mercredi 28 septembre 2016

Seul à plusieurs


- Qu'est-ce qui t'a pris ?
- Rien de particulier. J'ai simplement pensé que ce serait con de mourir sans avoir appris à danser le tango. Ça s'est fait comme ça...
- Y'a des tas d'autres choses que tu ne sais pas faire, des tas d'activités auxquelles tu aurais pu t'inscrire et qui ne tombent pas les jours de match !
- Je crois que j'ai passé l'âge, et toi aussi, d'aller voir des matchs de foot dans les cafés.
- C'est vrai, t'es pas loin du troisième âge. D'où le tango !
- T'en as une drôle d'image. 
- T'en reprends une ?
- Une dernière, sinon, je vais être en retard !
- Ce matin, j'ai reçu un mail d'une voyante me prédisant que j'allais bientôt changer de vie...
- Les voyantes consultent par mail, maintenant ?
- Je ne sais pas. C'était dans mes spams mais j'ai voulu y voir un signe...
Avoue que ça fait quand même un peu thé dansant, le tango.
- Détrompe-toi, c'est une danse qui s'est inventée dans les lupanars et les bordels des faubourgs.
- Pourquoi "s'est inventée" ?
- Parce que c'est une danse et une musique bâtardes, qui viennent de la milonga, elle-même étant un mélange de danses populaires d'Amérique du sud ou centrale et de danses et musiques importées par les différentes immigrations. Et que le bordel fut à la fois le lieu de débauche et d'invention du tango !
- C'est pas en me balançant ton savoir que tu vas m'impressionner et gommer le caractère vieillot et ringard du tango !
- Au contraire, cette musique résiste à toutes les modes à la con. Elle est intemporelle. Quand j'avais 20-25 ans, une fille, plus jeune que moi, m'a quitté parce que je ne dansais pas le tango !
- Hein ?
- Je lui avais dit que j'en étais un spécialiste. C'est la seule musique que j'écoutais. Je lui chantais du tango à l'oreille, ça la faisait fondre. Elle s'était imaginée que je le dansais aussi. Je ne l'avais pas contredite, pour déconner, et histoire de ne pas lui faire de la peine. Un jour, elle reçoit des copines et leur dit que je suis le roi du tango. Elles ont toutes voulu que je leur enseigne quelques pas. J'étais ridiculisé. Et elle s'est sentie humiliée devant ses copines. Tu sais ce que c'est, les femmes...
- Pas vraiment.
- A l'origine, le tango se dansait entre hommes, tu sais ?
- Qu'est-ce que tu racontes ? Je vois mal ce peuple macho accepter que des hommes dansent entre eux.
- Tu ne manques jamais d'idées reçues, toi ! A croire que tu les fais pousser dans le jardin de ta grand-mère !
- Vas-y.
- Où ?
- Vas-y, explique-toi.
- Si les hommes allaient au bordel, c'est parce que...
- ...parce qu'ils aimaient les femmes soumises...
- Tu veux bien me laisser en placer une ?! Les hommes fréquentaient les lupanars parce que le pays manquait singulièrement de femmes au tournant du XXe siècle. Qui plus est, Buenos Aires et Montevideo sont des ports importants à l'époque, fréquentés par de nombreux matelots. Et bien entendu, dans les bordels, ces lieux de consolation avant que de débauche, le pourcentage hommes-femmes est le même qu'à l'extérieur. En attendant que les rares filles de la maison se libèrent, les clients, marins, militaires, ouvriers, mauvais garçons, dansent entre eux. D'où ces pas et fantaisies compliqués du tango, dictés par le seul homme. Les filles des bordels étaient recrutées principalement en Europe dans les dancings et les cabarets et pouvaient donc s'adapter à ce type de danse quand la clientèle tardait à arriver.
- Donc, si je comprends bien, le symbole de l'Argentine est une danse créée par la racaille des bordels ?
- Oui, ça ne peut que donner un pays extraordinaire. Bien entendu, le tango a longtemps été décrié, méprisé par la bourgeoisie, l'élite. Un type comme Borges exécrait le genre. Il a pourtant écrit, on le sait peu, un ou deux tangos et plusieurs milongas.
- Toi qui déteste l'humanité, comment fais-tu pour passer deux heures enfermé avec les autres élèves ?
- Je ne déteste pas l'humanité, je pense simplement que la compagnie des autres est pernicieuse. Et puis, pendant le cours, tu restes tout de même seul avec tes insuffisances et tes approximations et c'est une belle leçon d'humilité.
- Jais je vais faire quoi de mes mercredi soir, moi ? Je vais quand même pas aller voir le foot tout seul !
- Viens danser avec nous !
- Franchement...
- La prof est géniale. C'est une Uruguayenne de plus de 70 balais, frêle et fragile, qui, lorsqu'elle chausse ses talons se transforme en un être d'une sensualité irrésistible. Elle va t'adorer, j'en suis sûr.
- 70 ans quand même !
- Et alors ?
- Toi, tu t'en fous, tu y vas avec ta fiancée. Mais le reste des élèves doit être de l'âge de ta prof !
- Pas du tout. Je suis sûrement le plus vieux du groupe. Il y a des gens qui ont la trentaine. Des garçons et des filles célibataires, qui ne demandent qu'à trouver un solide partenaire. Toi qui te plains toujours d'être seul, qui veut changer de vie...
- ...
- Il reste de la place.
- Mais vous avez pris de l'avance !
- On n'a fait que deux cours pour le moment !
- Et ça coûte combien, cette histoire ?
- Moins cher que nos soirées au bar ! Au cours desquelles, tu n'as jamais fait une rencontre ! Allez, paie ta tournée et suis-moi !


3 commentaires:

  1. Et pas un mot sur Gardel, "Polaco" Goyeneche ni le génial Enrique Discepolo pour ne citer que ceux-là ?
    On attend donc la suite des aventures du tango.
    Jules

    RépondreSupprimer
  2. Cher Jules, c'est comme si j'écrivais un texte sur Wong Kar Waï et vous me reprochiez de ne pas évoquer Bresson, Cassavetes ou Erice... Comme vous l'avez compris, il s'agit d'un dialogue entendu dans un bar entre deux pauvres types, loin d'être parfaits tout au moins. Quant à savoir s'il y aura une suite, cela dépend de l'assiduité de nos personnages et, éventuellement, de la présence ou absence d'événements censés changer leur vie…

    RépondreSupprimer
  3. Gageons qu'en progressant dans sa découverte chorégraphique, le danseur du mercredi soir fera moult découvertes.
    C'est là tout le mal qu'on lui souhaite.
    On finit par s'attacher à force.
    J
    ps (qui tempère) : ceci dit, on dit ça, on dit rien, c'est pas nous qu'on serait allé manifester sous les fenêtres de Conan Doyle pour qu'il ressuscite Sherlock Homes.

    RépondreSupprimer