samedi 6 mai 2023

Pas moi

 

Anonyme


Qui écrira sur l'amour ? Pas moi. Oh non. Moi j'aime.


Alejandra Pizarnik, Journal II.
Années françaises (1960-1964)
,
trad. Clément Bondu.
Ypsilon, 2023

vendredi 5 mai 2023

A la sauvette

Bert Hardy

 

 

C'était une nuit merveilleuse dans l'ancien quartier espagnol
à deux pas du meublé qu'occupaient mes parents à ma naissance
Oui, Escudero, Belleville avait beaucoup changé.
C'était un hiver d'avant les téléphones dans la poche,
les algorithmes rimant nos amours,

l'intelligence artificielle anticipant nos pensées,
la reconnaissance faciale inspectant nos mouvements
et les seins en Silicon Valley…
Elle attendait au fond du bistrot, les yeux perdus dans un magazine féminin, certainement quelqu'un qui n'arrivait pas
quand au comptoir, je ne voyais rien, comme dans une chanson
de Joe Dassin,
embourbé dans les idées des autres, mots de nouvelles pages.
Ma seule attente était d'échapper à l'enfer où vivaient
toutes sortes d'hommes irrités et capricieux,
dérober à chacun de mes passages dans cette grande enseigne
de la culture de masse du ventre de Paris,

un ou deux bouquins au hasard,
les boire le soir dans un bar.

Fragile petite brune à peine sortie de l'adolescence,
mon innocente Nastienka espérait un premier chagrin d'amour comme on espère la révolution.
Six bières tièdes, quatre vodkas, deux vins chauds, une nouvelle russe et trois aphorismes franco-roumains durant,
elle a accordé quelques notes de sourire sans même penser à s'éclipser au sous-sol
histoire de solidifier son drame en cours,
tandis que je pérorais sans fin,
oubliant n'avoir rien avalé depuis le matin,
songeant que je n'avais partagé le lit d'une telle insolence depuis des siècles.
Elle était en manque de justice et de liberté,
exécrait ce monde qu'elle sentait basculer toujours un peu plus dans l'ignomie,
me contait sa peur des hommes,
moi, celle de l'inconnue,
et plus je me collais à elle sur la vieille banquette en skai rouge défoncée,
plus elle riait de
mon allure caricaturale et perdue –éperdue?, je n'ai pas bien entendu– d'artiste de la faim.
La tentation était grande pour nous deux de ne plus jamais dormir,
d'enfin passer à autre chose,

comme on écrit sur papier glacé entre deux publicités.
Le patron feignait de ne pas nous mettre à la porte lorsqu'elle m'a supplié à l'oreille de la raccompagner chez elle,
en grande banlieue.
Nous avons marché ivres main dans la main le long du fleuve gelé
désert à minuit en ces temps-là,
le printemps et le grand soir attendront,  s'emmitouflait-elle encore à l'autre bout de la ville,
m'offrant un dernier regard de fougue et de feu,
tout comme l'amour, pensais-je, en la voyant disparaître seule dans un taxi au cœur de notre nuit blanche.

Ce matin, trente ans plus tard,
j'ai craché à la sauvette
sur ce trottoir
où nous nous sommes soûls tenus la main,
parmi nos enfants zombifiés dans l'isoloir à codes barres,
connectés tatoués vidéo-surveillés
à mobilité douce et aux rêves monétisés,
aucun parfum de souffre ne faisait renaître la flamme,
aucun éclat de rire ne consolait tristesse.

 

 charles brun, love souvenirs flous d'un vieux con, tome III

 

 



vendredi 28 avril 2023

Qui est absent ?

 

Alfredo Camisa

En novembre 1960, Alejandra Pizarnik a 24 ans et vient d'arriver à Paris. L'Argentine y restera quatre années. Le deuxième volume de son Journal, qui couvre cette période, vient d'être publié par les inestimables éditions Ypsilon, chez qui est disponible l'ensemble de l'œuvre de cette chère Flora.

On dit que, quand la mort approche, le passé fait irruption et se répand dans la mémoire comme un sac de pierres qui soudain se casse. Alors, cette nuit, j'ai vu et j'ai su de vieilles choses : partout où je me voyais, je souffrais. Je souffrais comme on respire. Pourquoi est-ce que je souffrais ? La même chose que maintenant : douleur d'absence. Qui est absent ? Je ne sais pas, mais il y a quelqu'un qui manque. Je suis venue en Europe pour chercher qui me manque. Mais que peut une jeune femme seule dans un monde grand? Et comment et par où commencer à chercher. Tout ça, c'est de la folie. La folie commence quand les désirs les plus profonds veulent se réaliser…

 

 

Alejandra Pizarnik,
Journal II. Années françaises (1960-1964),
traduction et postface, Clément Bondu.

jeudi 27 avril 2023

La mort à Sébastopol


Dans ses carnets, peu avant le fameux voyage à Moscou, réalisé à l'été 1936 en compagnie d'André Gide, Pierre Herbart, Jef Last, Jacques Schiffrin et Eugène Dabit, Louis Guilloux note : 

De Dabit : juin 1936 – « Cher G… Alors, quand arrives-tu à Paris, pour notre grand voyage ? Cet hiver, à Saint-Brieuc, tu te souviens, on parlait de voyages. On ne pensait pas à celui-là, dis ? Ecris-moi un mot pour m'annoncer ton arrivée. Ton vieux. »

Dans ses propres carnets – publication posthume chez Gallimard sous le titre de Journal intime –, à la date du 22 juin, Eugène Dabit, entre deux femmes (son épouse, Béatrice Appia, dite Biche et l'artiste hongroise, Vera Braun), s'interroge :

Je dîne avec Biche, rue Paul-de-Kock. Est-ce la dernière soirée que je passe dans cette maison? Oui, peut-être. Mais pas la dernière soirée que je vis auprès de Biche. Sauf si ce voyage en U.R.S.S. m'est fatal…

La petite bande visitera Leningrad, Moscou, puis Tbilissi – alors, Tiflis. Guilloux et Schiffrin y abandonnent leurs compagnons de voyage pour rentrer à Paris via Moscou, Berlin et la Belgique. Les autres se rendront à Batoumi, Sokhoumi et Sotchi. Avec pour seule date, la vague indication « Juin-juillet 1936 », Guilloux écrit :

…Comme toujours en voyage, je n'ai pas écrit une seule note, mais je me souviendrai. C'est à Moscou que nous avons appris l'insurrection de Franco (18 juillet 1936).

