mercredi 22 octobre 2014

Crise

R. C. et son frangin

Paresser
J’ai examiné la chambre il y a quelques instants
et voilà ce que j’ai vu -
mon fauteuil à sa place, près de la fenêtre,
le livre ouvert retourné sur la table.
Et sur le rebord, la cigarette
en train de se consumer dans le cendrier.
Simulateur ! c’est ce que m’avait crié mon oncle
autrefois. Il avait raison.
J’ai mis de côté du temps, aujourd’hui,
comme tous les jours,
pour ne rien faire du tout.

Raymond Carver, La vitesse foudroyante du passé, Trad. Emmanuel Moses

mardi 21 octobre 2014

Rions un peu en attendant la mort

L'autre jour, j'entends à la radio un jeune philosophe insister sur l'importance d'une "éthique du tsoin-tsoin". Amusé, je prête attention à son propos. En réalité, il parle du "soin de soi". Petite déception. Mais, finalement, entre le soin de soi et le tsoin-tsoin, quelle différence ?


Transports communs

Je suis allée à la Poste ce matin. Ils ont pas voulu me donner d’argent. Ben, ma carte est périmée et la nouvelle, je l’ai pas encore reçue. Ils ont rien voulu me donner.

Je n’entendais que sa voix. Une voix lente, pâteuse. Elle avait eu un accident cérébral, n’avait pas récupéré totalement.

Il me reste 100 euros, j’espère que je vais pas dépenser plus…

J’apercevais une joue, creuse, une bouche sans dents. 
De toute façon, je ne peux rien faire, je n'ai pas de carte bleue. 
Sa langue continuait à boxer les voyelles.

Et toi, t’as des nouvelles de ton grand-fils ?... Je comprends…

Elle avait eu de meilleurs moments. Une vie meilleure même. Mais elle avait entamé la descente depuis longtemps maintenant.

La prochaine fois que tu viens à Paris, je t’invite au resto. Si, si… Ce midi, j’avais envie d’un sandwich, j’ai mangé un super sandwich, ça me suffit…

L’alcool l’avait aidée quelque temps. Puis, il avait accéléré la déchéance, précipité la maladie.

Mon frère m’a appelé. Il m’a demandé les codes pour internet. Il va s’occuper de mes comptes. C’est bien, je suis contente…  

On s’est levé en même temps. Je l’ai rejointe devant les portes qui s’ouvraient. Elle n’avait pas plus de cinquante ans.

lundi 20 octobre 2014

Où est le réel ?



 
Après le chef d'œuvre de Guillaume Nicloux (ni cinéma), on a hier soir augmenté le risque de payer la redevance en se connectant au site de France 2. On a posé l'ordi sur la table et nos huit fesses sur le canapé. Oui, parce que c'est les vacances et que deux de nos trois ados étaient à la maison. Ma compagne, amoureuse de comédies musicales, tenait absolument à voir ce film au cinéma et, le jour même, avait découvert que France 2 le diffusait avant sa sortie en salles. C'était donc un téléfilm si on se fie à la sacro-sainte chronologie des médias… Un téléfilm de France 2 qui plus est. Ah oui, quand même… Sans parler du titre, trop clairement référencé Pialat, me faisant craindre le pire. J'essayais de me calmer, de ne pas la ramener, oublier les a priori. L'immédiate voix off du personnage principal, prenant les mains et les pieds du téléspectateur pour l'entraîner vers un réel dur mais cool, un côté docu sympa à la Strip-tease, mettaient à mal mes bonnes dispositions. Mais j'ai lâché prise, fait fi de ma méfiance, des tics du téléfilm – et d'une presse élogieuse, apparemment. J'essayais de voir comment ça avançait. Comment le pari de mêler documentaire et chansons finissait par construire de la fiction. 
Car Chante ton bac d'abord pose ces questions-là, évidemment, principalement. Que devient une personne choisie, interviewée, préparée à un tournage, suivie sur plusieurs semaines, dès lors que se crée autour d'elle un récit avec plus ou moins de dramaturgie, une représentation du réel ? Le film de David André, le réalisateur-auteur-parolier, tire sa force de la naissance, certes guidée, manipulée, en un mot mise en scène, des personnages de Gaëlle, Nicolas, Rachel et les autres. Ce sont eux qui chantent. Pas leurs parents, pas les profs ou les conseillers pédagogiques. C'est en chantant que le personnage de documentaire devient ici personnage de fiction. La caméra qui (nous) le révèle nous le rend attachant par sa naïveté, son amateurisme, sa gaucherie, nous (l') installant entièrement, pour ainsi dire, dans la fiction. 
La vision de ce film audacieux m'a presque donné envie d'apporter ma contribution à la survie du service public audiovisuel. Il se passerait quelque chose chez France télévisions ? C'est quand même mieux que les films de Christophe Honoré, s'exclame ma compagne au générique final. Oui, mais là… Alors que notre doux foyer était infesté par la diarrhé publicitaire, je me suis pincé le nez, ai renoncé à m'abonner à Télérama, ne pouvant malgré tout m'empêcher de m'interroger sur la nature de ce que nous venions de voir. Le petit côté Star Ac' du truc, accentué par les chansons plagiant parfois les chansons de chanteurs morts, d'accord, pourquoi pas ? On filme les ados en mettant en scène leurs univers, leur imaginaire, leurs rêves, leur langage, leurs codes, les plus affligeants ou les plus virtuels comme les plus sincères. Mais, au-delà du dispositif, d'un récit somme toute positif, conclu par le happy end propre au genre, quel monde nous restitue-t-on, qu'apporte le documentaire à notre perception des problématiques rencontrées par ces jeunes gens ? J'ai l'impression que le film en reste là. Que le réel, si tant est que le cinéma peut le restituer véritablement, importe peu finalement. Et que c'est le système fictionnel qui l'emporte, son efficacité : casting, répétitions, scénario, prises multiples, montage, marketing, en résumé. Je m'arrête simplement sur le premier point. Comment ne pas s'interroger sur la non-présence d'un personnage, même secondaire, qui serait issu, comme on dit, de l'immigration ? Y en avait-il un ou plusieurs à l'origine du projet ? Ont-ils refusé de participer ? N'étaient-ils finalement pas "intéressants", comparés aux autres, pas "représentatifs" ? Il est possible qu'il s'agisse d'une question très personnelle. Issu d'un milieu semblable à celui de la plupart de ces gamins, j'avais une autre particularité, celle d'être né en France de parents immigrés, et d'avoir été travaillé par le souci de l'intégration, la volonté de me fondre dans le décor, tâche certainement plus "simple" quand on est fils d'Espagnols que fils de Marocains ou de Maliens, mais déjà pas évidente… Il n'y a pas que cela. Ayant côtoyé ces dernières années des collégiens de banlieue, tenté également de raconter leurs histoires par la fiction, j'ai été confronté à ces questions, que ne se posaient peut-être plus ces nouvelles générations, pas de la même manière. Et j'aurais aimé que l'aspect documentaire de Chante ton bac d'abord ne fasse pas l'impasse sur cette réalité-là, certainement pas étrangère au décor choisi – une ville portuaire et paupérisée du Nord. Est-ce trop demander à un téléfilm de France 2 ? Peut-être. Ai-je une vision trop politique de notre société, du cinéma ? Je n'en suis pas sûr.

