dimanche 30 août 2015

Une histoire à dormir debout



J'étais nerveux. Je me suis demandé si je devais me raser. Je sais que ça plaît à certaines femmes, la barbe de quelques jours. En prison, j'avais pris l'habitude de ne me raser qu'une fois par semaine. Je l'ai quand même fait. Sous la douche, j'ai pris soin de bien me laver. J'ai passé ma seule chemise, ai hésité sur la cravate, mais j'ai pensé que ça faisait un peu trop, et je crois que ça ne se fait plus. Je n'avais plus de veste, le blouson, ça irait. Ça faisait pas trop voyou ?
J'ai décidé de ne plus me poser de questions. J'avais un rendez-vous et c'était déjà bien. Trois ans et demi sans vraie sexualité, il fallait mettre un terme à ça. J'étais sorti plus fauché que jamais. J'avais réussi à taper un peu de fric à Alain pour la soirée. Je savais que ça allait être chaud pour ma pomme. A quarante ans passés, ex-taulard, fiché et fauché, je n'avais aucune perspective financière à l'horizon, peu de chances de trouver un boulot. Je ne voulais plus de toutes ces conneries, mais je savais que je n'aurais certainement pas le choix.
Peut-être une pute aurait-elle fait l'affaire, serait-elle même revenue moins chère. Mais j'avais envie de m'offrir ça, pour ma bonne conduite. C'est Alain qui m'avait aidé à m'inscrire sur ce site. Il m'avait expliqué comment procéder, quel type de bobards balancer sur son profil et dans l'approche des filles. Je m'étais retrouvé à squatter son ordi tous les soirs, qui commençaient parfois dès 17 heures. Nathalie, elle s'appelait. 38 ans, donc certainement un peu plus m'avait certifié Alain, séparée, pas d'enfant. On avait discuté pendant une dizaine de jours et je n'en pouvais plus. On accrochait bien, mais j'avais eu du mal à rester calme devant sa prudente retenue, à ne pas l'envoyer chier en lui révélant tout, à en chercher une autre dans cet infini des possibles. Ce qui était intenable aussi, c'était de parler, entre guillemets, avec une nana que je ne voyais pas, sur laquelle, d'après la seule photo que j'avais d'elle, je construisais mon petit délire. Le temps que ça prend pour rencontrer quelqu'un en vrai ! Je pensais pas qu'on en était arrivé là. Avant la prison, durant quelque temps, j'avais une régulière et ne m'étais jamais confronté à cette affligeante modernité. De temps à autre, je couchais avec une fille rencontrée dans un bar ou à une party organisée pour fêter un coup. Ça roulait tout seul. Mais depuis ma sortie, j'avais l'impression d'avoir perdu ma superbe, tout du moins une certaine aisance pour me lier aux autres. J'en voulais à la terre entière. Ça me permettait de ne pas renier mes errances diverses et mes combines qui devaient
forcément s'avérer foireuses un jour ou l'autre.
Et puis, à part Alain, il ne me restait plus grand monde aujourd'hui. Beaucoup étaient tombés en même temps que moi ou juste après. Ma gonzesse avait peu à peu déserté le parloir pour disparaître totalement un beau jour. Alain m'assurait qu'il ne savait pas ce qu'elle était devenue. Et qu'il n'en avait rien à foutre. Peut-être avait-elle mal tourné, elle aussi. Une ancienne toxico, ça reste une toxico. Moi, ces trucs-là, je n'y avais jamais touché. Ou très peu. C'était bien la seule connerie que je n'avais pas faite. Bon vent, ma petite. Que tu sois heureuse là où tu as filé. Que jamais tu ne perdes ton sourire et ton beau cul.
Elle avait voulu qu'on se voie au café, pour une première fois. Peut-être redoutait-elle qu'on ne se plaise pas, ou un lapin tout simplement. J'ai fait comme si ça me semblait naturel et l'ai laissée choisir le lieu. Un rade que je ne connaissais pas, du côté de Bastille. Tout ce qu'elle voulait, Nathalie.
J'ai pris le bus jusqu'au RER que j'ai attendu dix bonnes minutes, puis le métro bondé et suis arrivé une heure plus tard en nage. J'étais bon pour une autre douche et certainement pas pour un rancard amoureux. J'ai retiré le blouson le temps de trouver le café, histoire de faire prendre l'air aux rillettes sous les bras. Je ne reconnaissais pas le quartier. Des années que je n'y avais pas mis les pieds. Avec la bande, on squattait le 20e, parfois le 19e, mais rien de plus central.
