mardi 22 septembre 2020

D'excellentes pâtes



 

Voici un nouveau grief que j’ai à formuler contre John Barleycorn. C’est de ces excellentes pâtes qu’il s’emparede ces hommes qui ont de l’estomac, de la noblesse, de la chaleur et le meilleur des faiblesses humaines. John Barleycorn éteint leur flamme, détrempe leur agilité, et quand il ne les tue pas ou ne les rend pas fous tout de suite, il en fait des êtres lourds et grossiers, en tordant et déformant leur bonté originelle et la finesse de leur nature.
Oh 
!
je parle maintenant d’après l’expérience acquise par la suiteque le Ciel me garde de la plupart des hommes ordinaires, de ceux qu’on ne peut ranger dans la série des bons garçons, ceux dont le cœur et la tête restent froids, qui ne fument, ne boivent ni ne jurent; ils sont bons à tout sauf à montrer du courage, du ressentiment, du mordant, parce que leurs fibres débiles n’ont jamais ressenti cet aiguillon de la vie qui vous fait sortir de vous-même et vous pousse aux actes de folie et d’audace.
Ceux-là, on ne les rencontre pas dans les bars,
on ne les voit pas se rallier à des causes perdues, ni s’enflammer sur les chemins de l’aventure, ni aimer éperdument comme les amants élus de Dieu. Ils sont trop occupés à se tenir les pieds au sec, à ménager la régularité de leur pouls et à affubler de succès mondains leur esprit médiocre.

 

Jack London, John Barleycorn,
Le Cabaret de la dernière chance
,
trad. Louis Postif, ed. Libretto


 

vendredi 18 septembre 2020

Une maladie de l'âme

Léon Claude Vénézia

 

Sorte d'autobiographie, à l'instar de Martin Eden, publiée trois ans avant le probable suicide de John Griffith Chaney, dit Jack London, John Barleycorn, sous-titrée chez nous Le Cabaret de la dernière chance, se centre sur l'expérience de l'alcool, l'addiction et l'impossible cure.
Barley corn signifie grain d'orge.
Ce patronyme, tiré d'une chanson traditionnelle britannique, s'entend comme la personnification de l'alcool. 


Naturellement, tout cela est une maladie de l’âme, une maladie de la vie. C’est l’amende que doit payer l’homme d’imagination pour son amitié avec John Barleycorn. Celle qui s’impose à l’homme stupide est plus simple, plus commode. Il s’enivre jusqu’à tomber dans une sotte inconscience ; comme il est endormi sous l’effet d’une drogue, ses rêves, s’il en a, sont confus. Mais à l’être imaginatif, John Barleycorn envoie les impitoyables syllogismes spectraux de la raison pure. Il examine la vie et toutes ses futilités avec l’œil d’un philosophe allemand pessimiste. Il transperce toutes les illusions, transpose toutes les valeurs. Le bien est mauvais, la vérité est un trompe-l’œil et la vie une farce. Des hauteurs de sa calme démence, il considère avec la certitude d’un dieu que toute l’existence est un mal. Sous la lueur claire et froide de sa logique, épouse, enfants et amis révèlent leurs déguisements et supercheries. Il devine ce qui se passe en eux, et tout ce qu’il voit, c’est leur fragilité, leur mesquinerie, leur âme sordide et pitoyable. Ils ne peuvent plus se jouer de lui. Ce sont de misérables petits égoïsmes, comme tous les autres nains humains ; ils se trémoussent au cours de leur danse éphémère à travers la vie, dépourvus de liberté, simples marionnettes du hasard. Lui-même est comme eux ; il s’en rend compte, mais avec une différence, pourtant : il voit, il sait. Il connaît son unique liberté : il peut avancer le jour de sa mort.
Tout cela ne convient guère à un homme créé pour vivre, aimer et être aimé. Cependant le suicide, rapide ou lent, une fin soudaine ou une longue dégradation, tel est le prix que prélève John Barleycorn. Aucun de ses amis n’échappe à l’échéance de ce règlement équitable.

 

John Barleycorn, Le Cabaret de la dernière chance,
trad. Louis Postif, ed. Libretto

 

jeudi 17 septembre 2020

Vous vous croyez drôle ?

