mardi 25 août 2020

Allez, ouste !


savage eyes
— Merci.
— Comment ça, « Merci » ?
— Pour les orgasmes.
— Vous plaisantez ?
— Vous ne les avez pas sentis ?
— Sentis ?... Si, il me semble, mais...
— ...Ben, alors ?
— De là à remercier...
— Vous savez, c'est rare...
— D'avoir un orgasme ?
— Oui.
— N'exagérons rien.
— Je vous assure. Et plusieurs orgasmes, c'est d'autant plus rare...
— Ah bon..
— Surtout lorsqu'il s'agit de deux personnes qui baisent pour la première fois. En fait, j'ai même failli vous demander pardon...
— « Pardon » ?! Pourquoi donc ?
— Parce que je n'ai pensé qu'à mon plaisir.
— ...
— Vous ne pouvez pas savoir les mecs, d'habitude... Enfin, bref...
— Racontez...
— Ben, d'habitude, ils pensent davantage à eux qu'aux filles. Avec vous, j'ai senti que j'avais une ouverture, et décidé, égoïstement, de ne pas vous attendre, de jouir, seule, plusieurs fois même.
— Vous avez eu entièrement raison. Je n'y vois aucun inconvénient.
— Ne croyez pas ça, y'a des mecs que ça perturbe beaucoup.
— Ah oui ?
— Je peux vous certifier que ça peut en bloquer plus d'un...
— Parce que ça les détourne de leur objectif ?
— Ne rigolez pas, vous ne pouvez pas savoir...
— Les pauvres...
— Vous êtes toujours aussi performant ?

— Performant ?
— Oui, vous donnez toujours autant de plaisir aux filles ? Dès la première fois ?
— Je ne sais pas, vous me prenez au dépourvu. Je ne tiens pas de livre de comptes. 
— Vous ne devez plus vous sentir, là...
— Parce que vous m'avez exprimé de la reconaissance ?
— Oui, ne vous formalisez pas, c'est venu comme ça. C'était sincère, on n'en parle plus. Je suis comme ça, franche du collier comme on dit.
— Pas que du collier...
— Comment ça ?
— D'ailleurs aussi...
— Je ne comprends rien...
— Pas grave, ça n'a aucun intérêt. 
— Si, expliquez-moi.
— Je suppose que ça aussi, c'est rare, pour deux personnes qui couchent ensemble pour la première fois.
— « Qui couchent ensemble » ? Des années que je n'ai pas entendu une expression pareille. Qu'est-ce qui est rare ?
— Comprendre lorsque l'autre déconne, fait un peu d'humour...
— Moi, l'humour, c'est pas mon truc. Mais expliquez votre blague, je ne veux pas mourir idiote.
— Ni mal baisée, apparemment... Ecoutez, ça n'a vraiment aucun intérêt. Je ne m'en souviens déjà plus : une blague, ça ne s'explique pas. Vous saisissez sur le moment ou pas. 
— Ouais, y'a autre chose que j'ai envie de saisir !
— Oh là ! Ne me surestimez pas tout de même !
— Quoi ? Je ne vous excite plus ?
— Je n'ai plus 20 ans, tout simplement. Faut me laisser du temps...
— Pour quoi faire ?
— Récupérer.
— Je n'ai pas que ça à faire, moi. 
— Ah bon ?
— Faut que je dorme. Demain, je bosse et je me lève aux aurores...
— Vous êtes dans quoi ?

— La finance. Et vous ?
— Je suis demandeur d'emploi, comme on dit...
— Je vois... Bon...
— Nous pourrions passer la nuit ensemble, il est tard et j'ai peur de louper ma correspondance...
—Vous vous croyez où ? 
— Chez vous.
— Plus pour longtemps. Je fais pas dans l'humanitaire. Soit vous me baisez une dernière fois, et aussi bien que la première, soit, vous vous rhabillez et ciao bello.
— C'est vrai que pour être franche du collier, on peut dire que...
— ...Je ne voudrais pas avoir l'air de vous presser, papy, mais si vous souhaitez profiter une dernière fois de ce corps magnifique, gratuitement qui plus est, c'est maintenant ou jamais. Dans deux minutes, il sera trop tard...
— Vous pourriez m'aider un peu, me stimuler... 
— Oh, non, désolée, des queues, j'en ai avalées des dizaines ces derniers temps, j'ai eu ma dose. Ou vous me prenez ou vous prenez la porte. Vous voyez, moi aussi, je sais être drôle !
— Ne le prenez pas mal, je ne trouve pas ça très drôle. C'est plutôt même stressant. Je ne vais pas y arriver. Laissez-moi votre 06 et on se revoit la semaine prochaine.
— Pauvre minable, tu sais ce que je vais te laisser ? Un petit billet ! Y'a une station de taxi en bas, sur la place. S'il reste de la monnaie, tu pourras te payer une pute dans ton quartier une fois arrivé à destination, ou un bon repas demain midi, sans penser à moi... Allez, ouste ! Pauvre type!


Charles Brun, Perdu dans les spams




samedi 22 août 2020

L'avalanche

Audouin Desforges

Enfin la rentrée littéraire se pointe. Les librairies ont rouvert depuis un moment, mais n'avaient pas grand-chose à se mettre sous la dent, tout va désormais aller mieux. L'avalanche arrive. En tête de gondole, l'incontournable Emmanuel Carrère qui nous livre, nous dit-on, son journal de la dépression, intitulé, génialement selon le canard de Patrick Drahi, Yoga. Mal réveillé, je clique pour en savoir un peu plus sur le site de son éditeur, POL, et me retrouve là. 


Je rectifie ma grossière erreur d'insomniaque mal luné et obtiens ce résumé : « C’est l’histoire d’un livre sur le yoga et la dépression. La méditation et le terrorisme. L’aspiration à l’unité et le trouble bipolaire. Des choses qui n’ont pas l’air d’aller ensemble, et pourtant : elles vont ensemble. » Bon. Finalement, le doute m'assaille, la dépression s'éveille. Faut-il que je revienne aux 626 962 offres d'emploi annoncées sur le premier site ou que je feuillette Yoga en ligne, une tasse de Yogi Tea à la main ? 
Chez le même éditeur, l'autre star, c'est Jean Rolin qui, lui, nous livre un nouveau journal de voyage pittoresque. Le Pont de Bezons nous entraîne sur les berges de la Seine, entre Melun et Mantes, pour « une petite odyssée sur les berges du fleuve, au cœur de banlieues bousculées, parcourant des espaces fracassés, des friches et des zones industrielles… » 
J'ai bien peur que ces deux mastodontes de notre belle littérature éclipsent les quelques 500 autres fictions que les éditeurs nous promettent pour cette rentrée (dont 65 premiers romans). L'industrie culturelle ne connaît pas vraiment la crise, quoi qu'on en dise, mais, semble-t-il, s'emmêle quelque peu les pinceaux. Selon ActuaLitté, les chiffres avancés ne sont pas les bons. La baisse de la production annoncée cette année n'existerait que par la baisse du professionnalisme de la majorité des journalistes. Nicolas Gary, enquêteur du média cité, recense, entre le 1er août et le 31 octobre, pour ratisser large, dit-il, au moins 980 romans de littérature blanche (hors genres). Il entre ensuite dans le détail des mathématiques et je me perds, toujours fâché avec les chiffres… Sur le même site, je clique plus volontiers sur l'entretien-portrait avec Virginie Grimaldi.

