mercredi 15 avril 2020

Un amour malheureux

David Palumbo

I. On peut prendre dans son lit les livres et les putains.

II. Les livres et les putains croisent le temps : ils dominent la nuit comme le jour, et le jour comme la nuit. 

III. Personne ne voit à l'apparence des livres et des putains que les minutes leur sont précieuses. Mais lorsqu'on se commet un peu plus avec eux, on remarque à quel point ils sont pressés. Ils facturent pendant que nous nous enfonçons en eux.

IV. Les livres et les putains sont unis depuis toujours par un amour malheureux.

V. Les livres et les putains – ils ont chacun leur genre d'hommes, qui vivent sur leur dos et les maltraitent. Pour les livres, ce sont les critiques.

VI. Les livres et les putains dans des maisons publiques – pour étudiants.

VII. Les livres et les putains – ils voient rarement leur fin, celui qui les a possédés. Ils disparaissent d'ordinaire avant de mourir.

VIII. Les livres et les putains racontent avec tant de plaisir, et tant de mensonges, la manière dont ils sont venus là. En vérité ils n'y prêtent pas eux-mêmes attention. On se livre à tout « par amour » pendant des années et un jour, sous la forme d'un corpus bien en chair, on retrouve en train de faire le trottoir ce qui se contentait toujours de planer au-dessus « pour faire des études ».

IX. Les livres et les putains aiment à tourner le dos quand ils s'exposent.

X. Les livres et les putains rajeunissent beaucoup.

XI. Les livres et les putains – « Vieille bigote – jeune catin ». Combien de livres furent décriés dans lesquels la jeunesse doit aujourd'hui apprendre !

XII. Les livres et les putains portent leurs disputes devant les gens. 

XIII. Les livres et les putains – les notes en bas de page sont pour les uns ce que sont les bank-notes glissées dans les bas pour les autres.


Walter Benjamin, Sens unique,
trad. Jean Lacoste, éd. Maurice Nadeau

mardi 14 avril 2020

Silence brisé


Carlos Barria

A chaque moment du temps, à côté de ce que les gens considèrent comme naturel de faire et de dire, à côté de ce qui est prescrit de penser, autant par les livres, les affiches dans le métro que par les histoires drôles, il y a toutes les choses sur lesquelles la société fait silence et ne sait pas qu'elle le fait, vouant au mal-être solitaire celles et ceux qui ressentent ces choses sans pouvoir les nommer. Silence qui est brisé un jour brusquement, ou petit à petit, et des mots jaillisent sur les choses, enfin reconnues, tandis que se reforment, au-dessous, d'autres silences.
 Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, 2008

dimanche 12 avril 2020

Nuit remuée

Clémentine Mélois


Toujours soucieux d'occuper mes journées avec intelligence, je parcours de nouveau au matin d'une nuit remuée quelques pages Culture à la recherche de bonnes idées. Sur le site du Figaro, je découvre que nos concitoyens confinés lisent plus que jamais. Je reconnais que la photo illustrant l'article me pousse au clic – Henri Michaux y côtoie Franz Kafka, Louis-René des Forêts et Thomas Pynchon. 


Mais l'article n'en est pas un. Il s'agit d'une dépêche de l'AFP, légèrement et anonymement retouchée par la rédaction du groupe Dassault, dépêche qui reprend un sondage Ifop mené auprès de 1050 internautes, âgés de 15 ans et plus, enquête publiée le 7 avril par l'Hadopi. Bon… « La consommation de produits culturels, nous dit le chapô, est l'activité "la plus indispensable à l'équilibre" des confinés. La lecture d'ouvrages numériques a fait un bond de 42%. » 
Le corps de l'article-dépêche contredit pourtant ce chiffre épatant. « 42% des internautes, peut-on lire, déclarent consommer davantage de livres numériques. » Ce n'est pas, il me semble, la même chose. Je poursuis. Pour une majorité des sondés, « la consommation de produits culturels est l'activité "la plus indispensable à leur équilibre" (hors travail), devant le sport (40%) et les activités manuelles (39%) (… ) 62% déclarent consommer au moins un bien culturel "davantage qu'avant le confinement". C'est encore plus le cas chez les 15-24 ans (82%). » Tout le monde s'est donc mis à Michaux ? Pas vraiment, nous dit le texte. « Les amateurs de séries sont 55% à consommer plus de programmes qu'avant l'isolement, suivis par les fans de jeux vidéo (53%) et de films (50%), les lecteurs de presse (46%) et de livres numériques (42%), et les fans de musique (40%). » Quant à la télévision, elle aurait battu son record avec 4h49 par jour et par personne, selon Médiamétrie. Peut-être évoque-t-on sur BFM ou LCI Kafka ou Pynchon, noms qui n'apparaissent nulle part dans le non-texte du Figaro. Au pied du papier, la rédaction, qui n'en rate pas une, conseille Sous Écrous, « la web-série carcérale pour s'évader du confinement »
Je reviens en page d'accueil de la rubrique Culture. Le papier suivant, malheureusement réservé aux abonnés, allège ma déception. Il est tiré du journal italien La Repubblica et titré Confinement : pourquoi ne parvenons-nous pas à lire un roman en cette période de pandémie ? J'ai également droit à son chapô : « Le coronavirus a un tel pouvoir sur nos sens et sur notre cerveau que nous ne parvenons plus à lire un livre ou à regarder un film sans y penser. » Confinés mais pas coupables, en somme.