John Everard


j'ai envie de vous dire
vous n'êtes pas obligé de
me croire
n'ayez crainte
ce message peut être enregistré
je reviens vers vous
rapidement
vous vous croyez drôle
cliquez sur le lien
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à dormir debout
face au mur
stockez vos données
hors des clouds
comptez jusqu'à deux
cuillérées à soupe par personne
définissez
une femme
pensez à votre place
arrêtez-moi là
ça ira
nos ennemis confus
en resteront las
regardez à gauche
à droite et encore à gauche
un cortège de mensonges peut en cacher
bien d'autres
traversez enfin la rue
le vrai d'avec le faux vous reconnaîtrez
n'achetez pas de costard
payez-vous sa tête
gagnez plus en
ne travaillant plus jamais
circulez
il y a tant à voir
vous n'avez pas idée


Charles Brun, Lumières du chaos






mardi 15 septembre 2020

Malgré tout


Emmanuel et Louise Bove

En 1928, Emmanuel Bove est sur le point d'en finir avec une existence jusqu'ici passée dans une extrême précarité malgré un travail d'écriture acharné. Il vient de rencontrer Louise Ottensooser, fille d'une famille de banquiers qui l'introduit dans les milieux artistiques et mondains. Le roman La Coalition remporte le Prix Figuière, doté de 50 000 francs, une belle somme. Cette année-là, Bove fait paraître pas moins de six romans et recueils de nouvelles. En 1930, Bove divorce de sa première épouse dont il est séparé depuis cinq ans et épouse Louise. Les jeunes mariés s'installent à Londres. L'enfant que porte Louise meurt à la naissance. La famille Ottensooser, ruinée par la crise de 1929, tout, pour l'auteur de Mes Amis, redeviendra comme avant.

J'avoue qu'ici mon trouble est un peu celui de l'acteur qui, oubliant tout à coup son rôle, est obligé d'inventer des répliques ou de s'excuser tant bien que mal auprès des spectateurs. Ce que me demande Lucien Kra est au-dessus de mes forces, pour mille raisons dont la première est une pudeur qui m'empêche de parler de moi. Tout ce que je dirais serait d'ailleurs faux. Il y aurait bien ma date de naissance qui serait exacte. Encore faudrait-il que l'humeur du moment ne me poussât pas à me rajeunir ou à me vieillir. Qui saurait d'ailleurs résister au plaisir d'emplir sa biographie d'événements, de pensées basses, d'envie d'écrire à l'âge de huit ans, de jeunesse incomprise, d'études très brillantes ou très médiocres, de tentatives de suicide, d'actions d'éclat à la guerre, d'une blessure mortelle dont on a réchappé, d'une condamnation à mort dans un camp de prisonniers et de la grâce arrivant la veille de l'exécution. Le plus sage, je crois, est de ne pas commencer.

Carnet de l'auteur-Biographie,
texte rédigé par Emmanuel Bove à la demande de son éditeur,
devant servir de notice biographique à la première édition
du roman Un soir chez Blutel (1927), et déjà cité sur ce blogue.

lundi 14 septembre 2020

Volontés


Elliott Erwitt

La vie est passée. J'ai été pris de court, je ne m'en suis pas aperçu. Il est grand temps de trier mes papiers, mettre de l'ordre pour ceux qui suivront.
Serviable, tu veux m'aider. Tes idées sont nettes et tes bras vont vite. Tu vois les choses à garder, à détruire. Je n'ai rien à dire.
Enfin, tu m'assisteras jusqu'au bout, le billet, la voiture, un bel enterrement, une stèle grise. Avec des lettres en or, pour le souvenir. 