La moyenne d'âge était de vingt-cinq piges. Je me suis
senti très vieux en m'asseyant à la seule table de libre. Ça jactait fort. Les gars étaient à cinquante centimètres les uns des autres, mais il se gueulaient dessus. Certainement une habitude prise avec le portable. Je ne voyais pas d'autre explication. Ça m'a fait penser que je n'avais pas son numéro de téléphone et c'était moi, maintenant, qui craignait qu'elle ne se pointe pas. Ou qu'on ne se reconnaisse pas. Je ne voyais aucune femme seule dans la salle. Ni au comptoir. J'ai hésité à me relever et patienter sur le trottoir en fumant une clope. Ou faire un tour aux toilettes pour me passer un peu d'eau sur le torse et sous les bras. J'ai imaginé que la nana pouvait très bien être là, à m'observer un moment avant de prendre la décision de rester ou de se barrer. J'avais les mains moites. Le garçon est venu me tirer de mes tristes tergiversations. Qu'est-ce que j'étais censé boire ? Du pinard ou une bière, ça faisait certainement vulgaire pour une première fois. Un apéro. Pas un pastis, ça faisait beauf. Un Martini ou une connerie comme ça. Ça faisait pas trop boisson de fille ? J'ai commandé une Suze. Le type est revenu très vite, a posé le verre négligemment, sans me calculer. Il a rajouté une soucoupe avec des cacahuètes leader-price hypersalées et un ticket retourné et glissé sous les arachides. Putain, 7 euros ! Ils s'emmerdaient pas, ces cons ! Ça devait être le prix d'une bouteille au Franprix en bas de chez Alain. J'irai vérifier ça demain. Elle avait intérêt à arriver, la Nathalie. J'étais sur le point de commencer à la détester.
Elle s'est finalement ramenée comme une fleur. Mais une de celles que vendent les Sri lankais, la couleur et le parfum rehaussés artificiellement. Elle m'a fait la bise et s'est assise en face de moi en me disant qu'elle m'avait reconnu immédiatement, qu'elle était ravie de faire ma connaissance et que j'étais bien mieux que sur la photo. Je ne pouvais pas en dire autant, mais je n'allais pas faire le difficile. La crapule avait mon âge, voire plus, des poches sans fond sous les yeux, des cheveux blancs mal masqués. Elle a pris la même chose que moi, ce qui m'a permis de faire facilement l'addition.
Elle m'a parlé du site, des rencontres qu'elle avait déjà faites, de types qui étaient devenus des copains, mais rien de sérieux avec quelqu'un pour l'instant. Elle m'a demandé si moi, je cherchais du sérieux. Bien sûr, que j'ai répondu, j'aimerais bien oui. Ça a eu l'air de la rassurer. Ou peut-être jouait-elle simplement le jeu. Je ne me sentais pas très à l'aise, l'impression que je n'avais pas grand-chose à lui dire. Alors, je l'ai écoutée, elle était intarissable. La solitude, sûrement. J'avais connu des gars là-bas qui avaient fini par parler tout seuls toute la journée. Elle est partie sur son ex, des histoires de tromperie dont je n'avais rien à foutre, de sa déprime en apprenant toute la vérité, de la douloureuse séparation. Elle vivait maintenant dans un petit studio dans le quartier, mais elle était de nouveau heureuse. Ça ne se voyait pas trop. Elle bossait dans la vente. Et moi ?
J'ai esquivé l'estocade. Dans la vente de quoi ? Des produits de jardin. Putain, quel ennui. Et elle a remis ça. Et moi ? Elle ne se souvenait plus si on en avait parlé. Elle s'excusait mais elle avait peur de confondre avec d'autres chats sur le site. Je lui ai raconté que j'écrivais. Je ne sais pas pourquoi j'ai sorti ça. Surtout que ça a eu l'air de l'intéresser, qu'elle a voulu en savoir davantage. J'ai dit n'importe quoi. Des romans. Quel type de roman ? Contemporain. Et à l'ancienne, en même temps. Je délirais. Elle m'a demandé si j'avais déjà été publié. J'ai dit Heureusement, à mon âge, ce serait inquiétant sinon. Elle a demandé si elle avait déjà pu lire un de mes livres, même si, elle l'avouait, elle n'avait jamais été une grande lectrice, et ne lisait quasiment plus depuis sa séparation, avec la télé, internet, tout ça… Je l'ai jouée modeste et raconté que je n'avais jamais beaucoup vendu, que j'avais un petit cercle de lecteurs fidèles, mais je n'étais pas Marc Lévy ou un de ces crétins. Crétins, je crois que je me suis abstenu. Elle m'a demandé des titres en sortant son téléphone pour les noter. J'étais pas dans la merde… Je me suis souvenu d'un bouquin chez Alain, le titre m'avait intrigué. « Un petit homme de dos ». C'est ce que j'ai sorti. Elle m'a dit qu'avec un titre pareil, pas étonnant que je galère pour trouver des lecteurs. Seuls les hommes petits et fiers de leur dos pouvaient acheter ça. C'était de l'humour, le roman n'était pas de moi, je ne l'avais même pas lu, mais ça m'a vexé. Elle l'a senti, et m'a demandé de quoi ça parlait. J'ai dit que ça parlait de mon père, mais de façon romancée. Il faisait quoi, mon père ?