***

Plus sérieux, le quotidien vespéral des marchés, dit Le Monde, a bossé et dresse sa liste : Dix-huit livres qui font du bien à (re)lire pendant le confinement, affirme le journal de Xavier Niel. Je déroule : Le Discours, de Fabrice Caro (2018), Le Père Porcher, de Terry Pratchett (1996), La Vie mode d’emploi, de Georges Perec (1978), Saga, de Tonino Benacquista (1997), Dune, de Frank Herbert (1965), Pour un oui ou pour un non, de Nathalie Sarraute (1982), Le Cœur cousu, de Carole Martinez (2007), Orlando, de Virginia Woolf (1928), Watership Down, de Richard Adams (1972), Solal, d’Albert Cohen (1930), Rosa candida, d’Audur Ava Olafsdottir (2007), La Première Enquête de Montalbano, d’Andrea Camilleri (2004), Le Guide du voyageur galactique, de Douglas Adams (1979), De bons présages, de Terry Pratchett et Neil Gaiman (1990), La Haine de la famille, de Catherine Cusset (2001), Chaos calme, de Sandro Veronesi (2005), Comment voyager avec un saumon, d’Umberto Eco (1992), Les enfants de la Terre, t. 1 : Le Clan de l’ours des cavernes, de Jean M. Auel (1980). Chaque titre est accompagné de sa notule. Je ne cherche pas à savoir pourquoi ces livres apparaissent sur cette liste. Car le mot déception n'est plus de mise. Il me faut avouer ma honte, la superficialité de ma culture, je ne possède aucun de ces livres et, puisque nous en sommes aux aveux, il en est même dont je ne soupçonnais pas l'existence. 
Nonobstant, du temps de ma stupide jeunesse, j'hésitais parfois devant les rayons de la lettre P de la librairie de la Fnac. Perec était l'un de ces auteurs que je n'osais aborder, et donc voler. Son nom était trop associé à l'Oulipo et aux jeux littéraires étrangers à l'autodidacte amateur et débutant que j'étais. Et lorsque j'ai acheté La Vie mode d'emploi, ce fut dans son édition espagnole. Un cadeau pour une jeune Madrilène dont j'étais pitoyablement amoureux. Je cherchais certainement à l'impressionner avec le pavé d'un type inconnu d'elle. J'imagine que noyé dans ma cuistrerie, je lui ai longuement parlé de l'auteur. J'aurais mieux fait de lui offrir la Bible en hébreux. Car elle me chassa rapidement de sa vie, sans mode d'emploi... Perec restera pour moi un auteur maudit. Au Moulin d'Andé, j'ai une nuit dormi dans la chambre par lui habituellement réservée, m'avait-on dit. Le bruit courait également que le verbicruciste y était mort. Je viens de consulter sa page Wikipedia qui l'envoie crever à Ivry, cité quelque peu moins rieuse que la normande bien que toutes deux bordent le même fleuve… Sur l'insistance de la fille d'une amie, j'ai l'an dernier essayé de lire Les Choses, moins impressionnant, mais je n'ai pas dépassé la page 23. Ne me parlez plus de Perec !

*** 
Le journal de Patrick Drahi rend enfin hommage à Marcel Moreau, mort il y a une semaine dans un Ehpad de Bobigny. C'est Claire Devarrieux qui s'y colle. Du moins en apparence. Je me disais aussi… Le papier est en fait la transcription flemmarde de propos de la libraire Marie-Rose Guarniérie, cocréatrice du prix Wepler que ce natif du Borinage belge se voit décerner en 2003 pour son ouvrage Corpus Scripti. La responsable des pages littéraires ayant confiné son travail, cette conversation téléphonée enquille les titres, les j'adore, et est assez pénible à lire. On préfèrera voir et écouter l'auteur dans cette vidéo, l'une des rares apparitions de celui qui se traitait d'Immondain.





***
Comme je ne me lasse pas d'écouter Pialat, France culture a déniché pour moi une nouvelle pépite dans sa cave. Il s'agit plus précisément de deux émissions que Claude-Jean Philippe consacre à Police, le plus grand succès du cinéaste, paraît-il. La première partie est constituée d'un entretien avec l'Auvergnat, le dernier qu'il donnera pour cette promo, jure-t-il. Il ne manque pas d'y déglinguer sa comédienne principale après que celle-ci s'est répandue dans la presse pour dénigrer Pialat, se vantant même, du haut de ses 18 ans, d'avoir, dès le 3e jour de tournage, remis à sa place l'auteur de Passe ton bac d'abord, scène à laquelle nous regrettons de ne pas avoir assisté. L'ineffable Catherine Breillat en prend également pour son grade d'apprentie-adjudant. La deuxième partie réunit des collaborateurs du film, Jacques Fieschi, scénariste de secours, et Yann Dedet, monteur émérite. Il s'agit du dernier numéro de l'émission. Claude-Jean Philippe venait d'apprendre son limogeage de la radio publique… C'est donc à écouter précieusement en ligne ou ci-dessous.




samedi 11 avril 2020

Dans une boucle




Il avait totalement loupé la guerre, il n'en connaissait absolument pas les tenants et les aboutissants, mais fort d'avoir vu quelques défilés triomphants à la télévision, Saul Karoo se prenait pour un nouveau Clausewitz doté d'une compréhension exhaustive de toutes les guerres à venir.
Et sa théorie était la suivante. 
Désormais, toutes les guerres ne seraient plus tournées que vers la destruction de l'intimité. Les guerres, grandes ou petites, civiles ou pas, étaient des attaques collectives contre la vie privée. Il faudrait encore de très nombreuses années avant que l'humanité soit totalement libérée du joug de l'intimité et que le souvenir de son existence soit même effacé.
Des guerres dans une boucle.

Steve Tesich, Karoo (1998)
trad. Anne Wicke, éd. Monsieur Toussaint Louverture, 2012

vendredi 10 avril 2020

A vos masques !


Tandis que le gang d'amateurs et de bras cassés au pouvoir tergiverse toujours à propos du port des masques - qui ne servent à rien, puisqu'on n'en a pas -, un ami m'envoie une lettre ouverte au sinistre de l'Intérieur, signée du Docteur Pierre Jacques Raybaud. Je la copie-colle sans en corriger les coquilles et sans dérogation. Il est 15 h 30. Vous avez une heure pour la lire.


LETTRE OUVERTE À MONSIEUR CASTANER, MINISTRE DE L'INTÉRIEUR


Vendredi 10 avril 2020

Monsieur le Ministre,

Hier matin, à propos des arrêtés municipaux pris à Sceaux, puis à Royan, visant à rendre obligatoire le port d'un masque, y compris alternatif, vous avez demandé aux préfets de prendre langue avec les maires pour qu'ils retirent leur décision, devant un auditoire à distance d'une mission d'information de l'Assemblée nationale. D'autres villes comme Nice, Cannes, Paris et bien d'autres s'apprêtent à en faire autant.
Par ailleurs, la Ligue des droits de l'Homme a saisi le tribunal administratif et obtenu hier matin le retrait de la décision du maire de Sceaux.

Vos justifications sont les suivantes :
- Une base juridique incertaine
- Une atteinte aux libertés fondamentales
- La crainte du non-respect du confinement et du manque de cohérence
- Le risque d'inégalité territoriale
- L'intérêt du port du masque pas démontré médicalement.