Georges L. Godeau

mercredi 9 septembre 2020

Pastorale


Je suis arrivé vers cinq heures. Avant de me déchausser dans l'entrée, je lui ai demandé si elle était partante pour un tour de pâté de maison… J'attends la kiné, j'ai oublié de te le dire... Cinq heures, c'est son heure. Elle était déstabilisée, profondément navrée… J'aurais dû te prévenir, tu viens de loin... J'ai proposé de repasser plus tard, de faire un saut à la librairie en attendant… Tu as quelque chose à acheter ? Dans ce cas, tu peux me prendre du lait ?... Le passage par la librairie, en coup de vent, je l'avais effectué avant mon rendez-vous chez le médecin, mais c'est tout ce que j'ai trouvé à balancer. C'était trop compliqué, je ne lui parle jamais de mes propres soucis de santé. Je suis retourné à Vincennes, avec un besoin de sucré, me suis payé une pâtisserie face au château que j'ai travallée le long des vitrines d'une agence immobilière, d'un marchand de chaussures et d'une pharmacie. Me suis essuyé la bouche, ai refoutu ce foutu masque et présenté l'ordonnance à l'une des deux préposées sans visage. Une goutte dans l'oeil trois fois par jour, hein ? Le tissu m'a permis de ne pas laisser paraître une certaine irritation devant ce type de rappel, anodin, simple coutume des apothicaires, désormais en parfaite adéquation avec l'infantilisation toujours croissante de nos vies. Et puis, la blouse blanche a détourné le regard pour saluer un type masqué-casqué qui faisait une demi-entrée dans la boutique en balayant l'air de ses dix bras. Tout est pris en charge, a-t-elle conclu. J'ai filé vers la sortie et elle m'a suivi. Du trottoir d'en face, j'ai vu les yeux admiratifs de la pharmacienne, puis l'intégralité de son visage vulgaire lorsqu'elle a ôté son masque pour accueillir le type et sa moto flambant neuve. Ils étaient radieux, heureux de vivre. J'ai enjambé mon vieux scooter et pris la direction de l'intermarché du coin. Au rayon lait, j'hésitais, j'ai appelé ma mère. Le défilé des sonneries au bout du fil m'a rappelé qu'elle était certainement dans les mains de sa kiné. Mais elle a fini par décrocher, désolée de ne pas avoir encore reçu la visite de sa masseuse préférée. C'est bien du demi-écrémé ?, ai-je répliqué histoire de dédramatiser. Tu n'as besoin de rien d'autre ?... Et lorsque je suis revenu rue Edouard-Vaillant, ma mère était toujours seule. J'ai ouvert le pack et posé par terre, en file indienne le long du mur de sa cuisine, déjà squatté par d'autres produits, les six bouteilles blanches. Comment fait-elle tous les jours pour ramasser ce dont elle a besoin ? Pourquoi s'inflige-t-elle ça ? Je me suis déchaussé, ai passé du gel et me suis assis face à elle, sans masque. Mais à distance. Quand on aime ses proches, on ne s'approche pas trop, nous répète l'Etat à longueur de journée. Elle a peut-être eu un accident avec son scooter… Appelle-la, ai-je suggéré… Non, je ne vais pas la déranger, elle doit être avec un autre de ses patients… Cet assujetissement devant la science, comme le mien devant ma généraliste quelques minutes plus tôt. J'ai un peu insisté, elle n'était pas sortie de la journée, et nous étions coincés là, à attendre la Brésilienne qui l'avait peut-être oubliée. Si à six heures, nous n'avions pas de nouvelles, nous enverrions promener la Sud-américaine et irions faire quelques pas, les plus grands possible, dans la rue. Tiens, c'est elle. Et son visage s'est éclairé. La kiné a garé son scooter rouge devant la fenêtre, que j'ai ouverte pour lui tendre les clés, comme ma mère en a pris l'habitude. Flora lui a parlé de sa nuit douloureuse, sa jambe, certainement que ça vient du dos... Alors, on oublie les bras aujourd'hui et on s'occupe du dos... Et comme ma mère passait dans sa chambre la Brésilienne