Voleur, j'ai dit. Elle n'en revenait pas. Elle a voulu savoir s'il était toujours en vie, ce qu'il volait, s'il avait fait de la prison, si ma mère était au courant… Je voyais bien un moyen de la faire taire, mais dans un bar, c'est compliqué. Elle a recommandé la même chose, j'ai refait mes calculs et elle m'a demandé si je voulais bien l'acompagner fumer une cigarette dehors. J'ai failli lui proposer d'annuler la deuxième tournée et d'aller marcher vers le bassin de l'Arsenal. J'avais du mal à supporter tout ce brouhaha de jeunes gens insouciants, d'être enfermé là-dedans, mais j'avais peur de passer pour un goujat et on s'est retrouvé sur le trottoir comme les autres. Elle m'a affirmé alors que depuis la loi sur le tabagisme, même si c'était compliqué pour elle dans sa boîte, mais en général, dans les bars ou dans une fête, fumer était un moyen de faire des rencontres. Oui, oui, effectivement, j'avais déjà constaté ça.  Quel beau sujet de conversation…
On a bu notre deuxième verre, puis elle a proposé qu'on passe au vin. Elle avait faim
maintenant, a passé ses lunettes et jeté un œil à l'ardoise accrochée au mur. On pouvait grignoter une assiette de tapas ou une planche de charcuterie, ou un mixte charcuterie-fromage, ça me disait ? Baiser ce soir, c'était pas gagné. J'ai renoncé à regarder les prix et dit Ok pour ce qu'elle voulait. T'es sûr ? Oui, oui, tout me plaît.
On nous a servi de nouveaux produits leader-price, des trucs tout juste sortis de leur emballage sous-vide. Ça n'avait aucun goût, mais le vin faisait l'affaire. J'aimais bien ses yeux, malgré les poches. Pas son regard, un peu inquiet et affolé, non, la couleur, la lumière de ses yeux. Son corps, que j'avais discrètement gaffé en fumant ma clope, était encore assez bandant. Je me faisais peut-être un film, me persuadant que je n'avais pas fait une mauvaise rencontre, qu'elle méritait l'investissement de temps et d'argent. Et puis ça faisait paraître encore plus longs ces bruyants prémices. J'aurais au moins aimé me coller à elle, sur la banquette. Je sentais que je ne lui étais pas indifférent, qu'elle se perdait parfois dans mes yeux, pleine d'attentes et d'interrogations. Je me suis forcé à avaler plein de ces cochonneries sur planche, histoire d'abréger la soirée. Je me suis arrêté quand j'ai aperçu son regard interloqué. J'ai prétexté que je n'avais rien mangé à midi, trop pris par l'écriture. Elle a fait un Waouh ! admiratif qui lui a fait oublier mes mauvaises manières. Que ce doit être passionnant de savoir écrire, a-t-elle jugé bon de rajouter. C'est pas facile tous les jours, j'ai dit, mais quand ça vient, c'est assez gratifiant.
On était arrivé au bout de nos consommations. Je l'ai interrogée du regard et fait signe au serveur pour régler. J'en avais pour plus de 50 euros. Elle a proposé de faire moite-moite, j'ai failli éclater de rire, l'ai jouée grand seigneur et sorti les biffetons d'Alain.
Dans la rue, elle m'a remercié. Elle avait passé une superbe soirée. C'est vrai que c'était bruyant, qu'elle avait un peu trop bu et sentait un coup de barre, là, en prenant l'air. Après quelques pas, elle s'est serrée contre moi, enfin. J'ai passé mon bras autour de ses épaules. Elle m'a dit qu'elle habitait pas loin. J'ai alors penché mon visage vers le sien. Nos bouches étaient collées, mais elle a murmuré Pas si vite, laisse-moi encore un peu de temps. J'
avais la trique et du mal à me retenir d'exploser, mais j'ai réussi à faire le gentleman et suis allé jusqu'à m'excuser.
