mardi 6 août 2019

Pharmacie littéraire


- Alors ? C'était bien ?
- Oui, à part les fameux passages qui m'ont mise mal à l'aise…
- Les scènes de sexe dont tu m'as parlé ?
- Oui.
- C'est ce qui explique peut-être le succès de ce bouquin…
- Tu vas le lire ?
- Non, ce que tu m'as raconté m'en dissuade…
- …Les premières pages que tu avais lues t'avaient intéressé…
- Oui, c'est vrai, ce prologue sur l'effondrement de notre monde était bien foutu, mais si le reste n'est que le récit de ses histoires de cul entre son mari et son amant, les partouzes, le fist-fucking, l'urophilie…
- Tu vas me faire croire que tu es soudain devenu quelqu'un de pudique, toi, le grand lecteur de Bukowski ?
- Bukowski était drôle. Fantastique. Foutraque parfois. Vulgaire, certes, mais il me semble qu'il n'a jamais écrit de scène où un personnage bouffe la merde de sa partenaire… Les gens font ce qu'ils veulent avec leur sexualité mais je n'ai pas envie d'en connaître le détail.
- C'est pour oublier que la fin du monde est plus proche que jamais…
- Des attitudes bourgeoises déplorables saluées par les critiques et les lecteurs bourgeois, eux-mêmes déplorables et cyniques, heureusement en voie de disparition…
- Ce n'est pas que ça.
- Certainement. Mais si je pense que ça peut être ça, je freine, je regarde ailleurs.
- De toute manière, tu méprises tout le monde…
- Oui, c'est bien connu. Comment dit-on déjà ? Ah oui, je suis un hater.
- En tous cas, tu n'as aucune considération pour ce que je peux lire, ça ne t'intéresse jamais…
- Peut-être ne sais-tu pas me convaincre de faire fi de mes apriori pour, à mon tour, lire ces livres…
- Moi, je m'intéresse à ce que tu lis…
- Tu vas lire le dernier Dubois ?
- Je pense oui.
- Il est fabuleux. Mais tu n'avais pas lu les précédents…
- Figure-toi que je lisais Dubois avant de te connaître.
- Impossible.
- Mon mari les avait quasiment tous.
- Je ne peux pas croire que ce crétin infini puisse avoir les mêmes goûts littéraires que moi…
- Il aime aussi Philip Roth.
- Ne m'en dis pas plus ! Il a même acheté mon parfum lorsque tu lui as avoué être tombé amoureuse de moi à cause de lui…
- De mon mari ?
- Du parfum.
- C'est vrai. C'était pathétique.
- Pourrions-nous ne plus parler de ce type, déjà suffisamment présent dans ma vie ?
- Oh, je ne t'ai pas raconté ce qui est arrivé à Suzanne.
- Avec ton mari ?
- Mais non, enfin !
- Je ne saisis pas ce qu'elle vient faire là…
- Tu sais, elle part souvent faire des randonnées.
- Non, je ne le savais pas, et je ne comprends toujours pas ce saut de l'âne à Suzanne...
- Attends... En juillet, donc, elle était dans je ne sais quelle région, et marchait huit heures par jour.
- En plein cagnard ?
- Un soir, dans un village qu'elle traversait, se tenait une réunion littéraire, sur le thème Quel est le livre qui a changé votre vie ?, quelque chose dans ce genre…
- Aïe…
- Elle me raconte ça, et soudain, tu me connais, j'étais toute excitée…
- A ce point ?
- J'ai pensé qu'elle allait me dire avoir rencontré à cette réunion un bel homme romantique, un livre dans la poche…
- Tu trouves ça romantique, un homme avec un livre dans la poche ?
- En tous cas, ça m'excite…
- Tu as de bien curieuses excitations, ma chérie.
- C'est ce qui m'a plu en toi, andouille !
- J'avais un livre dans la poche quand nous nous sommes rencontrés ? Lequel ? Et dans quelle poche ?
- Non, je n'en ai pas le souvenir, mais j'ai su que tu lisais et ça m'a toujours fait rêver, un homme qui lit.
- Tu dois être la dernière femme sur terre à trouver ça bandant. Alors, cette réunion littéraire ?
- Le type qui avait concocté la soirée, un ancien prof de français, insistait sur Rimbaud, Baudelaire, Hugo… Mais tous les gens présents — à peine une dizaine et pas bandants, comme tu dis — tous ne parlaient que de livres de développement personnel, de bouquins de psycho ou de philo de comptoir, des livres écrits par des célébrités… La vraie littérature n'intéressait personne.
- Apprendre à s'aimer pour apprendre à vivre, et toutes ces conneries. Ça me rappelle un truc que j'ai lu quelque part sur la toile. Une librairie en Italie, à Florence il me semble, qui fait office de pharmacie littéraire. Selon tes maux, la libraire te conseille les bons mots à lire.
- Encore une de tes blagues...
- Détrompe-toi. C'est ce qu'il y a de plus sérieux. Tu as un chagrin d'amour, elle te conseille un Murakami. Tu as mal aux dents, un Elena Ferrante. Une dépression ? Un d'Ormesson ! La folie des grandeurs ? Un Beigbeder ! Des hémorroïdes ? Marie Darrieusecq. Une blennoragie ? Un Houellebecq fera l'affaire…
- Tu dis n'importe quoi !
- A peine. Je te jure que tout cela est vrai.
- Montre.
- Je ne sais plus si j'ai téléchargé le fichier…
- Tu télécharges les fichiers de ce genre d'âneries ?
- Le voilà. Regarde. Tout est vrai : La Piccola Farmacia Letteraria. C'est bien à Florence.
- C'est dingue !
- Oui, on en est là.
- Attends, laisse-moi lire.
- Ça ne raconte pas grand-chose de plus.
- Il y a des phrases que je ne comprends pas...
- Oui, c'est assez mal écrit. Ça ressemble à un texte passé par Gougueule traduction... Il y a un lien, mais en italien. La libraire-pharmacienne donne aussi des conseils de lecture en ligne. Comme les voyantes virtuelles. Elle oriente peut-être ses ordonnances selon ton signe astrologique…
- C'est toi qui est cynique. Si cette libraire-pharmacienne peut aider des personnes en détresse…
- …Les livres ne sont pas là pour aider à soigner un mal quelconque. Encore moins la détresse. La bêtise, peut-être… Et encore… Un livre doit fustiger.
- C'est quoi encore, cette sentence ?
- Cioran.
- Ah ! Il ne manquait plus que lui ! Tu le conseillerais pour quel type de maux ?
- Cioran ?
- Oui.
- Je ne suis pas pharmacien.
- Mais tu as été libraire.
- Pulsions suicidaires.
- Alors, là…
- Parfaitement. Penser le contraire, c'est ne rien avoir compris au génie des Carpates.
- Je ne connais de lui que ce que tu m'as lu. Je n'ai jamais pris ce genre de remède.
- Tu devrais essayer. Tiens, à partir de ce soir, tu prendras deux pages de La Tentation d'exister au coucher. Demain matin, au petit déjeuner, une page de Syllogismes de l'amertume. Enfin, quelques pages des Cahiers à l'heure de la sieste.
- Merci, docteur.
- On se revoit dans un mois. On augmentera les doses si l'on constate que tu continues à lire ces bouquins que c'est pas la peine mais dont tout le monde parle…
- Mais enfin, qu'est-ce que tu fais ?! Qu'est-ce que tu vas chercher par là ?
- Je rentre dans le détail, mais en silence...


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