jeudi 29 août 2024

Ma nouvelle vie (de milliardaire)

Ce blogue a vécu — 10 ans d'âge, il est temps d'y mettre un terme. Ciao, merci!
Finis l'amateurisme, la légèreté, la déconnade, la gratuité. Je vais désormais consacrer toute mon énergie à devenir un véritable auteur. Je veux dire: riche, célèbre et célébré. Etre invité sur les plateaux, les antennes, les réseaux. Un éditeur qui, déclare-t-il, « place son exigence de qualité sur la plus haute branche de l’arbre le plus haut », m'a récemment incité à m'engager dans cette voie. Aussi, dois-je, aujourd'hui même, entrer en guerre. J'ai déjà commandé une dizaine de t-shirts kakis pour être crédible. Il va sans dire que, pour mener à bien cette grande entreprise, et ne pas connaître la crise, il faut non seulement se préparer, se former mais surtout s'armer.
Mon programme des semaines à venir est des plus alléchants. Trois rendez-vous incontournables et fort enviables se profilent d'ores et déjà à l'horizon.
Le premier d'entre eux se tiendra le 18 septembre prochain chez l'ami Bolloré. La salle mythique de l'Olympia, propriété du groupe Vivendi accueillera, en personne, l'hénaurme Xavier Niel et son spectacle-livre en toute simplicité et sincérité intitulé Comment devenir milliardaire ?  
Le pitch est des plus simples, du moins nous excite-t-il en allant à l'essentiel :
Comment devenir milliardaire ?
C’est la question que tout le monde se pose.
Il n’y a que 53 personnes en France qui peuvent y répondre.
Un seul va le faire sur la scène de l’Olympia.
Imparable.
Notre cher milliardaire, grand catholique comme son hôte, nous rappellera comment, avant d'être patron de Free et du Monde libre, d'épouser la belle Delphine, fille de Bernard Arnault, d'être ce bon notable respectable, ami des pensionnaires actuels de l'Elysée ou de l'infatigable Mimi Marchand, il fit fortune grâce au minitel rose, aux peep-shows et autres sex-shops et comment, à cette magnifique époque, il fut certes mis en examen pour recel d'abus de biens sociaux et proxénétisme aggravé, mais ne goûta qu'un tout petit mois aux joies et confort de nos prisons. Comment, à peine libéré, grâce à ses nouvelles connaissances, il devint celui que nous connaissons aujourd'hui. Et comment sa puissante entreprise, bien qu'elle héberge la moitié des fichiers pédopornographiques recensés sur Internet, échappe désormais à la justice.
Je prendrai des notes. Mais je crois avoir bien compris qu'une des étapes à effectuer avant d'atteindre gloire et fortune pouvait passer par la marge, l'ombre, et les portes qui se referment dans notre dos. Il suffit sans doute pour assurer ses arrières, et ceux des autres, de savoir bien s'entourer… Bien entendu, j'imagine par ailleurs que Xavier me donnera tous les bons plans pour optimiser au mieux mes futurs revenus, leur permettre de ruissseler... de comptes en comptes. Devenir riche —millionnaire ou même milliardaire n'est pas le tout, encore faut-il savoir se mouvoir dans ce nouvel univers. 


Après deux saisons triomphales accordées au Théâtre de la Gaîté, Bernard Werber montera, lui aussi, sur les planches de l’Olympia vivendien pour une date exceptionnelle, le 23 octobre, veille de mon anniversaire –c'est un signe, à n'en pas douter ! Il contribuera fortement à faire de moi un autre homme. A révéler mon vrai moi. Je n'invente rien, c'est dans le texte de présentation de cette soirée exceptionnelle. 

 


Mon esprit, me promet-on, ouvrira «des portes qui mènent à des territoires étonnants et merveilleux ». Accompagné à la harpe, l'auteur des Thanatonautes  me proposera quatre méditations guidées pour mieux me connaître, me rappeler qui j'ai été et découvrir qui je vais devenir. Cet interactif VOYAGE INTÉRIEUR, capitales donc, m'apprendra «de manière amusante », m'assure Bernard, quelques secrets sur moi-même que j'ignore ou… que j'ai oubliés. La route vers la gloire passe par là. Merci, Bernard.

 

Leçons de littérature toujours, et toujours offertes par nos généreux amis milliardaires. Propriété du même Xavier, le journal de référence envié dans le monde entier, pas pour rien dénommé par les sales gauchistes « quotidien vespéral des marchés », propose, pour la modique somme de 1500€, un atelier d'écriture avec l'immense et talentueuse Marie Darrieussecq. 

