vendredi 2 décembre 2016
jeudi 1 décembre 2016
A peu près
Secondes
Compte tenu du peu de temps dont nous diposonspour vivre et penser aux choses, je consacreun délai à peu près correct à cepapillon.
20
Une chaude après-midi,Pine Creek, Montanale 3 septembre
Richard Brautigan, C'est tout ce que j'ai à déclarer,
œuvre poétique complète,
trad. Thierry Beauchamp, Frédéric Lasaygues, Nicolas Richard,
éd. Le Castor Astral, 2016
trad. Thierry Beauchamp, Frédéric Lasaygues, Nicolas Richard,
éd. Le Castor Astral, 2016
mercredi 30 novembre 2016
Toute une vie
J'ai enfin acquis la certitude qu'il est possible de courir tous les risques de la liberté – mais que celui de son absence n'est pas supportable. Je n'écris plus. Parfois, seulement, je lis ce qu'ils écrivent – ces jouvenceaux et ces salauds éternellement vieux. Satiram scribere, comme ce serait facile, sur leurs petits vomis. Mais je n'en peux plus.
***
" Ils nous auront, ils nous auront tous... Ils ne sont pas pressés, ils ont le temps... ", me disait hier M. J'aurais voulu lui répondre : "Mais non! J'ai une idée sensationnelle qui démolira leurs plans vite fait bien fait. Tu sais ce qu'on va faire? On va mourir avant qu'ils nous aient eus. Si on meurt avant qu'ils nous aient eus, ils ne sous auront pas, tu piges? Et toc! Faut pas se laisser faire!"
***...Cacher sa vie dans l'antre de la tête pour dix, quinze, trente-cinq ans...
***
Il y a une chose que je sais depuis toujours, je la sais depuis 1948 : contre le communisme, je suis et serai prêt à m'associer avec n'importe qui – sauf les communistes. d'où, en 1968, l'embarras devant ma léthargie et mon manque d'enthousiasme de la part de certains de mes amis qui ne comprenaient pas cette attitude. Une seule seconde d'alliance avec "eux", aussi brève et temporaire fût-elle, était pour moi impossible, impensable, inacceptable – je me serais renié moi-même, j'aurais tout renié. Mon combat vital contre eux était une question de pureté, dégoûté que j'étais par leur saleté, leur infamie, leur menterie... Doit-on se réconcilier avec des gens qui vous ont étouffé, étranglé pendant vingt ans, vous ont privé de parole et tué, qui vous ont dépouillé de votre jeunesse et dérobé toute forme d'existence humaine – au moment où ils vous offrent la perspective de terminer votre vie aux frais de l'Etat dans le confort approximatif d'un hospice de vieillards ? Pas une seule seconde un Dubceck(1) ou un Smrkovsky(2) ne m'ont été plus proches que Novotny(3) ou Hendrych(4), pas une seule seconde je n'ai ressenti envers eux le moindre soupçon de loyauté.
***
On doit attendre la quarantaine, apprendre leur langue, vivre dans les années 70 du XXe siècle – pour se mettre à détester les Américains (les Russes, je les déteste depuis 1945, je savais pourquoi, je le sais toujours), pour se rendre compte de leur conformisme, de leur niaiserie nouille, de leurs clichés, de la stérilité de leurs rapports humains, de leur subtilité factice (la subtilité ne peut pas être commune). Mais finalement, je me rends compte que la jovialité, la rudesse bon-bougre, l'optimisme crâneur des films américains me tapaient déjà sur les nerfs en 1949.
(1) promotteur du "socialisme à visage humain"(2) un des principaux acteurs du Printemps de Prague(3) président de la République, remplacé par Dubceck(4) chef de la section idéologique du PC
Né en Moravie du Sud, en 1931, Jan Zabrana voit sa mère, institutrice militant pour la social-démocratie, condamnée à dix-huit ans de prison après le coup de Prague en 1948. Il est exclu de l’université en 1952 alors que son père, également instituteur, est condamné à dix ans de prison ferme.
