mercredi 20 octobre 2021

Visages de ceux qui ne sont rien

 


L'exceptionnelle exposition VISAGES DU MONDE OUVRIER
Photographies 1880-1940
se tient depuis une semaine
chez Marion Pranal et Philippe Jacquier,
Galerie Lumière des Roses



 

C'est à Montreuil (93),
12-14 rue Jean-Jacques Rousseau

01 48 70 02 02

 


du mercredi au samedi 14h-19h
et ce,
jusqu'au 29 janvier 2022.

mardi 19 octobre 2021

Personne ne s'en apercevra


Naissons, dépérissons, périssons.

 

Il était résolu à ne plus émettre une seule banalité. Le coup de feu retentit. 

 

Il n'apprit qu'après sa mort — en voyant ça de haut qu'il était la risée des hommes. On s'était bien fichu de lui. Et ceux qui n'avaient pas ri avaient haussé les épaules.

 

Etre un homme m'a toujours coûté. 

 

La solitude n'est pas supportable, la relation non plus. On choisit quand même la relation parce que l'autre a toujours plus de substance que soi, on préfère une opacité à un néant.

 

Je suis misanthrope quand je vois à quel point l'autre ne diffère pas de moi. 

 

Ils n'aiment vraiment pas être cons tous seuls, ils se liguent.

 

On ne lui proposa plus rien de nouveau dès le lendemain de sa naissance.

 

Nos promenades sentimentales, main dans la main, avec nos images d'Epinal...

 

Je crois que si un jour le soleil se lève à l'ouest, personne ne s'en apercevra.

 

Je suis le bon chien qui court après la balle; et le plus souvent je dois la lancer moi-même.

 

Homme : animal supérieur de haute complexion cérébrale qu'on voit généralement s'engouffrer dans un bar. 

 

Il faut beaucoup se méfier des timides, des inhibés, des complexés, ils peuvent vite devenir des terroristes ou des écrivains.

 

Je n'attends pas que la société me sauve la mise; depuis qu'elle s'occupe de moi avec son air hypocrite, j'ai bien compris qu'elle cherchait surtout à me pulvériser: elle est 100000 fois plus forte que moi. Aussi rasé-je les murs et leur ombre, sans courir pour ne pas éveiller les soupçons! La fuite, pas la Grande Evasion!

 

Aujourd'hui j'ai croisé dans la rue quelqu'un qui n'avait pas les yeux rivés sur son portable, mais ça n'a pas duré, les flics l'ont embarqué. 

 

Depuis qu'il y a des hommes la vie n'est plus tout à fait comme avant.
 

Avec le mot « insatisfaction », on fait le tour du monde, et avec le mot « consolation », le tour du jardin.

 


Jean-Pierre Georges, Pauvre H.,
éd. Tarabuste, 2021


samedi 16 octobre 2021

La plus belle victoire

Wallace G. Levison

 

Mais la plus belle victoire
sur le temps et la pesanteur ―
c'est peut-être de passer
sans laisser de trace,
de passer sans laisser d’ombre.

Sur les murs...
    
                    Peut-être, subir
un refus ? Être rayée des miroirs ?
Ainsi : Lermontov dans le Caucase
s'est faufilé sans alarmer les rochers.

Mais, peut-être, le meilleur amusement
du Doigt de Sébastien Bach
est-il de ne pas toucher de l’orgue l’écho ?
Se disloquer, sans laisser de cendres
 

dans l'urne...
                    Peut-être ― subir
une tromperie ? S'exclure des vastitudes ?
Ainsi : se faufiler à travers
le temps, comme l'océan, sans alarmer les eaux…

 

 

Marina Tsvetaïeva, Insomnie et autres poèmes,
trad. Bernard Kreise
Poésie/Gallimard


mercredi 13 octobre 2021

Tapis rouge

 

Gilles D'Elia


 

ses messages m'avaient échappé
pas bien doué pour
ce monde
de
l'instantanéité
j'ai pris mon temps
l'ai placé devant moi et mon verre
et fini par composer
le numéro de sa ligne privée
nasser en personne
a décroché après deux sonneries
si j'ai bien compris
il n'espérait plus de mes nouvelles
avait déjà sous le coude
une liste de remplaçants mais
il tenait beaucoup à moi
en raison de mes états de service
auprès d'un grand nombre d'actrices
si nous nous mettions d'accord
sans plus tarder
je pouvais passer signer
immédiatement
j'ai avalé une gorgée et
pensé à la facture du gaz
justement
à celle de l'eau
aux impôts
à mes dernières dépenses chez casto
balai à feuilles
pavillon pour luminaire
et son tube en laiton
perceuse à percussion
l'escabeau de 5 mètres de haut
aux meubles du bon coin
remontaient à la surface
des relents de ce monde
où j'avais toujours ignoré ma place
j'ai survolé le trajet d'ici au parc des princes
et exigé que leo mette à ma disposition
son jet privé
mon scooter est trop vieux pour rouler
dans la capitale
il a cru à une blague de pochtron
mais j'étais sérieux
je n'avais pas bu une goutte d'alcool depuis
trois semaines
j'ai ajouté que
des joueurs hispanophones seraient bientôt
recrutés par
son concurrent de ryad à newcastle
que j'étais parfaitement trilingue
et moi aussi je me foutais pas mal
d'amnesty international
entre un esclavagiste d'aujourd'hui
soudoyeur de décideurs
et un 
commanditaire d'assassinat de journaliste
à l'ancienne
c'était kiff kiff bang bang
alors il a promis