A ceux qui, comme moi, ne connaissent pas cette autre vedette, princesse du Feel Good Book, son éditeur nous prend par la main en imprimant un bandeau inamovible sur la couverture de son dernier ouvrage, accompagné d'une photo de la dame : La romancière française la plus lue en 2019. De quoi, avouons-le, nous inspirer le respect. Celle qui, pour le titre de ses bouquins, peut s'inspirer d'Etienne Daho ou d'Apollinaire a cette fois pompé Bashung-Fauque pour nous proposer l’histoire de Lili, maman d’une petite fille née prématurée, et, « en face », celle d'Élise, qui va avoir cinquante ans, dont les enfants quittent le nid… « À travers ces deux femmes, j’avais envie de parler des instants charnières dans la vie de beaucoup de femmes, de parents : le moment où l’on donne naissance aux enfants et celui où ils quittent la maison… » Original. Virginie est formelle : « La littérature fait du bien en général (…) J’aime que le quotidien soit léger, rieur et doux », avant de déplorer cependant une agressivité grandissante dans notre société. Vive donc la littérature et à bas les racailles !
Je sens que je vais me régaler avec cette rentrée. Car seront au rendez-vous nos amis Camille Laurens, Mathias Enard, Véronique Olmi, Grégoire Delacourt, Amélie Nothomb, Jean-Philippe Toussaint, Isabelle Carré, les Enthoven père et fils, Laurent Mauvignier, François Bégaudeau, Sarah Chiche ou encore Eric Reinhardt. On ne sait où donner de la tête et de l'euro. Je vais vite faire le plein en perspective du nouveau confinement. Nous avons ici la chance inouïe, que bien des pays nous envient, d'avoir une littérature à ce point vivante et foisonnante qu'il serait criminel de s'en priver et de ne pas en jouir. 
Côté essais, ça pullule et contagie aussi. Avec tout un tas de réflexions sur ce virus inédit qui nous hante depuis des mois et ne veut nous lâcher ni baskets ni poumons. Pêle-mêle : Tempête parfaite, Chronique d’une pandémie annoncée, du microbiologiste Philippe Sansonetti, La Vague, du pédiatre Renaud Piarroux, Signaux d’alerte, de Frédéric Keck, Ce qui vient… demain, de Stéphane Paoli ou encore Dessine-moi un pangolin, L’après-crise, signé par un collectif d'auteurs et Un trop humain virus, du philosophe Jean-Luc Nancy. Il fallait bien ça.
Allez, je file, c'est l'heure de l'ouverture des boutiques à bouquins.


vendredi 21 août 2020

Plutôt crever !


Mais où est maintenant la forêt où l’être humain puisse prouver qu’il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ? Je suis obligé de répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l’instant que je le fasse à l’intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. A son pouvoir je n’ai rien à opposer que moi-même — mais, d’un autre côté, c’est considérable. Car, tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s’exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté.

Ce blogue doit beaucoup au texte ci-dessus, me semble-t-il, — ne serait-ce que son nom — et à son auteur. 
Stig Halvard Jansson, fils d'ouvrier abandonné par sa mère, plus connu sous le nom de plume de Stig Dagerman, littéralement l'homme du jour ou l'homme lueur, a concentré son travail d'écriture sur une très courte période — 1945-1949 —, puis a posé sa plume et s'est donné la mort en 1954, un an après avoir épousé la comédienne Anita Björk.
Dans le cadre d’un cycle sur la littérature prolétarienne,
Philippe Bouquet, l'un des traducteurs et connaisseurs de l'œuvre de l'écrivain anarchiste, revient sur le travail de Dagerman, sa place dans la littérature suédoise, et ne manque pas d'introduire son intervention par un petit rappel historique salutaire. Radio Canal Sud vient de mettre en ligne cette conférence que l'on écoutera ici. Et propose également un lien vers un entretien avec Bouquet, publié dans le Bulletin A Contretemps en 2003, dans lequel le traducteur évoque également d'autres auteurs de la littérature prolétarienne suédoise.

dimanche 16 août 2020

Compagnons de la grappe

Mark Maggiori


- Tiens, trinquons à la mémoire de Bukowski !
- Qu'est-ce qui te prend ?
- Tu ne sais pas qu'il aurait eu 100 ans, aujourd'hui ? 
- C'est complètement con…
- De trinquer à sa mémoire ?
- Non, ce que tu dis.
- Il était né le 16 août 1920 : ça fait pile 100 ans, aujourd'hui !
- C'est ce conditionnel qui pose problème. Ça ne veut rien dire…
- Ben, si. Il aurait eu 100 ans aujourd'hui, s'il n'était pas mort. Le conditionnel s'impose… 
- Dire Bukowski aurait eu 100 ans, c'est stupide. Ça sous-entend que Bukowski serait arrivé à l'âge de 100 ans s'il ne s'était pas appelé Bukowski. S'il n'avait mené la vie qu'il a menée… S'il n'avait été, enfant, frappé par son père, s'il ne s'était soulé la gueule dès l'âge de 10 ans, histoire d'abréger sa souffrance, s'il n'avait fréquenté les hôpitaux et subi des traitements de boucher pour combattre des furoncles qui lui bousillaient la gueule et le corps, si son connard de géniteur ne l'avait pas foutu à la porte, s'il n'avait eu pour compagnons de la grappe les clodos, s'il n'avait connu les hôtels pour indigents, dormi dans des jardins publics, atterri à l'hosto où on alla jusqu'à lui filer l'extrême-onction, plus d'une fois il me semble, s'il n'avait bu plus qu'à son tour, et pas que du bon pinard, vécu dans des piaules miteuses, enchaîné des boulots de merde, passé ses après-midis sur les champs de course, baisé des putes à un dollar,  couru la première pétasse venue, s'il ne s'était esquinté la santé à tout cela et à taper sur sa machine pour bouffer, bref, ce que tu dis ne veut rien dire.
- On commémore sa naissance, si tu veux. 16 août…
- …Non, c'est encore plus con. Je ne veux rien commémorer. Il n'y a rien à commémorer. Les médias, Google, et tous les trous du cul passent leur temps à commémorer la fin de la guerre, le début d'une autre, la mort d'une célébrité, la naissance d'une autre, la découverte d'un vaccin, celle d'un virus, les premières règles de machine, la ménopause de bidule, le premier homme sur la lune et mon cul sur la commode, rien à foutre de tout ça… Buvons à tout ce que tu veux, mais pas à ces conneries. 
- Bon, calme-toi, j'ai compris, je ne recommencerai plus.
- C'est ce que tu penses… 
- Je vais essayer.
- Tu te méprends.
- Tu me méprises.
- Pas du tout. Nous sommes tellement conditionnés par le discours ambiant, la propagande médiatique, l'infantilisation de nos vies, l'entreprise d'abrutissement général, qu'il est impossible, pour des crétins dans notre genre, de rester vigilants en permanence.
- Tu es trop sensible sur le dossier Bukowski.
- Y'a pas de dossier.
- Si, dès que quelqu'un parle de lui, tu t'énerves. Comme si tu te l'étais approprié…