Jan Zabrana s'installe à Prague où il travaillera comme ajusteur-mécanicien dans une usine de construction de wagons puis comme aiguiseur dans un atelier d'émaillage. Par la suite, il deviendra traducteur du russe et de l’anglais. Il meurt en 1984, laissant quelques romans policers et un journal de plus de 1 000 pages. L'édition française, parue chez Allia en 2006, traduite par Marianne Canavaggio et Patrik Ourednik, portée à notre connaissance par un inestimable ami, et vendue pour la modique somme de 6,10 €, concerne uniquement la période de normalisation imposée en 1969.
Marche arrière
Pas de promesse pas de projet
pas même une caresse
je ne veux aucune explication
entendre causer de maison
ne m'offre aucune consolation
ne me balance plus
le mot fidélité
pas même sincérité
fais comme tu peux, fais comme tu veux
ne te soucie pas de moi
pas un instant, c'est trop pesant
balance-moi juste un sourire
un seul
comme la neige dans son linceul
et toutes ces conneries-là
avant mon dernier soupir
et imagine que tu fais ce sourire
à quelqu'un que tu aimes
relève alors ta jupe
et montre-moi ton cul.
Charles Brun, Poésie urbaine
lundi 28 novembre 2016
Déguisements
Nous allons vers une droite universelle, vers une époque d'un certain triomphalisme, qui ne durera pas longtemps, basé sur la sensation qu'il n'y a au monde qu'une seule vérité, à savoir le néocapitalisme et le néolibéralisme, un marché et un système de surveillance de tout cela. Je ne sais combien ça durera. Ça durera le temps que découvrions de nouveau que, derrière cet ordre, existe le désordre de toujours et qu'il génère de nouveau les mêmes injustices, les mêmes inégalités, l'absence de solidarité habituelle, mais renforcée par un néototalitarisme que l'on ne manquera pas de déguiser en néolibéralisme.Manuel Vázquez Montalbán (1939-2003)
Un de ces quatre
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| Via Louxo's Enjoyable |
Havre-Caumartin - Saint-Lazare
De Havre-Caumartin jusqu'à Saint-LazareJe cherche un Rohypnol en marchant au hasardJ'suis pas bien flamboyant, j'ai p'têtre l'air d'un crevardMais un de ces quatre matins, j'serai cousu de dollars.Devant la pharmacie au métro RambuteauJe vends du Subutex aux gentils toxicosÇa part comme des p'tits pains, j'me fais plein de gonosSchering-Plough, j'suis l'meilleur de tous tes commerciaux.
Dans l'couloir du D5 sur l'chemin du mitardJ'me force à pas masquer, juste pour faire chier l'bricardRohypnol et 8/6 m'ont tendu un traquenardMais un de ces quatre, j'serai cousu de dollars.
Thierry Pelletier, La Petite Maison dans la zermi, éd. Libertalia
dimanche 27 novembre 2016
Manque d'amour et de politesse
Vladimir Sokolaev via semiotic apocalypse
La Maison des Pauvres
N’empêch’ si jamais j’ venais riche,Moi aussi j’ f’rais bâtir eun’ nichePour les vaincus... les écrasés,Les sans-espoir... les sans-baisers,Pour ceuss’ là qui z’en ont soupé,Pour les Écœurés, les Trahis,Pour les Pâles, les Désolés,À qui qu’on a toujours mentiEt que les roublards ont roulés ;Eun’ mason.. un cottage,. eun’ planque,Ousqu’on trouv’rait miséricorde,Pus prop’s que ces turn’s à la manqueOusque l’on roupille à la corde ;Pus chouatt’s que ces Asil’s de nuitQui bouclent dans l’après-midi,Où les ronds-d’-cuir pleins de mépris(Les préposés à la tristesse)Manqu’nt d’amour et de politesse ;Eun’ Mason, Seigneur, un FoyerOù y aurait pus à travailler,Où y aurait pus d’ terme à payer,Pus d’ proprio, d’ pip’let, d’huissier.Y suffirait d’êt’ su’ la TerreCrevé, loufoque et solitaire,D’ sentir venir son dergnier