Puis :

Août 1936Au téléphone la voix de Gide. Je ne comprends pas tout de suite que c'est pour m'annoncer la mort de Dabit. Il est mort à Sébastopol, de la scarlatine. Trop troublé par cette nouvelle, je comprends mal ce que Gide ajoute: que personne n'est encore informé, je crois.

André Gide dédiera à Dabit son Voyage en U.R.S.S.; Louis-Ferdinand Céline en fera de mêmeDabit s'en serait bien passé – avec Bagatelles pour un massacre

mardi 25 avril 2023

Souvenirs inutiles

Lutz Dille


déjà
les mots se défilent
il cherche dans le noir
abrasé
la façon simple de
dire les choses
et oublie aussitôt.
la matinée traînée
il descend dans le jardin
sous la pluie finissante,
et se demande
– aucune sagesse
combien de temps encore
il va pouvoir soigner ce bout
de terre
somme toute
un mètre carré rocailleux
calcule-t-il
bêtement
par années à les attendre
sans avoir vraiment eu
besoin d'eux.
et ces chants d'oiseaux
dont il ne connaîtra pas
le nom
les livres qu'il ne lira jamais
ces jours solitaires qui rallongent
usés
ces souvenirs inutiles
l'heure de quitter cette maison
approche se dira-t-il
en remontant
pas malheureux
en quelque sorte délivré.
atteindre la suprême vacuité,
est-il écrit
quelque part.

 

charles brun, suprême vacuité

 

 

mercredi 19 avril 2023

L'étrange douceur de la nuit


Willy Ronis

 

...Ces serments, ces paroles folles qu'on prodigue dans sa jeunesse, il ne pouvait les prononcer. Sans doute parce qu'il s'était livré jadis à ce jeu terrible. Son bonheur était calme, presque oppressant... celui qu'on goûte après des échecs, des heures mornes, quand on n'espère plus connaître de consolations et que, brusquement, la vie vous surprend et vous ranime. [...]
Il connaissait ce bonheur égal et silencieux qu'on appelle après des années d'une existence hasardeuse.
[...]
L'inquiétude se mêlait au bonheur qu'il gardait de sa journée, une inquiétude d'homme, sourde, envahissante, que ne pourrait chasser l'étrange douceur de la nuit.

Eugène Dabit, La Zone verte,
L'Echappée, coll. Paris perdu, 2023

mardi 18 avril 2023

Avant tout

 

Boris Smelov


La décision d'être heureux
par-dessus tout, contre tous
et contre moi, de nouveau
— avant tout, être heureux —
je prends cette bonne résolution. 

Mais bien plus que la volonté
subsiste la douleur du cœur

 

 

Jaime Gil de Biedma, Las personas del verbo
trad. maison

samedi 15 avril 2023

Pas toujours

 

Rupert Vandervell

 

 

soyons franc :
il y a du mieux
lorsque je n'appuie pas,
ça fait plus mal
qu'avant

on augmentera la dose
la prochaine fois
on échafaudera un
nouveau programme
les yeux fermés,
sans se dérober

la jupe au vent à l'arrière
de son scooter
vacances place d'italie
sur le même air

tiens-le bien 

quelle chance chante-t-elle
d'habiter la france
une telle réussite dans
la parodie de l'enfer
c'est pour notre bien
mais combien sont dans mon cas
à attendre l'insurrection

nous finirons par perdre le foie
à ressasser sans cesse
à se taper des ballons
le soir au fond d'un bar
le brouillon de ce cauchemar

nos infinies réserves de lâcheté
le préservent
l'homme seul n'est pas toujours
en mauvaise compagnie

charles brun, parodies de l'enfer



mercredi 12 avril 2023

Le retour du printemps


Nous accueillerons enfin le printemps (franco-suédois) à partir de demain et jusqu'au 6 mai, dans le sixième arrondissement de Paris, à la Galerie Thomé. Qu'on se le dise...

 


 

dimanche 9 avril 2023

Fort heureusement

 

William Claxton


j'ai investi aujourd'hui
dans la poésie
contemporaine
américaine
une leçon de perfection
ennuyeuse misère
la délicatesse du poète
sa légèreté
m'assomment
la longueur des poèmes
me décourage
j'enrage dans mon coin
regrette l'achat
fustige aussitôt ma réaction
fort heureusement la solitude
m'accompagne
fort heureusement l'édition
du recueil est
bilingue
un coup d'œil à la source
enfonce définitivement
les deux traducteurs
me réconcilie
avec la poésie d'aujourd'hui

 

charles brun, en lisant, en râlant

 

 

samedi 8 avril 2023

Mœurs dissolues

Sabine Weiss

 

Le deuxième volume de l'excitante collection Paris perdu des éditions L'Echappée est la réédition du dernier roman d'Eugène Dabit, La Zone verte, paru en 1935 chez Gallimard, et dont voici l'intriguant et réjouissant incipit:

Au carrefour du boulevard Barbès et du boulevard Rochechouart, en face de la sortie souterraine du métropolitain, un manchot qui vend L'Ami du peuple s'est installé ; puis vers neuf heures, une grosse bonne femme, avec un panier empli de fleurs et de feuillages. Peu à peu la bouche de métro cesse de rejeter par fournée des voyageurs ; sur le viaduc, que suit une ligne aérienne, les rames circulent à intervalles plus espacés et leur roulement sourd n'interrompt point la conversation animée du vendeur de journaux et de la marchande de fleurs. Chaque matin, ils se retrouvent à leur poste; ils discutent: du temps, de leur commerce. Aujourd'hui, il s'agit des mœurs dissolues qui furent celles des années de guerre.