À mon avis, votre décision est dangereuse, paradoxale et inappropriée. L'intérêt du port du masque lors d'une épidémie est largement démontré sur le plan médical, comme aussi, depuis longtemps, pour prévenir entre autres les infections nosocomiales en milieu médical.
Voici un extrait d'un article, le plus récent et le plus démonstratif, et le résultat de cette équipe de l'Université de Hong Kong publié dans Nature Medicine le 3 avril 2020 :







Ce tableau est extraordinairement parlant : les personnes sans masque chirurgical ont entre 100 et 10 000 fois plus de particules virales, surtout dans le nez et la gorge. Les personnes avec masque, elles, n'ont presque rien.
Hong Kong n'est pas confinée et se caractérise par une très forte densité humaine. Mais près de 95% de la population porte un simple masque chirurgical et certains artisanaux. Or le constat épidémiologique est le suivant à ce jour, alors que l'épidémie y a commencé bien plus tôt qu'en France :
7,5 millions d'habitants, 960 cas, 4 décès

Il en va de même que les pays suivants :




Et pour finir, selon les sources de la Johns Hopkins University (USA) :




Faut-il vous donner tous ces détails ? Pour le ministre que vous êtes, l'essentiel, c'est que - contrairement à vos propos - l'Académie de médecine vient de recommander que la France oblige ses citoyens à porter des masques, y compris, en cas de pénurie, des masques alternatifs. Elle a aussi recommandé d'édicter des conseils de fabrications artisanales à la population.
À propos du "Mieux vaut une barrière partielle que rien du tout", voici un autre article du Dr Rengasamy, chercheur américain, qui confirme les différents niveaux de filtration des matériaux utilisés pour des masques artisanaux de 10% à 60%, et de captation partielle. D'où l'importance des conseils de fabrication à la population recommander par l'Académie de Médecine.



Le Pr Okuda de Kanagawa a montré avec un compteur de particules que 6 couches de papier absorbant fin, filtraient aussi bien qu'un masque FFP2 ! 100% de filtration des particules de 1à 5 microns et 92% de celles de 0,5 micron.


Monsieur le Ministre, vous ne pouvez plus jamais dire, vous, pas plus que le ministre de la Santé, le Premier ministre et pas non plus le Président de la République, que l'intérêt du port du masque obligatoire n'est pas démontré.
Il s'agit d'une réalité scientifique, qui s'inscrit dans un mouvement mondial.
Il ne m'appartient évidemment pas de soumettre un avis juridique sur le caractère infondé d'un arrêté. Je n'en ai d'ailleurs pas la compétence. Mais, si le tribunal administratif a jugé qu'il y avait atteinte aux libertés fondamentales, il me parait inconcevable, qu'à ce titre, une personne décidant de ne pas mettre un masque fasse encourir un risque immense à d'autres personnes, dans ce contexte exceptionnel caractérisé par le grand nombre de cas de porteurs sains.
Qui porte atteinte à la liberté ? Le maire qui exige le port du masque ou les personnes ne portant pas de masques et qui peuvent en contaminer d'autres ? Elles ont, certes, la liberté de devenir malade, mais pas celle de transmettre la maladie. Mais il est vrai que vous n'êtes pas seul responsable des différents messages qui se sont succédés et du manque d'anticipation des autorités.
Je note, Monsieur le Ministre, que vous ne portez pas de masque, et que l'on peut voir alternativement d'autres membres du gouvernement le porter à certains moments et ne pas le porter à d'autres, y compris le Président et ses conseillers et gardes du corps. Là est l'incohérence. Quel message envoyez-vous ainsi à la population ? Et il en va de même à la télévision, qu'il s'agisse des journalistes ou des intervenants.
Permettez-moi d'attirer votre attention sur le risque que vous prenez pour vous-même, pour votre famille et pour vos collaborateurs ? Comment se fait-il que les forces de police encourent les mêmes risques ? Vous devez en principe les protéger, au même titre que l'ensemble de la population. Mais, selon certaines sources, il a été demandé aux policiers de ne pas porter de masques. Et d'ailleurs le nombre de contaminés dans la Police a augmenté fortement. L'exemple de nombreux députés touchés ou décédés, de dirigeants malades un peu partout dans le monde - dont celui de Boris Johnson, dont j'espère qu'il guérira, en Angleterre - ne vous interpelle-t-il pas ?
Ce message s'adresse aussi à la Ligue des droits de l'Homme (LDH), que j'ai pour ma part souvent soutenue, mais dont je ne comprends pas la démarche dans cette situation gravissime. Pourquoi, la LDH n'a-t-elle pas porté plainte contre le confinement, obligation bien plus contraignante que celle de porter un masque ?
J'ose espérer que, demain, aucun d'entre vous ou de vos proches ne sera touché. J'ose espérer qu'il ne s'agit pas d'une forme d'irresponsabilité, mais plutôt d'une méconnaissance de la gravité de la situation que nous, les professionnels de santé, touchons du doigt tous les jours avec le lot de souffrances observées et vécues. Le système de santé s'est dégradé mais vous n'en êtes pas responsable, à titre personnel.
J'en reviens à mon point de départ. Monsieur le Ministre, si un maire ne peut prendre un tel arrêté, alors prenez, vous, la responsabilité, avec le Premier ministre et le Président de la République, de prendre une ordonnance imposant à toutes et à tous le port du masque, pour seulement 3 semaines.
Ce caractère obligatoire est une nécessité, par la mise en jeu de la vie d'autrui, au même titre que l'obligation d'interdiction des excès de vitesse ou la prohibition du port d'arme.
Il s'agit d'un principe de précaution évident, qui résoudra le principe d'inégalité territoriale, dernier point de vos justifications.
Il en va dans l'immédiat de la vie de milliers, voire de dizaines de milliers de Français. Il en va de la survie de notre économie, de l'état psychologique de la population et de certains effets collatéraux dramatiques, comme ceux des violences conjugales accrues.
Car le port du masque constituera une condition sine qua non, demain, du déconfinement, avec le test de toute la population. Ce dernier permettra d'isoler et de confiner les personnes malades. Et le port du masque permettra aux personnes saines d'aller travailler ou étudier.
Raison de plus pour imposer dès maintenant, sans plus perdre de temps, ce geste barrière pour tous, tout le temps et partout. En moins de trois semaines, si cette mesure est appliquée radicalement, vous hâterez l'heure de la libération de nos concitoyens, mais sans risques.
Monsieur le Ministre et vous aussi, les responsables de la Ligue des droits de l'Homme, ne nous trompons pas d'ennemi ! Notre rôle commun - que nous soyons soignants, politiques, journalistes, militaires, policiers, juristes et tout l'ensemble des professions, associations et administrations, commerces, entreprises - est finalement le même, même si notre rôle est spécifique : c'est de servir et protéger la population. Le Président a dit que nous étions en guerre, le masque est notre arme de défense.
Nous avons un seul agresseur commun : le Covid-19. Il ne nous attend pas pour frapper.
Nous devons ensemble rester unis et riposter avec détermination.
Je vous prie, Monsieur le Ministre, de bien vouloir agréer tout mon respect et toute ma sincère sollicitude.