samedi 18 octobre 2014

Intelligentes machines


Connaissant ma fixette sur les portables, un ami m'envoie un lien, via le site de Libé (le salaud !). Je ne sais pas qui est babycakes romero, photographe des rues. Peu importe. Il montre la maladie qui nous frappe depuis quelques années, une épidémie qui a fait des petites machines à écran une extension de nos corps, un substitut de notre cerveau. Comme si après avoir confié nos mémoires à nos disques durs, on avait mis toute notre intelligence dans ces smart-phones...


vendredi 17 octobre 2014

Trop bons, trop cons... pour la révolution



Jusqu'à quand allons-nous rester polis ?

Si vous aimez la viande…


J'ai changé de kiné et ça va mieux. J'ai changé de kiné et je m'en veux. Mais mon médecin était formelle : je ne travaille avec ce genre de kiné ! Je ne vais pas vous laisser comme ça dans la nature. Je me demande si je ne lui inspire pas un peu pitié ou si c'est de l'amour… Je suis retourné voir David et c'est autre chose. Mais je ne verrai plus Pierre. Le jour de mon accident de scooter, après les urgences, j'ai appelé Pierre. J'étais encore sous le choc, le bras en écharpe, à jongler avec les doliprane™ et je n'ai pas osé contacter David. Je n'avais plus de véhicule, j'avais mal et je ne me voyais pas aller jusqu'à son cabinet, à pied, trois fois par semaine, j'ai donc opté pour Pierre. Je sais aussi que j'ai eu un sentiment de gêne, de honte presque. Ma mentalité ouvrière. Encore appeler David ? Il va me prendre pour un type extrêmement fragile, toujours un truc qui cloche. Ou un vieux, qu'il va devoir se taper jusqu'au bout. David, je l'ai rencontré il y a quelques années, pour une rééducation d'un genou artroscopé. Trop de foot dans ma jeunesse. C'était la deuxième artroscopie. Une à gauche, une à droite. Heureusement qu'on n'a que deux genoux. Manque de bol, quelques années plus tard, déjà après une chute de scooter, je suis retourné voir David. Encore un genou douloureux et une côte fêlée en sus. Et puis, l'an dernier encore. Cette fois, j'étais à pied quand je suis tombé. C'était en plein hiver, j'étais parti au boulot en RER, avais mis plus d'une heure et demi à arriver sur place au lieu des 25 minutes habituelles en Vespa et, à peine sorti de la gare, une plaque de verglas sous la chaussure et moi sur le dos. Bref, j'avais peur que David commence à en avoir marre et j'ai essayé Pierre. 
J'ai immédiatement compris à qui j'avais affaire. Pierre portait une blouse verte tâchée, ou pas lavée depuis longtemps. Se marrait et parlait tout le temps. Il n'avait surtout pas envie de s'emmerder. Quatre pièces différentes pour lui tout seul, plus une salle au fond dite de remise en forme, avec machines, poids, et écran plat branché sur BFMTV, de quoi amortir les investissements si on sait s'y prendre. Et Pierre sait y faire, même si ce n'est pas dans la dentelle. Souvent quatre, cinq, six, patients étaient convoqués à la même heure, et croisaient ceux qui étaient encore là, ceux qui arrivaient après. Un vrai bordel. Mais avec tout le monde, Pierre se marrait. Même ce vieux bonhomme, opéré en Normandie après s'être fracturé un tendon avec une tronçonneuse. Ces cons de Normands, ils avaient oublié de lui dire de commencer la rééducation en rentrant chez lui. Le pauvre est resté trois mois avec son attelle. Résultat, le bras est toujours à l'équerre un an après, la main déformée, sans force, une greffe ayant pris entre l'avant-bras et le biceps. Il y avait aussi cette dame, un peu plus jeune. Elle, c'était son corps qui était à l'équerre. En s'asseyant sur une des machines de la salle du fond, sans surveillance, elle est restée coincée entre le repose-tête et une barre de maintien. Au bout de cinq minutes, elle a réussi à se faire entendre et Pierre est arrivé en se marrant et en la grondant comme on le fait avec les enfants qui ont fait une bêtise. 
Chez Pierre, il y avait tous ces anciens ouvriers issus de l'immigration, comme on dit à la télé. Ces corps qu'on a trop soumis aux cadences infernales et qui, aujourd'hui, à l'heure de la retraite, se font entendre et rendent difficile le repos certainement bien mérité. Mon père est mort l'année de sa retraite, un mois avant. Trop exposé aux produits toxiques du bâtiment dans les années 60-70, et le tabac et l'alcool, habituels dans ce milieu.
Avec moi, Pierre a commencé à dire qu'ils auraient dû me platrer. Quand je lui ai restitué les arguments du chirurgien vu 2 minutes aux urgences, le fait qu'il s'agissait d'une fracture sans déplacement, que le coude était une articulation délicate qu'on essayait de ne pas trop mobiliser, il a convenu qu'ils avaient bien fait, que j'avais gagné deux mois. La première séance fut douloureuse, l'accident ne datant que d'une semaine. La deuxième encore un peu plus. Il y allait franco, comme s'il avait engagé une course contre la montre, cherchait à m'expédier, comme si je n'avais pas gagné deux mois… Il m'a vite posé un poids sur le poignet, le coude reposant sur un coussin bouffé par son chien. Il me laissait comme ça plusieurs minutes tandis qu'il allait s'occuper des autres, vendait de la terrine, conseillait des Yougos (dixit Pierre car avec eux, vaut mieux les appeler comme ça que de se tromper sur le nom de leur nouveau pays) les bonnes affaires du net dans le domaine des tables de massage qu'ils pensaient aller revendre dans leur pays. Je l'ai même entendu affirmer à une patiente, en vendant une crème pour le corps qu'il achetait 19,60€ ne faire que 40 centimes de bénéfice alors que sur internet, pour les professionnels, elle était vendue 35€ ! Pierre m'a également conseillé le meilleur resto du coin. Si vous aimez la viande, hein, si vous n'aimez pas, c'est pas la peine, parce que les entrecotes, c'est comme ça, 300 grammes minimum, donc faut aimer la viande. Le type, c'est un ancien boucher qui a ouvert ça. Et, je peux vous dire que la viande, c'est pas la viande que vous bouffez chez Hippopotamus qui n'a aucun goût malgré toutes les sauces qu'ils rajoutent. Non, là-bas, c'est de la qualité, je peux vous le dire, j'étais dans la boucherie, moi, avant...
David, ça n'a rien à voir. Tout en douceur. Pour la première fois, je suis ressorti d'une séance sans avoir mal partout. David, c'est un ancien sportif de haut niveau, médaillé olympique, tout ça. Il parle peu. Marmonne et fait parfois des étirements dans votre dos. Un mec cool et sérieux. Pas le genre à vous abandonner, un poids sur le poignet, pour aller parler chasse avec un couple de vieux habitués. Je sais que je vais être bien soigné. Mais Pierre va me manquer.