si j'ai bien compris
d'ajouter un zéro au montant en dollars du golfe
de m'envoyer son propre chauffeur
et avant de raccrocher
il a déplacé à voix basse
entre hommes
quelques mots sur la femme de leo
en lui enseignant notre belle langue
sans la lâcher d'une semelle
j'allais pouvoir reluquer ses belles jambes
et les palper si affinités
nous allions d'ailleurs pour des histoires de promotion
de coupe du monde sur tapis rouge
passer noël à doha
juste elle et moi
à son âge leo avait peur de se blesser
et ne s'occupait plus d'elle
dire que ce club
ses joueurs et ses suiveurs m'avaient toujours exaspéré
mais
si j'avais bien compris
c'était bien la première fois
que les fêtes de fin d'année
s'annonçaient supportables


charles brun, trêve de wag


samedi 9 octobre 2021

Deux

 

Pri Macedo Amaro

 

 

Là où chacun
Est bave et bosse
J'en sais un — qui
A même force.

Là où tous n'ont
Que vains espoirs
J'en sais un — qui
A même pouvoir.

Là où tout n'est
Que rouille et rance
Toi seul — tu es
De même essence

Que moi.

 

 

 

Marina Tsvetaïeva, Insomnie et autres poèmes,
trad. Henri Abril
Poésie/Gallimard

jeudi 7 octobre 2021

En même temps

– J'ai arrêté.
– Tout s'explique.
– Si tu veux.
– Et ça va, tu ne t'emmerdes pas trop, maintenant que tu possèdes toutes tes facultés ?
– Elles n'ont jamais été bien solides ou nombreuses. Et puis, ce n'est pas l'ennui qui me préoccupe, c'est la fatigue.
– C'est-à-dire ?
– Ces derniers temps, j'étais toujours fatigué au travail, je m'endormais devant l'ordinateur, je bâillais aux réunions... Je pensais que c'était dû à l'alcool mais après avoir arrêté, la fatigue est toujours là.  Il a fallu, les mains en l'air, me rendre à l'évidence : c'est le travail qui est d'un ennui extrême et provoque cette fatigue... Mais bon, on ne se retrouve pas pour parler boulot, n'est-ce pas ?
– Qu'est-ce que tu prends ?
– De l'âge.
– Ah, oui, dis-donc, c'est pour bientôt. Allez, c'est ma tournée.
– Tu n'auras pas honte de moi si je commande de l'eau minérale, pas même pétillante ?
– Et toi, tu ne m'en veux pas si je prends un demi ?… Alors, le soir, comme tu ne bois plus, que tu as les idées claires, tu prends le temps de mieux t'informer ? De suivre un peu ce qui se passe dans le pays ?
– Tu veux savoir si je vais enfin devenir un bon citoyen ? Et vendre mon âme pour un bulletin ?
– Je crois deviner la réponse... En même temps...
– Des claques, j'en ai mis pour moins que ça !
– Moins que quoi ?
– Cette expression, je n'en peux plus...
– C'est justement ce à quoi je voulais en venir. Tu ne crois pas que là, ça ne rigole plus, qu'il faut en finir avec cette clique ?
– C'est toi qui parles comme ça ?
– J'ai ouvert les yeux. Et je ne suis pas le seul.
– C'est bien ce que je redoute...
– Toujours aussi cynique.
– Ce que tu nommes cynisme n'est que désespérance.
– Si tu veux... Elles sont toujours aussi peu fraîches leurs bières !
– Je me souviens de tes soupirs quand je faisais ce constat... Bref, que deviens-tu ? Toujours en amour, comme disent les Québécois ?
– Plus que jamais, même si j'ai conscience que ça ne durera pas.
– Tout est éphémère ici-bas, exceptée la mort, profite...
– Toujours aussi gai... T'as suivi le procès Benalla, quand même ?
– Oh non, pas ça...
– Pourquoi ? Je m'y suis un peu intéressé sur les réseaux, la plupart des médias n'en parlaient quasiment pas.
– Et alors ?
– 18 mois de sursis recquis.
– Pour usurpation d'identité, tabassage en bande, port d'arme inexistant, dissimulation de preuves, usage illégal de passeports diplomatiques, mensonges à répétition, j'en passe et des bien pires, et ça se conclut de manière aussi caricaturale, par cette parodie de procès ?
– Apparemment.
– Il les tient pas les couilles, ce n'est pas possible autrement.
– Il a certainement quelques dossiers sous la main.
– Dans son coffre, tu veux dire. Enfin, s'il n'y avait que ça…
– Justement, c'est pourquoi je suis déterminé à voter, contribuer à dégager ces escrocs.
– Tu veux du rêve, c'est ton choix, comme dirait l'autre. Cependant, dans un pays où l'ensemble des médias fait la une sur la mort d'un escroc, que toute la classe politique lui rend hommage sans réserve, que l'on fabrique désormais un candidat à chaque nouvelle échéance à coup de buzz et de matraquage médiatique, tu risques de vite déchanter.
– Tu parles de Zemmour ?
– Qui n'en parle pas ? Il serait intéressant de faire l'histoire de la fabrication de ce nouveau paquet de lessive révolutionnaire. Et je n'ai rien contre la lessive, je pourrais aussi bien parler de n'importe quel produit présenté dans une émission de télé-achat ou fabriqué par une start-up. Le cirque médiatico-politique est à vomir. Malgré, ou grâce à, son côté corbeau, Zemmour, c'est le client parfait pour les plateaux télé. Il bénéficie des mêmes appuis financiers que le timbré survitaminé de l'Elysée. C'est l'homme dont on fait semblant d'avoir peur, qui dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas, qui est quand même cultivé, différent, pas du sérail, on connaît la chanson mais ça marche quand même. La Pen est en perte de vitesse ? On sort un nouvel épouvantail et les médias, au dernier moment, entre deux tours, appelleront à se mobiliser pour sauver la république d'un étron qu'ils ont eux-mêmes, entre deux pubs, entièrement inventé. Pendant ce temps-là, en même temps, comme tu dis, la liste des chômeurs s'allonge comme la file d'attente des étudiants devant la soupe populaire, celles et ceux qu'on applaudissait au balcon il y a un an sont aujourd'hui licenciés dans l'indifférence totale, ceux-là mêmes qui affirment, de gauche comme de droite, lutter contre la corruption et les paradis fiscaux sont, en même temps, à la tête de sociétés offshore, et de millions de dollars planqués sur des îles lointaines, détournés du fisc, dérobés à ces couillons de travailleurs à qui l'on promet de travailler plus pour gagner moins, et en même temps, on équipe les flics d'armes toujours plus sophistiquées pour mater ceux qui auraient l'idée saugrenue de s'insurger, et l'on met en place une société de surveillance et de contrôle social digne d'une grande démocratie comme la Chine… Tiens, ça me donne envie de me remettre à boire… Parle-moi plutot d'amour et de beauté, ça doit encore exister.
– Certainement, mais tu sais bien que c'est pas mon domaine…
– En même temps, il reste encore quelques rades comme ici, avec ses bières pas fraîches, tiens, paie-moi un verre, je vais te lire un poème.