Dr Pierre-Jacques Rayba



C'est la guerre !

Robert Capa

Trois Générations
Le père mourut dans la boue de Champagne
Le fils mourut dans la crasse d’Espagne
Le petit s’obstinait à rester propre
Les Allemands en firent du savon

Paul Valet, in Les poings sur les i

jeudi 9 avril 2020

Couvre-feu culturel

Svetlana Solodovnikova


Le confinement étant appelé à durer, j'ai décidé de tenter d'échapper aujourd'hui aux nouvelles anxiogènes, comme on dit, et parcouru uniquement les pages culture des grands médias.

Je me suis en premier lieu, et hasard, arrêté sur le portrait de la romancière Cécile Coulon, offert gracieusement par Libération. La plume de Céline Walter s'impose d'emblée. L'employée de Patrick Drahi nous apprend dès la première de ses lignes que son modèle « est d’une blondeur qui perce l’œil autant que l’écran. Un blond qui tire sur l’étrange. Si blanc qu’il vire parfois au bleu spectre selon la lumière et l’humeur de la fille… » Je me permets de reproduire ici la photo qui illustre le papier, signée Pascal Aimar, afin de prouver aux pauvres êtres égarés sur ce blogue que la romancière aux 16 000 amis Facebook est effectivement blonde. 


Plus loin dans le texte, nouvelle preuve de sa couleur de cheveux, lorsque la belle Cécile nous dit  : « Je suis à la tête d’un troupeau de fantômes, mais ils ne me mènent pas. » 
En cette période, la mode est au journal de confinement. Certaines écrivaines parisiennes, proches du pouvoir financier et politique, s'acharnent à nous rappeler d'où elles parlent, comme on disait autrefois. Mais l'autrice – elle aime ce terme – ici portraiturée est bien plus maline et tient, nous dit-on, dans son appartement de Clermont-Ferrand, un antijournal de confinement. « Elle a le post facile et sympa », estime la journaliste admirative. « De ses allers-retours entre ses fenêtres et son ordinateur, on peut lire : "Arrêtez de promener votre chien, je viens d’en voir passer un plus musclé que moi !" Ou de relayer : "Je n’ai pas de poitrine mais en ce moment il y a du monde au balcon." » J'essuie de mes yeux les larmes de rire et poursuit pour apprendre de la bouche de la native de 1990 que « le saint-nectaire se congèle très bien » et qu'elle « imagine que ces temps-ci les gens se remettent à cuisiner. » Elle le confesse par ailleurs : « Je n’ai pas de rêves de pays lointains, je suis comme un animal, comme le blaireau qui reste près de son terrier. » La romancière aux succès vertigineux avoue pour conclure : « Je me fais tatouer très souvent des images de chacun de mes ouvrages pour en garder la trace.  » J'ignore encore si, lorsque je pourrai de nouveau errer dans les rayons de ma librairie préférée enfin réouverte, j'aurai toujours en tête l'image du blaireau et me précipiterai sur les romans de l'Auvergnate. 

***
Malgré la fermeture des librairies justement, Le Parisien nous indique que les amateurs de littérature ne sont pas privés de nouveautés car nombre d’entre elles sont disponibles en numérique et peuvent être lues sur tablette, liseuse ou téléphone. Le journal de Bernard Arnault offre alors ses coups de cœur à ses lecteurs. En tête de sa sélection, le quotidien place le dernier Joël Dicker, « sur un air d'Agatha Christie », dit-il, avant de rectifier : ce livre ne sera finalement disponible qu'à partir du 30 juin. Le titre phare de LVMH ne se démonte pas pour autant et affirme : « Voilà un roman qui aurait accompagné un bon bout de temps votre confinement, si sa sortie n'avait pas été repoussée après la rédaction de cet article. Nous vous laissons tout de même notre critique à disposition, pour vous donner envie de le lire, plus tard ! » On lira donc la suite plus tard.

Le même journal, éclectique et décidément à la pointe de la culture, nous le confirme : le confinement peut être l'occasion de découvrir ou de revoir ses classiques, en prenant l'exemple de Julien, ancien étudiant en lettres de Haute-Saône, qui a mis à profit cette période pour se plonger dans l'œuvre de Marcel Proust. « Chaque jour, lit-on, il lit A la recherche du temps perdu pendant une ou deux heures "pour ne pas en être dégoûté" » Pour ceux que ça dégoûte tout de même, le quotidien des comptoirs fait ses calculs : « En consacrant ses journées entières à la culture pendant un mois, il serait possible de s'attaquer à bien d'autres monuments que les livres de Proust. Des exemples ? A raison de douze heures chaque jour, vous pourriez ainsi voir l'intégralité de la filmographie d'Alfred Hitchcock, visionner les 236 épisodes de la série Friends et apprécier virtuellement toutes les œuvres exposées au musée du Louvre. » Et de nous fournir un emploi du temps que je me permets de copier-coller sans dérogation car quelque peu contradictoire (c'est l'époque qui veut ça, comme disait le poète).





Oui, après 1 h 25 passée en compagie du petit Marcel, il faut consacrer un minimum d'1 h 20 au grand Johnny. C'est le prix à payer pour être moins bête à la sortie du confinement.
Le Parisien toujours, promis, après, j'arrête, me fait regretter de ne pas être encore une personne âgée et isolée lorsque je découvre que nos humoristes préférés – Franck Dubosc et Gad Elmaleh en tête –, imiteront dans les jours à venir les agents « mobilisés pour appeler tous les jours et directement les personnes âgées isolées » en ces temps de lutte contre le Covid-19, expose dans son communiqué l'entreprenante Anne Hidalgo qui ne manque pas de remercier « très chaleureusement tous ces volontaires qui font preuve d'une solidarité à toute épreuve dans cette situation de crise inédite ».