soirPour pousser la porte et... s’asseoir.Quand qu’on aurait tourné l’ boutonPersonn’ vourait savoir vot’ nomEt vous dirait — « Quoi c’est qu’ vous faites ?Si you plaît ? Qui c’est que vous êtes ? »Non, pas d’ méfiance ou d’ paperasses,Toujours à pister votre trace,Avec leur manie d’étiqu’ter ;Ça n’est pas d’ la fraternité !Mais on dirait ben au contraire :— « Entrez, entrez donc, mon ami,Mettez-vous à l’ais’, notre frère,Apportez vos poux par ici. »Pein’ dedans gn’aurait des baignoires,Des liquett’s propes... des peignoirs,D’ l’eau chaud’ dedans des robinetsQu’on s’ laiss’rait rigoler su’ l’ masque,Des savons à l’opoponasque,Des bross’s à dents et des bidets.Pis vite.. on s’en irait croûterCroûter d’ la soup’ chaude en HiverQui fait « plouf » quand ça tomb’ dans l’ bide,Des frich’tis fumants, des lentilles,Des ragoûts comm’ dans les familles,Des choux n’avec des pomm’s de terre,Des tambouill’s à s’en fair’ péter.Et quand qu’ ça s’rait la bell’ saisonOn boulott’rait dans le jardin(Gn’en aurait un dans ma MasonUn grand... un immense... un rupin)Ousqu’y aurait des balançoires,Des hamacs... des fauteuils d’osier(Pou’ pouvoir fair’ son Espagnole)Et ça s’rait d’ la choquott’ le soirQuand mont’rait l’ chant du rossignolEt viendrait l’odeur des rosiers.Mais l’Hiver il y f’rait l’ pus bon :Ça s’rait chauffé par tout’s les pièces ;Et les chiott’s où poser ses fessesJ’ f’rais mett’ du poil de lapin d’ssusPou’ pas qu’ ça vous fass’ foid au cul.Et pis dans les chambr’s à coucherY gn’aurait des pieux à dentelles,D’ la soye... d’ la vouat’... des oneillers,Des draps blancs comm’ pour des mariés,Des lits-cage et mêm’ des berceauxDans quoi qu’on pourrait s’ fair’ petiots ;Voui des plumards, voui des berceauxPrès d’ quoi j’ mettrais esspressémentDes jeun’s personn’s, prop’s et girondes,Des rouquin’s, des brun’s et des blondesÀ qui qu’on pourrait dir’ — « Moman ! »Ça s’rait des Sœurs modèl’ nouveauQui s’raient sargées d’ vous endormirEt d’ vous consoler gentimentÀ la façon des petit’s-mères,À qui en beuglant comme un veau(La cabèch’ su’ le polochon),On pourrait conter ses misères :— « Moman, j’ai fait ci et pis ça ! »Et a diraient : — « Ben mon cochon ! »— « Moman, j’ai eu ça et pis ci. »Et a diraient : — « Ben mon salaud ! »« Mais à présent faut pus causer,Faut oublier... faut pus penser ,Tâchez moyen d’ vous endormirEt surtout d’ pas vous découvrir. »Ma Mason, v’là tout, ma Mason,Ça s’rait un dortoir pour broyésOusqu’on viendrait se fair’ choyerUn peu avant sa crevaisonLoin des Magistrats de mes ...Qu’ont l’ cœur de vous foute en prisonQuand qu’on a pus l’ rond et pus d’ turne.Mais pour compléter l’illusionQu’on est redevenu mignonTout’s mes Momans à moi, à nous,Faurait qu’a z’ayent de beaux tétons,Lourds, fermes, blancs, durs, rebondisComm’ les gros tétons des nounousOu des fermièr’s de Normandie ;Et faurait qu’ ces appâts soyent nus.Mêm’ les gas les pus inconnus,Auraient l’ droit d’y boir’, d’y téterAu moment ousqu’y tourn’raient d’ l’œil.S’ils faisaient la frim’ d’êt’ pas sagesDans leur plumard ou leur fauteuilOn s’empress’rait d’ leur apporterLes tétons sortis du corsage,Pleins d’amour et de majesté.Je vois d’ici mes Nounous tendresIntroduir’ dans les pauvres gueulesDe tous les Errants de ParisLe bout de leurs tétons fleuris.Et j’ vois d’ici mes pauv’s franginsAux dents allongées par la FaimBoir’ les yeux clos et mains crispéesPar la mort et par le plaisir.Et pour jamais et pour jamais(Le museau un peu pus content)J’ les vois un à un s’endormirLe bout d’un téton dans les dents...