 

dimanche 3 octobre 2021

Adieu

Heinrich Zille


 

Adieu.
Je sors comme d'un costume
étroit et délicat
difficilement
un pied
puis doucement
l'autre.
Je sors comme du dessous
d'un éboulement
en rampant
sourde à la douleur
la peau défaite
et sans personne.
Je sors avec peine
finalement
de ce passé
de ce pénible apprentissage
de cette vie déchirée.

Idea Vilariño, Ultime anthologie
trad. Eric Sarner
ed. La Barque



jeudi 30 septembre 2021

Seule compte la beauté

 


 

En juin dernier, je suis tombé dans un escalier. Celui de la salle de l'auditorium Picasso de Malaga. J'ai commencé en haut des marches et j'ai continué jusqu'à atteindre la scène pour ainsi dire. Je me suis relevé encore vivant, produisant de pathétiques efforts pour sourire et ne pas boiter. Je pense que j'ai eu honte de mourir. Si je n'étais pas aussi timide, je me serais tué sans problème. Tandis je me décoiffais au ralenti, j'ai eu le temps de penser : «Pas comme ça, pitié! Quel intérêt?» Franchement, me suis-je dit, tu peux trouver cent meilleures façons de mourir. Faire ça dans des escaliers lointains, au prix de pitoyables rebonds, sans aucune coordination, comme un ballon de rugby, cela m'a semblé ridicule, mais, surtout, peu esthétique. Affreusement laid.
J'étais venu dans cette salle pour parler d'une scène de Paris, Texas, le film de Wim Wenders, durant une minute. Le Festival de Malaga avait invité sept artistes dont je faisais partie à choisir la scène d'un film évoquant l'idée de l'éloignement. L'extrait ne pouvait durer plus de deux minutes, et notre prise de parole, à la suite, ne devait excéder une minute. Ces circonstances –une allocution d'une pauvre petite minuteaccentuaient le côté ridicule de l'accident. Faire le voyage d'Ourense à Malaga pour parler soixante secondes, et, juste avant de commencer, je trouve la mort? Quelle horreur. Je ne méritais pas ce destin, même après toutes les saloperies que j'ai pu faire au cours de ma vie.
Nous étions en pleine répétition, une demi-heure avant l'entrée du public dans la salle, si bien qu'il y avait là une douzaine de témoins, tous très attentifs à la chute. Effroyable. Si j'avais été seul, les choses auraient été différentes. Vous tombez, vous vous brisez la nuque, et mourez sans témoin, chapeau! Une chute impeccable, classieuse. Respect. Mais les petits acccidents personnels, à la vue des autres, perdent de leur fragile beauté. Ils en deviennent simplement comiques. Selon Charles Chaplin, par exemple, placer une peau de banane dans un film afin que quelqu'un se casse la figure était toujours un gage de succès. Même s'il n'est pas utile de marcher dessus. Le premier plan, affirmait-il, doit être la peau de banane, ensuite, vous montrez le personnage qui s'en approche, puis la pelure et le comédien réunis dans le même plan. Et pour finir, le personnage parvenant à éviter la peau de banane mais chutant dans la foulée dans une bouche d'égoût.
En ce qui me concerne, tout fut utile. Ce fut un accident lent, long, avec ses différentes étapes, et un certain rythme désespérant, comme un générique de fin avec lequel, dans un sens, on veut éviter l'inévitable, la fin du film. Ça ne s'est pas produit, comme dans bien des chutes, d'un seul coup, dans un simple mouvement calamiteux, extrêmement grossier, où presque tout est la fin, car le temps de comprendre ce qui vous arrive, vous êtes déjà par terre, immobile, étourdi, et tout est déjà fini. J'ai commencé à tomber, et dès lors, les choses se sont succédé sans répit. J'ai subi, pourrait-on dire, l'histoire de la chute et non une simple chute.
C'était une chute non seulement extérieure, mais également intérieure, où toutes les pensées tournaient et se retournaient dans ma tête. J'ai tout le long beaucoup pensé. J'ai eu le temps d'observer que les marches de l'auditorium étaient longues, larges, peu élevées et molles, couvertes de moquette. Je les ai toutes essayées. Certaines étaient frappées par ma tête, d'autres par une épaule, les côtes, un genou, la tête de nouveau, les fesses. Une grande variété.
J'ai immédiatement compris qu'il ne fallait pas résister au choc. Dès la deuxième marche, il me semble. Ne t'oppose pas à la chute, me suis-je dit. Mets-y du tien. Collabore. Sois la chute. Ces considérations m'ont fait oublier la douleur, tout comme lorsque j'ai vu la tête de mon ami Manuel. A son expression, j'ai deviné ce qu'il pensait : «Pourvu qu'il ne meure pas, que je puisse rigoler». Lorsque j'ai saisi que rien ne m'arrêterait avant le bas de l'escalier, la mort n'avait plus aucune importance. Certes au début, je n'ai pu éviter de me dire : «Putain, je vais me tuer.» Mais après quelques marches, je ne me suis soucié que du style. Essaie au moins de bien tomber, me suis-je dit. Il est probable que, finalement, seule compte la beauté.