- T'en as pas marre de dire n'importe quoi ?
- C'est vrai : on dirait que Bukowski t'appartient… J'ai le droit, autant que toi, de parler de Bukowski. Tout le monde a le droit de parler de…
- Tu l'as lu ?
- …
- Tu l'as lu ?
- Non, mais j'en ai l'intention…
- Tu vois ? Rassure-toi, tu n'es pas le seul. La plupart des Français ne connaissent de lui que l'émission de Pivot, mais tout le monde se sent le droit de parler de lui…
Et Bukowski par ci, Bukowski par là… Ils éditent ces jours-ci un recueil de textes inédits de Bukowski sur l'alcool, je me demande s'il n'y ont pas glissé une préface de Beigbeder ou de Poivre d'Arvor, un truc dans le genre… Franchement, tous ces cons qui citent Bukowski, sans même avoir essayé de comprendre ce qu'il écrit, de le lire dans le texte et pas dans ces traductions navrantes… Bukowski serait censuré aujourd'hui et on veut commémorer sa naissance, le petit doigt sur la couture du pantalon ? Lâchez-nous la grappe, avec Bukowski, bande d'ignares !
- Ok, Ok. Tu prends quoi ?
- Une Heineken, comme Bukowski !

mercredi 12 août 2020

La bouche ouverte


Il empoigna le micro, pressa la touche d'enregistrement et, tandis que la bande commençait de s'enrouler, il demeura un instant immobile, la bouche ouverte. Son visage était contracté comme au début de l'après-midi, dans la baignoire.
– J'ai fait une erreur, dit-il soudain. Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique que leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires de…
Il hésita.
– …du même piège à cons, acheva-t-il et il continua aussitôt. Le régime se défend évidemment contre le terrorisme. Mais le système ne s'en défend pas, il l'encourage, il en fait la publicité. Le desperado est une marchandise, une valeur d'échange, un modèle de comportement comme le flic ou la sainte. L'Etat rêve d'une fin horrible et triomphale dans la mort, dans la guerre civile absolument généralisée entre les cohortes de flics et de mercenaires et les commandos du nihilisme. C'est le piège qui est tendu aux révoltés et je suis tombé dedans. Et je ne serai pas le seul. Et ça m'emmerde bien. 
Le Catalan fixa l'ombre et se frotta machinalement la bouche avec la main. Il eut la vision de son père qu'il n'avait jamais vu : l'homme est debout sur une barricade, plus exactement, il est en train de faire une enjambée, un de ses pieds en l'air ; c'est le soir du 4 mai 1937, à Barcelone, le prolétariat révolutionnaire s'est insurgé contre la bourgeoisie et les staliniens, une balle va frapper dans une fraction de seconde le père de Buenaventura Diaz, dans une fraction de seconde, l'homme sera mort, dans quelques jours, la Commune de Barcelone sera écrasée, dans peu de temps, elle sera enterrée sous la calomnie.
– La condamnation du terrorisme, dit Buenaventura dans le micro, n'est pas une condamnation de l'insurrection, mais un appel à l'insurrection.

vendredi 7 août 2020

A vue d'œil


Alfred Eisenstaedt

je décline toute responsabilité
vos invitations et mon identité
à vue d'œil
mon nom est charles brun
mais vous pouvez m'appeler
à toute heure de la nuit
inapte au sommeil
au cœur de votre clarté
toujours debout
je reconnais avoir joué 
ma vie à pile ou face pour
le sourire de la première ou
deuxième venue dont j'ignorais
encore le nom
mais devinais l'adresse
qui me scrutait
jaugeant mes valises
murmurait pourquoi pas
m'accordant à peine trois points
de suspicion
l'âge
l'odeur
l'ardeur
oui joué ma vie
mauvais tricheur
sans masque ni maquillage

pas subtil pour un sou
j'ai perdu la face
pour des danseuses
assez mégères
artistes peingres hyper réalistes
avocates de leur cause
attachées et barrées
je décline sans remède
à vue d'œil
le clan veut ma dépouille et l'ennui
je fais comme si
comme ça
courant l'air de rien
gonflé de vanité feinte
le regard égarré
abonné aux coudes sur le faux zinc
avec l'autre zouave
insuffisamment suffisant
garçon la même
celle de toute la vie
les mots du jour troussés
en ridicule
ceux du soir hurlés
dans vos mouroirs
réfléchissant
je ne garde aucun souvenir
et n'oublie rien
debout encore
j'attends que la vengeance refroidisse
pour m'asseoir
sur vos principes
vos bonnes manières
votre bon goût
vos grands mets et vins

cette morale à deux balles
cette vie qui pue la mort
santé !



Charles Brun, du pain, du vin, des oursins



jeudi 6 août 2020

Dois-je continuer ?