jeudi 16 octobre 2014

Vice public


Existe-t-il encore des auditeurs de France Inter qui pensent s'informer en écoutant leur radio préférée ? 
Dans son numéro d'octobre-novembre, le journal amiénois Fakir donne des chiffres que l'on avait pu croiser à d'autres époques en lisant PLPL ou sur le site d'Acrimed, mais qu'il est bon d'actualiser. Ils concernent la grande radio du service public, France Inter, celle qui fabrique du consensus mou et des idées plates et à laquelle le journal fondé par François Ruffin dédie 4 pages. On apprend ainsi que sur 1080 minutes d'antenne, 18 sont consacrées à la classe ouvrière et aux employés. Oui 18 comme 18 minutes. Soit 1,7% du temps de parole pour ceux que notre président nomme les sans-dents. Parlent essentiellement les journalistes (94% d'entre eux tournent en rond dans la Maison ronde, sans jamais mettre le nez dehors), les experts (les mêmes qui bien souvent s'expriment partout ailleurs), les patrons (les mêmes que chérit tant notre président et son premier ministre de gauche), et les artistes venus vendre leur soupe (les mêmes qui squattent tous les plateaux de désinformation). 
Jamais le lien entre médias, politiques, entreprise et monde de la finance n'a été aussi fort qu'aujourd'hui. Mais rassurons-nous, nous vivons encore en démocratie. La fonction de service public, piétinée là, est défendue ici

mercredi 15 octobre 2014

Vie de scénariste


J'ai parmi mes connaissances quelques scénaristes. Des gens qui rament. D'autres un peu moins. Je ne connais que de loin des scénaristes qui roulent sur l'or. Et encore, je n'en suis pas sûr, puisque je ne les connais que de loin… Ah, si, j'en connais un qui n'a aucun souci d'argent, mais ça n'a rien à voir avec son métier, c'est de famille… Ça me rappelle cette blague : quel est le secret pour finir par amasser une petite fortune en faisant du cinéma ? Réponse : c'est de se lancer avec une grosse fortune… 
Cet après-midi, dans un café parisien branché, où l'on mange très mal (mais n'est-ce pas un pléonasme ?), un spécimen de cet étrange métier s'est assis à la table en face de moi. Il était bilingue et féminin. Avait un beau décolleté et l'accent argentin quand il parlait castillan. Jeune et en pleine forme. Il fallait l'être face à celui qui était sans aucun doute le réalisateur. Argentin lui aussi. Avachi et sans décolleté. Jeune aussi. Et déjà arrogant. N'écrivant pas une ligne. J'observais cette pauvre fille qui, après s'être inquiétée de la santé de son patron qu'elle trouvait trop maigre, mangeait-il suffisamment ?, essayait de contenir son exaspération devant ses suggestions. Il ne tenait pas à faire une de ces comédies romantiques qui lui donnent de l'urticaire. Ce devait être un auteur. Il parlait fort comme si ses idées devaient subjuger la clientèle. Mais c'est ce que nous avons écrit la dernière fois ! a-t-elle fini par lâcher. Il l'a défiée du regard, sans avoir à insister, avec un sourire charmeur qui lui a fermé le clapet. C'est qui le patron ? Elle semblait perdue et s'est trouvé une contenance en bombant le torse, déjà opéré apparemment. J'ai repris un demi. 
J'ai repensé à mon pote P, avec qui il m'arrive d'aller voir des matchs de foot dans un mini-estaminet du 11e. Lorsque le film, pour lequel il avait signé son premier scénario en sortant de l'école, fut nommé aux césars, le producteur, militant de gauche, avait improvisé une retransmission de la cérémonie pour l'ensemble de l'équipe. La tenue de gala, c'était pour lui et sa femme, sans oublier la réalisatrice et son mari. Les petites mains, celles qui avaient rendu le film possible, celles que la réalisatrice ne manqua pas de remercier en se voyant attribuer l'affreuse statuette, étaient cantonnées dans un sous-sol de la boîte de prod, avec vin rouge en cubi et cacahuètes leader price dans des assiettes en carton. Quelques jours avant le tournage, le même producteur avait demandé à P. de renoncer à sa dernière échéance de paiement. Le budget était vraiment ric-rac, fallait être solidaire. P. ayant refusé, il n'a jamais plus retravaillé pour ce producteur. Heureusement, avant d'être blackisté à vie, il s'est baffré de cacachuètes ! Quelle sale race de pique-assiette, ces scénaristes !