***
Un saut sur Le Figaro, du moins sur son site, où j'apprends que le gouvernement chinois, soucieux de relancer l'économie touristique et culturelle du pays en forte baisse depuis le début de la pandémie, s'est lancé dans une opération dite Découverte et offrant la visite gratuite de 29 sites touristiques et culturels. Dimanche, quelques 20 000 citoyens chinois, tout juste déconfinés, ont pris d'assaut le parc de la chaîne du Huangshan, également connue sous le nom de Montagnes jaunes et classées par l'Unesco. Les visiteurs devaient « montrer patte blanche concernant leur état de santé via une application mobile dédiée. Un contrôle de la température était en vigueur ainsi que le port obligatoire du masque chirurgical… », nous informe le journal du groupe Dassault. Mais l'affluence n'était pas celle attendue par les autorités, rapidement débordées et contraintes, devant le manque de respect des « mesures de distanciation sociale nécessaires pour contenir le Covid-19 » de fermer le parc en urgence. 

Car on ne le dit pas assez. Le déconfinement nous donnera sans nul doute l'occasion de rapidement nous reconfiner…

***


Bonus : Pour les amateurs de lecture numérique, du Paris des années 1980-1990, du Pigalle de jadis et de toujours, Le Seuil, en accord avec l'auteur, vient de mettre en ligne le livre de David Dufresne, New Moon Palace, dont il avait été question ici, et qu'on peut donc lire ici





mercredi 8 avril 2020

Dans ton slip !


Alexis Courtney

- J'imagine que tu as raté Godard…
- Ça fait un moment que je le rate…
- Et lui, ça fait un moment qu'il rate ses films !
- Je l'attendais, celle-là ! Tu es transparent, cher ami.
- Bref, tu es au courant…
- …Son intervention Spécial Confinement suisse via la plateforme de Zuckerberg ? Non, je n'ai pas regardé ça. Il a fait quoi Jean-Luc ? Montré ses fesses et ses nichons, comme toutes les gamines ?
- Je ne sais pas, je ne l'ai pas vu…
- Nous en sommes là : nous parlons en priorité de ce dont les autres parlent sans savoir de quoi ils parlent…
- Je ne suis pas sûr de te suivre…
- Peu importe. Je déteste autant de suivre que de conduire.
- Quoi ?
- Le Gai savoir.
- C'est pas un film de Godard, ça ?
- Pas seulement. Bref, qu'a dit le reclus de Rolle ?
- Je faisais semblant.
- Semblant de quoi ?
- De ne pas comprendre…
- Je ne comprends pas. Je croyais que tu ne savais pas ce qu'il avait dit !
- C'est moi qui faisais semblant !
- Toi ?! Toutes ces années, tu as fait semblant de quoi ? D'être un type brillant ?
- D'être ton ami.
- Rassure-toi, je n'y ai jamais cru.
- Je parlais de Nietszche…
- …
- Nietzsche, Le Gai savoir.
- J'avais compris, je faisais semblant…
- Tu as dit quoi ? Le son a coupé…
- Peu importe, je ne m'en souviens plus…
- Si tu ne vas pas à Zuckerberg, Zuckerberg ira à toi…
- Tu ne confonds pas avec Zarathoustra ?
- Nous allons tous devoir être connectés pour sortir du confinement.
- Même Zarathoustra ?
- Tu as lu ça, au moins ?
- Zarathoustra ?
- Ce qu'on nous prépare…
- Vaguement…
- Le gouvernement travaille à une application de déconfinement.
- Non.
- Quoi, non ?
- Tu parles en langage commercial. Il faut dire : la société panoptique numérique et pandémique va te fliquer jusque dans ton slip !
- Si tu veux.
- Moi, je ne veux rien. Ni ce futur, ni le passé qui fut le nôtre.
- Et encore moins le présent !
- Le présent est déjà du passé.
- C'est Nietszche ?
- Où ça ?
- Tu sais qu'avec Cioran, Nietszche est le penseur le plus cité sur les réseaux sociaux ?
- Les gens n'ont jamais ouvert un de ses livres, ne savent même pas écrire son nom, mais le citent à tout bout de champ… 
- Quel déshonneur !
- On ne saura jamais ce qu'a dit Godard ?
- Paraît qu'il était inaudible.
- Il l'est depuis un moment…
- Il n'y avait que 3 000 personnes connectées en direct.
- Ecoute, c'est certainement un chiffre très inférieur aux scores atteints par les conneries quotidiennes des célébrités connues, ou par celles de la première pétasse venue, mais j'estime que ça fait déjà beaucoup. Plus personne ne sait qui est Godard, personne ne s'intéresse plus à lui, surtout sur ce genre de plateforme…
- Tu penses ?
- Plus beaucoup. Les 3 000 personnes, ce doit être ce qui reste de son fan club… Et puis, c'est comme si je le voyais. Il a dû poser avec son cigare et son air ahuri et débiter deux trois platitudes sur le langage et la communication, l'informatique et les virus, c'est pas ça ?
- Attends, je regarde…
- Non, je t'en prie. Je ne veux pas savoir. Je préfère imaginer qu'il s'est encore foutu de la gueule du plus grand nombre (3 000, chapeau !) et qu'il est bien plus intelligent que ça. De lui, je veux garder en mémoire les films qui m'ont émerveillé, fait découvrir le cinéma. Le reste… Bon, faut que je te laisse, faut que j'aille au casse-pipes…
- Tu vas faire des courses ?
- C'est bientôt l'heure du couvre-feu et faut bien bouffer… 
- Et picoler ! On devrait se faire un apérovidéo un de ces quatre, d'ailleurs !
- Ah non ! Pas ça ! 
- C'est très tendance.
- Eh bien moi ce qui est tendance a tendance à me faire gerber…
- En fait, tu es bien, dans le confinement…
- Oui, ça ne change pas beaucoup mes habitudes. Ce qui m'ennuie le plus, c'est que le choix que j'ai fait il y a quelques années soit désormais la norme imposée. 
- Tu sors quand même un peu, ne serait-ce qu'avec le chien ?
- Oui, mais tous ces joggers m'insupportent…
- Ça y est, c'est interdit ! Entre 10h et 19h, plus de joggers. Du moins à Paris…
- Et dans tous les départements de la petite couronne, sauf un. 
- Le tien ?
- Bravo.
- Pourquoi ?
- Ils doivent avoir peur des émeutes… 
- Ah oui, toutes les petites racailles font du sport pour ne pas exploser enfermés…
- Tu vois, pas besoin de prendre l'apéro avec toi pour enfiler les brèves de comptoir… C'est de la bombe, bébé… Cela dit, c'est un peu vrai, même si ceux que je croise au parc, par dizaines, sont tout ce qu'il y a de plus bobos, comme on dit. De vrais bobeaufs : ils se sont tous mis au jogging, pardon, au running, comme on dit maintenant. Tu ne peux pas faire dix pas sans en croiser un. Je file dans les sous-bois quand je les vois arriver. Ils foncent sur toi en crachant leurs poumons, et leurs miasmes dans ta gueule… Quelle bande de connards ! 
- Tiens, justement, tu as vu, ce bain de foule de notre guide thaumaturge dans ton 9.3 ?
- J'ai aperçu ça, de loin, je ne veux pas savoir. Les irresponsables de ce gouvernement, se pavanant ici et là, suffisants de bêtise, fiers de leurs discours contradictoires et mensongers, sont aussi détestables que les joggers du parc… Je ne veux pas entendre parler d'eux, je ne veux pas savoir qu'ils existent, j'aspire à des nuits de 8 heures maintenant que je n'ai pas à foutre le réveil…
- Au fait, tu as vu cette histoire de masques Louis Vuitton ?
- Je ne t'entends plus… J'ai l'impression que ça va couper ! Allô ? Allô ?…