Remie Lohse


Tiré du lit par la moiteur ambiante, encore hagard, j'ouvre l'écran et, histoire de feindre un lien indéfectible avec le réel, survole quelques sites d'info, délaissés depuis des semaines. Mais rapidement, je sens qu'il va m'être difficile de m'extraire de l'univers de Manchette dans lequel je suis plongé ces derniers temps. Car c'est à Clamart, ville dans laquelle l'auteur de Nada a passé ses années de vaches maigres enragé, que je marque un premier arrêt.
La ville des Hauts-de-Seine sera en effet à la rentrée la douzième commune d'Ile-de-France à équiper ses policiers de caméras-piéton, afin de « rétablir la confiance entre la population et la police », selon le vœu émis le 14 juillet dernier par notre bon président. Chaque policier municipal en vadrouille sera équipé d'un petit boîtier individuel à l'utilisation aussi simple que celle d'un bon vieux camescope des familles. Ce souci de transparence, on l'a bien compris, est destiné à démontrer aux fâcheux que les violences policières n'existent pas. Prévu par le code de la sécurité intérieure et un décret du 27 février 2019, ce dispositif doit cependant être encadré par un protocole précis d'intervention que la ville se chargera de définir. Histoire de protéger les données, bien entendu. Il n'est pas question de divulguer les images filmées par les agents au premier venu. Une seule personne y aura droit. Sans plus de précision pour le moment. On y travaille.
***
Rien à voir. Un homme qui venait de fêter ses 61 ans la veille a été interpelé lundi dernier au BHV du Marais, à Paris. Les étranges agissements de ce retraité ont attiré l'attention d'un vigile de la boutique. L'homme déambulait depuis un moment, s'attardant régulièrement devant des femmes. Les chaussures de cet ancien commissaire général de police étaient équipées de caméras lui permettant de filmer sous les jupes de la clientèle féminine. L'ancien directeur territorial adjoint de la sécurité de proximité du Val-de-Marne (DTSP 94) a été placé en garde à vue, accusé d'avoir « utilisé un moyen pour apercevoir à son insu et sans son consentement les parties intimes d'une personne ». Ce passionné d'informatique, surnommé Cyberflic lorsqu'il dirigeait dans les années 1990 le service parisien d'enquêtes sur les fraudes aux technologies de l'information, médaillé d'honneur de la police nationale, chevalier de l'ordre national du mérite, sera jugé début janvier.
***
Autre procès, celui, médiatique pour le moment, intenté à ce pauvre Gérard Darmanin. On connaît plus ou moins l'histoire : l'ancien chargé de mission de feu l'UMP est accusé de viol par une femme qui avait sollicité son intervention dans une sombre histoire de chantage. Présentée comme ancienne escort-girl ou sympathisante UMP, c'est selon, la victime présumée se bat depuis des années pour avoir gain de cause. La nomination de Darmanin au poste de ministre de l'Intérieur le mois dernier a suscité, comme on le sait, une levée de boucliers, comme on dit, de la part des féministes, et un appel à la démission. Emmanuel Macron a tenté de calmer les esprits en affirmant, les yeux dans le prompteur, avoir eu une discussion avec son nouveau ministre « sur la réalité de ces faits et leur suite, parce que c'est un responsable politique intelligent, engagé, qui a aussi été blessé par ces attaques », et ainsi de suite. Aujourd'hui, c'est au tour de l'intéressé, si j'ose dire, de faire son numéro de com'. Dans un entretien accordé au journal de François Pinault, Le Point, Darmanin nous livre le fond de l'affaire : « La victime dans cette histoire, c'est moi. C'est moi dont on salit le nom. C'est à moi qu'on prête des comportements que je n'ai jamais eus ». Affirmant qu'il se tient à la disposition de la justice – qui sait où le trouver –, il reconnaît que « c'est difficile à vivre. Mais je n'ai pas le droit de me plaindre », avant d'embrayer sur les violences policières qu'il récuse tout autant que son prédécesseur et que leur patron.
***
Cinéma toujours, avec la crise que traversent les salles en raison de la pandémie, du confinement, du déconfinement pas très fin, de la trouille généralisée et de la perspective annoncée d'une nouvelle vague. Sans oublier ces cons de gros distributeurs qui repoussent sans cesse la sortie des blockbusters hollywoodiens sur lesquels comptaient les exploitants pour sortir de la crise leurs petites entreprises. Le sénat a, en mai dernier, estimé le manque à gagner des boutiques entre 113 et 121 millions d’euros. Et les quelques films porteurs sur lesquels la profession comptait pour relancer le tiroir-caisse ont fait long feu. La Bonne Epouse, sortie peu avant l'enfermement a été repoussé sur le chemin des salles (plus de mille écrans) en vain, malgré la Binoche. Idem pour la comédie made in Gaumont, Tout simplement noir, qui n'a pas su profiter du mouvement Black lives matter pour surfer sur la vague du succès.



Quant aux Blagues de Toto, elles semblent plus qu'éculées. Même débandade dans le cinéma d'auteur avec le flop du dernier film (on l'espère) de François Ozon, Eté 85. Le confinement, comme on le sait, a fait le bonheur des Gafam et des plateformes numériques offrant des flux de séries et autres images en mouvement. Les plus malins (UGC, Gaumont…) ont vendu leurs produits qui à Netflix, qui à Amazon, sans même penser à sauver les apparences. D'autres espèrent des jours meilleurs sans vraiment trop y croire et réclament l'aide de l'Etat. Enfin, certains ont déjà baissé le rideau. La convergence des médias, comme on disait à une époque, est plus que jamais une réalité (virtuelle, comme tout le reste).

 ***

- Quelque chose ne va pas ?
Epaulard se mit à rigoler soudain.
- C'est le voisinage des jeunes filles qui me trouble. 
- Je ne suis pas une jeune fille, je suis une putain, dit Cash.
- Exagère pas, Cash ! dit le Catalan.
- Je suis une femme entretenue, dit Cash. Cette maison, par exemple. Bénissez le micheton qui me l'a prêtée pendant qu'il passe l'hiver aux Etats-Unis à se perfectionner dans les techniques du marketting et du racket, du racketting et du market. Poil à la braguette.
- Et elle s'est même pas laissé sauter, rigola Buenaventura.
- Si, dit Cash.
- Tu m'avais caché ça.
- Oui, dit Cash. Mais il ne faudrait tout de même pas croire que je suis inaccessible, précisa-t-elle, en regardant très froidement Epaulard.
Le quinquagénaire ne savait que penser. Son esprit choisit la facilité et il se dit que cette fille est une salope, il la tringlera quand il voudra, où il voudra, sur un tas de foin. Il vida son verre, baissa les yeux sur le bois de la table. 
- On peut savoir pourquoi vous marchez dans une combine comme celle dont il est question ?
Cash eut une moue ironique.
- Je suis pour l'harmonie universelle, dit-elle, et pour la fin du pitoyable Etat civilisé. Sous mon apparence froide et apprêtée se cachent et bouillonnent les flammes de la haine la plus brûlante à l'égard du capitalisme bureaucratique qu'a le con en forme d'urne et la gueule en forme de bite. Dois-je continuer ?
Epaulard la regardait, l'œil rond.
- T'esquinte pas, camarade, dit Buenaventura. C'est la grande incompréhensible, cette morue.
JP Manchette, Nada, 1972