« Je vous dirais pour conclure que j'ai connu une petite qui a été très régulière, affirme la bonne femme. Seulement, lorsque son mari est revenu, il lui a dit : “ Toi, si tu t'as pas couché avec un type, c'est que t'as pas pu. Voilà les hommes ! »

 


jeudi 6 avril 2023

Haute voltige

 

Elif Gülen

 

– Alors, ces vacances ?
Je t'ai parlé de l'hypnotiseur?
Celui d'Hypnoflix ?
De quoi tu parles ?
Je ne sais pas.
Mais alors ?
Hypnoflix, c'est le titre d'un extraordinaire spectacle que proposait le théâtre de mon bled, il y a quelques jours...
Ben alors...
...Je n'en ai vu que les affiches, fabuleuses... J'aimais bien l'idée transmise par le titre : faire sortir les gens de chez eux leur laissant accroire que ce sera aussi bien que devant leur plateforme préférée... Pauvre Georges Brassens!
Que vient faire Brassens dans cette histoire?
C'est le nom du théâtre vide de mon patelin. On a un gymnase Robert-Pandraud et un théâtre Georges-Brassens.
Pandraud pour apprendre la voltige…
Joli! Et le nom de Brassens sert d'alibi pour les spectacles les plus insipides. Familiaux. Consensuels. Remarque, ils n'en abusent pas : la programmation ne propose qu'un seul événement par trimestre... Pourquoi me parlais-tu d'hypnose?
Tu sais que je déteste prendre l'avion... Une amie m'a conseillé de voir un hypnotiseur avant mon départ.
C'est qui, cette amie?
Tu ne la connais pas.
Pourquoi?
C'est mon jardin secret... Elle fait de l'EMDR et...
C'est quoi? Une méthode pour apprendre à se fendre la poire? Je tiens à rencontrer cette amie!
L'EMDR est une catégorie d'hypnose, basée sur les mouvements oculaires, par stimulation sensorielle, si j'ai bien compris, ça permet de libérer certains traumatismes...
Ah, très bien...
Elle m'a conseillé de prendre rendez-vous avec le type qui lui a tout appris. Un ponte en la matière.
Nous sommes cernés par les pontes…
– Tu en reprends une?
– C'est bien parce que c'est toi…
Je prends donc rendez-vous avec le ponte, j'arrive à l'heure, dans un bel immeuble haussmanien, et là, dans la cour, devant la porte de son cabinet, se tient un type, l'air ahuri, en jogging, pas rasé... Je le reconnais, j'avais vu sa photo sur internet...
C'était le ponte?
Exact.
L'arroseur arrosé...
Comment ça?
J'en déduis, par ta description, que le ponte s'était auto-hypnotisé...
Je n'en sais rien. Il avait l'air d'un patient dans le parc d'un hôpital psychiatrique. Peut-être faisait-il de la méditation... Toujours est-il qu'il se met à paniquer en me voyant arriver : Nous avions rendez-vous?! Je lui donne mon nom. Très bien, je vous en prie, entrez, c'est par ici. Il me fait patienter dans une salle d'attente minuscule. J'entends des bruits de chasse d'eau, de vieille tuyauterie... Il apparaît enfin…
Il s'était changé?
Absolument pas. J'entre dans son cabinet. Je lui explique ma phobie de l'avion. Il vient alors s'asseoir en face de moi, à un mètre à peine. C'est lui qui ferme les yeux. Commence la séance. Il me demande de me concentrer, de penser, en regardant à ma droite, à quelque chose ou quelqu'un que j'aime, la même chose à gauche… Ces images, que je dois retrouver une fois à bord de l'avion, sont censées me détendre...
Quelles images ?
Celles formées par mes pensées.
Quelles étaient-elles ?
Ma fiancée sur la droite...
Quelle partie?
Comment ça, Quelle partie?
De ta fiancée, comme tu dis...
Son sourire...
– Son sourire te détend?...
Bref, je ne sais pourquoi, comme un con, j'ai pensé à mon jardin pour l'image de la gauche.
Ton jardin ?!
Exactement. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Mon jardin est un vrai bordel, je ne m'en occupe jamais, quand j'y pense, ça a plutôt pour effet de me déprimer…
Quelle idée de penser à ton jardin...
– Et devant moi, j'ai pensé à mon chat.
– Ton chat, qui est toujours malade?
– Soudain, il me dit Bienvenue.
– Bienvenue ?
Comme si j'avais été absent, que je revenais d'ailleurs…
– C'est le secret des pontes : tu ne te rends pas compte de leur pouvoir.
– Il était toujours dans le même état, l'air hagard…
– Tu avais dit ahuri…
– Pas net. Perturbé. Je lui dit C'est fini? Oui, une seule séance suffit pour ce dont vous souffrez. Je vous raccompagne. Bonnes vacances. Mais, je vous dois quelque chose, j'imagine. Ah oui, pardon, cela fait 80 euros, s'il vous plaît.
– Pas cher pour 3 images ! Et ça a fonctionné?
– Le lendemain, je suis allé voir mon médecin pour qu'il me prescrive un tranquillisant. Le soir même, j'en prenais un demi-cachet, mais ça ne m'a rien fait. J'ai pris l'autre moutié et toute la soirée, j'ai plané… Mais deux jours plus tard, une fois dans l'avion, malgré le ponte de l'hypnose et les cachetons, la même angoisse m'a repris… Le vol était des plus inconfortables…
– Il faut en finir avec ces pontes ! Avec les experts, les spécialistes, ceux qui se pensent les élites, les élus, les trous du cul qui veulent notre bien, les pilleurs impunis, les désinformateurs et les profanateurs, les professeurs de novlangue, la mafia au pouvoir, dans tous les domaines !
– Santé !
– Finalement, ta copine, ton jardin secret, tu peux te les garder…




lundi 27 mars 2023

Ridicule et outrecuidant

 


Pensez-vous réaliser un film ?