Ma vie sexuelle (Comment je me suis emmerdé)


En attendant le métro, distrait par les panneaux publicitaires du quai d'en face qui promettaient l'adoption pour tous, j'ai été surpris par les cris d'une femme. J'ai effectué un léger panoramique et observé un moment cette femme qui haranguait un homme marchant devant elle. Etait-ce son mec ? Ou engueulait-elle simplement le type pour une raison ou pour une autre ? Deux hypothèses après tout pas du tout incompatibles. Le type avait bien quatre-cinq mètres d'avance. La trotteuse-raleuse ne marchait que d'un pied. Le gauche. Le droit était juste ramené régulièrement à hauteur du premier qu'elle balançait alors devant. Le type a ralenti sans s'arrêter. Etait-elle malade ou faisaient-ils tous deux partie des nombreuses personnes SDF qui squattent la station ? Ils ont traversé tout le quai pour regagner la sortie. 

mardi 14 octobre 2014

Métèques

En replongeant récemment dans la biographie de Romain Gary, j'ai un peu mieux perçu ce qui m'avait attiré chez lui il y a quelques années. Comme il m'arrive souvent lorsque je découvre un auteur et qu'il me séduit, j'ai besoin de tout connaître – ou presque – de lui. C'est maladif, je le sais, mais mon rapport à la littérature prend souvent cette forme, il suffit de l'accepter. Je n'ai lu que lui durant quelques mois, peut-être un an, l'essai de Nancy Huston et la bio de Myriam Anissimov en sus, et même le livre de son fils. Et puis, j'ai arrêté soudain. Trop plein d'un trop grand.
Ce besoin de me plonger dans l'univers d'un autre, il faudrait que j'en parle à mon psy, si j'en avais un. Cette nécessité qu'avait Roman Kacew d'échapper à sa peau («On est toujours piégé dans un je»), à la vie misérable propre à bien des immigrés, ivresse de s'immiscer dans la grande culture française qu'une mère l'avait tant aidé à fantasmer, le refus de la vérité totalitaire, il résonne bien entendu en moi - j'en ai déjà dit un peu ici. Mais pas que. Les nouveaux lecteurs de Gary ne s'expliquent pas seulement par les rééditions régulières de tous ses titres. Il y a, me semble-t-il, un déchirement à le voir prôner optimisme et fraternité, s'emporter contre la bêtise et la vacuité de nos vies modernes, défendre la sensibilité contre la sensiblerie ou le cynisme, l'entendre partir dans un rire éclatant, discourir à la télévision avec le sérieux parfois pathétique d'un inadapté, l'ironie à l'affût, à se demander ce qu'il fout là, qu'est-ce qu'on lui veut encore? 
Son désespérant canular qui lui vaudra un deuxième Goncourt que le milieu germanopratin ne lui pardonnera jamais, même s'il est déjà six pieds sous terre lorsqu'il est officiellement révélé, son prétendu attachement indécrottable à de Gaulle, les succès de son vivant, son aversion pour le Nouveau roman et les origines de l'autofiction, en font un écrivain aujourd'hui méconnu, voire méprisé, alors qu'il est certainement l'égal d'un Philip Roth tant vénéré (je n'y échappe pas), si tant est que les écrivains peuvent être soumis à un classement quelconque. J'aime le savoir à portée de main, quelque part dans ma bibliothèque et l'idée qu'il me reste encore quelques titres à découvrir, la plupart également là, me console d'un certain snobisme dédaignant sa figure. (Je suis persuadé, mais j'aimerais sincèrement me tromper, que s'ils n'étaient paralysés par la bienséance, certains de ces dictateurs du bon goût utiliseraient sans vergogne l'étiquette de métèque à propos de Gary comme à la grande époque…)

lundi 13 octobre 2014

Revue de presse

Dans le numéro d'octobre du Monde diplomatique,  outre un excellent papier sur l'état du cinéma français, et d'autres choses tout aussi passionnantes, à la rubrique Coupures de presse, on peut trouver ces petites infos qui en disent long sur nos vies...

Accidents de téléphone

Téléphoner en marchant peut s’avérer périlleux. Pour éviter les accidents impliquant des piétons distraits, certaines villes chinoises ne manquent pas d’imagination.
La Chine, qui compte sept cents millions d’utilisateurs de smartphones, expérimente actuellement une méthode visant à prévenir les accidents liés à l’usage de ces appareils : dans la ville de Chongqing, un tronçon de trottoir long de cinquante mètres a été divisé entre une voie normale et une voie réservée aux usagers de technologies mobiles. « Il y a beaucoup de personnes âgées et d’enfants dans cette rue, et marcher avec un téléphone portable peut provoquer des collisions inutiles », explique Nong Cheng, un responsable municipal. (...) Le problème que posent les piétons absorbés par leur smartphone n’est pas spécifique à la Chine. Selon l’université de Washington, un Américain sur trois regarde son téléphone ou un autre appareil quand il franchit une intersection dangereuse. Et le ministère des transports des Etats-Unis a établi une corrélation entre cette pratique et l’augmentation du nombre d’accidents mortels impliquant des piétons.
Rick Noack, « A Chinese city is asking smartphone users to walk in their own sidewalk lane », The Washington Post, 15 septembre.