mercredi 5 août 2020

Sans raison apparente

Gaston Paris

Entouré de personnes qui s'acharnent pour toujours avoir le dernier mot, faire entendre leur raison, sauver les apparences, je peine toujours à trouver le premier mot, sans raison apparente.
Charles Brun, Désinscriptions estivales

mardi 4 août 2020

mercredi 29 juillet 2020

Ce n'est que justice




La réalisation de Mésaventures et décomposition de la Compagnie de la danse de mort (LES DANSEURS ou MESAVENTURES, dans le Journal de Jean-Patrick Manchette, c'est selon) a été éprouvante, voire catastrophique. JPM a soigneusement évité de passer sur le tournage du film finalement signé en solo par Jean-Pierre Bastid. 
Le lundi 19 avril 1971, JPM note :
Vision du bout-à-bout des DANSEURS — infect. Tout est mauvais, notamment les comédiens et le travail de Jean-Pierre. Il en résulte un film qui dit le contraire de ce que je voulais dire.
Puis, jeudi 22 :
Dans LES DANSEURS de Jean-Pierre, comédiens et techniciens sont mauvais parce que mal dirigés. Tout est pris à contresens. Le texte, qui était soigneusement organisé, rythmé et pesé, a servi de case, en fin de compte, à une improvisation. Dans telle scène qui, par extraordinaire, se passait bien parce qu'elle était facile (la scène de vaudeville entre Igor et Mme Labeuve), tout est cassé dès le second plan par l'introduction d'une fille allongée sans motif sur le manteau de la cheminée et qui déclare un « communiqué » d'inspiration « situationniste ».
Bref, tout a été fait systématiquement pour rendre plus mauvais tout ce qui était possible de détruire. LES DANSEURS est devenu une gaminerie.
Et le samedi 29 mai :
J'ai confirmé mon intention de ne pas signer LES DANSEURS, ce qui provoque des masques chez l'ennemi.
Le film ne sortira jamais en salles. 1971, c'est aussi pour JPM l'année de la parution des deux premiers Série noire, L'Affaire N'Gustro et Laissez bronzer les cadavres ! Ces deux romans sont, à l'origine, des projets de scénario initiés par les deux complices, puis transformés en SN. Seul le deuxième sera co-signé par Bastid. 
Le lundi 14 juin, JPM note :
Nous sommes rentrés de Berneval le mercredi de la semaine dernière, en cassant un pare-brise en route.
Le soir même, fatigué, dîner avec Bastid. Jean-Pierre était fort excité par la possibilité en quoi il croit de se faire produire LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES ! par Guibert et de le réaliser. Jean-Pierre s'est montré excessivement désagréable. Comme je le revoyais en fin de soirée pour tirer les choses au clair, il a dit en substance que je l'avais refait de N'GUSTRO, que je l'avais trahi sur MESAVENTURES à deux reprises — en ne venant pas sur le tournage ; en refusant en termes révoltants de signer — Il a menacé de me tuer, comme il dit, notamment si je l'empêche de faire N'GUSTRO
Très irrité par ce comportement d'aigri, j'en ai soupé de Jean-Pierre.
(...) Je suis écœuré mais non surpris. Il a tort pour lui. Il se dessert. En étant bien poli, il aurait pu espérer profiter encore un peu de nos bonnes relations et de mon talent commercial. De quoi vivra-t-il dans six mois ? Je lui souhaite bien du plaisir.
Ça fait du chemin parcouru. Il y a un an, j'étais raide et je tannais Rénova pour qu'ils me paient les malheureux cent sacs qu'ils me devaient. Et à présent, j'ai des belles critiques dans les gazettes et une brique et demie devant moi.
Ce n'est que justice.

mardi 28 juillet 2020

Toutes ces choses

DR


Fin 1969, Jean-Patrick Manchette a 27 ans. Après des années de travaux d'écriture alimentaire, il envisage de passer à la réalisation et attend pour la première fois une réponse de la commission de l'Avance sur recettes du CNC. En jeu, un projet de film développé avec Jean-Pierre Bastid, écrit en grande partie par Manchette. Dans les pages de son Journal, à la date du lundi 1er décembre, il note :
Des coups de téléphone aux gens de la commission. Une difficulté épaisse à les joindre. Je me sens non exactement découragé, mais saisi par la même indifférence qui m'a fait abandonner, à six ou huit reprises, le bachotage en vue de l'oral de philologie. Cette commission au cursus honorum — parcours du non-combattant ― on la refuse soudain, sans révolte, car ce refus n'est pas constructif. On se laisse couler. Ne pas participer à la manipulation que le système veut opérer sur vous.
Et le vendredi suivant :
Avance obtenue aujourd'hui sur LES DANSEURS, quarante briques. Je suis scié.
C'est un changement majeur de niveau. C'est la possibilité de devenir metteur, d'avoir un revenu mensuel de cinq briques. C'est un bouleversement complet.
Puis, le samedi :
Je nage dans le bleu, à cause de cette avance. Au point que je n'arrive pas à dormir, surexcité que je suis.
J'ai pas mal arrosé ça, aujourd'hui et hier. Canceil est passé cet après-midi.
Les coups de téléphone crépitent.
Je ne vois pas pourquoi on m'a donné l'avance. Le scénario est bon, certes, mais ce n'est pas une explication. La commission est sans nul doute incapable de prendre conscience qu'il est bon, absolument. Elle aime simplement tel et tel texte, en fonction de ce qu'il est, qui est inconnu. Toutes sortes de raisons font qu'un soldat, sur un champ de bataille, ramasse une balle perdue.
(...) Pour moi, je crois que ça vient à temps. Je touchais le fond de l'épuisement et du dégoût. Me venait la peur vertigineuse de la stérilité dépressive. Je ne pouvais plus imaginer sans un frisson incontrôlable la page blanche qu'il faut noircir de niaiseries.
(...) C'est un bouleversement,
c'est un énorme bouleversement. Mon bonheur, c'est l'ébaubissement fatigué de Mélissa, qui croyait tant que les choses comme ça ne peuvent nous arriver. Et c'est l'expectative de réelles denrées, de vrais talbins, de vrais changements pratiques dans la vie de Mélissa et moi ― appartement, habits, repos, voyages, quiétude ; surtout quiétude, un peu. Savoir de quoi demain sera fait, et dormir, en conséquence, quiétement.
Demain, nous irons à la campagne, au restaurant, au cinéma. Demain, nous ne foutrons rien. Toutes ces choses.
Pour le moment, au passage, plaisir de marcher sur des pieds qui essuyèrent leurs semelles sur nos gueules. Le bon Lapoujade, par exemple. Et puis, n'importe qui, devant qui Mélissa se sentait minable. Ah je suis content, et j'aime ma femme et mon enfant.