 

Juan Tallón, chronique Restez bourrés,
El Progreso, 24 septembre 2021,
traduction maison


mardi 21 septembre 2021

Corrélation

 

Victor Guidalevitch

 

Quiconque se voue à une œuvre croitsans en être conscient —qu'elle survivra aux années, aux siècles, au temps lui-même... S'il sentait, pendant qu'il s'y consacre, qu'elle est périssable, il l'abandonnerait en chemin, il ne pourrait pas l'achever. Activité et duperie sont termes corrélatifs.

 

Cioran, De l'inconvénient d'être né

vendredi 17 septembre 2021

Soulagement

Craig Semetko


 

Je sens la nullité gagner du terrain en moi à mesure que la bêtise des autres m'indiffère.

 

charles brun, désinscriptions d'automne

mercredi 15 septembre 2021

Sens interdit

 

Anna Bodnar

Et je repense à une phrase que j'ai lue un jour dans un livre dont j'ai oublié le titre: « Il est trop tard en moi pour une part de moi. » Une phrase. Je la retrouverais si je fouillais les piles de livres qui sont là, et que je n'ouvre plus. Une phrase de Bernard Noël, je crois. A quoi bon me remettre à lire? A vivre par procuration, et de quel livre le sens ne m'échapperait-il pas? La poursuite du sens n'a pas de sens. Folie du sens, sens interdit. Mais cette part de moi, Mémoire, vieille putain fétide, retrouve-la, je t'en prie, restitue un peu de moi-même avec la pluie de Rethel et reprends ta morne masturbation. Viens-t'en tirer gloire de la giclée de sperme du pendu, Mémoire, gardienne des blessures, maquerelle des vieux étés.

 

Jean-Claude Pirotte, La Pluie à Rethel
ed. la table ronde

mardi 7 septembre 2021

Le miroir où tout se confond

 

Alexander Rodchenko

Après l'impressionnant recueil de 5000 poèmes paru l'an dernier au Cherche Midi sous le judicieux titre de Je me transporte partout, c'est un seul et unique et inédit poème que les éditions de la Grange Batelière — qui doivent leur nom, je me le rappelle en passant, à la rue du 9e arrondissement parisien que j'ai bien connue pour y avoir vécu deux ans durant, seul, dans un ancien hôtel de passe transformé en logement insalubre et lugubre, à deux pas des passages Verdeau et Jouffroy, artère devant quant à elle son nom à un cours d'eau souterrain ayant plus ou moins existé, mais c'est une autre histoire, jonction parfaite entre l'alors encore populaire Faubourg-Montmartre, ses marchands de falafels et de cornes de gazelle, sa boutique de farces et attrapes et son Palace, et de l'autre côté, la rue Drouot et son hôtel des ventes, Barbara, ses antiquaires, ses gargotes guindés et ses froids sièges de monstrueuses banques — bref, publient aujourd'hui. Un livre court, impeccablement fabriqué par Arnaud Frossard, consacré à un bandit londonien, intitulé Les Poèmes de Julius White, qu'on lira comme on veut, de A à Z, comme une nouvelle en vers, un journal de bord, ou pourquoi pas au hasard, mais de haut en bas, tels des morceaux lyriques à thème unique, que l'on relira avec appétit pour en mieux saisir la richesse, la générosité et la liberté de l'auteur, un certain Jean-Claude Pirotte, qui se cache à peine sous le nom d'Ange Vincent, le prétendu traducteur du prépendu Julius White. On se tait, extrait:

 

c'est comme si je tenais un journal
où seul le brouillard est présent
et qu'autour de moi les fantômes
lisaient par dessus mon épaule

la certitude d'être jeune
et le sentiment d'être vieux
se reflètent dans l'eau du fleuve
à condition de s'approcher
du miroir où tout se confond

et comment pourrais-je savoir
à quel oracle m'adresser
quand le vent chasse les brouillards
les fantômes et le passé

 

 






lundi 6 septembre 2021

samedi 4 septembre 2021

A l'origine

 

Léon Claude Vénézia

 

à l’origine des tempêtes
se trouve un verre d’eau
jamais nous n’entendrons
parler d’une tempête
dans un verre de vin.