Non. J'en ai rêvé beaucoup. Mais finalement, je préfère le confort de l'écriture, où l'on est seul maître de ce que l'on publie. Il y a aussi des raisons caractérielles : je ne pourrais pas commander vingt ou trente personnes, ni les aimer pendant le long temps qu'il faut pour faire un film. D'ailleurs, publier des romans est déjà ridicule et outrecuidant, faire des films serait pire.

 

Jean-Patrick Manchette,
propos recueillis par François Cuel et Renaud Bezombes,
Cinématographe, 1980
in Manchette, Derrière les lignes ennemies, entretiens 1973-1993,
La Table ronde

mercredi 22 mars 2023

Un peu fascinant


Maurice Rougemont


 

Les exploits des gangsters ne vous intéressent pas ?

Non.

Et les policiers ?

Un policier, ça a quelque chose d'un peu fascinant car je ne suis pas encore arrivé à comprendre comment on peut choisir ce métier. Les seules explications que je trouve sont tellement injurieuses pour les intéressés, l'être humain et l'humanité, que cela ne doit pas convenir. Je comprends mieux le véritable sadique ou l'ordure totale : le milicien ou le tortionnaire, mais pas le flic d'une compagnie de district.

 

Jean-Patrick Manchette,
propos recueillis par Luc Geslin et Georges Rieben,
Mystère Magazine, 1973

repris dans Manchette, Derrière les lignes ennemies,
entretiens 1973-1993
,
tout juste publié par La Table ronde, 24€


samedi 18 mars 2023

Au détour d'une rue

René Groebli

Ses amis mousquetaires de la Butte se nommaient Francis Carco, Pierre Mac Orlan et Roland Dorgelès. André Warnod fut tour à tour dessinateur, journaliste, essayiste, critique d'art. Les éditions l'Echappée ont l'excellente idée de lancer une nouvelle collection, Paris Perdu, dont le premier titre sera la réédition des Plaisirs de la rue, recueil de chroniques de Warnod, daté de 1920. Dans son texte intitulé Comment Paris reçoit les rois, le Vosgien semble regretter que les traditions se perdent. Nous aussi.

Pour recevoir Marie d'Angleterre, les rues étaient tendues de riches broderies et de tapisseries aux couleurs voyantes ; des surprises de toutes sortes étaient préparées à chaque carrefour. À la fontaine du Ponceau, il y avait un jardin orné de lys et de roses vermeilles et «dedans ledit jardin étaient trois jeunes pucelles nommées Beauté, Lyesse et Prospérité ». À la porte aux Peintres, se trouvaient cinq autres pucelles, «c'est assavoir France, Pax, Amitié, Confédération et Angleterre». À l'arrivée du cortège, le roi David parut parmi ces filles, les plus belles qu'on eût trouvées et qui étaient nues. Il donnait la main à la reine de Saba, «laquelle reine portait la Paix à baiser au roy, lequel la remerciait humblement».
Qu'aurait dit le président Wilson si, en avril dernier, lui fussent apparues, au détour d'une rue, un groupe de belles filles semblablement dévêtues
? Mais les gens de ce temps-là ne s'en scandalisaient pas et l'on voyait très bien sur une même place des sirènes toutes nues, fredonnant des bergerettes, tout près d'un tréteau où le Christ expirait entre deux larrons.
 

André Warnod, Les Plaisirs de la rue, 1920,
rééd. L'Echappée, 2023

jeudi 16 mars 2023

La fausse commune

 

Evelyn Bencicova

Elle avait l'air quelconque. Certes jolie, mais d'une beauté banale, quelque chose d'animal. Pourtant mon copain m'avait dit Tu verras, cette fille, c'est une tuerie. Il ne savait pas si bien dire : je suis mort dans ses bras à peine nous étions-nous emboîtés. 

 