vendredi 24 juillet 2020

Ici


Je n'ai aucun souvenir de cette conversation. Elle remonte à une quinzaine d'années. Je n'ai plus toute ma tête, à peine quelques regrets. L'association Espagnolas en Paris avait organisé une soirée dans son antre de la rue des Cascades, l'Espace Louise-Michel. Mes filles étaient avec moi. J'avais, bien entendu, lu la biographie à lui consacrée par un ancien journaliste du Canard enchaîné, et l'avais déjà croisé dans d'autres temps, mais j'étais ce soir-là, comme d'habitude, terrifié à l'idée d'aborder quelqu'un en raison de sa figure, mythique qui plus est. Dès lors, les paroles que nous sommes parvenus à partager importent bien peu. A quand remonte la rencontre avec un comédien qui souhaitait écrire avec moi un scénario sur la vie de Lucio ? Avions-nous fait quelques pas dans ce sens, ou m'étais-je immédiatement défilé sous quelque fumeux prétexte ? M'éloignant progressivement de toute appartenance, de tout groupe ou milieu – seule façon pour moi d'être vraiment anar –, j'avais séché la projection du documentaire d'Aitor Arregi et Jose Mari Goenaga que je soupçonnais racoleur. Epoque brumeuse, chaotique que ma mémoire bien défaillante est heureusement incapable de faire ressurgir malgré la mauvaise nouvelle. La mort de Lucio s'ajoute justement à celle de l'indispensable José María Riba, fondateur d'Espagnolas en París, disparu discrètement en plein confinement. L'association s'arrêtera avec lui. Je mets ça ici parce qu'il n'y pas de raison de s'en remettre.

jeudi 23 juillet 2020

Couleurs diverses


anonyme

Ecrire 
sur les soûleries
les idéologies
on discute
les parents
les élans
les amourettes
les relations
la solitude
les étapes
encore une fois sur l'idéologie
et sur ce qui s'ensuivit.

C'est tout de même de la merde
mais nous voulons désormais
chier en couleurs diverses. 