lundi 6 avril 2020

Lundi, c'est poésie

Shuji Kobayashi

Une amie, sur le point de perdre pied, m'envoie ce texte. Je le copie-colle sans dérogation.

Je ne peux pas applaudir à 20h00.
C’est plus fort que moi, je ne peux pas.
Donc, nous serions en guerre. En guerre contre un mal sournois et invisible, mais terriblement meurtrier. Notre armée, ce serait, en première ligne, les soignants, suivis de près par tous les travailleurs que la bonne marche du pays contraint à sortir.
Outre que l’héroïsation des soignants prend des tours quelque peu infantiles, les ramenant à des personnages d’une série Netflix, elle est surtout indécente. Si nous menions une vraie guerre, oserais-je applaudir de mon balcon ceux qui, démunis et contraints, rejoignent le front, alors qu’au salon un apéritif m’attend ?
Nos « soldats » ne sont pas des volontaires surarmés. Ce sont des femmes et des hommes sans moyens et sans protections, que l’État, après les avoir déshabillés, envoie au travail. Car ils font là leur travail, qu’ils persistent à considérer comme glorieux malgré les conditions dans lesquelles, depuis des années, ils sont contraints à le faire. En faire des soldats, c’est faire peser sur eux la responsabilité d’une situation dont ils ne sont pas l’origine et exiger d’eux un service exceptionnel au nom d’une morale militaire qui permet simplement de leur faire avaler la pilule. En faire des héros, c’est contraindre la litanie de leurs revendications au silence. A-t-on jamais entendu un héros se plaindre ?
Nous ne sommes pas en guerre. Ceux qui se mobilisent et s’exposent chaque jour ne vont pas donner la mort. Au contraire, c’est contre la mort et pour la vie qu’ils combattent. Ils et elles ne vont pas à la guerre, mais pourtant, héroïquement, ils se sacrifient.
Il y a un objectif à cette héroïsation, c’est bien sûr, l’Union Sacrée, autour d’une armée qui défend la Nation et de ses chefs qui la dirigent. Cette Union Sacrée permet à ceux qui la décrètent d’édicter les règles qui leur assurent le pouvoir, sans opposition ni même sans débat. Les soignants et les travailleurs sont les soldats nus et les sacrifiés de cette Union Sacrée. Les applaudir, c’est se résigner à leur sacrifice.

Une autre m'envoie cette vidéo, qui me rappelle quelque chose. Une seule phrase accompagne son mail : Nous étions pourtant prévenus !
Effectivement…


dimanche 5 avril 2020

La phrase




J'envoie un mail à mon cousin Satur, qui fait le facteur en Galice, afin de prendre des nouvelles de ses parents. Par ma mère, qui a parlé avec lui la veille, je sais que ma tante va mal, vit ses dernières heures. Mon oncle est également atteint. Comme bien d'autres pensionnaires de cet établissement madrilène. Si j'ai bien compris ce qu'a compris ma mère, aidée par un membre du personnel de la résidence d'anciens, comme disent les Espagnols, ma tante a filmé un adieu à ses enfants sur WhatsApp. Etait-elle consciente de ce qui arrivait ? Quels ont été ses mots, sa dernière phrase ? 
Satur ne répond pas à mon courrier, j'écris à sa sœur, l'Américaine, m'inquiète également pour elle et son mari. Le soir, sa réponse tombe. Mi madre ha fallecido esta mañana. La entierran mañana… Il n'y a plus rien à dire. Satur coincé à plus de 500 kilomètres de Madrid‌, sa sœur à plus de 7 000 n'ont eu droit qu'à une despedida de poche. J'ignore comment ils l'ont acceptée. Leur frère qui, selon Satur, a dilapidé le peu d'argent des parents après un divorce chaotique d'avec une femme qui l'entraîna dans une secte, sera le seul membre de la famille à l'inhumation du lendemain. Peut-être la seule personne présente – ça se passe comme ça dans ce nouveau monde. Quels auront été ses propres sentiments ? 
Je ne sais ceux qui sont les miens. Ceux qui s'imposent, ceux qui resteront lorsque je serai en mesure de penser ce que nous traversons. 
Une chose est certaine, avec la mort de Marta, la fratrie de mon père est cette fois bel et bien balayée de la terre. Marta, la petite dernière, la plus fragile, traitée toute sa vie pour une dépression chronique. La tante chez qui mon frère et moi avons été hebergés quelques mois de l'année scolaire 1976-1977 – de son côté, ma sœur s'était retrouvée chez un frère de mon père. Solutions qui nous évitaient le réveil aux aurores en plein hiver pour, sans même nous laver, sauter dans le car en direction de la capitale et du lycée français. Nous étions à peine sortis de l'enfance et n'aurions pu tenir ce rythme. Au printemps, mes parents n'avaient plus les sous pour payer notre scolarité et tout s'arrêta. Les longues parties de foot sur le terrain vague, les menus essentiellement constitués d'œufs ou de poulet les jours meilleurs, de cocos plats ou d'un riz, les séances de télévision durant lesquelles, à chaque page de pub, mes cousins faisaient enrager leur petite sœur en réclamant les premiers tel ou tel jouet pour noël, gueulant encore plus fort lorsqu'il s'agissait d'une belle poupée…
Ma sœur aimait beaucoup Marta. Des années plus tard, à chacun de ses séjours à Madrid, elle ne manquait pas d'aller lui rendre visite dans son petit trois pièces de banlieue. Ensemble, elles prenaient le métro pour aller déguster, à la cafétéria du Corte inglés, leur chocolate accompagné d'une de ces pâtisseries dont Marta rafolait. Ma mère était parfois de la fête. Mon oncle jamais. Profondément croyant, simple livreur au service d'un laboratoire, il a toute sa vie été aux petits soins de Marta, se démenant devant les défaillances de sa femme pour élever ses trois enfants, nous emmenant l'été, tous les gosses, en excursion dans sa Seat 600. Je ne sais quelle place nous avions tous les six à l'arrière de la petite voiture. L'un de nous voyageait-il à l'avant avec mon père ? Mais je me souviens parfaitement de la Pedriza ou d'El Pardo, de leurs rivières claires, des courtes échappées entre cousins vers les colines, des sandwichs préparés par ma mère qui ne participait jamais à ces journées extraordinaires, chargée de tenir compagnie à sa belle-sœur malade, témoin parfois actif des nombreuses disputes de mes parents. 
Il y a deux ans bientôt, ma sœur et moi avons passé quelques jours à Madrid. Sur les indications de Satur, nous avons pris le train de cercanías et rendu visite à Marta et Satur sr. dans leur nouvelle residencia. Ma tante n'était déjà pas bien en point. Sa faible constitution, ses séjours répétés en psychiatrie, l'âge et la pauvreté avaient eu raison d'elle. Homme des montagnes d'Ávila, mon oncle était égal à lui-même, la vista en moins. Autour d'eux, somnolaient la plupart des autres résidents dans leur fauteuil roulant. Marta sortait à peine d'une hospitalisation où elle avait chopé un virus. Elle avait également un pied bandé. Mon oncle ne voulait pas voir sa femme en fauteuil et s'obstinait à se charger lui même du moindre déplacement, ignorant ses propres problèmes de vue. Au cours des trop longs trajets entre la chambre et la salle de télévision, mal équilibrée sur l'épaule de son fidèle mari, Marta ne pouvait empêcher le bout de son pied de frotter le sol. Quelques jours avaient suffi pour l'abîmer et pour tous nous attrister. Mais Marta était heureuse de nous revoir. Elle trouvait que je n'avais pas changé, que j'avais toujours dans les yeux ce sourire malicieux. Elle devait me confondre avec un autre de ses neveux, je n'ai jamais eu aucune malice. Volubile, Satur s'employait également à faire quelques exercices de gym avec sa mère. 