est partie se laver les mains et faire un petit pipi. J'ai attendu de longues minutes la fin de la séance, pris des nouvelles de ma fille, dit à ma chérie que je l'aimais, qu'il est bien difficile d'aimer aujourd'hui. De l'autre côté du mur, je les entendais parler de politique, faire la distinction entre Trump et Bolsonaro, des fous tous les deux, mais le militaire tenait le pompon haut les mains, selon sa compatriote. Je pense analysait-elle qu'on a été trop laxistes dans certains domaines et qu'aujourd'hui les gens veulent de l'ordre et votent pour ce type de dirigeants complètement dingues… Et elle ne manquait pas d'exemples édifiants et révoltants, sur l'homophobie, la place des femmes, les armes..., pour dire combien l'ancien soldat manquait de plomb dans le crâne. Elles se tutoyaient, comme deux copines qui refont le monde. Ma mère est revenue à des considérations plus prosaïques, a évoqué son opération du lendemain, et son rendez-vous chez son rhumatologue à la fin du mois, qui était d'ailleurs au Brésil cet été pour rendre visite à son fils et voir ses petits-enfants, qu'elle connaît, attends, depuis 1987. Ah oui, dis donc, je n'étais même pas née, dit la kiné. J'ai vite calculé son âge, et me suis soudain senti extrêmement vieux. J'étais perdu dans ce type de gouffre lorsque j'ai entendu ma mère demander s'il avait été gentil ce week-end. Oui, gentil. De qui parlait-elle ? Oui, ça va mieux, dit la Brésilienne. Le vrai problème, c'est qu'il ronfle. Durant sept ans, il n'a pas ronflé, et depuis trois ans, c'est insupportable. Je ne sais pas pourquoi… Peut-être qu'il est trop gros, a avancé ma mère… C'est vrai qu'il ne fait pas attention, mange des pizzas, des hamburgers, des gâteaux, moi, avec mon allergie au gluten, je ne peux rien manger de tout ça... Je me demandais à quoi pouvait ressembler un couple de trentenaires vivant ensemble depuis dix ans lorsque j'ai entendu la Brésilienne aider l'Espagnole à se relever du lit. Elle lui a conseillé de ne pas s'angoisser pour l'opération de mardi avant de remonter sur son destrier rouge. L'heure était venue de notre promenade dans le quartier, d'autant que les étudiants de l'EBTP avaient regagné leurs pénates et n'encombraient plus les trottoirs. J'ai pris son bras protégé par l'attelle tandis que de l'autre main, elle tenait sa canne. Comme toujours, elle s'est plainte de manquer de forces dans les jambes, d'avoir peur de retomber, d'être un poids. Nous avons fait le même tour que jeudi dernier, les poubelles sur les trottoirs en moins, passé devant le graffiti Bukowski rue des Fédérés. Comment je vais faire cet hiver ? Il fera nuit quand les étudiants seront enfin partis… Tu marcheras beaucoup mieux, ai-je menti, sans la tromper. Je pars en morceaux, je ne vaux plus rien, a-t-elle soupiré en rentrant. Epuisée, elle s'est laissée tomber sur son fauteuil. Vas-y, ça fait tard, pour toi... Elle n'avait pas supporté l'idée que je quitte définitivement la ville cet été. Mais la voyais-je vraiment davantage lorsque j'habitais Montreuil ? Plus souvent peut-être, mais moins longtemps certainement. Pas assez sans doute. Le matin, je l'avais appelée sur le chemin du parc où j'emmenais la chienne. Pour prendre de ses nouvelles, comme tous les jours et lui préciser l'heure de ma venue. Elle avait oublié de mentionner son rendez-vous médical. Je venais de monter la longue rue du Bel-Air et, certainement essoufflée, ma voix l'avait inquiétée. Tu pleures ?, me demanda-t-elle étrangement. Elle se préoccupait pour moi. Comme elle l'avait fait toute sa vie. Pour ses enfants, son mari, les amis, les inconnus… Je ne pleurais pas au téléphone. Je le faisais en refermant la porte de chez elle, après notre promenade, une note obscure en fin de volume.