Jean-Patrick Manchette, 1969

dimanche 19 juillet 2020

Adresse postale


Vojtěch V. Sláma

- Tiens, La Poste m'écrit.
- Un spam…
- Non, une enquête. Ils ne manquent pas d'air...
- Ils ignorent qui tu es. Et que tu ne réponds jamais à ce genre de...
- ...Non, ils ignorent ce qui s'est passé, tout comme toi.
- C'est une enquête sur quoi ?
- Le service de transfert de courrier.
- Suite à ton déménagement ?
- Quelle plaie... Comment osent-ils ?
- Qu'est-ce qui t'exaspère à ce point ? Que s'est-il passé que j'ignore et que La Poste ignore ?
- Tu es certain de vouloir le savoir ?
- Bien sûr, ça fait des semaines qu'on ne se voit plus, que je n'ai aucune nouvelle. Vas-y, raconte, on a le temps, et j'adore tes histoires...
- Ça a commencé avec Orange...
- Quel rapport ?
- Je t'explique. Commande deux autres verres.
- Bien, chef.
- Mi-juin, plus de 15 jours avant notre déménagement, je fais la démarche pour le transfert de courrier. Je me rends au bureau de poste près de chez moi. La préposée me
propose deux formules, donc deux tarifs  : 6 mois à une trentaine d'euros ou un an à une cinquantaine, et me demande de revenir avec la pièce d'identité de toutes les personnes concernées par ce service : la chérie, sa fille et moi. Je peux faire également la démarche sur le site de La Poste et payer en ligne, ce que je fais dès le lendemain, en créant un compte, etc. Un mail me confirme la commande, comme on dit, et le paiement. La veille du déménagement, vendredi 3 juillet, alors que nous sommes en retard sur notre semblant de planning, que nous manquons de scotch, de papier-bulle, de cartons, que nous avons prévu d'aller stocker quelques affaires fragiles chez mon amie Inès, je relève le courrier, postal, entendons-nous, et découvre une série de lettres de La Poste, totalement identiques. Nous en avons deux chacun, six au total. Elles contiennent le code à entrer sur mon compte afin de « compléter ma démarche », c'est-à-dire activer le transfert de courrier. Opération à effectuer au moins un jour avant la date prévue, est-il précisé six fois. Il ne nous reste donc plus que quelques heures. Tu suis ?
- Oui, mais quel rapport avec Orange ?
- J'y viens. Au cours de mes harassantes démarches administratives, de résiliation de contrats, d'abonnements, et de tout ce qui nous lie, au quotidien, à cette société de merde, j'avais, avec difficultés, joint Orange, fait part de notre déménagement le 4 juillet et donc demandé la résiliation du contrat à compter de cette date.
- Logique.
- Je reviens au 3 juillet, veille du déménagement, jour des six lettres de La Poste. Vérifiant qu'elles sont toutes identiques, et comportent toutes le même code, et après avoir bien entendu déploré le papier gâché, je file sur le site de notre grand service public. Impossible de me connecter. Je découvre alors que ces connards d'Orange ont déjà coupé la ligne. Avec un jour d'avance ! Or, comme tu l'as bien compris, je n'ai que quelques heures pour « compléter ma démarche ». J'appelle ma sœur à son bureau et lui donne toutes les instructions pour qu'elle « complète » à ma place. Mais là, impossible de me souvenir du mot de passe que j'ai inventé lors de la création de mon compte.
- Elle aurait dû cliquer sur « Mot de passe oublié ».
- Je vais t'en mettre, moi, des mots de passe oubliés ! Tu sais bien que dans ce cas, ils te renvoient un nouveau mot de passe ou un lien pour le réinitialiser. Par mail. Et comme tu le sais, je n'ai plus de connection.
- Tu vois, c'est utile, les smartphones !
- Tu ne m'auras pas. Ni toi, ni personne. Le temps presse et déjà notre ami qui doit nous aider à transporter nos cartons fragiles chez Inès est déjà là. C'est un ancien militaire, membre du groupe de promeneurs de chiens dont je t'ai déjà parlé, toujours à l'heure, souvent en avance. Il aime rendre service, mais aussi les choses carrées, pas question de le faire attendre. On embarque tout le bazar et je me dis que je pourrais « compléter » chez Inès, on n'est pas aux pièces. Sur place, nous stockons les affaires, nous désaltérons et libérons l'adjudant — je suis venu en scooter avec deux casques. Je parle rapidement à Inès de mon histoire de transfert de courrier, de coupure internet...
- Elle a de la chance...
- Tu as voulu savoir ? Tu écoutes ! Bref, elle me sort sa tablette. Je me connecte non sans mal, peu habitué à manier ce genre d'appareil. Je clique sur le fameux lien « Mot de passe oublié », pour te faire plaisir, puis me connecte sur le site d'Orange afin de récupérer sur ma messagerie le mail contenant la démarche à effectuer pour réinitialiser le mot de passe. Ce que je fais. Je suis enfin sur mon compte, et je sors l'une des six lettres de La Poste et entre enfin le code reçu six fois. Rien.
- Incroyable…
- …Ne m'interromps pas, commande plutôt un autre verre. Je recommence, toujours rien. Erreur je ne sais combientième. Nouvelle tentative. Rien. Le truc reste bloqué. J'ai l'impression que l'erreur machin est restée dans la mémoire de l'appareil et j'ai beau relancer le truc, rien. Inès me propose son smartphone.
- Tu vois ?
- Non, je ne vois rien, et toi non plus, tu n'as encore rien vu. Avec ou sans smartphone, pas moyen de « compléter ». Je suis énervé, en nage, et en retard. Lorsque deux voix impatientes s'élèvent derrière moi et me conseillent de me rendre directement au bureau de poste. Il est déjà 17.30. Je file en pestant contre La Poste, internet, la Covid, la société sans contact y la madre que les parió.
- Je n'en doute pas...
- Les mesures barrière, barrage, ou je ne sais quoi obligent les « usagers » à attendre sous le cagnard. Un vigile nous fait tenir à distance et respecter les mesures sanitaires, le personnel et nos semblables. Châtiment moderne. 
Les mains gelées, j'approche enfin du guichet où une pauvre septuagénaire est en pourparlers avec la préposée cachée derrière son plexiglass. Elle demande que La Poste garde son courrier pendant ses vacances. Elle n'a pas internet, pas de smartphone, et part chez son fils le lendemain à 4.00 du matin. C'est trop tard, lui dit la postière inflexible, je ne peux rien faire pour vous, vous pouvez rester là autant que vous le voudrez, ça ne changera rien. Sur ce, elle m'appelle. J'essaie de rester calme, de ne pas commenter la scène à laquelle je viens d'assister. J'explique la situation après avoir présenté ma carte d'identité et mon exemplaire de la lettre reçue six fois. Je dois reprendre à plusieurs reprises car le masque et le plexiglass altèrent la fluidité du dialogue. La préposée regarde ma lettre, et me demande les cinq autres. Je n'en ai apporté qu'une puisque ce sont les mêmes à l'identique, à la virgule près. Montrez-moi sur votre téléphone le mail que vous avez reçu lorsque vous avez passé votre commande, exige-t-elle.
- Ah merde…
- Tu l'as dit… Je m'applique à lui expliquer que mon appareil ne comporte aucune application et que je ne peux donc lui montrer le fameux mail. Je ne peux rien faire pour vous, dit-elle, car il me faut votre identifiant. Pourquoi, lui dis-je, ne figure-t-il pas sur cette lettre envoyée 6 fois ? Ça lui échappe. Mais elle reste ferme. Ma carte d'identité et cette lettre ne suffisent-elles pas ?, tenté-je.
- Quel cauchemar…
- Toute démarche administrative est aujourd'hui devenue un cauchemar… Bref, je m'emporte un peu, et demande si, avec mon nom, mon adresse postale actuelle, et la future, il n'y a pas moyen de moyenner… Ça dure encore plusieurs minutes, et finalement, elle parvient à me retrouver sans très bien comprendre comment. Elle imprime alors un contrat en double exemplaire que je dois signer. Une fois, la chose faite, j'ai completé. Le transfert prendra effet dès le 4. Dès demain, lui fais-je remarquer. Ah oui, dit-elle. Elle me redemande alors ma lettre et conclut qu'avec ce code à entrer, ça ne pouvait pas fonctionner, j'étais obligé
pour compléter ma démarche de passer par un bureau de poste. Je lui fais relire la lettre, point par point, et insiste sur la phrase : il vous suffit de vous connecter sur votre compte et entrer le code ci-dessous. Jamais dans le texte de cette lettre envoyée six fois il m'est demandé de me rendre à un guichet de poste. Oui, mais c'est comme ça, ça ne peut pas marcher, soupire-t-elle derrière son masque et son plexiglass. Travail, Famille, Wifi… Je manque d'air, le vigile me propose de reprendre du gel. Et je te jure, je ne sais pourquoi, peut-être ai-je la tête à ça, il me conseille d'aller prendre l'apéro !
- Pas possible…
- Tout est véridique. Nous sommes rentrés à 20.00, après avoir acheté du papier-bulle, et récupéré quelques cartons et avons fini sur les genoux à 2.30. Réveil à 6.30, reprise des activités abrutissantes. Là-dessus, le déménagement nous a achevés, malgré l'aide précieuse de mon neveu et trois de ses potes, jeunes et costauds. Je mets à peine un pied devant l'autre, deux semaines plus tard…
-
Dire que ce n'est que le premier déménagement, que ce n'est qu'une adresse provisoire…
- Ne m'en parle pas… Enfin, voilà, tu sais maintenant pourquoi je ne t'ai donné aucune nouvelle… La prochaine fois, je te parle de la banque…
- Tu veux qu'on se prenne carrément une bouteille ? Je t'invite, tu le mérites ! En échange, tu ne me parles jamais de la banque…

mercredi 15 juillet 2020

Le plateau vide de la balance



Aujourd’hui je n’ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.
Des oiseaux qui n’existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.
Ne rien faire
sauve parfois l’équilibre du monde,
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance.