Gymnastique également mentale lorsque tous deux partaient dans de longues phases de révision des classiques de la chanson populaire espagnole, sans tirer toutefois leurs voisins de leurs dernières torpeurs. 


Lorsque je lui ai annoncé la mort de Marta, j'ai senti dans la voix de ma mère, à l'autre bout du fil, un monde s'effondrer. Le sien, le nôtre. Elle n'avait pas revue Marta depuis des années, mais prenait régulièrement de ses nouvelles par Satur ou par ma cousine du Vénézuela, qui, tout comme ma sœur, était très attachée à Marta. Hier soir, ma mère me disait ne pas avoir d'appétit. Je lui ai demandé de ne plus regarder la télévision. En Espagne, étaient dénombrés samedi 11 743 autres morts.

Dans la nuit, je regarde les nouveaux chiffres ici. Le nombre de décès quotidiens à l'hôpital est en légère baisse, nous dit-on, avec 441 décès après le record de la veille – 588 morts. Le nombre total de décès à l'hôpital s'élève à 5 532. Dans les Ehpad, et autres établissements médico-sociaux, désormais plus ou moins pris en compte, le nombre de morts s'élève à 2 028. Nous en sommes donc à environ  en 7 560 décès, le nombre de personnes hospitalisées étant de 28 143 dont 6 838 en réanimation. 

Je ne sais comment vivent les autres cette période particulière. J'en perçois des bribes, au cours d'une conversation téléphonique, d'un banal message émis ou reçu. Hier, ma fille aînée a eu 23 ans. Confinée avec son copain à plus d'une heure d'ici, j'ignore quand je pourrai de nouveau la serrer dans mes bras. La sidération qui me frappe plusieurs fois par jour, me réveille la nuit, décourage la moindre pensée un tant soit peu solide, la moindre activité valable. Je laisse volontiers la philosophie et l'efficacité à d'autres.
Au début du confinement, désireux d'échapper à la franceinterisation de l'information, personnalisée le matin par l'inénarrable et insupportable duo  Demorand-Salamé, j'ai ouvert un compte Twitter. Ces derniers temps, des liens sur certains blogues me conduisaient de temps à autre vers cette machine. Une ou deux connaissances m'avaient également recommandé de m'y inscrire afin d'accéder à d'autres sources d'information. Je ne savais pas si j'en avais besoin, n'en ressentais aucune envie. Et puis, j'ai cédé devant la facilité et la colère, le regrettant aussitôt. J'ai passé les deux premières semaines scotché à l'écran, dans un autre type de torpeur, submergé d'articles contradictoires, d'avis péremptoires, de commentaires insignifiants, d'insultes faciles, de punchlines, de grandes résolutions pour l'avenir, et de petites phrases répétées en boucle comme des slogans. Je me faisais l'effet d'un toxicomane, certes balbutiant, mais déjà bien accro. Je n'y suis pas retourné depuis trois jours. Je devrais pourtant me désinscrire, mais j'ai peur de replonger à peine entré sur la page.