Jehan-Rictus, Les Soliloques du pauvre
samedi 26 novembre 2016
Sauve qui peut (le cinéma)
Pour un travail avec des lycéens, concomitant du décès de Coutard, je me suis retrouvé, avec appréhension, devant des passages de films de Godard. Ceux des débuts, A bout de souffle, Le Mépris, Pierrot le Fou... Sur un ordi, les plans de ce dernier film m'ont de nouveau sidéré. Il fallait que je sélectionne des extraits et j'étais incapable de couper. Tout me paraissait exemplaire.
Je me suis souvenu comment le premier film de Godard m'avait bouleversé à leur âge. Je parle du premier Godard qu'il me fut donné de voir, Sauve qui peut (la vie) J'avais 17 ans et ça se passait dans le cinéma du centre commercial de ma ville de banlieue où je n'avais vu jusque là qu'un western avec mon père et peut-être une comédie avec ma soeur... Je n'y compris pas grand-chose. Ce regard froid sur l'amour - ou tout au moins le couple - frappait juste. Et ne se contentait pas que de me frapper. D'une cabine au coin de la rue, j'avais tenté d'inviter une camarade de classe dont je me croyais amoureux et elle m'avait envoyé promener, me condamnant à l'étouffement dans cette boîte dont je ne parvenais plus à sortir. J'avais vu le film avec Pascal. Qui me parlait de Godard, Eustache, Rohmer, Truffaut, Ozu, Bresson, noms alors de moi inconnus. Pascal qui m'avait fait découvrir Bove et le vol de bouquins…
Les livres, bien qu'il y soit souvent fait référence à Duras, étaient au centre du film de Godard, m'annonçant leur rôle de consolation, m'incitant à suivre le chemin de Pascal. Je compris également que le cinéma, ça pouvait être ça. Je me trompais bien évidemment. Il fallait penser le cinéma aurait pu être cela - cette liberté de récit, ce rêve d'art total, que je ne retrouverais que dans certains romans -, le fut un court moment, ne le sera jamais plus. Fort heureusement, j'étais plutôt limité intellectuellement, inculte, pauvre et naïf et plongeai dès lors timidement dans une fascination pour la salle obscure et les films de Godard. J'ai progressivement découvert toute sa filmographie, et celle de ses vagues potes, celle de ses maîtres et les films de ses quelques invraissemblables disciples. Je respirais, lisais, parlais, chantais, baisais, chiais Godard. Le moindre entretien avec le Suisse était avalé, relu, soigneusement conservé. Ses films, et quelques autres, me permettaient de ne pas entrer totalement dans la vie d'adulte, de ne jamais envisager de plan de carrière, Permanent vacations. L'année du cinquantenaire de la cinémathèque, Dieu en personne est venu présenter une bobine d'une poignée de films et des rushes de Soigne ta droite. Je pense que j'étais le premier taré à se geler les couilles en attendant Godard et l'ouverture des portes du temple. Quelques années plus tard, encore libraire et vraiment par hasard, je me suis retrouvé à écrire sur le cinéma. Et l'un des premiers papiers publiés concernait la reprise d'Alphaville.