charles brun, souvenirs de la fausse commune

vendredi 10 mars 2023

Philosophie des ruines

Yaroslav Prokopenko

Un abonné du blogue qui me veut du bien m'apprend la diffusion, la semaine dernière, sur notre grande et belle radio d'Etat nommée France culture, d'une série d'entretiens menés par Guillaume Erner, grand journaliste du service public qu'on ne présente plus, avec ce non moins grand et honorable et vénéré philosophe français, et international – le monde entier nous l'envie–, Bernard-Henri Lévy – Christine Angot, paraît-il, en bave de jalousie. Un grand moment de stimulation intellectuelle produit dans le cadre du programme "A voix nue" et tout simplement intitulé BHL au-delà des initiales. Le premier épisode, Une enfance des deux côtés de la Méditerranée, évoque, avec beaucoup d’émotion, et même de dévotion, sa mère et son père, couple fusionnel, avide de culture, mais ayant, est-il précisé, peu de vie sociale. Le deuxième, Une jeunesse littéraire, nous rappelle cet étudiant de Normale Sup, marqué par des rencontres importantes: Althusser, Foucault, Lacan, et surtout Malraux, qu'il visite au crépuscule de sa vie, événement qui déclenchera son désir de rendre compte des conflits éloignés et oubliés, ainsi son tout premier voyage, son premier engagement à la George Harrison: le Bangladesh. Suivent l'épisode Le dandy engagé, et ce nom certes plat, trouvé par lui-même mais qui va le rendre célèbre, à l'image de sa chemise blanche: «nouveaux philosophes». Lorsque les premiers livres paraissent, nous rappelle-t-on, surgissent les premières polémiques: le BHLisme est, souvenons-nous, contemporain de l’anti-BHLisme… Métier: Intellectuel, évoque tout naturellement le couple qu’il forme avec la sublime Arielle Dombasle, et nous révèle son rôle de père comblé, fier de ses deux enfants, sa vie de voyageur et sa fascination pour le monde musulman, d'où il vient et où il retourne sans cesse pourdocumenter les tumultes du monde. Enfin, nous abordons, bien tristement, le dernier épisode, BHL, un pouvoir, retour sur sa célébrité et son apparence médiatique, qui, avouons-le avec France culture, empêchent malheureusement d’écouter sans a priori les analyses profondes et pertinentes du plus célèbre des Germanopratins…
En dessert, nous ne manquerons pas de lire avec gourmandise le papier de Pierre Rimbert, BHL, le sparadrap du Palais
Dans la même famille d'esprit, la semaine prochaine, promis, nous reviendrons sur le porno de l'ami Houellebecq…

 

 

lundi 6 mars 2023

Comment avais-je pu douter ?


Saul Leiter

 

 

j'ai cessé de chercher
j'ai cessé d'attendre
j'ai cessé d'en pincer pour toi
et me suis mis à en pincer pour moi
j'ai vieilli rapidement
je suis devenu gras du visage
et mou du bide
et j'ai oublié avoir jamais eu de l'amour pour toi
j'étais vieux je n'avais ni centre d'intérêt ni mission
je tournais en rond à manger et à acheter
des habits de plus en plus amples
et j'ai oublié pourquoi je détestais
tous ces longs moments qu'il me fallait combler
Pourquoi me revenir ce soir
Je ne peux même pas me lever de cette chaise
Les larmes me coulent sur les joues
me revoilà amoureux
et je peux vivre comme ça 

 

Leonard Cohen, Le Livre du désir
trad. Jean-Paul Liégeois



dimanche 5 mars 2023

Un peu de chaleur humaine


Robert Frank


Ah, Coltrane, ce son... Vous connaissez, bien sûr...  Mais non!, qu'est-ce que je raconte?, Davis, Miles Davis, trompette et pas saxo, c'est Miles Davis, rien à voir. Enfin, pas vraiment. L'un a joué pour l'autre. Allez savoir dans quel ordre, je veux dire qui pour qui... Vous voyez? Ah la musique, je n'en écoute plus vraiment aujourd'hui. Dire qu'avant... J'ai eu mes périodes. Vers 20ans, je n'écoutais que du jazz. Puis, un peu après, j'ai eu ma période blues, plus roots, vous voyez. Et je ne sais pourquoi, un désir de pureté, quelque chose dans cet esprit, vers 30ans, je suis tombé dans le classique. Enfin, surtout le baroque, Bach, le dieu. Enfin, Dieu doit beaucoup à Bach comme disait Nietzsche, je crois. Non lui, il a dit que dieu était mort, peu importe, ce qui importe, c'est que c'est vrai... Ah, la musique… Le rock, la pop, ne m'ont jamais beaucoup intéressé. Même si c'est ancré dans ma jeunesse. Je ne sais pas. Dès que j'entends une guitare électrique, mes poils se hérisssent. Vous comprenez? Je ne supporte pas. Maintenant, c'est fini tout ça. Je ne pouvais pas vivre sans musique et aujourd'hui, finito, terminato. Nous sommes tombés dans un autre monde, plus lisse, liquide même, plus flou. Vous avez remarqué?, aujourd'hui, on vous vend des ordinateurs qui ne sont plus équipés de lecteur CD ou DVD— le cinéma, c'est pareil, la chute est moins brutale mais elle est irrémédiable... La dématérialisation. On nous pousse vers les plateformes, les formes plates. Vous avez remarqué ? Oui, la musique a beaucoup compté pour moi. Je n'y ai jamais compris grand-chose, cela dit. Mais je ne pouvais pas m'en passer. Les femmes, c'est pareil. J'en ai connu quelques unes. Et je n'y comprenais rien, je peux l'avouer. C'est pas faute d'avoir essayé. J'ai goûté à tout. Ça, on ne peut pas dire le contraire... Les belles, les moches, des jeunes, des sur le retour, les vamps comme on disait à une époque, les femmes fatales si vous préférez, les étrangères, ah, les Nordiques, les Africaines aussi, je voyageais beaucoup grâce à mon boulot, les filles de l'est, froides mais excitantes comme peu savent l'être, les Espagnoles, fougueuses, les Italiennes, sensuelles et pulpeuses, les femmes très classe, des zonardes, des punkettes, des toxicos aussi parfois, des alcoolos, j'en passe... J'étais assez beau je crois, rien à voir avec aujourd'hui, tel que vous me voyez là, à plus de 60 balais, c'est difficile à imaginer, le succès que j'avais, je n'ai jamais été marié, ou même à la colle comme on disait de mon temps, mon secret je crois était d'être ouvert, disponible, en mouvement permanent... Vous prenez quoi? Vous m'êtes sympathique, je vous invite. Bientôt, boire un coup, ce sera réservé à une élite, profitons tant que c'est possible... Ah, les femmes, c'est vrai, je ne les ai jamais comprises. Trop tard : aujourd'hui, tout déglingué de partout, ça tombe, ça pend, c'est plus pareil. J'ai donné. Les femmes ne m'intéressent plus. Et elles ne s'intéressent plus à moi. Evidemment, ça me manque un peu, me réveiller au côté d'un corps étranger, un peu de chaleur humaine… Vous voyez ? Aujourd'hui, tous ces gens fixés à leurs écrans, dans le métro, dans les cafés même, je ne vois que des zombis autour de moi… Un peu de simplicité, de disponibilité pour l'autre, c'est trop demander? J'en suis à me demander, rapprochez-vous, je vais pas le gueuler devant tout le monde, les hommes, pourquoi pas après tout? Histoire de ne pas mourir idiot. Faut rester ouvert, comme je l'ai toujours fait. Vivre avec son temps, sinon, c'est la mort. Mais pas une grande folle, ça, je pourrais pas, non, un mec, un vrai, genre viril, comme moi, comme vous... Vous voyez ?… Vous n'êtes pas homophobe, dites? Qu'est-ce qu'il y a? Comment ça, vous avez rendez-vous? Là, tout de suite? Non, mais je disais ça comme ça, je ne pensais pas spécialement à vous, attendez, quoi!. Allez, oui, c'est ça, casse-toi connard! Et surtout, pas même un merci, pour le verre... Pédale, va! Décidément, les hommes non plus, je ne les comprends pas...





