fais perdre la tête, tu ne me crois jamais...
— Dans ce cas-là, laisse-moi finir ton verre et je promets de tout te faire oublier!

 



samedi 3 septembre 2022

Un nouvel âge viendra

 

Diane Arbus

 

Un nouvel âge viendra différent de celui-ci.
Et quelqu’un dira :
« Tu n'as pas bien parlé. Tu aurais dû raconter
d’autres histoires :
des violons déferlant indolents
le long d'une nuit de denses arômes,
de jolies formules qualificatives
exprimant un amour infini,
un amour enfin pour les choses
de toute sorte ».

Mais aujourd’hui,
devant cette lueur de l’aube
telle l’écume sale
d’un jour par avance inutile,
me voici,
insomniaque, épuisé, veillant
mes armes défaites,
chantant tout ce que j’ai perdu et dont je meurs.

 

Ángel González,
in Sin esperanza, con convencimiento (1961),
trad. maison

vendredi 2 septembre 2022

Les larmes des empereurs

 

Adski Kafeteri

 

plus tu bois vite
plus tu te sens
immortel.

pas immortel au sens de
la vie éternelle
mais immortel au sens d'éprouver
le sentiment d'avoir presque toujours
vécu

et tu es toujours là
en dépit de
tout
et
presque
en dépit de
toi-même.

pourquoi les gens veulent décrocher de
l'alcool, c'est un truc
qui me
dépasse
même si j'ai conscience des effets
sur le foie
sur le cœur
et
tout
le reste.

je suis prêt à payer ce
prix

les gens qui ne savent pas gérer l'alcool
ont tendance à se planter
dans bien d'autres domaines
aussi
et ce n'est pas l'alcool qui constitue
le fléau
c'est la personne
en cause.

c'est une bonne
deuxième bouteille.

on se regarde elle et moi
dans le petit
matin
et c'est
une chouette liaison
amoureuse : honnête
directe
et tout
— dévorante

et mes doigts continuent de voler
sur ces touches

tandis que je pense à Li Po
des siècles
et des siècles en arrière
buvant son vin
écrivant ses poèmes
et puis
les jetant
au feu
avant de les envoyer voguer
sur la
rivière.

pendant que les empereurs
pleuraient.



Charles Bukowski, in Sur l'alcool
trad. Romain Monnery
éd. Au diable Vauvert

mercredi 31 août 2022

A ton anniversaire

 

Tomislav Peternek

 

 

Reçois ce visage mien, muet, mendiant.
Reçois cet amour que je te réclame.
Reçois ce qu'il y a en moi qui est toi.

 

 

Alejandra Pizarnik, in Les Travaux et les Nuits
trad. Jacques Ancet, Ypsilon éd.

samedi 27 août 2022

Tradition orale

 

Ferdinando Scianna

 

 

J’aime t’aimer accroupie
Ici, du plus bas, au plus près de la terre
Je lèche les palpitations de ton attention
Et concentre mon plaisir sur la fluence

Pas étonnant que la Terre soit ronde
Quelle forme pouvait-elle prendre, si ce n’est celle de ma bouche ?

 

 

Raquel Lanseros,
trad. maison

vendredi 26 août 2022

Sans témoin


Carole Bellaïche

 

A dix ans, je pensais
que le monde appartenait aux adultes.
Ils pouvaient faire l'amour, fumer, boire à leur guise,
aller où ils le désiraient.
Surtout, nous écraser de leur pouvoir intraitable.

Aujourd'hui j'ai appris, avec l'expérience, un lieu commun :
en réalité il n'y a pas d'adultes,
seuls existent de vieux enfants.

Ils veulent ce qu'ils n'ont pas :
le jouet des autres.
Tout les effraie.
Ils sont toujours soumis à quelqu'un.
Leur vie ne leur appartient pas.
Ils pleurent à la moindre occasion.

Mais ils ne sont plus aussi vaillants qu'à dix ans :
ils font tout cela la nuit, en silence, sans témoin.