Elle vivait dans un de ces immeubles immondes qui avaient définitivement défiguré Paris dans les années 1990. Une première porte avec un code, une deuxième avec un bip, puis un nouveau code dans l'ascenseur. Le top en matière de sécurité, leur avait-on sûrement vendu à tous ces gogos. Si elle savait comment on pouvait s'y prendre, en matière de visite inconvenante faisant fi de toutes leurs mesures antivol…
On était enfin arrivés devant sa porte. Blindée, comme il se doit. Après deux tours de serrure, le sésame s'est ouvert, ma queue a crié Hourra et le chat s'est barré. Elle n'a pas semblé le remarquer, j'ai pensé que c'était peut-être une habitude, mais ai fait l'erreur de le lui demander. Ça l'a mise dans tous ses états, l'alcool n'aidant pas à combattre l'hystérie. Tu l'as vu filer vers où ? Il a descendu les escaliers ? J'en savais foutre rien. Il y avait des fenêtres ouvertes, des toits facilement atteignables, il pouvait se perdre car il ne sortait jamais, il avait certainement eu peur de moi. J'étais là, planté au milieu de son studio quand elle m'a claqué un bisou et la porte derrière elle.
J'étais censé faire quoi ? J'ai décidé d'attendre en m'installant sur le canapé qui devait être son lit. J'ai hésité à l'ouvrir. Qu'est-ce qu'elle foutait ? J'ai remarqué que les clés étaient restées sur la table. J'ai fait le tour de l'appart'. Pas grand-chose à chourer. Un vague tableau du XIXe, mais je ne reconnaissais pas cette signature, Emile quelque chose. Je suis passé dans la salle de bains. J'ai fait couler l'eau dans la baignoire. On pourrait commencer par prendre un bain ensemble. C'était une forme agréable pour nos corps de faire connaissance. J'ai écouté les bruits dans les escaliers. Rien qui se rapproche d'ici. Je me suis assis sur les chiottes où trainaient des cheveux de Nathalie. J'aimais bien ça, les cheveux tombés, pas ramassés, ça me changeait de la cellule, de ses blattes et de sa crasse. J'ai chié un coup, vite fait, une déformation de là-bas. Avant, c'était un moment de détente, avec le journal ou une BD. En prison, j'avais appris à faire vite. C'était ça ou rien. J'avais remarqué que plein de types souffrait de constipation chronique à cause de la promiscuité, de devoir faire ça devant les autres. C'était pas très classe de couler un bronze à peine arrrivé chez elle, mais la nervosité, toute cette merde qu'on avait bouffé, ça m'avait broyé les intestins. Je me suis lavé au robinet. Une autre habitude. J'en ai profité pour rincer aussi la bite. J'ai ouvert la lucarne et arrêté l'eau de la baignoire.

J'ai remarqué une boîte à bijoux au-dessus du lavabo. Il y en avait pour quelques picaillons là-dedans. Je lui laissais encore, allez, dix minutes, si elle ne revenait pas dans dix minutes, je raflais tout et me cassais de là. Je n'avais pas son numéro pour prendre des nouvelles. Putain de recontres modernes ! Je suis sorti sur le palier, en prenant soin de tenir la porte. Rien. J'ai regagné le canapé-lit. J'avais trop bu, je n'étais plus habitué. J'ai fermé les yeux, pour la faire venir.
Il faisait presque jour quand je me suis réveillé. Je n'en croyais pas mes yeux. J'étais seul dans ce studio pourri, un mal de crâne à se taper la tête contre les murs, et des couilles toujours aussi pleines. Je repensais à cette vieille chanson de Leonard Cohen, ça me faisait marrer.
J'ai décidé de me faire un petit café avant de me barrer. Elle avait une de ces machines qui pullulent aujourd'hui, avec les capsules antiécolo, des boutons partout, et pas de place pour glisser une tasse digne de ce nom. J'ai pataugé un temps et abandonné l'idée de poser en George Clooney à son retour. Là, j'ai eu un pressentiment. Et si elle était tombé sur un sadique, un malade comme il en traîne le soir dans toutes les grandes villes ? Elle était peut-être morte à cette heure-ci. Et moi, j'étais bon pour les emmerdes avec mes empreintes partout… J'ai renoncé aux bijoux, vidé la baignoire, déchiré le petit mot que je voulais lui laisser, passer une serviette sur tout ce que je me souvenais avoir touché et claqué la porte. A peine si j'ai espéré qu'elle eût un double de ses clés chez le gardien.
Le soir même, je l'ai retrouvée. Sur le site. C'est elle qui m'a abordé, s'excusant pour sa disparition. Elle était tombée sur un voisin qui l'avait aidée à retrouver son chat en passant par les toits. Puis elle avait réalisé qu'elle n'avait pas ses clés, pensé que je m'étais endormi ou barré, n'avait pas mon téléphone, et avait passé la nuit sur le canapé du voisin, pensant régler tout ça le lendemain. Bref, une histoire à dormir debout. Elle m'a demandé mon prénom. Je l'ai mise sur liste noire.


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