mardi 28 février 2023

De l'illusion

Imogen Cunningham

 

 

― Je ne sais pas quoi en penser. Toi, tu as trouvé ça bien, mon chéri ?
C'est un film bien ficelé. Les acteurs sont bons, tous, sans exception… Tu n'es pas de cet avis, apparemment…
Lorsqu'un film se termine, j'ai envie de me sentir bien, heureuse d'être allée au cinéma.
Ce qui n'est pas le cas…
Pas vraiment. Dans le film, comme dans la réalité, cette histoire d'agression fait diversion. Areva, ou EDF je ne sais plus, a passé des accords avec ce groupe chinois, qui a bénéficié du savoir-faire mis en place par Areva et se permet aujourd'hui de vendre des centrales nucléaires bas-de-gamme partout dans le monde, y compris en France.
Tu estimes que ça fait diversion pour qui?
Du point de vue cinématographique, du scénario. On suit le destin de cette femme et, comme elle le dit quelques années plus tard, dans la dernière séquence du film, tout s'est passé comme elle le prédisait: les salariés ont été licenciés et il ne reste plus qu'un nom, un visage, le sien. On a oublié tous les gens qu'elle défendait, ils ont disparu, comme les ouvriers hongrois du début du film.
Mais tout cela est clair, non ?
Le film est concentré sur un personnage, une actrice, une vedette, Huppert, et sa « performance incroyable» en syndicaliste – pas CGT quand même...
C'est du cinéma. Un film grand public. Un thriller. Le film doit prendre cette forme, ne peut exister que comme cela, dans ce genre bien défini, avec la présence et l'appui de ces vedettes. Impossible de financer un tel sujet autrement...
C'est ce qui me déplait. Comme autrefois, les films d'Yves Boisset qui me déprimaient. Je me souviens du Juge Fayard, j'étais très jeune et je n'avais pas supporté la mort de Dewaere...
On peut espérer que ce film incite le spectateur à s'intéresser à ce genre de questions, à développer un esprit critique…
Je te trouve bien optimiste... Souviens-toi du livre sur le nucléaire de ton ami...
Yannick ?
Oui, tu m'as dit que c'était une enquête formidable et personne n'en a parlé...
Ce n'est pas tout à fait la même chose, mais c'est vrai, il ne pouvait compter sur Isabelle Huppert pour la promo...
Tous ces rebondissements, les interrogatoires, la garde à vue, les procès... Qui l'a agressée? Les flics vont-ils la croire? Cette pression permanente.....
C'est un thriller. Il faut en accepter les codes.
Oui, mais je ne peux m'empêcher de ressentir cette frustration. La diversion que produit l'histoire de cette syndicaliste.
Le cinéma n'est pas subtil, ma chérie. On ne peut entrer dans les détails de l'affaire, l'enquête de la journaliste qui a écrit le bouquin...
Elle est absente du film, d'ailleurs. Pourquoi?
Tu aurais dû poser la question à ton idole, Denis Robert...
C'est vrai : je préfèrerais avoir cette conversation avec lui...
C'est gentil…
Je blague, mon chéri.
Remarque, c'est idiot : il était là, à côté de nous, nous aurions pu aller boire un coup avec lui et ses potes.
Tu ne crois pas qu'il a autre chose à faire que discuter avec deux clampins comme nous?
Parle pour toi... Dis-toi qu'il fut un temps où j'étais un journaliste redouté, un apprenti Denis Robert, dans mon domaine.
C'est toi, mon idole !
N'exagérons rien...
Et puis, cette comédienne... Encore un film avec Isabelle Huppert!
Elle n'est pas mal ici. Supportable, disons.
Mais sur l'écran, elle ne ressemble en rien à celle que l'on a vue présenter le film sur scène. Tu sais que c'est un point important, présent dans tous ses contrats, ces retouches?
Autrefois, les actrices hollywoodiennes un peu vieillissantes étaient filmées avec un filtre placé devant l'objectif de la caméra. Aujourd'hui, le filtre est numérique. Et puis, en l'occurrence, elle joue ici un personnage bien plus jeune, dont le mari est interprété par cet acteur formidable mais qui a une vingtaine d'années de moins qu'elle! Il faut qu'on y croit…
Oui, mais quand même : pas une ride!
Le cinéma n'est qu'illusion…
Justement, je n'éprouve plus aucune illusion devant ce film, ces histoires de pots de vin, la rencontre avec cette femme dont le mari travaillait chez Veolia, qui a subi le même type d'agression quelques années auparavant et dont on n'a jamais non plus élucidé l'affaire... Ces magouilles politico-financières, ça me fatigue, Veolia, EDF, Areva, de quoi être dégoûté...
Bientôt, un film sur Total peut-être…
Tu iras sans moi…
La justice vient de débouter les ONG qui s'opposaient à un nouveau massacre de Total en Afrique.
Notre président parade en défenseur de la planète, mais c'est l'impunité permanente pour ces groupes qui la détruisent... C'est insupportable!
La vie d'un Africain a encore moins de valeur que celle d'un Ukrainien…
Au moins, les Ukrainiens sont accueillis ici ou dans les pays frontaliers…
Ceux qui peuvent s'exiler, oui. Les autres, on s'en fout…
Mais non, tous les jours tu as des images terribles de ces pauvres gens…
Il ne faut pas confondre spectacle et économie. Biden l'a dit : Nous nous battrons jusqu'au dernier Ukrainien, pour nos valeurs !
La démocratie ?
La démocratie s'appelle BlackRock.
― C'est cette boîte de gestion d'actifs dont tu m'as parlé un jour ?
Oui, BlackRock à qui l'humoriste-président-soldat, et fraudeur fiscal de haut-vol – il ne faut pas l'oublier–, héros des escrocs de Bruxelles et des médias, a vendu le pays, bientôt membre de l'UE et de l'OTAN: déréglementation du travail, contrats zéro-heure, syndicats et protections des salariés supprimés, investissements financiers américains et européens, privatisation de tous les secteurs, la reconstruction et le redressement de l'Ukraine est à ce prix. Un modèle ultra-libéral de rêve, à nos portes, comme ils disent… C'est ça, leur guerre, mon amour. Ce fou furieux de Poutine l'avait bien compris…
Quelle fatigue… Il reste du vin ?