 

 

José Emilio Pacheco, in La arena errante
trad. maison

mercredi 24 août 2022

Aucune importance

Gilles D'Elia





— Aucune importance, je t'assure...
Tu as tout de même passé un bel été ?
Si tu pouvais éviter, toi aussi, de mettre du beau partout...
Quoi ?
Je ne supporte pas ces gens qui te donnent en permamence du Belle journée, Beau dimanche, Bel été... Beaux connards, oui !...
Ok, Ok. Tu as passé un bon été ?
Il n'est pas terminé.
Tu es parti ?
Où veux-tu que j'aille ?
Prendre l'air.
L'air est irrespirable. Ailleurs autant qu'ici.
Des vacances te feraient du bien.
J'ai ni le fric ni le désir de me coltiner la recherche de la bonne page internet pour acheter un billet de train, d'une autre pour réserver une chambre, sans parler de se taper des quais et des trains surpeuplés de mômes qui chialent et de parents sur leur smartphone. Je suis très bien chez moi.
Les trains, je les entends passer, ça me suffit amplement. Pareil pour le téléphone, je ne veux pas mettre de blé dans cet outil, les prix sont délirants. J'ai appelé l'opérateur, on m'avait dit qu'ils faisaient des prix car tu accumules des points, je ne sais pas quoi, mais ils m'ont renvoyé sur leur site internet, qu'ils aillent se faire pendre. J'ai essayé une de leurs boutiques dans un centre commercial, une superbe parodie de l'enfer, c'était rempli de clients : des jeunes cons, fascinés par toute sorte de machines, aux vieux, dépassés par le nouvel appareil qu'on leur a refourgué... Je ne suis pas fait pour ce monde-là. Mais je te l'ai dit: aucune importance, je ne reçois en général que deux appels dans la journée. Un le matin, de ma vieille mère et un le soir, de ma vieille mère...
— Tu déconnes !
C'est vrai : parfois elle m'appelle aussi le midi.
Tu exagères, tu ne peux pas, comme ça, resté coupé du monde...
Oh que si. La radio est tombée en panne il y a une semaine ou deux, ça fait un bien fou. Je ne peux plus entendre leur propagande à longueur de journée. Leur lutte contre le déréglement climatique ou l'extrême droite, contre la guerre, le virus, l'inflation et tout cette novlangue de baratin, j'ai l'impression d'être soumis à des spots de pub en permanence, ça frôle la démence. Jacques Tati s'étonnait que dans les salles de cinéma, au moment des pubs, les spectateurs ne sifflent pas tous en choeur, mettent le feu à l'écran. Aujourd'hui, tout le monde gobe tout, certains font semblant de s'indigner de temps à autre pour être en phase avec leur conscience politique, et puis, faut bien vivre, on passe à la suite. Au suivant, chantait Brel, au suivant ! Des armées d'impuissants, voilà ce que nous sommes devenus. De manière consentante, qui plus est...
Ben, mon vieux...
Tout cela n'a aucune importance, te dis-je. Revenons aux vacances. T'es parti, toi?
Oh, j'ai fait dans la sobriété. Je suis resté en France, en Normandie...
C'est bien, t'es parfaitement domestiqué. Tu as retenu la leçon de ces ordures fascistes qui nous gouvernent par la peur, l'intimidation et la répression. Tu pisses sous la douche, comme ils l'ordonnent ? Tu n'oublies pas de couper ta connection wifi avant de t'endormir? Et cet hiver, rappelle-toi, pas question de chauffer ton appartement.
Je ne sais pas ce qui nous attend...
...La mort, ducon.
Je voulais dire niveau factures, impôts, inflation, ils ne vont pas bloquer les prix éternellement...
...C'est bien ce que je dis, la mort. Dans un premier temps, ce qui t'attend, comme nous tous, c'est la mise au ban, l'exclusion. Et puis, vient la mort. Tu verras. Ce sera un peu long et douloureux mais ça viendra. Avec un peu de chance, un missile se chargera d'accélérer le processus... Mais, d'ici là, tu peux nous payer une petite tournée.
Quel intérêt ?
— Celui de
gagner toute ma considération.
— Tu as raison. Rien ne vaut un petit apéro avec son meilleur poteau. On en ressort totalement requinqué...