Roberto Juarroz, Treizième poésie verticale,
trad. Roger Munier, éd. Corti

samedi 11 juillet 2020

L'aube est encore loin

Le maréchal arrête un moment le magnétophone et écrase sa Bastos. Il se lève avec une rapidité qui ne surprend pas chez un homme aussi sec. Il longe le grand bureau, passe dans le hall.
Le Nègre et le Blanc qui ont tué Butron sont repartis, mais il y a trois hommes, à demi somnolents sur des chaises, dans le hall, le chapeau mou rabattu sur les yeux, à la cow-boy paresseux. Deux ont des Sten de fabrication yougoslave et le troisième une Schmeisser. Le maréchal leur fait un sourire débonnaire et bref et enfile l'escalier courbe qui mène au premier étage de la villa.
Il entre doucement dans la chambre de Josyane. Elle dort.
C'est une petite jeune fille, presque une enfant, mais elle connaît des tas de trucs. Elle est allongée sur le ventre. Comme il fait chaud, elle s'est découverte jusqu'au milieu du dos. Elle constitue ainsi un très chaste spectacle, légèrement excitant tout de même. 
Une bouteille de fine champagne vide est par terre à côté du lit, et Josyane ronfle légèrement. Elle a encore bu, pense Georges Clémenceau Oufiri, avec un rien d'agacement.
Il allume une Bastos sur le pas de la porte. L'écoute de la bande magnétique, il y a un instant, l'a sexuellement excité. Il régit pour rien. Il est fier de sa virilité. Mais maintenant, après avoir monté l'escalier en réfléchissant à toute sorte de choses, car il a également une grande activité mentale, le petit frisson qui est à l'origine de son ascension lui a échappé. Il ne pense plus qu'aux efforts trop grands qu'il faudrait pour tirer Josyane de sa somnolence alcoolique, et à tout le travail pour la faire jouir pour de bon. 
Il se contente de fumer sa Bastos sur le pas de la porte en regardant les cheveux blond platine de l'adolescente endormie. Puis il redescend silencieusement au rez-de-chaussée. 
Les trois types qui sont en protection dans le hall ont débouché un litron de marc de Bourgogne. Le maréchal accepte un petit coup d'alcool dans un pot à moutarde. L'alcool blanc lui agace les gencives. Il n'aime vraiment que les liqueurs grasses, genre absinthe, et les vins chaudement vêtus, genre chiroubles. Il s'attarde pourtant quelques instants auprès des trois types. Il a toujours su garder d'excellents contacts avec ses subordonnés. Il fait une plaisanterie sur les défauts des mitraillettes Sten ; puis une plaisanterie sur leurs qualités. Ses hommes sont contents. Le maréchal leur adresse un petit geste avec son verre et rentre dans son bureau.
La nuit est obscure. L'aube est encore loin.

mardi 7 juillet 2020

Opera seria


Dans ses « Notes noires » publiées en mars 1983 dans la revue Polar, Jean-Patrick Manchette évoque notamment l'avenir du roman policier et s'interroge, avec perplexité, sur la « littérature à fiction forte », et la mode des récits de survie (Délivrance, Mad Max, et ainsi de suite).
Pour terminer sur une note constructive, il faut dire aux polareux français, qui n'ont pas encore compris la vogue du roman-de-survie, et qui vont devoir courir pour la saisir au vol, qu'on peut très vite faire un roman de survie à partir de La Dame aux camélias, alias La Traviata. Il suffit de faire de l'héroïne une starlette, de son protecteur un mafioso, et du jeune homme un courageux docteur de SOS Médecins, et de situer l'action soit à Beyrouth en 1982, soit, par anticipation, dans Paris livré à l'émeute. On suivra de préférence le livret de La Traviata, dont la construction est plus simple et carrée. A l'acte I, le jeune médecin, un gauchiste, sauve la starlette d'une surdose consécutive à une drogue-partie dans son penthouse de Boulogne. L'amour éclate entre eux. Il installe la nana chez lui dans le 13e arrondissement. Il la quitte sans arrêt pour se rendre à Billancourt dans sa R4, soigner des ouvriers insurgés. Le père du toubib intervient et fait comprendre à la starlette que c'est mal barré. Elle regagne son penthouse où elle retombe sous la coupe de son imprésario mafioso concerto grosso, ainsi que dans la drogue. Le jeune toubib vient la récupérer. Les fascistes attaquent. Retranchés dans leur penthouse, l'imprésario capo et le jeune héros font feu longuement contre les nervis fascisti molto craignos. Les desperados de Billancourt les dégagent mais c'est trop tard, l'héroïne a succombé à l'héro en forçant la dose et poussant un contre-ut. Fin de l'acte V.
Ouais ; ça peut être bien. Dans les passages sur la drogue, on introduira des visions oniriques et symboliques allusives qui se référeront à L'Odyssée, La Divine Comédie, Charlot soldat et Pif le chien. Le titre, ET NOUS SORTIMES POUR REVOIR LES ETOILES, sera emprunté à Dante, à moins qu'on lui préfère LA GORGE OUVERTE qui est, comme disait le cavalier blanc, de ma propre invention, et molto vendeur. Pour l'adaptation cinématographique, je vois Deneuve, Lanvin et Galabru.
Allez, va.

Jean-Patrick Manchette, in Chroniques, Rivages

jeudi 2 juillet 2020

La république dans la débine

Gaston Paris

La conn’rie qu’on a faite en verrouillant les claques,
En balançant du coup tout’s les souris dehors !
Ça méritait d’autor un’ volée d’pair’s de claques,
Mais, comm’ disait papa, tous les cons sont pas morts,
Voilà des pauv’s gamines qui vivaient en famille,
Qui r’cevaient vaill’ que vaille un peu d’éducation
Et qui sont désormais sans soutien, les pauv’s filles.
La conn’rie qu’on a faite en fermant les boxons !

Mon père, il s’en payait de la lanterne rouge,
Il y cassait sa s’maine et tous les sam’dis soirs
Ma pauv’mère le cherchait tout’ la nuit dans les bouges ;
Lui ronflait au bordel, toujours complèt’ment noir.
Les putains le bordaient, lui faisaient des papouilles,
Soit des trucs inédits, soit des spécialités.
Moi j’osais pas y aller, j’avais bien trop la trouille,
Et quand l’courage m’est v’nu, ils étaient supprimés.

La conn’rie qu’on a faite en fermant les bordels,
En obligeant l’brav’ monde à baiser n’importe où !
Ma tante en avait un, je n’parle pas pour elle,
Vu qu’la vache en claquant m’a rien laissé du tout,
Mais vraiment, quand je pense au destin d’mes frangines
Qui douées comme ell’s étaient s’raient sous-maîtresses maint’nant,
Je m’dis qu’la république est bien dans la débine
Et qu’on a mis l’bordel rien qu’en les supprimant…

Bernard Dimey, Le Regret des bordels
in Sable et cendre