 

Petites annonces

A Londres, où les prix de l’immobilier sont parmi les plus élevés du monde, trouver un logement relève du parcours du combattant. Aussi, tous les biens mis en location finissent par trouver preneur, même les plus saugrenus.
A la fin d’une longue journée de travail, certains se traînent jusqu’à leur lit en rampant. C’est pour rentrer chez eux que les locataires d’un appartement du nord de Londres doivent se mettre à quatre pattes. Le conseil municipal du quartier de Barnet poursuit en justice le propriétaire d’une maison de Sunningfields Road, accusé de louer une chambre à laquelle il est impossible d’accéder en se tenant debout, la hauteur sous plafond de la dernière portion de la cage d’escalier étant comprise entre 0,70 mètre et 1,20 mètre. (...) Dans le même quartier, un studio est actuellement proposé à la location par le site Zoopla pour 760 livres sterling (965 euros) par mois ; il se compose d’un lit simple accroché au plafond par des chaînes de métal, et reposant sur deux armoires.

Cartes sur table

Je devais avoir 20 ans. Mes parents étaient toujours aussi pauvres. J'étais étudiant boursier. Afin d'assouvir ma soif de cinéma nouvelle, j'avais décidé de donner des cours d'anglais. Je me souviens être allé mettre une annonce au Monoprix avec Pascal. Ce con m'avait certifié que c'était un bon moyen de draguer, qu'une jeune étudiante ou même une lycéenne allait m'appeler et ce serait the big love. 
Ça n'a pas tardé. J'ai entendu la voix d'une jeune fille me demander mes tarifs. J'ai balbutié un prix. Ça lui convenait. Ensuite, elle m'a demandé si j'acceptais les débutantes. J'étais en sueur. Alors, elle m'a dit que c'était un peu spécial. Je n'arrivais plus à prononcer un mot. « C'est pour ma mère », a-t-elle précisé.
C'était la femme d'un marchand de légumes. « Ma fille vous a appelé. » « Oui, oui, je me souviens… » Une blonde décolorée, la quarantaine, timide mais nature, et puis décidée. Elle voulait apprendre l'anglais pour s'en sortir. Elle avait l'intention de quitter son mari avec qui elle travaillait à la boutique de primeurs face à l'église. Elle n'avait aucun diplôme, aucune formation, elle avait fait ça depuis l'adolescence. J'avais bossé sur des marchés, à vendre des fruits et des légumes moi aussi. Se lever à 5h, avaler un petit-déj en vitesse, filer sur le vélo, se faire engueuler parce qu'on a deux minutes de retard, déballer le camion, transporter les cageots, installer les tretaux, les étals, rester debout une bonne partie de la matinée par tous les temps, être soupçonné de vol s'il manque deux sous dans la caisse, avoir une seule pause pipi-café, avant de remettre ça. Je rentrais lessivé à la maison vers 14h30. Avalais mon repas tout seul et m'écroulais dans le canapé. Ça ne ressemblait à rien. Sophie, ma nouvelle élève, bossait en magasin, c'était moins pénible, m'assurait-elle. Sauf qu'il y avait ce mari tyrannique et qu'elle n'en pouvait plus… 
En fait de cours d'anglais, Sophie avait besoin de sortir, de faire quelque chose le lundi matin, jour de fermeture de la boutique pendant que son mari était à Rungis. Voir d'autres gens, parler, raconter sa vie. J'essayais d'être honnête et suivais un peu la ligne des leçons pour débutants. My name is Sophie. I am 46. I am married and I have a daughter, etc. On se voyait tous les lundis. Je sais qu'elle m'aimait bien. Et moi aussi. C'était ma seule élève. Je me débrouillais pour que mon salaire tienne une semaine. J'avais repéré deux ou trois cinémas dans lesquels je pouvais entrer par la sortie. D'autres dans lesquels je payais et après le film pouvais me glisser dans une autre de ses salles. Je jonglais entre cette nouvelle passion et cette éternelle misère. 
On se marrait bien avec Sophie. Je revois encore son sourire. Je ne sais pas comment c'est venu. Un jour de printemps, elle portait un chemisier blanc dont elle avait ouvert les premiers boutons. J'avais une vue imprenable sur sa lourde poitrine. J'avais du mal à me concentrer. Elle devait le sentir. En me tournant vers elle, après avoir cherché une règle de grammaire dans mes cahiers d'étudiant, j'ai vu son énorme sein gauche posé sur la table. J'ai immédiatement détourné le regard. Ça n'avait duré que deux secondes. Lorsque je l'ai interrogée sur la conjugaison du verbe to learn, elle avait tout remis en place. Mais la gêne s'était installée entre nous et nous a écrasé jusqu'à la fin du cours. Le lundi suivant, elle m'a appelé pour me dire qu'elle avait un empêchement. Puis, dans la semaine, elle m'a appris qu'elle arrêtait les cours d'anglais, que ça énervait son mari, qu'il se doutait de quelque chose, toutes ces choses-là… 
A la rentrée suivante, j'ai trouvé un autre élève. Un garçon avec beaucoup de retard mental. Ça m'allait aussi bien. Et puis, j'ai découvert une autre salle de cinéma dont la sortie était située dans une cour.