dimanche 6 septembre 2020

Une phrase incomplète

 

Roger Schall


 

Que ne tairais-je pas ? L'angoisse de la mort, l'angoisse de savoir que nous mourons absolument seuls et que le reste du monde continue à vivre allègrement sans nous. N'est-ce pas ce dont parle, en fait, la meilleure littérature que nous ayons connue ? La grande prose ne tente-t-elle pas d'aggraver la sensation d'enfermement, de solitude et de mort et cette impression que la vie est comme une phrase incomplète qui à la longue n'est pas à la hauteur de ce que nous espérions ?

 

Enrique Vila-Matas, Cette brume insensée,
trad. André Gabastou, Actes sud, 2020

mercredi 2 septembre 2020

A plat


lola & pani


Avant, et ça m'est arrivé, quand on faisait un film pour la télévision, on pouvait dire Je travaille à la chaîne. Mais comme à l'usine, il existait un esprit d'équipe entre employés, même si c'était très hiérarchisé... Et on trouvait, parfois, une certaine liberté, on osait certaines choses. Aujourd'hui, avec Netflix, Amazon, Disney..., toutes ces séries, on regarde sa tablette ou son téléphone, couché dans son lit... Que voulez-vous, des images produites en série pour les plates-formes et qu'on regarde à plat, ça a forcément une forme plate. Le rêve des gafam, ils sont en train d'y parvenir, ce n'est plus vendre du temps de cerveau disponible, comme disait autrefois un pdg de chaîne français, c'est aplatir nos cerveaux... Ça laissera de la place pour nous implanter une puce... (rires)

Extrait d'un entretien avec Jean-Luc Godard,
paru dans le quotidien japonais Asahi Shinbun,
traduction maison

lundi 31 août 2020

Au nom de l'amour et de l'art


je suis devant ma machine à écrire
dans l'attente d'être bourré
ma copine qui fait des sculptures
voudrait en faire une de moi
à poil et bourré
une bouteille à la main
le bide à l'air, les couilles qui pendent, la queue
qui tutoie la moquette
et sur le
qui-vive,
vous savez, 
je suis honoré.
un jour je serai certainement mort
et ils regarderont ce machin en terre-glaise
(elle dit qu'il fera environ
5/8e de ma taille)
alors j'apparaîtrai dans toute ma splendeur
accroché à ma bouteille
LE POIVROT
rodin a fait Le Penseur
on aura maintenant LE POIVROT
elle rapplique avec le Polaroid
pour prendre des clichés
dès que j'ai l'air assez soûl,
j'arrête pas de lui dire,
tu sais, je vis ma vie rien que pour toi,
je devrais écrire une chanson là-dessus.

mais elle ne me croit pas.
pourtant elle devrait me croire.
je suis assis là
éclusant ce whisky et cette bière.
je ne sais pas combien de fois je devrai me 
soûler la gueule dans le but d'alimenter
son Art. Ça peut prendre un bon moment
pour finir cette sculpture et je veux vraiment qu'elle 
soit authentique.

j'espère que ce sacrifice restera 
longtemps dans les mémoires.
je lève à nouveau mon verre et le vide
au fond de ma gorge
seigneur, faut-il que j'aime cette femme !
elle a intérêt à pas rater cette bite.


Charles Bukowski, Sur l'alcool, éd. Au diable vauvert,
trad. Romain Monnery

samedi 29 août 2020

Le grand soir


Saul Leiter


en tâchant de se mettre au sec

je suis un ivrogne qui tente de garder la bouteille à distance pour 
une nuit
la télé m'a drogué avec tous ces visages rances qui
racontent
rien ;
je suis seul et à poil sur le lit
entre les draps froissés je lis les pages d'un
journal à scandale
et suis abruti par le perfide ennui des 
gens célèbres ;
laisse tomber les pages par terre,
me gratte les couilles...
bonne journée aux courses : me suis fait 468$. je mate
le plafond, les plafonds sont bienveillants comme le
sommet des grandes tombes ; 
j'essaie de me remémorer le nom de toutes les 
femmes avec qui j'ai vécu...
entre bientôt dans un demi-sommeil, mon préféré :
totalement détendu mais à peine conscient, la lumière
au-dessus de moi, le chat
assoupi à mes pieds, le téléphone sonne ! je
me redresse de terreur, c'est comme une invasion
et je
tends la main
décroche le
téléphone

oui ?...

qu'est-ce que tu fais ?

rien...

tu es seul ?

avec le chat...

il y a une femme avec toi ?

juste le
chat

non.

c'est bon.

on se dit au revoir et je remets le combiné en place
après quoi je descends les escaliers jusqu'à la cuisine
direction le placard

j'attrape la bouteille de beaujolais
mirassou Monterey County Gamay 1978
et remonte les escaliers, en me disant, bon,
le grand soir est peut-être pour
demain.