 

Jean-Claude Pirotte, Autres séjours,
éd. Le Temps qu'il fait

mercredi 1 septembre 2021

Par ici la sortie

 


Ce roman intense dresse la fresque d’une époque, des années quatre-vingt à nos jours, et interroge le rapport des femmes au corps et au désir, à l’amour, à la maternité, au vieillissement et au bonheur...
Une immersion sensuelle et implacable dans un monde où il faut aller au bout de soi-même pour préserver son intégrité...
C'est son livre le plus personnel...
Roman intelligent et féministe où un personnage de fiction écrit sa propre autofiction, où le lecteur se demande ce qui est caché quand tout est montré...
Avec son style inimitable...
Ce premier roman offre le récit intime et pudique d’une grande dame de la révolution...
Roman inquiétant, à l’humour glacial...
Premier roman époustouflant, qui emporte le lecteur dans les tumultes des deux conflits mondiaux...
L'auteur livre ici, avec l'acuité psychologique qu'on lui connaît, un roman haletant sur la grande époque...
Roman éblouissant, évocation puissante d'un royaume où la parole est reine, odyssée bouleversante de deux êtres qui ne cessent de se rejoindre, de s'aimer et de se perdre...
Avec ce magnifique roman d’aventures, il s’inscrit dans la lignée des grands enchanteurs de la littérature...
Elle mobilise toute la puissance du roman pour brosser le tableau d'un monde qui ne veut pas mourir...
Dans cette épopée baroque et tragique où on retrouve toute sa puissance romanesque...
Un livre magnifique et lumineux...
Un portrait de femme foudroyant d'intensité et d'émotion...
Un roman d’ambiance avec des personnages déconcertants et attachants, puissant comme une prise de catch...
Sa plume se pare de tics anciens, adopte un rythme lent et chantant...
Vie rêvée et vie vécue ne font désormais qu'une...
C'est l'œuvre majeure d'une romancière passionnée par l'invention des formes...
Un texte d’une puissance inouïe sur le silence et l’inaction...

 

samedi 28 août 2021

Spécialisation

Laura Makabresku

 

 

S'il me fallait renoncer à mon dilettantisme, c'est dans le hurlement que je me spécialiserais.

 

Cioran, Syllogismes de l'amertume

 

mardi 24 août 2021

Ton corps ce matin

onze heures répondent les cloches
le pas du voisin dans l'allée
tête haute costume impeccable
sacoche balancée en bout de bras
quelque chose me dis-je ne colle pas
comme toujours il me lâche son bonjour
qui signifie encore qu'est-ce qu'il fout là
çui-là
affalé sur la chaise longue qui me bousille
le dos
j'ai déjà soif
honteux je dissimule le livre derrière l'écran
quel métier fait-il pour quitter son lit
si tard
cadre de la finance
de l'industrie automobile
dans le voyage c'est vrai
j'ai vérifié
quand un de ses courriers s'est égaré chez nous
nouveau également dans le quartier
il n'a pas hésité le mois dernier
à bloquer la rue des heures entières
pour la livraison délicate d'un bassin de spa
qu'il a fait coller à sa belle demeure
du fond de l'allée
retapée
du sous-sol au grenier
durant toute une année
quel métier fait-il
pour prendre les autres de haut
afficher sa jeunesse
sa santé légèrement enrobée
sa parfaite femme blonde
son ado boudeur
sa grosse bagnole

que vient-il faire dans cette ville de boutiques
de téléphonie
de kebabs et d'agences immobilières
j'imaginais en savoir plus au repas de la rue
mais il n'a pas daigné y participer
préférant passer sa tondeuse à l'heure du déjeuner
à sa place
face à nous l'informaticien
srilankais au triple menton de trentenaire vainqueur
nouveau proprio
de la grosse pâtisserie années cinquante
abandonnée par cet étrange couple de femmes
parties s'installer dans le finistère
il avait besoin de parler
s'épancher
nous épater
les courses avec son
4x4
ses deux cent litres de flotte
par mois
obligé de se ravitailler dans la ville
d'à-côté
les parkings
ici ne sont pas assez grands
et comment il allait mettre en place
un foyer entièrement connecté
d'où la destruction de la belle cheminée
devant laquelle ces femmes organisèrent
de mémorables soirées déguisées
des veillées de contes et autres réjouissances
mais incontrôlable à distance
le feu
sa femme d'origine tchèque et enceinte
qui aime les oiseaux
la nature et le jardinage
tout ça
j'ai ouvert les yeux et quitté ma chaise aux premières gouttes
j'en étais à observer
combien j'étais obsédé
par tes mains tes mots ton corps
j'ai posé les vers sur le fauteuil
rangé mon carnet
rempli mon verre
je me suis senti vieux
ahuri
la poésie n'est d'aucun secours
pas plus là qu'ici

 

charles brun, et ses voisins

 

jeudi 19 août 2021

De petites danseuses

Henri Cartier-Bresson

 

 

Il me plaît de comparer mes petites proses à de petites danseuses qui dansent jusqu'à ce qu'elles soient totalement usées et s'écroulent de fatigue.