Restent les livres, mais comme me disait hier l'ami Louis, Quand c'est Macron qui nous demande de lire, ça ôte toute envie. Cette conversation téléphonique a été ma principale occupation de la journée. Louis affirmait relire une nouvelle fois Le Voyage, qu'il alterne avec Mort à crédit. Jamais personne n'a décrit l'ignominie humaine avec un tel talent selon lui. Je le pense aussi, mais sont-ce là des lectures que recommande l'Etat ? 
J'aime ces moments rares passés au téléphone avec Louis. Rares également parce qu'ils sont le plus souvent longs, qu'il faut être seul et avoir du temps devant soi pour s'y consacrer pleinement. Hier, les chats m'ont ramené au trivial quotidien à l'heure des croquettes.
Avant cela, nous avons bien entendu parlé littérature. Pas de ces tartufes qui jouent à l'écrivain. De la phrase, du style. Ah, Céline !… De la poésie. De Bukowski, dont les poèmes ont l'air si simples. Mais pour écrire de tels poèmes, il faut la baraka, toujours éphémère. Louis a également évoqué un grand auteur contemporain méconnu, et qui le restera. Hubertus m'en avait déjà parlé, je finirai certainement, si je survis à tout cela, par lire un jour Philippe Bordas. Ça va mal finir, la littérature, l'ai-je cru entendre soupirer. Laquelle ? La nôtre, celle qui nous tient ? A l'instar de l'ami Uriarte qui dans son journal se demandait combien de temps nous consacrions à un tableau lors d'une exposition, Louis se posait la question devant la phrase. Comment lisons-nous ? Que retenons-nous ? De toute évidence, il n'est de livre lu qu'un livre relu.
J'ai pensé à mon déménagement à venir. Evacuation des lieux, devrais-je écrire. La maison est vendue mais aucune certitude sur un futur logement. Je devrais pourtant commencer à faire les cartons, comme on dit, du moins préparer la fuite, faire du tri dans les DVD et les bouquins. Catégorique, en mauvais docteur Coué, j'ai dit à Louis que j'allais être extrêmement rigoureux et ne garder que les livres des auteurs essentiels. Les gens que l'on n'a pas envie de relire, inutile de se les trimballer de nouveau. Mais quels auteurs garder ? Combien sont-ils ? Quel métrage représenteront-ils dans une future bibliothèque ? Quel nombre de cartons dans le camion ? Thomas Bernhard, Emmanuel Bove, Céline, Dostoievski, Henri Calet, John Fante, Charles Bukowski, Cioran, Philip Roth, Paul Valet… qui d'autre ?  C'est pour moi le véritable cauchemar du déménagement et j'ai bien peur de ne pas tenir mon engagement, de laisser encore une chance à celui-ci et, pourquoi pas, à celle-là. Et que faire de tous ces volumes mis de côté et pas encore lus ?

L'autre jour, ma mère se plaignait de ne plus rien avoir à lire, de devoir relire. Elle n'a certainement pas à sa disposition le genre d'auteurs que nous pouvons nous réjouir de relire. Les romans historiques dont elle est férue offrent-ils de ces phrases devant lesquelles nous pouvons nous arrêter un instant ? L'an dernier, au cours d'une suprenante et longue entreprise de dernier ménage, elle avait jeté ou donné un grand nombre de bouquins. Il y a deux jours, j'ai pioché pour elle dans ma bibliothèque quelques livres et les lui ai apportés. Je la sais effrayée par la situation et, toujours enrhumé, je ne l'ai pas approchée. J'ai déposé les livres dans l'entrée, en les lui présentant rapidement et de loin. Annie Ernaux – je l'aime bien, mais c'est souvent triste… Tu liras ce que tu veux. Un roman anglais que j'avais acheté il y a longtemps, Ernaux justement en avait parlé lors d'un entretien mais je ne l'ai toujours pas lu, il devrait te plaire. Le journal d'Uriarte dont je lui avais tant parlé. Un livre de René Fallet – je sais qui c'est, m'interrompt-elle, déjà en larmes de ne pouvoir m'embrasser. 
Ce soir-là, la chérie lisait au lit un livre que je lui recommande depuis des années. Elle s'interrompit soudain pour me lire à haute voix une phrase selon elle sublime tandis que je me déshabillais avant de filer sous la douche. Karoo fait partie de ces livres que j'emporterai à coup sûr et pourtant, je n'avais aucun souvenir de cette phrase digne d'un Cioran, et que j'ai, depuis, oubliée de nouveau. 





vendredi 3 avril 2020

Confinés avec Maurice (et Clémentine)

Clémentine Mélois

On en parlait récemment. La Maison des bois, feuilleton en sept épisodes, réalisé en 1970 par Maurice Pialat, diffusé par l'ORTF en septembre et octobre 1971, est disponible sur le site d'Arte jusqu'au 13 mai prochain.


La suite ici

Tout récemment également, France culture exhumait de ses archives un entretien avec Pialat, mené par Claude-Jean Philippe et Caroline Champetier en 1980 à l'occasion d'une rediffusion de l'œuvre sur TF1, qui avait succédé à la Première chaîne de l'ORTF en 1975…





Clémentine Mélois

jeudi 2 avril 2020

Les chiffres du jour


En France, selon le dernier bilan des autorités, 4 503 personnes sont mortes du coronavirus, dont 471 au cours des dernières 24 heures. Plus de 6 000 personnes sont désormais sous respiration artificielle, soit plus que la capacité de lits de réanimation du pays avant la crise, qui était de 5 000. Pour faire face à la saturation des hôpitaux, 344 transferts ont ainsi été organisés depuis le 18 mars, dont 232 depuis le Grand-Est, 52 de Bourgogne-Franche-Comté et 48 d'Ile-de-France, selon la direction générale de la santé.
Pour la première fois, des chiffres sont donnés pour les maisons de retraite et Ehpad. On y dénombre au moins 884 morts. 14 638 personnes y seraient contaminées ou possiblement infectées.
Rien, aucun chiffre pour le moment, concernant les mensonges d'Etat (et de certains médias).

En grand seigneur


Duane Michals

Si j'étais très riche je construirais ainsi ma maison : une entrée minuscule, un couloir étroit, une salle de séjour pitoyable, une chambre triste, des meubles très modestes, simples, peu de tableaux, aucun tapis, aucun rideau, des lampes peu pratiques et de faible puissance, dans l'ensemble, une atmosphère de gêne. En ce qui concerne les chiottes, cependant, au moins quarante mètres carrés, du marbre, des faïences, une robinetterie somptueuse et de très gros calibre, en vermeil, des lustres triomphaux, d'immenses miroirs biseautés, de douillets tapis d'éponge aux couleurs délicates, un déploiement de parfums rares et très coûteux, du papier hygiénique doux comme un soupir, des flacons et des vaporisateurs en tout genre, des tourne-disques stéréophoniques avec une discothèque imposante, bref, un luxe effrené, une débauche d'espace, l'envie de se promener nu dans tous les sens, peut-être au pas de course. Pourquoi nos savants architectes ne construisent-ils pas de pareilles maisons ? Il est facile de supporter la misère lorsqu'on peut chier en grand seigneur.

Dino Buzzati, Nous sommes au regret de…,
trad. Yves Panafieu, ed. Robert Laffont