Charles Bukowski, Sur l'alcool, éd. Au diable vauvert,
trad. Romain Monnery

vendredi 28 août 2020

Derrière le canapé

 


certains ne perdent jamais la boule


certains ne perdent jamais la boule.
moi, parfois, je reste allongé derrière le canapé
pendant trois ou quatre jours.
ils me trouveront là.
ils diront « c'est Cherub » et 
me verseront du vin dans la bouche
ils me frictionneront la poitrine
ils m'aspergeront d'huiles

alors je bondirai en rugissant
m'emporterai, fulminerai – les couvrirai d'injures
eux et l'univers
tout en les envoyant paître aux quatre coins
du jardin
je me sentirai beaucoup mieux,
m'installerai devant des tartines et des œufs,
fredonnerai un petit air,
deviendrai soudain aussi adorable qu'une
baleine
rose en surpoids, 
certains ne perdent jamais la boule.
quelles vies vraiment horribles
ils doivent vivre.


Charles Bukowski, Sur l'alcool, éd. Au diable vauvert,
trad. Romain Monnery

jeudi 27 août 2020

Un truc comme ça


André Vigneau


boire

pour moi 
c'était
ou c'est
une manière de
mourir
avec des bottes
avec un flingue
une clope au bec
musique symphonique
en arrière-plan.

boire seul,
je veux dire,
c'est la seule
façon de boire
boire seul
être seul
recoller les morceaux
ressentir les choses.

bien sûr
boire peut
être 
mortel

comme une douche
froide
comme un tableau de
gauguin
ou un vieux chien
par une chaude
journée.

je suppose
qu'un millier d'hirondelles
dans le ciel
vous chiant sur la tête
en même temps
vous tuerait
aussi

c'est pour ça que je
bois : dans l'attente
d'un truc comme
ça.

Charles Bukowski, Sur l'alcool, éd. Au diable vauvert,
trad. Romain Monnery

mercredi 26 août 2020

Les yeux vitreux


Donc, après Sur l'écriture et Tempête pour les morts et les vivants, Au Diable Vauvert publie de nouveau une compilation Bukowski réalisée par Abel Debritto. Traducteur et amateur de littérature underground, champ traversé avec la chaotique fulgurance que l'on sait par ce bon vieux Charles, Debritto a réuni une série de textes, parfois inédits (salive), de formes diverses (poèmes, nouvelles, passages de romans, entretiens, dont les Bukowski Tapes, correspondance...), sans ordre apparent, tous placés, plus ou moins, sous le signe de la bibine (palais sec). C'est un choix. On fera d'autant moins la fine bouche devant un tel cocktail que certaines traductions françaises laissent, c'est entendu, à désirer et que l'ensemble de On Drinking est pour ainsi dire honnêtement traduit par Romain Monnery, dénué de préface et agrémenté d'une poignée de photos et de quelques dessins de la main de l'auteur de Women


Les remplaçants

Jack London qui noie sa vie dans l'alcool tout en
écrivant sur des hommes étranges et héroïques.
Eugene O'Neill qui boit jusqu'à perdre conscience
tout en écrivant ses textes sombres et
poétiques. 

désormais nos contemporains 
donnent des conférences dans les universités
en costard cravate,
les petits gars sobrement studieux,
les petites nanas aux yeux vitreux
regardant
droit devant eux,
les pelouses si vertes, les bouquins si chiants,
la vie crevant tellement de
soif.



Charles Bukowski, Sur l'alcool, éd. Au diable vauvert,
trad. Romain Monnery, 20€

mardi 25 août 2020

Allez, ouste !


savage eyes
— Merci.
— Comment ça, « Merci » ?
— Pour les orgasmes.
— Vous plaisantez ?
— Vous ne les avez pas sentis ?
— Sentis ?... Si, il me semble, mais...
— ...Ben, alors ?
— De là à remercier...
— Vous savez, c'est rare...
— D'avoir un orgasme ?
— Oui.
— N'exagérons rien.
— Je vous assure. Et plusieurs orgasmes, c'est d'autant plus rare...
— Ah bon..
— Surtout lorsqu'il s'agit de deux personnes qui baisent pour la première fois. En fait, j'ai même failli vous demander pardon...
— « Pardon » ?! Pourquoi donc ?
— Parce que je n'ai pensé qu'à mon plaisir.
— ...
— Vous ne pouvez pas savoir les mecs, d'habitude... Enfin, bref...
— Racontez...
— Ben, d'habitude, ils pensent davantage à eux qu'aux filles. Avec vous, j'ai senti que j'avais une ouverture, et décidé, égoïstement, de ne pas vous attendre, de jouir, seule, plusieurs fois même.
— Vous avez eu entièrement raison. Je n'y vois aucun inconvénient.
— Ne croyez pas ça, y'a des mecs que ça perturbe beaucoup.
— Ah oui ?
— Je peux vous certifier que ça peut en bloquer plus d'un...
— Parce que ça les détourne de leur objectif ?
— Ne rigolez pas, vous ne pouvez pas savoir...
— Les pauvres...
— Vous êtes toujours aussi performant ?

