samedi 30 janvier 2016

A ta santé, Agnès !




- C'était typiquement le cinéaste qui m'emmerdait, mais dont je me suis forcé à voir les films. Au début...
- Pourquoi tu te forçais ?
- Par bêtise, par soumission.
- La bêtise, OK, mais je ne t'ai jamais vu soumis à quoi que ce soit.
- Tu me connais mal. J'avais 20 ans quand j'ai commencé à aller voir des films. Je n'avais aucune culture.
- Oui, tu m'as déjà raconté tout ça.
- Eh bien, lorsque tu es un ignare et que tu veux te construire un savoir, que tu veux découvrir un art, tu t'orientes à l'aide d'écrits...
- ...C'est à ces écrits que tu dis avoir été soumis ?
- Oui. Mon ami Pascal, tu sais, l'antiquaire, m'avait initié au cinéma, deux ou trois ans auparavant. Et puis, il s'en est progressivement désintéressé. Moi, je suis devenu accro. J'étais seul. Avec l'Italienne, un temps. Mais après notre rupture, entièrement seul. Radical. Intégriste. Je me suis mis à lire les journaux de cinoche, Les Cahiers, Cinématographe, Positif, les ciné-clubs de la télé, Cinéma Cinémas, un ou deux livres chouravés à la Fnac...
- Du temps où il n'y avait pas encore les caméras et les systèmes antivol.
- Exact. Il existe, on ne va pas le nier, une tyrannie culturelle, surtout à Paris.
- Je n'ai jamais senti ça.
- Tu ne t'es jamais intéressé qu'au foot de toute manière.
- Le foot et les filles.
- T'étais meilleur au foot.
- Bon, finis ton histoire.
- Pascal, je le voyais encore, mais j'allais seul à la cinémathèque et les cinémas art et essai en voie de disparition. Je pouvais traverser tout Paris pour une séance à 15h40 dans une salle quasiment vide. Je n'avais aucun critère de jugement. Je me fiais à la prescription officielle. Il fallait avoir vu Le Bel Age ou Paris nous appartient au même titre que Tirez sur le pianiste ou La Collectionneuse. J'avais plus de plaisir avec Truffaut ou les premiers Godard qu'avec Kast ou Rivette, mais je mettais ça sur le compte de mon ignorance.
- L'ignorance rance dont tu parles souvent.
- Dont je ne pourrai jamais me défaire.
- Tu exagères.
- A peine. J'avais eu ça aussi avec un Tarkovsky. Et le film de Stévenin, Le Passe-montagne. Le Cassavetes des Vosges, avec Villeret et des types du cru. C'était assez ennuyeux. Mais Pascal adorait ce film et il fallait que je l'aime aussi. C'était ça, être cultivé. On en reprend une ?
- Vas-y.
- Où ça ?
- Où ça quoi ?
- Non, rien. Je le croisais parfois, Rivette. Quand j'allais au club Troyon, à une projo de presse, il était souvent là, dans le self sinistre qui faisait l'angle, à bouffer tout seul un plat dégueulasse passé au micro-ondes. Il avait l'air d'un clodo.
- Carrément ?
- Je pensais Pourvu que je ne finisse pas comme ça... Tu vois, si je suis sincère...
- Vas-y...
- Où ça ?
- Ah, OK, j'ai pigé. Donc, si t'es sincère ?
- Oui, si je suis sincère, je pouvais trouver amusantes certaines scènes de ses films, le jeu, je voyais ce qu'il voulait faire, je ressentais cette liberté, ce je-m'en-foutisme du scénario, l'atelier-théâtre, 68, le trip entre potes restés perchés, mais globalement, quatre heures d'errance foutraque, ça emmerde le cinéphile le mieux disposé, on ne me fera pas croire le contraire. Ou alors, c'est juste de la branlette intellectuelle. Avec des mots, des concepts, des théories, tu maîtrises la langue et tu peux tout expliquer, tout justifier.
- Ouais, peut-être. Il me semble que je n'ai jamais vu un de ses films. La Belle noiseuse, c'est lui ?
- Oui. Quel ennui. C'est trop long. Toujours. T'as l'impression qu'il n'a jamais mis les pieds dans une salle de montage, le père Rivette.
- Béart était pas mal.
- Oui, heureusement qu'elle était là. Et qu'elle n'avait encore rien retouché...
- Quelle andouille, celle-là quand même. Longtemps, elle a nié avoir refait sa bouche et le reste, pour finalement avouer et se lancer dans un combat contre la chirurgie esthétique...
- Celle qui ne ressemble plus à rien, c'est l'ex de Tom Cruise...
- Laquelle ?
- Celle de Moulin Rouge.
- Moulin Rouge, ce clip hystérique ?
- Putain, on n'a rien fait de nos vies et Alzheimer est déjà là.
- Tiens, tu as vu ce film avec Julianne Moore ?
- Alice quelque chose ?
Still Alice.
- En voilà une qui n'a rien retouché, je crois, et qui est sublime.
- T'as vu ce film ?
- Oui, je crois... Bof, non ?
- C'est émouvant.
- Mouais... C'est assez convenu finalement. Un truc hollywoodien à Oscars.
- La dernière ?
- Je m'excuse, hein, j'ai été méchant avec toi tout à l'heure quand je disais que t'étais meilleur au foot.
- Ah, quand même...
- Oui,
j
'avais oublié le lever de coude, t'es pas mal non plus à ce jeu-là.
Et c'est pas ça qui va nous faire
retrouver le nom de l'ex de Tom Cruise.
- Nicole Kidman ?
- Oui, voilà ! Ah, heureusement que tu es là, ne me quitte jamais ! Je ne sais pas pourquoi, j'oublie toujours son nom à celle-là...
- Tu ne l'aimes pas beaucoup.
- Ce doit être ça. Dis-moi, j'ai l'impression qu'on s'égare.
- De la Nouvelle vague, il ne reste plus que Godard ?
- Oui. On m'avait dit, il y a un moment déjà, qu'il était très malade. Mais il est toujours là, le Suisse.
- J'ai jamais aimé ses films.
- Moi, si. Mais, consacré, il est devenu un sacré con. 
- C'est vrai ?
- Un peu quand même... Tu vois, on lui a dit, dès le début, que c'était un génie mais ça intéresse qui ses films aujourd'hui ? Pas un producteur pour lui dire, Ecoute Jean-Luc, t'as du talent, c'est indéniable, tu fais mumuse avec tes jouets dans ton coin mais tes films sont imbitables : des citations édifiantes, des dialogues qui se superposent, la musique par dessus, tes cartons vidéo moches, ça suffit... 
- Il est intouchable.
- Oui, intouchable tant qu'il y aura une clique de journalistes, de critiques, d'historiens pour se toucher en écrivant que Godard est encore en avance sur son temps et toutes ces conneries. On trouve toujours de quoi disserter dans ses films. Y'a tellement de références, on s'y retrouve forcément quand on a un minimum de culture, on reconnaît tel texte ou tel tableau et on pisse sa copie en criant au génie. 
- La dernière ?
- Oui, ça donne soif, les morts. Reste Varda, aussi. Faut pas l'oublier, celle-là, merde ! Cléo de 5 à 7, c'est inégalable. Je donne tous les Rivette pour un Cléo.
- Sa coupe de cheveux, quand même, c'est pas possible.
- Je n'en ai rien à faire de ses cheveux !
- Je comprends.
- A ta santé Agnès ! Tiens bon !
- A ta santé, Agnès !


