samedi 16 septembre 2017

Tu débuteras au sommet




Sosie de Manuel Benítez, dit El Cordobés, José Saéz est l'invité d'honneur de la peña, association d'aficionados, d'un village de la région de Valence, San Antonio. Auprès des villageois médusés, on fait passer l'ancien berger de Jaén pour la star de Cordoue. C'est le début de l'imposture, des rêves de lumière, d'une vie dans l'ombre.
Lorenzo rejoignit également le Jaénien afin de lui présenter un marchand de vin installé depuis quelque temps à Nîmes, présent à San Antonio, son village, pour finaliser une affaire. Clara était à ses côtés. L’homme, ôtant son cigare de la bouche, murmura à l’oreille de celui qu’on honorait : Maestro, j’ai accompagné beaucoup de toreros dans les arènes. Dominguín. Ordoñez… Et se penchant un peu plus sur l’oreille de celui qu’il croyait être El Cordobés, prenant la liberté de le tutoyer, de lui donner des conseils, il lui dit : Torée peu, Manolo, fais comme Belmonte. Préserve-toi, Manolo… Et trouve-toi un bon peón. C’est d’un bon peón que tu as besoin. Je peux t’aider à le trouver… Ne fume pas, Manolo, surtout avant une corrida. Ça ramollit l’esprit…
Mais, remarquant que l’invité ne lui prêtait aucune attention, qu’il était seulement occupé à dévorer des yeux la jeune fille, centimètre par centimètre, s’agrippant immédiatement à son bras, et que celle-ci lui répondait par un large sourire, l’homme prodigua à José un nouveau conseil important : Ah, et les femmes, pas question, Manolo. Les femmes sont nocives pour les toreros, on peut même affirmer qu’elles le sont pour tous les hommes… À peine avait-il dit cela qu’il éclata de rire et son ventre trembla comme une fleur en pleine tempête. José ressentit une vive douleur. Clara ne préférait-elle pas, elle aussi, un vieil homme, simplement parce qu’il était riche ? Si c’était le cas, il suffisait de lui laisser croire qu’il s’appelait Manuel Benítez pour qu’elle quitte ce type sur-le-champ. Je peux te faire venir en France, Manolo, poursuivit l’industriel en lui faisant un clin d’oeil. Les femmes y sont encore plus belles qu’ici, bien que, comme je te disais, les femmes, pas question (…)
(…) Au fait, dit José en posant la main à son tour sur l’épaule de son ami, c’est vrai que ton quite était remarquable. On va fêter ça comme tu aimes. Avec l’argent que m’a donné Lorenzo, on peut aller boire des coups jusqu’au départ du train. Le Jaénien agita les billets dans l’air. Et, eux aussi, s’éloignèrent de la pension, à la recherche d’un rade. Je t’ai vu reluquer la fille, dit Julián en filant un coup de coude dans les côtes de son camarade. Avec un clin d’oeil, il ajouta : celle qui portait de la soie. La tentation de saint Antoine. Tu as entendu parler des tentations du saint ? Il avait à peu près ton âge quand il fit une retraite dans le désert afin de mener une vie d’ascète, mais le démon se présenta à lui sous diverses formes dans le but de précipiter sa chute… Quand Julián lui racontait ce genre de choses qu’il ignorait, José avait l’impression de prendre de l’envergure. Celle de San Antonio de Requena était une tentation très grande, continua son ami.
Mais si tu veux une femme comme celle-ci, ou encore plus belle, et il y en a, tu t’apercevras que, dès l’instant où tu iras toréer à l’étranger, en France ou dans un autre pays, tu ne pourras plus être toi-même, parce que les belles femmes ne sont belles et aimables qu’avec ceux qui ont de la chance. Il faut que tu sois comme l’autre. Ton avenir est là. Au coin de la rue. Ce visage est le sortilège qui t’éloignera du besoin. D’un travail d’esclave et d’un salaire misérable. Tu n’auras pas à parvenir au sommet. Tu débuteras au sommet. Tu pourras alors faire la cour à la fille d’un magnat américain ou à celle du plus important noble anglais. Ou à une actrice à la beauté étrange, d’un exotisme balte… José était sur un nuage.


Berta Vías Mahou, Je suis l'Autre,
trad. Carlos Rafael, éd. Séguier, 2017

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