dimanche 12 octobre 2014

Toi aussi, rencontre une pornstar


En faisant défiler la page d'accueil du site du quotidien des marchés en crise (nommé aussi Le Monde), à peine arrivé en son milieu, au-dessus des rubriques société, culture, idées, l'internaute distrait se voit présenter une poignée de titres des autres publications du groupe: deux journaux catholiques (La vie et Télérama) et un torchon sensationnaliste racolant régulièrement le consommateur de buzz, dont le slogan est: "Quand l'actu commence avec un lien". Les titres du jour sont: "Trouver l'amour de sa vie: 23 hommes racontent le moment où ils ont su que c'était la femme de leur vie", "VIDEO. Cette petite fille danse comme une pro" et "VIDEO. Stars du porno: Comment réagiriez-vous si elles vous demandaient de les toucher?" Evidemment, je me suis intéressé à cette dernière accroche. Comme tout le monde, c'est une question que je me suis souvent posée, sans réponse satisfaisante. En ces temps de marasme généralisé, pas plus qu'un autre, je n'échappe au conditionnement idéologique dirigé par le grand orchestre politico-médiatique. Et je clique. Le lien est une création d'une boîte de marketing de vidéos virales catalane. Elle s'inspire d'une autre vidéo, postée et surcliquée il y a quelque temps, qui mettait en scène et en noir et blanc des individus se rencontrant pour la première fois à qui, sous l'œil des caméras – et de nous tous –, il était demandé de s'embrasser. La réalisatrice avait fini par avouer qu'il s'agissait d'une pub pour une marque de vêtements américains. Peu importe, le bien était fait. 
Pour cette nouvelle vidéo virale, malgré ce noir et blanc artificiel (en numérique, l'obtention du noir et blanc n'est que la soustraction des couleurs, un trucage), la société espagnole a fait preuve d'imagination en révolutionnant les principes de la télé-réalité et de la course au buzz. Au participant lambda (une moche, un gros, un homo…), placé dos à la surprise qui l'attend, et dont la réaction va forcément nous amuser, est donc balancée une pornstar qui lui demande de la toucher. Hésitation, rire, peur, excitation, tout y passe pour notre plus grand bonheur de voyeur compulsif. 
Mais alors, qu'est-ce qui crée l'embarras ? Les poitrines silliconées ne font pas forcément des connes et les verges surdimensionnées sont montrées hors-champ. On reste dans la bien-pensance et la provocation bon enfant (Youtube a tout de même censuré…) Non, la gêne se situerait davantage du côté du cinéma, de la manipulation des images, du montage (Berthet, si tu nous lis…) Un film, qu'il s'agisse d'un Tarkovski ou d'un spot publicitaire, implique, on le sait, un choix de plans, d'ordre et de durée de ces plans. Il s'agit de trouver un rythme propre à une séquence et au film dans son ensemble. J'aime bien en la matière la théorie de Walter Murch, monteur entre autres de Coppola. Murch assimile la bonne durée d'un plan, sa coupe nécessaire, au clignement de l'œil. Lorsque l'on cligne, on coupe, on fait naturellement le raccord avec le plan suivant. Et il définit le montage non pas comme un assemblage de plans, mais comme la découverte d'un chemin. Bref, ne nous égarons pas, je vous sens cligner de l'œil. Ici, c'est le chemin qui me semble poser problème. Sur une aussi courte durée (à peine 4 mn) le montage doit être efficace, la narration simple, voire simpliste. J'imagine que pour obtenir ces quatre minutes, des heures de tournage ont été nécessaires. Et devant le spectacle retenu, éminemment positif, vision marchande de nos rêves érotiques et de notre aspiration au bonheur publicitaire, où même le trentenaire obèse prétendant n'avoir jamais touché les seins d'une femme se voit offrir gratos cette occasion inespérée, qui plus est avec une star du porno, je me sens manipulé à mon tour, agressé. Et je me console en osant espérer que certains des participants se sont également rebellés contre cette exploitation de leur ingénuité et, qu'un jour, même s'il s'agit encore d'une publicité, un pirate nous en proposera les images interdites… 
La prochaine fois, promis, je cliquerai ailleurs, pour savoir par exemple comment reconnaître la femme de ma vie.


vendredi 10 octobre 2014

…et la Patrie sera sauvée

Passée un peu inaperçue, il me semble – mais je ne lis pas les journaux – la remise du Prix de l'Audace créatrice le 30 septembre dernier a été l'occasion pour notre François national d'affirmer encore un peu plus son appartenance à la gauche la plus progressiste, sociale et juste. Non, je plaisante.
En servant de paillasson à Marc Ladreit de Lacharrière, François Hollande a réaffirmé, à l'instar de son premier ministre, son dévouement sans faille au monde de l'entreprise, acceptant l'idée de réformes en profondeur et la réalisation d'économies drastiques. "Cela a forcément des conséquences. Si vous n’entendez pas crier, c’est que nous ne faisons pas d’économies, a-t-il déclaré sans rire. Donc, vous voyez, vous entendez. Il n’y a pas de plan d’économies qui soit indolore, sinon cela aurait déjà été fait." On ne peut être plus clair. Pas besoin de parader en poncho pour être de gauche.
Notre président ne prend d'ailleurs pas la peine de rappeler régulièrement vers quel type de société nous conduira son ambitieux projet de relance de la croissance. Le réjouissant patriotisme revendiqué lors de cette longue prise de parole (texte complet ici) a dû rassurer ces sympathiques Français qui défilaient encore dimanche dernier dans nos rues, la récompense cette année ayant été attribuée à M. Gorgé et à son entreprise familiale. Car, comme le soulignait l'ex de Julie Gayet, "le Prix de l’Audace Créatrice, c’est aussi la reconnaissance du risque, c’est-à-dire les familles de personnes qui s’engagent au-delà même de leur patrimoine personnel pour fonder une entreprise, la reprendre, la diversifier et permettre qu’elle puisse, demain, être parmi les plus compétitives du monde et c’est possible." Avant de conclure par cette note poétique : "parce que là encore les sociétés familiales, c’est un atout pour notre pays. Il faut des sociétés familiales, il faut qu’il en reste pour notre indépendance et pour la promotion de la France"...
Ah oui, j'oubliais ! Les produits de l'entreprise de M. Gorgé, bienfaiteur de l'humanité, sont fabriqués pour les besoins de notre économie nationale et la protection civile. Et répondent au doux nom de drones… 