samedi 25 février 2023

Pourvu que rien ne dure !

Saul Leiter


 

— Je ne te crois pas...
Toi qui ne sors jamais sans ton téléphone intelligent, tu vas pouvoir retrouver l'info sur le champ...
... Je ne trouve rien...
Fais voir... Tiens, lis...
...On les savait corrompus, mais à ce point...
L'info sort maintenant, mais la cérémonie s'est tenue en toute discrétion la semaine dernière, le 16 février plus précisément
C'était pas le jour de la grosse grève ?
Exact. D'où ce coup en douce, car tu peux bien te douter que l'improvisation n'a pas sa place dans l'agenda du sieur Bezos. L'événement était prévu de longue date.
Une médaille pour services rendus, j'imagine ?
Lorsqu'il appartenait au gouvernement dit socialiste, Macron a aidé Amazon à s'implanter en France, avec la bénédiction de l'empaffé de Montebourg...
Un renvoi d'ascenseur au nom du Redressement productif, sans doute... Quand on connaît les conditions de travail chez Amazon...
On a beaucoup glosé sur l'ascenseur social qui est de la science-fiction. L'ascenseur est politique et économique, mafieux pourrait-on dire sans risque de se tromper : ce sont les mêmes qui, des deux côtés, ont accès aux commandes.
N'exagérons pas...
Je n'invente rien. C'est dans l'article. Une fois ministre de l'économie, Macron a poursuivi son œuvre en tricotant sur mesure un régime juridique et fiscal pour Amazon. Et lorsqu'il a créé son pseudo-parti, on vu, sans sourciller, l’un des lobbyistes d’Amazon rejoindre En Marche les poches pleines afin de soutenir notre Mozart de la finance.
De là à faire Chevalier de Légion d'honneur ce crétin de Bezos...
Range ton bazar, passons à autre chose... On en reprend une?
— Oui, mais écoute: Chaque nouvelle promotion de décorés de la Légion d'honneur raconte la noblesse des actions individuelles ou des parcours professionnels et sociaux qui dessinent les contours de la grandeur collective... Les décorés œuvrent au développement de la France, à son rayonnement, à sa défense...
Tu as vu qui était l'invité personnel de Bezos lors de la petite sauterie sous les ors de la République?
— ...Bernard Arnault ! Première fortune mondiale, devant Bezos...
Et autre milliardaire ami de notre président. Enrichi avec l'argent public. 
Autre bienfaiteur de l'humanité en marche...
Le cynisme de ces malfrats ne connaît aucune limite.
Sky is the limit, comme ils disent. Ils savent pourtant que tout finit par se savoir...
Tout ce que nous savons, nous l'oublions aussitôt, noyés par le flux des événements, des scandales, des tartufferies et des faits de divertissement.
Ils nous ont accoutumé à ces pratiques... Plus rien ne nous révolte...
Tant qu'ils ne nous coupent pas Netflix...
Tant que les livreurs d'Amazon ne sont pas en grève... J'imagine que nos concitoyens descendraient alors dans la rue, prêts à en découdre pour les plus énervés, les plus lâches s'emparant des camionnettes de livraison pour assurer le service à la place des grèvistes... Mon Dieu, faites que rien ne change!
Pourvu que rien ne dure!





vendredi 17 février 2023

Sans hésiter

 

Les Fondeurs de brique publient Luis Buñuel, roman, texte, longtemps inédit dans son intégralité, composé par son ami Max Aub. Une première partie donne la part belle aux nombreuses conversations survenues entre les deux hommes, un régal autrefois publié par les éditions Belfond. La seconde partie se propose d'aborder les mouvements artistiques du début du XXe siècle et la manière dont ils ont influencé le cinéaste espagnol. 

