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| René Groebli |
– Les grandes villes ne pensent qu'à elles-mêmes, on le sait. Je pourrais chanter comme Ferré…
– Chanter quoi ?
– Paris, je ne t'aime plus.
– Moi, je n'aime pas Ferré, donc abstiens-toi.
– S'il te plaît.
– S'il me plaît quoi ?
– Abstiens-toi, s'il te plaît. Il faut ajouter S'il te plaît, sinon, ça ressemble à une de ces énièmes injonctions quotidiennes…
– Tu n'as pas pris plaisir à retourner sur les pas de ta jeunesse ?
– Ils sont effacés comme ceux des amants désunis de la chanson de Prévert.
– Encore une chanson…
– Qu'y a-t-il de plus important qu'une chanson ?
– La personne à laquelle on pense quand on l'écoute.
– C'est vrai.
– Le cinéma ?
– Quoi, le cinéma ?
– Aussi important ou plus qu'une chanson.
– Ça l'a été. Ce n'est plus vrai.
– Le film n'était pas trop mal.
– Tout repose sur Lucchini.
– Oui, l'intrigue est très simple. Ce qui en fait certainement le meilleur film de Bonitzer.
– Certainement. C'est dingue !
– Quoi donc ?
– On est là, à évaluer la qualité des films de ce gars-là…
– Dimensions ? C'est quoi ?
– Calaferte. Justement, je l'ai sous la main car je voulais t'en parler. C'est son dernier carnet. Plus exactement : c'est le journal qu'il a tenu en 1993, c'est la dernière année complète.
– Complète ?
– Oui, il meurt en 1994, en mai, je crois. 1993 est donc sa dernière année complète. Il existe un carnet de 1994, mais force majeure oblige…
– Toujours.
– Oui…
– Il avait quel âge ?
– Je ne sais plus… Tiens, il était né en 1928, comme mon père.
– 65 ans ? C'est jeune…
– Comme mon père. Il était fils de maçon.
– Comme ton père.
– Non, c'est mon père qui était maçon.
– Oui, c'est ce que je voulais dire.
– Mon père aussi est mort en mai. Un an avant Calaferte, 1993, l'année de ce carnet. Quelle coïncidence…
– C'est ce dont tu voulais me parler ?
– Non, mais c'est troublant. Je voulais te parler d'une autre coïncidence. J'ai dégoté ces carnets lundi, le jour où nous avons vu ce film de Bonitzer qui repose essentiellement sur Luchini et son admiration sans bornes et tapageuse d'Hugo.
– Tu as acheté ce livre au cours de ta fameuse errance ?
– Exact, après le rendez-vous médical. J'avais beoin d'une consolation…
– Le rendez-vous s'est pourtant bien passé.
– En partie, oui. Bref,…
– Comment ça « en partie » ?
– Pour le reste, elle m'a dit qu'il n'y avait rien à faire. C'est à vie. Ce qu'il en reste, du moins…
– Comment ça « Ce qu'il en reste » ? C'est sinistre…
– On verra. Revenons si tu le veux bien à Calaferte et Luchini.
– Calaferte n'était-il pas Italien comme Luchini ?
– Aussi. Tu te souviens de cette scène dans laquelle une des jeunes actrices, qui veulent réhabiliter toutes ces femmes qui gravitent autour de Victor Hugo, traite le poète de queutard ?
– Oui, bien sûr. Et le personnage de Luchini, Zucchini – quelle trouvaille ! –, s'emporte…
– … est surpris, disons, déçu même qu'on puisse réduire Hugo à ça. Eh bien, le soir même, en me couchant, j'ai lu quelques pages de Calaferte. Tu dormais déjà, et j'ai oublié de t'en parler depuis. Ecoute ça :
En 1851, Juliette Drouet écrit à Victor Hugo : « Vous dites que dans ces journées de Décembre je vous ai sauvé la vie. Je n'en sais rien ; si j'ai fait quelque chose, cela ressemble tant au devoir que je ne saurais y voir une belle action.
Parce que je vous aurais sauvé la vie, vous me donnez cent mille francs; c'est tout simple. Et je les refuse. C'est tout simple aussi.
Reprenez vos cent mille francs. Je ne veux qu'une chose, être aimée. »« Ainsi, c'est Calaferte qui parle, a-t-on un aperçu de la subtilité du gros tromblonneur. »
– Tromblonneur ?
– Oui, j'ai cherché. C'est l'équivalent de queutard…
– Ça alors…
– Tu l'as dit… Tu ne trouves pas que c'est extraordinaire ?… Tu dors ? Je t'ennuie avec mes histoires ?
– Non, mais pourquoi choisis-tu toujours le soir pour me les raconter ?
– Quand devrais-je le faire ? Dans la journée, nous sommes pris tous deux par le boulot…
– Mais le soir, une fois au lit, on s'écroule… Alors qu'on pourrait y faire tout autre chose…
– Ça te prouve au moins que je ne suis pas un vulgaire tromblonneur…
– Dommage…

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