Un jour, je me suis aperçu que ma vie était un joyeux naufrage, épouvantablement mis en scène, et que les bouquins m'importaient plus que le cinéma, ce qu'il était déjà devenu. Constat douloureux il va sans dire. Par je ne sais quelle absurde croyance, et trahison à ma jeunesse, j'avais essayé d'être enfin adulte, avoir un travail, des enfants... Il va sans dire que mon petit Titanic n'a guère été remis à flot et que le seul émerveillement rencontré au cours du désastre programmé fut de faire découvrir à mes filles, très jeunes, des bribes de mes anciennes amours.
J'ai montré quelques extraits aux lycéens. Du A bout de souffle - Allez vous faire foutre -, du Pierrot - Qu'est-ce que je peux faire ? -, du Mépris - Un monde qui s'accorde à nos désirs... J'en ai vu dormir, d'autres se réjouir...
En écoutant ce matin ce très court entretien avec Godard diffusé en 1966 et égaré dans une récente nuit de France Culture, un frisson m'a parcouru la cervelle à hauteur de ce que j'avais paumé en chemin, et tel un mort j'ai vu ma vie défiler devant mes yeux...
jeudi 24 novembre 2016
Quand vous aurez compris
Patrice Molinard
Voilà bientôt vingt ans que je me beaujoliseDans tous les mauvais lieux ouverts après minuitJe commence à pencher comme la tour de PiseJe m’accoude au Pont-Neuf la Seine va sans bruitEt je dis au clochard « tu vois, c’est la Tamise »Alors on va s’asseoir on fouille un peu ses pochesOn parle d’Henry IV et d’un certain troquetQui reste ouvert la nuitEt qui n’est pas trop mocheA cinq ou six cents mètres là-bas sur les quaisEt on a le cœur pur comme un cristal de rocheLe désir impérieux de raconter sa vieSon service militaire ses embarras d’argentSon besoin d’amitié la jeunesse partieLa connerie surtout de la plupart des gensLe rouquin renversé et que la manche essuieAlors on se relève on longe les muraillesOn s’en va jusqu’au Louvre et jusqu’à l’OpéraOn a la jambe molle et la voix qui s’érailleOn va retourner boire lequel des deux paieraOn a l’œil un peu vague et le sang qui se cailleA sept heures du matin au métro PyramidesUn loufiat mal luné met ses tables dehorsOn dit n’importe quoi j’ai les yeux tout humidesMon copain de la nuit a l’air d’être ivre mortJe le laisse tout seul achever son suicideVoilà bientôt vingt ans peut-être davantageQue je fais le guignol à n’importe quel prixEntre le delirium la sagesse et la rageRevenez donc me voir quand vous aurez comprisEt ne condamnez rien avant d’avoir mon âge
Bernard Dimey, La Tamise
mardi 22 novembre 2016
Rien à dire
Je voudrais être seul, seul, seul. Et chez moi, il y a un défilé quotidien de gens auxquels je n'ai rien à dire. Il faudrait changer de quartier, de ville, de pays, de continent, etc. etc.
Cioran, Cahiers
dimanche 20 novembre 2016
Les guetteurs
Le Temps, ce grand maquereau, ne fait de cadeau qu'à ceux dont il n'a rien à craindre pour insuffisance d'imagination ; avec eux, ces menues faveurs ne tirent pas à conséquence. Mais, parfois, lorsqu'il s'engourdit dans la perfection de son cercle, présent et absent en chaque chose, nous les agiles, les guetteurs nous profitons de l'occasion. Un éclair. Juste avant qu'il ne s'éveille, en rogne, et ne se remette au labeur à grands coups de faux. Cela fait une paye que nous nous bagarrons lui et moi – sans doute depuis la mort de Germaine – et je l'ai feinté à plusieurs reprises.
André Hardellet, Lourdes, lentes…, Pauvert 1969, Gallimard 1992
L'art du cinéma
En novembre 1966, les cinémas Colisée et La Madeleine projettent en exclusvité le dernier Melville, Le Deuxième souffle. J'ai toujours été fasciné par le début de ce film noir. Sans dialogue, musique, effet soulignant cette évasion. Du grand art – la comparaison avec le remake d'Alain Corneau 40 ans plus tard est tragique pour l'auteur de Série noire, mais c'est une autre histoire.