 

Robert Walser,
cité par Patrick Cloux in
Dans l'amitié du Merveilleux, éd. Le Temps qu'il fait

jeudi 12 août 2021

Voilà tout !

 

Le Temps perdu… Le plus beau, le plus fécond peut-être! 
Une même expression désigne le temps que nous avons gaspillé et celui qui s'est immortellement détaché de nous dans le devenir; cette ambiguïté ne me déplaît pas ; les sots– je suis poli – y trouveront l'occasion d'une méprise de plus. 
A première vue, le temps dilapidé pendant notre jeunesseet même plus tard– paraît sans valeur à côté de l'autre; avec l'expérience et les années, nous découvrons la fragilité de cette hiérarchie, l'artifice de cette distinction: c'est seulement à l'heure du retour sur soi que le souvenir va conférer ou non sa dignité à ce qui n'est plus. Notre passé devient ce que nous méritons maintenant qu'il ait été, et tant vaut l'homme tant vaut ce qu'il saura faire de ces immatériels décombres. 
Un petit jeune homme mondain, futile, obséquieux, perdsemble perdre– sa jeunesse en singeries de salon, en courbettes; un jour, il renonce à tout cela, s'enferme dans son bunker de liège, se met à l'établi. Et il se transforme en un athlète lunaire, en un marathonien foulant les interminables pistes de la mémoire; Cabourg acquiert l'éternité de Balbec. 
Dieu sait si j'ai perdu mon temps! Il sait également combien je ne m'en repens guère: tant d'autres affirment sans rire qu'ils furent toujours sérieux et courbés sur la tâche que je leur cède volontiers le pas. En fait, je crois bien qu'ils allaient eux aussi rendre visite aux demoiselles accueillantes et qu'ils flânaient au Luxembourg; ils l'ont oublié, voilà tout.

 

André Hardellet, Donnez-moi le temps, Gallimard

lundi 9 août 2021

Sans cesse

Ludwig Windstosser

 

Je nous déçois sans cesse. J'ai beau savoir le jour qu'il n'existe aucune réponse dans nul domaine, je ne cesse la nuit de me poser des questions à tout propos.

 

charles brun, des trains à travers la plaine

mercredi 4 août 2021

Une question d'équilibre

Burt Glinn


J'ai désormais chez moi un mur entier de livres. Pour la première fois. Jusqu'ici, j'avais des étagères ici et là, jamais dans la même pièce, du moins n'était-ce pas une pièce à vivre, comme on dit, et des piles naissaient un peu partout.
Nous avons hérité d'une duchesse brisée, parfaite pour lire ou s'assoupir, mais dans laquelle je ne peux m'installer sans éprouver un sentiment d'écrasement, d'inertie devant ces millions de pages. D'autant que chaque rangée est doublée. Que des cartons remplis d'autres volumes croupissent dans le sous-sol. Je vais devoir installer des tablettes ailleurs, percer, niveler, visser, et de nouveau classer, soupeser, déplacer, faire des choix.
Cet après-midi, effrayé par cette perspective, j'ai pensé à cet ami perdu de vue depuis longtemps. Il lisait rarement et ne possédait pas ou très peu de livres.
Je crois me souvenir qu'il n'achetait jamais de nouveau livre sans avoir revendu celui qu'il venait de terminer. Devant ce mur, j'envie ce «principe de précaution», dirions-nous aujourd'hui. Ne pas s'encombrer, et pas seulement de livres, pouvoir ainsi facilement déménager, foutre le camp du jour au lendemain. Cette idée me séduisait, je l'appréhendais. Avait-elle été gravée en lui par l'histoire de sa famille, en partie rescapée des pogroms et des camps ? Je ne lui en ai jamais parlé. C'était, pour moi qui ai si peu appris de ma famille, une affaire entendue, extrêmement implicite. Une question d'équilibre.
Le soir, je lui ai envoyé un message pour lui dire que j'avais pensé à lui, sans entrer dans les détails. Nous sommes dans le sud, m'a-t-il répondu, passe si tu veux.

 

Charles Brun, le solitaire tempétueux

samedi 31 juillet 2021

Les jours perdus

George W. Gardner

 

Waltham, 31 janvier 1959

 

Cher Philippe Jaccottet

Je dois vous récrire: ne venez pas en Amérique, sinon comme un dernier expédient,— c'est-à-dire jamais. Après six mois de cette existence, je ne vois que vide agitation, fatigue, cupidité, frousse de « manquer » alors que seul l'essentiel fait défaut, dont il ont perdu même le soupçon: la nature, disons le mot. L'Amérique n'est qu'une ville hideuse d'où l'on voit peut-être des forêts,mais ce ne sont jamais que des « réserves », survivances pour touristes,ces hideux touristes qui ont le confort et jamais un livre. 
Ils l'expieront, ces hommes bouffis à cigare, ces muets, ces Assis du volant. Ces poupées mécaniques pour lit mortuaire. 
Pardonnez-moi ces expressions de haine. En vérité, jamais je n'ai rencontré avant ce pays l'image de la décadence brutale et inquiète à la fois (mais mal inquiète). Et l'enseignement ici est une sinistre farce: les élèves sont ce qui compte le moins, et ils ne comptent que dans la mesure où leurs parents paient; il ne faut pas les contrister en leur donnant de mauvaises notes. 
A supposer que nous puissions nous échapper en juin pour quatre mois, combien j'aimerais voir Grignan! Abandonner cette solution américaine, vivre autrement,vivre. Ici je regarde passer les jours perdus. 
Bien vôtre, 
Henri Thomas

 

 

in Pépiement des ombres
Philippe Jaccottet
Henri Thomas
Fata Morgana, 2018

lundi 26 juillet 2021

Malheureusement

 

Gilles D'Elia

 

J'ai remarqué que je ne suis méchant que lorsque je suis profondément mécontent de moi-même.
Malheureusement, cela m'arrive souvent. J'en veux à tout le monde dès que je me… désapprouve.