— Performant ?
— Oui, vous donnez toujours autant de plaisir aux filles ? Dès la première fois ?
— Je ne sais pas, vous me prenez au dépourvu. Je ne tiens pas de livre de comptes. 
— Vous ne devez plus vous sentir, là...
— Parce que vous m'avez exprimé de la reconaissance ?
— Oui, ne vous formalisez pas, c'est venu comme ça. C'était sincère, on n'en parle plus. Je suis comme ça, franche du collier comme on dit.
— Pas que du collier...
— Comment ça ?
— D'ailleurs aussi...
— Je ne comprends rien...
— Pas grave, ça n'a aucun intérêt. 
— Si, expliquez-moi.
— Je suppose que ça aussi, c'est rare, pour deux personnes qui couchent ensemble pour la première fois.
— « Qui couchent ensemble » ? Des années que je n'ai pas entendu une expression pareille. Qu'est-ce qui est rare ?
— Comprendre lorsque l'autre déconne, fait un peu d'humour...
— Moi, l'humour, c'est pas mon truc. Mais expliquez votre blague, je ne veux pas mourir idiote.
— Ni mal baisée, apparemment... Ecoutez, ça n'a vraiment aucun intérêt. Je ne m'en souviens déjà plus : une blague, ça ne s'explique pas. Vous saisissez sur le moment ou pas. 
— Ouais, y'a autre chose que j'ai envie de saisir !
— Oh là ! Ne me surestimez pas tout de même !
— Quoi ? Je ne vous excite plus ?
— Je n'ai plus 20 ans, tout simplement. Faut me laisser du temps...
— Pour quoi faire ?
— Récupérer.
— Je n'ai pas que ça à faire, moi. 
— Ah bon ?
— Faut que je dorme. Demain, je bosse et je me lève aux aurores...
— Vous êtes dans quoi ?

— La finance. Et vous ?
— Je suis demandeur d'emploi, comme on dit...
— Je vois... Bon...
— Nous pourrions passer la nuit ensemble, il est tard et j'ai peur de louper ma correspondance...
—Vous vous croyez où ? 
— Chez vous.
— Plus pour longtemps. Je fais pas dans l'humanitaire. Soit vous me baisez une dernière fois, et aussi bien que la première, soit, vous vous rhabillez et ciao bello.
— C'est vrai que pour être franche du collier, on peut dire que...
— ...Je ne voudrais pas avoir l'air de vous presser, papy, mais si vous souhaitez profiter une dernière fois de ce corps magnifique, gratuitement qui plus est, c'est maintenant ou jamais. Dans deux minutes, il sera trop tard...
— Vous pourriez m'aider un peu, me stimuler... 
— Oh, non, désolée, des queues, j'en ai avalées des dizaines ces derniers temps, j'ai eu ma dose. Ou vous me prenez ou vous prenez la porte. Vous voyez, moi aussi, je sais être drôle !
— Ne le prenez pas mal, je ne trouve pas ça très drôle. C'est plutôt même stressant. Je ne vais pas y arriver. Laissez-moi votre 06 et on se revoit la semaine prochaine.
— Pauvre minable, tu sais ce que je vais te laisser ? Un petit billet ! Y'a une station de taxi en bas, sur la place. S'il reste de la monnaie, tu pourras te payer une pute dans ton quartier une fois arrivé à destination, ou un bon repas demain midi, sans penser à moi... Allez, ouste ! Pauvre type!


Charles Brun, Perdu dans les spams