8 commentaires:

  1. Je serais moins dur que vous, mais difficile de nier qu'il y a du vrai là-dedans. A la santé d'Agnès et Julianne !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, certainement, mais je ne fais que reporter une conversation entendue hier soir au comptoir... Santé !

      Supprimer
  2. Allez, je remets la mienne : à la santé d'Agnès et de Julianne !

    RépondreSupprimer

  3. Bon, je vous l'ai déjà dit mais je réitère : il faut que vous publiez vos dialogues. Ils sont excellents par ce qu'ils disent, par leur rythme. Ils touchent l'âme du lecteur grâce votre sens de la formule.

    Ce serait là faire oeuvre pie, cher Inconsolable, car à l'heure où nombre de bouses encombrent les rayons des librairie, votre recueil contribueraient à redonner un peu de dignité à ceux-ci.

    Bien à vous

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci cher Promeneur, mais il me semble que pour intéresser un éditeur, je devrais être ministre, faire semblant de m'opposer à mon chef, être attaqué par nombre d'adversaires et démissionner magistralement deux jours avant la publication des mes confessions…

      Supprimer

  4. Vous n'allez pas vous y mettre, vous aussi...

    Plus sérieusement, il existe une pléiade d'artisans du genre qui, j'en suis certain, seraient heureux de publier vos écrits.

    RépondreSupprimer
  5. Allons ensemble les rencontrer, cher Promeneur !

    RépondreSupprimer