 

Cioran, Cahiers 1957-1972

vendredi 23 juillet 2021

Rien

Les lampions marchent devant
La forêt vient derrière
Avec l'oiseau nidifiant
Au centre nul des mystères. 

Mystères dont je trouve l'essence
Dans les larmes qui ont coulé,
Résinier, ta résine dense
Scintille en bas dans le gobelet. 

Ici on trouve le coup dur
Et l'entraille vive des pins,
Nul ne connaît ces tortures
Mais elles imitent nos peines : 

Celles qui saignent lentement
Avec des mots trop clairs,
Les mots, c'est rien, ça marche devant,
Une forêt vient derrière.

 

 Armen Lubin 

jeudi 8 juillet 2021

Sacrés cons

 

Yvonne Chevalier

Je vais employer (c'est déjà fait) des mots sales. Il le faut. Il faut que je vous tire de votre sommeil et de votre hypocrisie, que je vous explique comment ça se passe. 
Gueulez au charron, ameutez les pouvoirs publics tant que vous voudrez, mais accordez-moi ceci ; je reste encore bien en deçà de vos divertissements cachés, de vos ballets oniriques. 
Le plus beau mot de la langue française (avec loisir) est le mot CON. 
Le con. Ton con. Montre-moi ton con, Germaine. Dégage-le bien avec tes doigts. Ecarte-le, ton con. Les grandes lèvres, les petites lèvres. Tes lèvres, ton baiser. Ton con. Le seul. Un con. Les mots, les images se dégradent avec le temps et l'habitude. C'est une question d'innocence retrouvée (et si le terme innocence vous incline à ricaner, sachez que je vous emmerde) ; encore faut-il avoir envie de réanimer le pouvoir primitif et magique des mots. CON provoque toujours chez moi le même choc dès que je parviens à l'entendre réellement hors de son con-texte. Le con. Je m'en pourlèche. Le con de Germaine, de Mariechen, de Vanessa, de Yaël. A chacune le sien, avec son parfum, son galbe, son sel, sa dentelle. 
Je voudrais que des types trapus, des ethnologues, des linguistes m'expliquent pourquoi ces trois lettres sont devenues le symbole de la, de notre, stupidité ; ces trois lettres de la Grande Cérémonie. 
Sacrés cons vous-mêmes.

 

 

André Hardellet, Lourdes, Lentes,
éd. Pauvert, 1969,
rééd. L'Imaginaire, Gallimard

mardi 6 juillet 2021

Les mots qu'il fallait dire

Théo Blanc, Antoine Demilly

 

– Raconte-moi une histoire…
– Encore ?
– Dis-moi ce que tu lis, ça me suffit.
– Attends, écoute…
– Pourquoi tu prends un autre livre ?
– Tu vas voir…

 

Si tu reviens jamais danser
Chez Temporel, un jour ou l'autre,
Pense à ceux qui tous ont laissé
Leurs noms gravés auprès des nôtres.
Souviens-toi : quand tu l'as choisie
Pour tourner la valse en mineur,
La bonne chance enfin saisie,
Deux initiales dans un cœur.
Pense à ta jeunesse gâchée,
Sans t'en douter, au fil des jours,
Pense à l'image tant cherchée
Qui garderait son vrai contour.
Des robes aux couleurs de valse
Il n'est demeuré qu'un reflet
Sur le tain écaillé des glaces,
Des chansons – à peine un couplet
Mais c'est assez pour que renaisse
Ce qu'alors nous avons aimé
Et pour que tu te reconnaisses
Dans ce petit bal mal famé
Avec d'autres qui sont partis
Vers le meilleur ou vers le pire,
Avec celle qui t'a souri
Et dit les mots qu'il fallait dire.
Oui, si tu retournes danser
Chez Temporel, un jour ou l'autre,
Pense aux bonheurs qui sont passés
Là, simplement, comme les nôtres.

 