Je me trouvais à Paris au moment de la guerre des couvents, en 1932. J'ai dit aux surréalistes : « Le moment est venu. Allons mettre le feu au Prado. » Breton était scandalisé. Et aussi quand je lui ai proposé de brûler sur la place du Tertre le négatif de L'Age d'or. « Tu n'y penses pas ! Pas nos œuvres. Que resterait-il ? » Voilà comment ils étaient. Aujourd'hui, on me proposerait de brûler tous mes films, j'accepterais sans hésiter. Et je brûlerais toutes les œuvres d'art sans le moindre remord. Moi, l'art ne m'intéresse pas, c'est les gens qui m'intéressent. C'est une idée anarchiste ? D'accord. Chaque jour, je le suis davantage. A quoi servent les œuvres d'art, à quoi ont-elles servi ? Pour en arriver au stade où se trouve l'Humanité ? Allons ! Je préfère encore la Vierge Marie, qui à tout le moins était la chasteté et la pureté mêmes. Les génies ne m'intéressent pas du tout si ce sont des personnes malhonnêtes. Et presque tout ce qui s'est fait de mieux en art est fait ou l'a été par des fils de pute. Ça n'en vaut pas la peine. je ne l'accepte pas. Ça ne m'intéresse pas.



Max Aub, Luis Buñuel, roman
trad. Claude de Frayssinet, 2022, 30€

mercredi 15 février 2023

Dans l'Histoire

Michel Jaget

— Je ne suis pas un spécialiste, ton aide va m'être précieuse.
Tu dois quand même t'en douter : tu ne peux pas mettre ça dans un CV.
Quoi donc ?
Bonne résistance à l'humiliation.
Tu penses que je devrais remplacer humiliation par harcèlement?
Je me demande comment ça peut être pris: le recruteur verra-t-il ce point comme une qualité ou un défaut? Si tu résistes, donnes du fil à retordre, ils vont devoir redoubler d'efforts, d'imagination, ça va les emmerder… De même que Qualité première: dépourvu d'échine, c'est peut-être un peu exagéré…
On exagère toujours un peu dans un CV, non? Docilité, c'est mieux?
Souplesse, je dirais. Non. Flexibilité, c'est encore mieux...
— Ah oui, flexibilité, j'avais oublié ce joli terme...
On sent que tu le veux, ce poste mais Accepte de me faire baiser sans vaseline ni même une galoche, c'est pas possible!
Tu penses, qu'aujourd'hui, plus personne ne parle de galoche?
Il faut graduer la soumission, garder une part de mystère, comme en amour. Quelqu'un qui, d'emblée reconnaît qu'il est prêt à tout, ça n'est pas très excitant pour un employeur. Pas très pro. Et ton âge? Il n'apparaît nulle part...
J'aurais dû te demander de me coacher pour l'entretien...
— Il faut déjà qu'ils te répondent.
Mais ils m'ont répondu !
Ah bon ?
Oui, et j'ai passé l'entretien. En visio. Une horreur.
Mais alors, ce CV?
— Tu en reprends une ?... Ce CV est un fake, ducon. J'ai créé un candidat parfait, avec une fausse adresse mail, un numéro de téléphone, un autre âge... J'attends leur réponse.
— T'es vraiment cintré... Et alors, cet entretien, comment ça s'est passé?
— Un cauchemar, je t'ai dit...
— Non, tu as parlé d'horreur...
— J'ai vite compris que j'étais trop vieux à leurs yeux.
— C'est peut-être juste ton ressenti...
— Arrête d'employer ce genre de mots. Mon interlocuteur m'a demandé mon âge puis a laché Alors, dans 5 ans, c'est la retraite...
— Quel pignouf!
— Puant, à un point dont tu n'as pas idée...
Oh, j'imagine. Ils sont tous faits dans le même moule. Les mêmes qui essaient de nous faire croire que cette réforme est indispensable...
— Ne parlons pas de ça. Le seul fait de voir leurs tronches d'escrocs patentés et jamais inquiétés me donne envie de prendre les armes... Toute l'actualité est à gerber.
— N'exagérons rien. Ce matin...
— ...Je te préviens: si tu me parles d'un fait d'actualité, je te fous ma bière dans la gueule et tu sors de ma vie sur le champ et définitivement.
— Quel que soit le thème?
— N'y pense même pas.
— OK. Et si je te dis qu'on a découvert en Irak... Ne pointe pas ton verre sur moi et écoute, bordel! Des archéologues ont découvert, je ne sais plus le nom de la ville, mais c'est un lieu historique, Lagash si ça existe, bref, ils ont découvert une taverne datant de plus de 5000 ans. Et tiens-toi bien, il y avait un système de refroidissement pour stocker la bière à bonne température. Il y a 5000 ans de cela!
— Tu me fais marcher...
— Tu m'autorises à te montrer l'info sur mon téléphone ?
— Si tu t'en tiens à ça et que ça ne prend pas des plombes...
— Il y avait même des bols contenant des restes de nourriture... Attends. C'est là, regarde... Tu vois ?... centres religieux et politiques de la civilisation sumérienne...
...des gobelets qui auraient été utilisés pour de la bière... de loin la boisson la plus commune pour les Sumériens, peut-être même plus que l’eau... Irak… berceau des civilisations de Babylone et d’Assyrie, ravagé par des décennies de conflit… pillage de ses antiquités, après l’invasion américaine de 2003, puis avec l’arrivée des jihadistes…
— Dingue, non ?!
Levons nos verres à la mémoire des Sumériens qui a résisté à toutes ces saloperies de l'humanité!
— Les bienfaits de la bière…
— Nous aussi, à notre façon, nous faisons l'Histoire. Levons nos verres à l'Histoire !
N'exagérons rien...
Je n'exagère pas. Ce soir, on ne sait pas ce qui peut se passer dans la tête de Poutine, ou de l'un de ses généraux, hop!, un missile sur Paname et c'en est fini de ce pays d'abrutis dirigé par des ordures corrompues. Mais nous, avec notre bière, nous serons étudiés dans des millénaires...
Tu en tiens une bonne! Si les missiles s'abattent ce soir ou demain, il ne restera personne pour étudier quoi que ce soit...
Tss tss... A l'Histoire, te dis-je, à l'Histoire!