José Giovanni, dans ses mémoires, raconte que Lino Ventura s'était emporté contre Melville. Afin de rendre plus "vraie" la scène où Gu parvient avec difficulté à monter dans le train, Melville faisait accélérer légèrement la locomotive au cours de la prise, l'acteur épousant alors parfaitement un personnage au physique vieillissant, à la recherche d'un deuxième souffle.
José Giovanni, dans ses mémoires, raconte que Lino Ventura s'était emporté contre Melville. Afin de rendre plus "vraie" la scène où Gu parvient avec difficulté à monter dans le train, Melville faisait accélérer légèrement la locomotive au cours de la prise, l'acteur épousant alors parfaitement un personnage au physique vieillissant, à la recherche d'un deuxième souffle.
Dans ce petit reportage réalisé pour la sortie du film, on perçoit la complicité distante entre le maître et ses comédiens. Ventura avoue qu'il s'agit de son rôle le plus éprouvant, puis se marre en bourrant sa pipe lorsque Meurisse parle de son métier et des rapports au metteur en scène.
Ventura oubliera un temps sa brouille avec Melville en acceptant de tourner de nouveau sous sa direction en 1969 dans cet autre chef-d'œuvre qu'est L'Armée des ombres…
Dans la série, les bijoux retrouvés, un portrait du cinéaste, rediffusé récemment la nuit. Un an avant sa mort, à 52 ans, l'ancien résistant Jean-Pierre Grumbach réagit à la sortie du livre d'entretiens publié par le critique portugais Rui Nogueira. Le cinéaste qui vient de signer ce qui restera comme son dernier film, Un Flic, reconnaît de ne pas avoir été vraiment sincère dans ses propos. Et dans la préface qu'il donne au bouquin, Melville affirme qu'il est trop tôt, en 1972, pour dresser un bilan de ses vingt-cinq années de carrière.
vendredi 18 novembre 2016
Stand de tir
La semaine prochaine, à Bobigny, se tiendra, après sept années de procédure, le procès de trois policiers qui, le 8 juillet 2009 à Montreuil, ont tiré au flashball sur des manifestants. Les tirs visaient la tête. Un des manifestants a perdu un oeil. Les policiers sont poursuivis pour « violences volontaires ayant entraîné une mutilation ou une infirmité permanente ».
Je me souviens très bien de ce jour-là. Ça s'est passé en bas de chez moi. Je m'étais levé tôt ce matin afin d'emmener mes filles à l'aéroport. Et nous nous sommes dirigés vers le métro, à une minute de là, alors que l'expulsion du squat jouxtant mon immeuble se produisait sous belle escorte policière. Ce squat était devenu un centre culturel et politique. Dérangeant.
En rentrant de l'aéroport, la procédure était terminée. Le soir, j'étais sorti boire des coups avec des potes et avais raté la petite manifestation des anciens squatteurs sur la place du marché. Les flics ont débarqué pour tirer dans le tas. Une communication radio entre policiers, enregistrée et portée au dossier, le confirme. En se garant sur les lieux, il est dit : « On arrive sur le stand de tir ». Les médias ont parlé d'affrontement entre manifestants et forces de l'ordre, répondant ainsi aux aboiements de l'Etat. S'il y avait eu affrontement, les policiers n'iraient pas demain visiter le Tribunal de Grande instance.
Le policier qui a occasionné la perte de l'oeil de Joachim Gatti était champion de France de tir. Un expert ès bavure, nullement en état de légitime défense comme l'a démontré l'enquête de l'Inspection générale de la police dès 2009.
Avec ce procès, c'est sur la question des armes policières qu'on "tentera" de faire la lumière. Des armes (flashball, LBD40...) ayant, entre 2005 et 2016, fait un mort, mutilé ou gravement blessé 41 personnes, éborgné 25 autres (12 mineurs ont été blessés dont 8 éborgnés). Du côté policier, seules 4 condamnations ont été prononcées.