mercredi 8 octobre 2014

Murs murs


Le travail et la santé


Le cri du cœur


Le cri des couilles


Anarchy in Spain 

La poésie sauvera le monde


L'ange gardien, c'est Berthet – comme l'écrivain. Il exerce depuis des années au sein de l'Unité, société secrète intervenant pour changer le cours des événements dès que le besoin s'en fait sentir, dès que les ordres tombent. Berthet est un barbouze à l'ancienne, proche de la retraite, promenant de par le monde ses méthodes de liquidateur de l'ombre, avec toujours en poche un recueil de poésie, si possible en édition originale et sous papier cristal. Un type complexe en somme, ne serait-ce que par sa simple appartenance au monde d'avant, cher à l'auteur. Sa protégée, issue des cités, son amour secrètement nabokovien, c'est Kardiatou Diop, icone black fabriquée par un parti de gauche au pouvoir dans le but de masquer son arrogance et son mépris du peuple. A la veille d'élections municipales appelées à installer le Bloc patriotique (celui du roman précédent de Leroy), et sentant sa fin inéluctable, Berthet fait rédiger ses mémoires par un écrivain dépressif, sorte de double caricatural de l'auteur qui ne se montre guère tendre avec lui-même. Les révélations seront rendues publiques après le scrutin alors que le pays est au bord du chaos. 
Jérôme Leroy – à ne pas confondre avec le talentueux footballeur toujours en activité malgré ses 40 ans tout proches – s'amuse avec les codes du polar, de l'autobiographie et de la politique-fiction, trois parties distinctes et toutes réjouissantes, pour nous dresser un tableau plutôt réaliste et effrayant de ce qu'il adviendrait de notre beau pays en cas de prise de pouvoir de l'extrême-droite polissée et banalisée. Mélancolique, Leroy pratique une autopsie sans aucune complaisance de notre société et de sa classe politique dont on reconnaît sans peine, tout juste déguisés par le récit romanesque, certains odieux personnages actuels, de droite comme de gauche. L'Unité, organisation imaginaire calquée sur le SAC de triste mémoire ou la Loge P2 italienne, échappe ainsi à la théorie paranoïaque du complot en ces temps de confiscation progressive mais certaine de la démocratie. Et de repenser aux propos, pourtant passés presque inaperçus, d'un Michel Rocard appelant de ses vœux il y a peu l'avènement d'un pouvoir autoritaire en Grèce afin d'appliquer la politique de rigueur imposée par la Troïka et que ce con de peuple analphabète n'entendait pas accepter…
Le salut, n'en doutons pas, passera par la poésie et l'amour, c'est ce que je me tue à dire à mes filles.

Jérôme Leroy, L'ange gardien, série noire, éd. Gallimard

photo : Jean-François Baumard ©


mardi 7 octobre 2014

Eté indien

Xavier Dolan : «J'ai le droit de m'exprimer»

Son nouveau film Mommy est déjà un phénomène. À 25 ans, Xavier Dolan est à la fois décrit comme un «génie» et une «tête à claques». Il répond aux critiques et se confie sur son épuisement, la notoriété et ses buts. (Le Figaro)

En sortant du métro, ce soir, je grimaçais à la perspective d'être de nouveau mouillé, ralais discrètement en mon for très intérieur contre la chute soudaine des températures, le peu de temps passé dans les transports qui ne m'avait pas permis de lire les dernières pages de L'ange gardien – de toute manière, être entouré de crétins hyperconnectés déblatérant fièrement leurs vies aussi affligeantes que la mienne à tout bout de champ avait mis à mal ma concentration et fait regretter l'époque bénie où je circulais en scooter – même si, il faut bien le dire, il est encore plus difficile de lire en tenant un guidon et un casque sur la tête. Toujours est-il, ou presque, qu'en m'approchant du cinéma de chez moi, j'aperçus derrière le rideau de pluie, et sans mes lunettes de vue, un attroupement que je ne sus identifier, la mise en place d'un semblant de réception en bonne et due forme, une petite foule commençant à se former. Je n'attardais pas mon regard, trop pressé d'aller m'occuper du chien de la fille de ma compagne. 
C'est lorsqu'elles sont rentrées navrées du cinéma, ma compagne et sa fille, après la projection d'un film de Benoît Jacquot – mais, est-ce vraiment étonnant ? – que j'ai appris qu'avait lieu ce soir, à deux minutes de chez moi, l'avant-première de Mommy. Je sais bien que je donnais moi aussi une image navrante, affalé sur le canapé à me marrer tout seul devant la documentation que je venais de trouver sur internet. Mais était-ce une raison de m'infliger le souvenir de ce film et de son génial réalisateur ? Sorte de cerise sur le gateau – au demeurant, j'ai toujours trouvé de mauvais goût, voire dégueulasse cette mesquine garniture sur les pâtisseries – d'une journée à oublier (si ce n'est une mini-sieste crapuleuse avec ma compagne juste avant ma séance de kiné et donc cette trouvaille sur internet), cette information me renvoyait à ma misérable condition de lecteur pollué par des conversations plates bien que littéralement hurlées dans les wagons faussement chaleureux de la Régie autonome des transports parisiens. 
Quelques semaines plus tôt, grâce à la bienveillance d'une attachée de presse qui m'envoie encore plus ou moins régulièrement des mails m'annonçant les projections qu'elle organise pour mes anciens confrères, j'avais vu l'énième film de ce génie québécois de 25 ans. Car Xavier Dolan est un génie, personne ne le conteste et on lui donne suffisamment les moyens de nous le rappeler d'année en année, de festival de Cannes en festival de Cannes – car Cannes est ainsi fait : quand on tient un génie, on ne le lâche plus et il se voit offrir son rond de serviette à vie. Ne parlons pas des unes et des couvertures qui lui sont consacrées ces derniers jours.
J'avais bien aimé son premier film, à Xavier. Genre jeune homme en colère. Mal foutu, hystérique, mais semble-t-il sincère, il m'avait touché par son aspect autofictif à peine scénarisé. Son deuxième film m'avait dérouté. L'esthétique était parfois outrée - Ah, cette soupe de ralentis, Xavier ! –, et même l'hystérie avait comme disparu. C'est au troisième que j'ai craqué. Au bout d'une vingtaine de minutes, j'ai craint le pire et pensé que la vie était trop courte et le film trop long pour prendre le risque de me l'infliger. J'ai laissé passer le quatrième, me sentant soudain très vieux, et me suis étrangement rendu, non sans une certaine appréhension et une part d'inconscience, à la vision du cinquième. Eprouvé par ces plus de deux heures d'hystérie retrouvée, de pleurs et de cris incessants, de meubles renversés et de personnages tous plus insupportables les uns que les autres, et malgré de jolis plans, je suis rentré sonné à la maison. C'est le lendemain, avec une toute autre appréhension, que j'ai relâché un court instant ma vigilance, au moment même où la voiture me précédant pilait pour laisser passer de jeunes écoliers traversant la rue précipitamment. Cette chute de scooter allait me priver pour quelques semaines de la mobilité de mon coude droit, me renvoyant à la triste condition d'usager de la ratp. 
Repenser ce soir à ce film, à son lendemain, m'a profondément déprimé. Après le dîner, j'ai voulu montrer à ma compagne ce qui m'amusait tant quand elle est rentrée du cinéma. En faisant des recherches d'images en mouvement de Romain Gary, j'étais tombé sur un extrait d'une émission de Midi Première archivée par l'Ina dans laquelle l'inénarrable Danièle Gilbert s'entretenait avec l'auteur de La promesse de l'aube. A peine la vidéo lancée, qui nécessitait, en raison de la faible qualité du son, un minimum d'attention et de concentration (on y revient !), "Mommy !" criait la fille de ma compagne. Le chien présentait une excroissance inquiétante à l'une de ses pattes. Il ne manquait plus que ça. C'était rouge et avait la forme d'une cerise…


