vendredi 11 août 2017

La vérité si j'écris

Erwin Volkov via Undr


La vérité, je le pense, n'est connue que par celui qu'elle concerne, s'il veut en faire part, il devient automatiquement un menteur. Tout ce qui est communiqué ne peut être autre chose qu'altération et falsification, on n'a donc jamais communiqué que des choses altérées et falsifiées. La volonté d'être véridique est, comme tout autre chemin, le plus rapide pour fausser et falsifier une situation. Coucher sur le papier une époque, une période de la vie et de l'existence, peu importe son éloignement dans le passé, peu importe sa longueur ou sa brièveté, c'est agglomérer des centaines, des milliers, des millions d'altérations et de falsifications qui sont toutes familières à celui qui écrit et décrit comme autant de vérités, de pures vérités. La mémoire s'en tient exactement aux événements, s'en tient à la chrnologie précise mais ce qui en résulte est tout autre chose que ce qui a été effectivement. Ce qui est écrit fait voir nettement une chose qui assurément correspond à la volonté d'être véridique de celui qui décrit mais non à la vérité car la vérité n'est absolument pas communicable. Nous décrivons un objet en croyant que nous l'avons décrit fidèlement, conformément à la vérité, et nous devons constater que ce n'est pas la vérité. Nous faisons voir nettement une situation, ce n'est pas, ce n'est jamais la chose que nous avons voulu faire voir nettement, c'est toujours une autre. Il nous faut bien dire que nous n'avons jamais rien communiqué qui eût été la vérité mais toute notre vie nous n'avons pas renoncé à la tentative de dire la vérité. Nous voulons dire la vérité mais nous ne disons pas la vérité. Nous décrivons une chose véridiquement mais la chose décrite est autre chose que la vérité. Nous devrions voir l'existence comme la situation que nous voulons décrire mais, quels que soient nos efforts, à travers ce que nous avons décrit nous ne voyons jamais la situation. Reconnaissant ce fait, nous aurions dû depuis longtemps renoncer à vouloir écrire la vérité et nous aurions donc dû renoncer à l'écriture en général. Comme il n'est pas possible de communiquer, donc de montrer la vérité, nous nous sommes satisfaits de vouloir écrire et décrire la vérité tout en sachant que la vérité ne peut jamais être dite. La vérité que nous connaissons est logiquement le mensonge qui, du fait que nous le rencontrons inévitablement, est la vérité. Ce qui est décrit ici est et n'est pas la vérité parce que ce ne peut être la vérité. Dans toute notre existence de lecteurs nous n'avons jamais lu une vérité même si nous avons sans cesse lu des faits. Sans cesse rien que le mensonge-vérité, la vérité-mensonge et caetera. Ce qui importe c'est si nous avons la volonté de mentir ou celle de dire et écrire la vérité même si cela ne peut jamais être, si ce n'est jamais la vérité. Toute ma vie j'ai toujours voulu dire la vérité même si je sais à présent que ce que je disais était mensonge. Au bout du compte, ce qui importe seulement c'est la part de vérité qu'il y a dans le mensonge. La raison m'a depuis longtemps interdit de dire et écrire la vérité parce qu'en le faisant on n'a dit et écrit qu'un mensonge mais l'écriture est pour moi une nécessité vitale. C'est pour cela, c'est pour cette raison, que j'écris même si tout ce que j'écris n'est pourtant rien qu'un mensonge qui est transporté par moi comme une vérité. Certes nous pouvons exiger la vérité mais la sincérité nous démontre que la vérité n'existe pas. Ce que nous décrivons ici est la vérité et ce n'est pas elle pour la simple raison que la vérité n'est pour nous qu'un vœu pieux. 

 
Thomas Bernhard, La Cave, trad. Albert Kohn

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