Pour plus d'infos sur ce sujet, on cliquera ici.
jeudi 17 novembre 2016
Sans modération
Robert Doisneau
Le pastaga joue les prolongations. C'est samedi, ce qui explique cela. Dans un bistrot de Montmartre où l'on est chez soi, chacun se hèle, s'enquiert d'un absent, s'incorpore dans une tournée, remet la sienne avant d'entraîner le compagnon d'élection à une table, cette loge privée permettant d'assister à l'aise au spectacle qui s'improvise au comptoir. Il flotte un air de goguette et, pour que celle-ci soit complète, le ténor du coin n'a besoin d'aucune sollicitation, et de son propre chef roucoule Les Bas noirs, déclenchant la raillerie des uns, la nostalgie des autres.Près du radiateur, deux retraités se laissent bercer par les rimes, couplet après couplet.– C'est vrai que les mollets pris dans la soie noire bien tirée par les jarretelles, ça leur donnait du chien aux nanas. Tu te rappelles la douceur de leur peau, à la lisière ?– Et les coutures, toutes droites, qui se perdaient sous la robe où l'envie te prenait d'aller faire un tour…– Les jarretières non plus, c'était pas mal, serrées à mi-cuisses… Il y en avait avec des dentelles, des rubans, des fleurs brodées de toutes les couleurs, de vrais bouquets… Tiens, je me souviens au Grand Six, les filles au Quatorze Juillet, elles mettaient des jarretières tricolores… Comme si on avait eu besoin de ça pour prendre leur Bastille ?– Plus de nos âges, ces fantaisies, mais ça fait du bien d'en parler, maintenant finies les jarretelles, c'est collants, collants à tout va, et, avec ces machins, les femmes, on dirait qu'elles ont des bas jusqu'aux nichons.
***
D'Antoine Blondin :– Le cul, c'est la chose la mieux partagée au monde.Du même Antoine :– Si j'avais tout l'argent que j'ai dépensé au bistrot, qu'est-ce que je pourrais me payer comme cuites, aujourd'hui.
***
La branche de l'équerre, qui de la rue Saint-Martin s'enfonce rue du Vertbois, est balisée de filles postées en chandelles jusqu'à la taverne où Nounouche reçoit les messieurs. Avec mon compère d'escapade, on s'arrête époustouflés par la richesse des tissus appliqués sur le corps des figurantes, sculptant agressivement leurs courbes. Je sors mon paquet de gauloises. Dans le mouvement, je le présente à la tapineuse chef de rang qui refuse l'offrande et, médusée, comme si je venais de manquer du plus élémentaire savoir-vivre :– Oh non ! jamais pendant le boulot, ça ne fait pas sérieux.
***
– Comment y s'appelle ton vin ?
– Y s'appelle pas, y s'siffle !
***
– Je t'ai aperçu hier, boulevard Saint-Germain, je n'ai pas pu traverser à cause des voitures. De loin, il m'a semblé que tu ne marchais pas tellement droit. Tu avais bu ?– Comme d'habitude, onze pernod… Seulement, hier, le neuvième m'a fait mal.
Robert Giraud, Les Lumières du zinc, Le Dilettante
mercredi 16 novembre 2016
Rien de plus
Comme dans la vie
Tout peut arriverdans un poèmele quotidien, oui,mais aussi le merveilleux,et mêmeles deux chosesà la fois– comme dans celui-cipendant que tu te déshabilles…
Rien de plus
A l'originetu veux changerle monde,et finalement,tu te contentesd'arrêter de fumerRien de plus.Aussi drôleet aussi tragique que cela.
Un âge
36 ans. Plus tellement jeunepas encore vraiment vieux. Un âge étrange– dit-on – sérieux ; un âge gris.Je ne sais pas. Suffisant, en tout cas,pour que parfois tu sentesque les plus beaux jours se sont envolés.Et, bien pire, la sensationqu'ils ne furent pas tellement bons.
Karmelo C. Iribarren, La Ciudad, Antología poética 1985-2014
trad. maison
)
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