lundi 6 octobre 2014

Aussi cons que des traders

Nous sommes compétents, et le plus souvent honnêtes, contrairement à ce qu'aime bien dire l'opinion, mais nous n'avons plus aucune idée de ce que peuvent aimer les corps qui sont derrière nos graphiques et nos statistiques, nos rapports, nos notes de synthèse. Nous mangeons mal et cher dans des restaurants où il faut manger, nous ne lisons que des essais politiques, nous sommes devenus aussi cons que des traders. Nous baisons moyennement bien d'autres hauts fonx, nous faisons des enfants parce que ça se fait, nous gérons tout en fonction de nos carrières. La vie est un tableau d'avancement avec comme couronnement la direction d'une grosse entreprise, d'une administration régalienne, et si on fait de la politique directement, c'est pour devenir député, chef de parti, ministre et, qui sait, président de la République.

Jérôme Leroy, L'ange gardien, Série noire, éd. Gallimard

dimanche 5 octobre 2014

Premier rendez-vous

Robert Doisneau

Ils arrivent sur leur vélo et se dirigent vers la balustrade qui encercle la place. L’homme pose sa bicyclette puis s’empare de celle de la femme et d’un geste sûr la colle à la sienne. Elle le laisse faire, le regarde reconnaissante. Il vient se planter devant elle, les jambes légèrement écartées, genre Clint Eastwood avant un duel et l’enlace là, au milieu de la place. Elle passe une main hésitante dans son dos, à la base du cou, maladroite. Elle le dépasse pourtant d’une tête. Ses gestes à lui sont beaucoup plus sûrs. Il ne craint personne. C’est un homme d’expérience. Il sait parler aux femmes, il sait ce qui leur plaît. Ou est-ce la différence de taille qui le pousse à prendre fermement l’initiative,  affirmant ainsi sa virilité ? Il l’embrasse dans le cou, prend son autre bras et le passe également autour de lui, s’attachant sa maîtresse. Elle se laisse faire. A son tour, elle oublie les quelques personnes présentes autour d‘eux. Ils veulent être seuls au monde comme dans la chanson. Elle le tient entièrement. Ils se serrent comme ça encore un moment.  Il fait beau, il fait chaud. Heureusement ce petit air frais apparu durant la balade m’a évité une transpiration qui aurait été malvenue là. J’ai tenu le coup sur mon vélo, j’ai encore le corps d’un type de 25 ans. Elle n’est plus toute jeune, elle non plus. Elle ne m’a pas dit son âge, mais c’est une belle femme. Si toutes les rencontres pouvaient se passer comme ça. Un peu moins de 40, sûrement. Je lui propose encore quelques baisers, sa bouche est tellement agréable, son haleine encore fraîche malgré l’effort. Elle répond bien, elle en a envie. On va prendre un verre et je l’emmènerai dans le petit resto que j’ai repéré l’autre fois. J’espère qu’on y mange bien. J’aurais peut-être dû demander à Benoît. Tant pis, on verra. Ensuite, l’hôtel.  Il la laisse choisir. Cette table isolée, près de la chaussée ou cette autre, à l’ombre sous le auvent ? Elle choisit la première option et il l’aide à s’asseoir. C’est lui qui commande, deux bières bien fraîches. La fille à peine partie, il repousse la table et colle sa chaise à celle de la femme qu’il peut ainsi continuer à toucher et embrasser. Ils trinquent, sont heureux. Il descend vite sa pinte et s’essuie la bouche du revers de la manche. Elle ne s’en offusque pas, ne le laisse pas paraître. Qu'est-ce qu'elle aime au lit ? Vais-je apprendre quelque chose avec elle ? Qu’est-ce qui se passe ? C’est cette bière ? J’ai bu trop vite ou quoi ? L'émotion peut-être. Je ne vais quand même pas la laisser là pour filer aux toilettes. Et puis, je n’ai jamais réussi à faire ça dans un lieu public. Putain, faut que je trouve un prétexte pour repasser à la maison, mais sans elle. Le portefeuille ? Non, elle va vouloir payer. Merde, pour une fois que je tombe sur une fille comme ça, je ne vais même pas réussir à remonter sur le vélo.