vendredi 19 août 2022

Je ne suis pas l'autre

Gilles D’Elia

 

Il existe à Madrid, la ville dont ma famille paternelle est originaire, un poète qui porte mes nom et prénom. Une dizaine d'années nous séparent. Il est plus jeune. Wikipedia lui a attribué ma traduction d'un écrivain espagnol reconnu. Interrogé à ce sujet dans la presse, l'homonyme a nié être l'auteur de mon texte, affirmant qu'il ne maîtrisait aucune langue étrangère, qu'il s'agissait sans aucun doute d'une erreur de l'encyclopédie en ligne. Je n'ai pas vérifié si le lien hypertexte a depuis été corrigé. A qui peut-il renvoyer aujourd'hui ? Je me suis sans cesse efforcé pour n'être nulle part répertorié. Récemment, l'ami Juan Tallón s'est retrouvé aux côtés de ce poète madrilène à l'occasion d'une table ronde. Juan et moi dialoguons régulièrement par mail depuis des années mais nous ne nous sommes jamais vus. Tout naturellement, lorsque les organisateurs du débat ont fait les présentations – ni l'un ni l'autre ne se connaissaient – Juan, passée la surprise, n'a pas caché son enthousiasme. Enfin, nous nous rencontrions. L'autre a immédiatement saisi la méprise et pensé au traducteur qu'il prétendait ne pas être. Depuis cet épisode rapporté par Juan, je suis totalement déconcerté. Soit. Ce type a démenti à deux reprises – du moins à ma connaissance. Il n'est pas moi, c'est entendu. Mais qui peut certifier que je ne suis pas lui ? 

 

 

jeudi 18 août 2022

Despedida

 

Si muero,
dejad el balcón abierto. 

El niño come naranjas.
(Desde mi balcón lo veo).

El segador siega el trigo.
(Desde mi balcón lo siento). 

¡Si muero,
dejad el balcón abierto!

 

 

mardi 16 août 2022

Reprise



l'amour et le cinéma
étaient nos principales
occupations
nous passions sans façon
du matelas trop étroit
aux fauteuils défoncés
traverser toute la ville
en métro nous semblait facile
mais lorsque nous tardions
la copie déjà laissait à désirer
une reprise ne signifiait pas
restauration
remasterisation
numérisation
dans la cabine de projection
le changement de bobine nous volait
un plan ou deux
un bout de dialogue
Je ne suis pas le produit de cette société
proclamait le psychopathe
dans un vieux film italien
Je suis entièrement autodidacte
j'en ai oublié le titre
seule reste cette réplique
sa tête sur mon épaule
la poussière dans la lumière
— et de douloureuses lombaires

 

charles brun, fanfaronnons sans façon

samedi 13 août 2022

Allégresse

Susan Dofka

 

 

L'air sent la mer
L'hiver a une pareille altitude m'effraie
On ne sait où naissent les vents
Ni quelle direction ils prennent
La maison tangue comme un bateau
Quelle main nous balance 

Au cri poussé au dehors je sortis
Pour voir
Une femme se noyait
Une femme inconnue
Je lui tendis la main
Je la sauvai  

Après lui avoir dit mon nom
Qu'elle ne connaissait pas
Je la mis à sécher à l'endroit le plus chaud
Je la vis revenir à la vie et embellir
Puis comme la chaleur augmentait
Elle disparut
Évaporée
Je me mis à pousser des cris et à pleurer
Puis j'éclatai de rire  

J'avais un moment recueilli la renommée
Dans mon intimité
J'ouvris la porte et me mis à courir
A travers champs à chanter à tue-tête
Quand je rentrai le calme s'était fait chez moi
Et le feu qui s'était éteint fut rallumé 

 

Pierre Reverdy, in La Lucarne ovale