– Tu dors ?
– Non, j'ai simplement fermé les yeux pour mieux savourer, c'était magnifique… Qu'est-ce que c'est ?
– Un poème. Un poème assez connu, dont a été tirée une non moins célèbre chanson.
– Qui a écrit ça ?
– La chanson ? Guy Béart.
– Ah bon ?
– Mais il me semble qu'elle a été créée, comme on disait, par Patachou.
– Ah, voilà, je me disais bien… Mais qui a écrit le texte de départ ?
– Ce n'est pas un texte de départ, tout au contraire. Hardellet. André Hardellet.
– C'était qui, cet André Hardellet ?
– Un arpenteur…
– De quelle époque ?
– De son enfance, des souvenirs et rêves, images et odeurs, des lieux et des amours perdues, les bals populaires et musettes, les claques, la belle lurette…
– Je voulais dire : il a écrit à quelle époque ? – c'est pour me situer.
– Il est né en 1911, je crois, oui, c'est bien ça. Je t'ai parlé de lui, lu ses poèmes, autrefois.
– J'ai oublié, tu sais comme je suis. Et il vient de mourir, c'est pour ça que tu le relis ?
– Il est mort avant que je ne sache lire. 1974, si je ne me trompe.
– Tu te trompes : 1974, tu savais déjà lire.
– Si peu…
– La Cité Montgol… Quel titre…
– C'est son premier recueil. Publié à plus de 40 balais. Il était admiré par Breton et Gracq. Ses amis s'appelaient Desnos, Doisneau, Mac Orlan, Seignolle, André Vers, Armand Lanoux, René Fallet, Brassens… Chez l'un d'eux, Fallet je crois, il croise Béart et lui file La Cité Montgol. L'autre tombe sur « Le Tremblay », que je viens de te lire, et en fait cette fameuse chanson, « Bal Chez Temporel »
– Comment as-tu été amené à lire Hardellet ?
– Je pense que la première personne qui m'en a parlé, dans les années 1980, c'est l'ami Jérôme. Il était fasciné par Lourdes, Lentes
– Ça me dit quelque chose, qu'est-ce que c'est ?
– Une autre merveille, un livre légèrement érotique, édité par Pauvert, condamné pour outrages aux bonnes mœurs, un truc dans le genre. Ça a foutu un sacré coup à son auteur, cette histoire. Je pense t'avoir raconté que lorsque j'étais jeune, un de mes premiers boulots fut d'être surveillant de cantine, dans une école primaire de Vincennes…
– Vincennes, où tu as également été scolarisé, où tu as travaillé en librairie…
– Oui, oui. Et qui est, au passage, la ville de naissance d'André Hardellet…
– Ah oui ?
– Oui. Eh bien, figure-toi qu'un de mes collègues dans cette école, un gars un peu étrange, plus âgé que moi, était écrivain. Il œuvrait sous
pseudonyme m'avait-on dit. Ça m'impressionnait. Internet n'existait pas, je n'avais aucune culture, commençais à peine à lire mais j'avais appris, je ne sais comment, que ce type s'appelait Guy Darol, ou que Darol était son pseudo, je ne sais plus… Des années plus tard, j'ai appris autre chose : ce Guy Darol était un spécialiste d'André Hardellet – il a publié un ou deux livres sur lui, épuisés aujourd'hui. Mais à l'époque, je n'osais pas lui parler littérature, tellement j'avais honte de mon ignorance crasse.
– Tu devrais chercher sa trace. Il est peut-être encore à Vincennes…
– C'est ce que j'ai fait, figure-toi. Tu sais où il crèche, selon Wikipedia ? A côté de Morlaix !
– Chez Juliette ?!
– A côté.
– Tu pourras aller lui rendre visite quand on ira à Morlaix !
– Il ne se souviendra certainement pas de moi, et moi, je ne trouverais toujours pas quelque chose d'intelligent à lui dire…
– Tu pourras lui dire que tu viens de lire cette biographie et que tu aimerais lire la sienne.
– Mouais… Je préfère garder le silence, c'est moins risqué.
– C'est qui, ce Patrick Cloux ?
– Un autre poète, un Auvergnat je crois, proche de cet éditeur dont on lirait tout le catalogue d'une traite, Le Temps qu'il fait.
– C'est étrange de publier une biographie sur un auteur que, malheureusement, j'en suis sûre, plus personne ne lit…
– Je ne sais pas, j'imagine qu'il est tout de même un peu lu. Et puis, tu sais, ce n'est pas une biographie à proprement parler, mais une élégie, une célébration comme le sous-titre l'indique. C'est une merveille, un enchantement…
Si l'on pense au nombre de lecteurs de ce bon vieil Hardellet, à ceux de ce curieux Cloux, à ceux de l'impressionnant Darol, ou encore à ceux de cette précieuse maison d'édition, nous sommes perdus.
– Pas question d'être perdus. Lis-moi un autre poème de ce bon vieil André.

 

Vous qui l'avez si bien connu
Ce temps perdu de nos Dimanches,
Qui vous en êtes souvenu,
Chantez le refrain où s'épanche
Nogent à la Marne enlacé.

Venez redire aux alentours
Ce que nous disaient les rameuses
S'embarquant vers l'Île d'Amour,
Cherchez l'écho des voix heureuses ;
Une onde encore est restée

Avec un air d'accordéon,
Avec ton image un peu floue,
Ma belle Gise du Perreux
Avec la rose des aveux
Cueillie en dansant sur ta joue.

Ô mes amours jamais comblées,
Rappelez-vous, chemin faisant,
La nuit des vertus envolées,
La nuit des neiges de senteurs
Et le sourire au palpitant. 

…Quand les rosiers étaient fleuris
Dans le vieux jardin de Touraine
On rencontrait à sa fontaine
La tourterelle et la perdrix,
La servante et la châtelaine... 

Revient le mois d'Anne-Marie :
Voici la saison des bosquets,
Des gaufres et des balançoires.
La belle a perdu son bouquet
Mais, déjà plus, ne s'en soucie 

S'en va le bon temps qu'on se donne :
Toute la clarté des Printemps
Pour y baigner sans fin mes yeux 

– Et tous les pavots de l'Automne
Pour guérir du mal des adieux.