 

En cinq séances, du 25 au 29 novembre, l'autrice de Truismes assure qu'elle m'emmènera « De la page blanche au point final », si j'en crois l'intitulé de cette solide formation. Je lui laisse la parole, que je bois jusqu'à satiété et au-delà:

Commencer à écrire... devant la plage blanche, ou l’écran gris... Respirer... une phrase... une ou trois... ou le vide... Rêver... rouvrir le cahier, le fichier... laisser du blanc... Recommencer... rien de sacré... s’ennuyer... aller vers la dixième phrase... à la ligne... Marcher... nager... ouvrir le frigo... Raturer... Couper, jeter... Faire des listes... Reprendre... poursuivre... Déchirer le plan... Ou fabriquer un cadre, inventer des contraintes... Écrire à nouveau... écrire à neuf... ou à l’ancienne... Relire… Monter, recouper... Non... Jeter... Jeter toutes les transitions, abattre les échafaudages... Oui… Suggérer... Ne pas expliquer... Plier du linge, sortir le chien... Métaphores?... Images?... Lire... Régler la focale... Ecrire un personnage... Faire des erreurs... Combien d’adjectifs...? Lire à neuf... Oublier... Se souvenir... Accepter... Continuer... Persévérer... Chercher la justesse... la note, la mesure... le rythme, la touche... S’obstiner... glisser... Rêver encore... aller vers la porosité, vers la transe légère... Aller vers la fin... reconnaître la dernière phrase... Céder... Entendre l’avant-dernier mot... encore un... Tout changer... Finir, peut-être... Et le titre?

Tout est dit. Merci, Marie.

Et tout cela n'est que la partie du programme du premier trimestre de cette nouvelle vie…

Maintenant, un peu de poudre blanche, et au travail ! 



samedi 24 août 2024

Au cabaret tzigane

Harry Gruyaert

 

 

j't'aimais tellement fort que j't'aime encore
ce genre de choses qu'on faisait tourner sur la platine akai de la chambre
les après-midi
où nous révisions le bac
fondant nos mains et nos lèvres
elle rêvait que j'écrive des chansons d'amour
que tout le monde le temps d'un été célèbre

l'autre jour j'ai vu quelqu'un qui te ressemble et la rue était comme une photo qui tremble
elle me voyait auteur de trente trois tours sirupeux et dégoulinants de sentiments sensualisés de ma voix satinée
ma tignasse de gitan sépharade en banderille pour les mettre
toutes à genoux
elle voulait que je balance toutes mes dépendances
cette mélancolie de pianiste de bar d'hôtel cossu international
m'exhortait à troquer mes vhs de films certifiés cafard authentique
version originale sous-titrée français
contre un bon dictionnaire de rimes 
abandonner les vapeurs des comptoirs enfumés
et m'engager dans la voie royale pavée de disques d'or
du chanteur de charme solaire pour femmes seules et abandonnées
impudique docteur en souffrologie pour jeunes filles à idole et garçons solitaires

à elle les robes de soirée, le tapis rouge, les cocktails à gogo au bord d'une piscine des grenadines

le soleil, le ciel bleu, toute la vie
toute la vie

je cultivais les jours sans qualité et le goût de l'imparfait
faisant le pitre au piano à l'ombre de mon cabaret tzigane
quand hier par hasard j'ai appris la mort déjà ancienne de cette fille qui croyait en moi partie pour un autre
avait-elle jamais renoncé à ses rêves de gosse ?
quarante ans plus tard, certaines de ces chansons violonisent encore parfois dans ma tête
comme les premiers soupirs des premiers baisers, les premiers serments partagés

charles brun, histoires populaires

 

 

mardi 13 août 2024

Le lit de la vie






Moi qui t'aimais, belle jeune fille
qu'es-tu devenue, vieux trognon
avec tes gros nichons et tes trois lardons...

Jouflue, mafflue, bouffie
Prénuptial – Prénatal
bouffée par l'araignée boutiquière
pauvre mouche à consommation

Dix ans de lait beurre œufs fromages
de bifteck lange potage
t'achèvent sur le lit de la vie.

La vie quotidienne et son pipi
caca papa vaisselle cuisine repas
la propreté c'est Persil
la saleté c'est mes filles.

Tampax, Ajax, savon balai
égorgez vos filles
soyez bien tranquilles
que le monde dorme en paix.

Que venons-nous foutre ici
loge de concierge du paradis
délivre-nous de Jésus-Christ

 

Gaston Criel, in Popoème,
éd. du Chemin de fer

lundi 12 août 2024

La fête est triste

Wallace Kirkland



La fête est triste
les lendemains déchantent
alors, alors
quoi de ce temps
qui se tord
qui bifurque
qui saute en hauteur
qui prend du recul
qui sport à qui perd gagne
qui ne sait plus où donner de la tête
dans le cyclotron de l'avenir passé
présent où es-tu
à droite à gauche
ici ou là
on ne sait plus
on ne sait pas
on ne sait rien
il faudrait savoir
ce qui rien que rien
ne sait
à l'horizon fini
du temps infini
être et ne pas être
voilà la question.

 

Gaston Criel, in Popoème,
éd. du Chemin de fer

vendredi 9 août 2024

Détruire, dit-il

André Kertész

 

Que de livres, mon Dieu, et combien nous manque le temps et parfois l’envie de les lire ! Ma propre bibliothèque, où autrefois pas un livre n’entrait sans avoir au préalable été lu et digéré, s’encombre peu à peu de livres parasites, qui souvent y arrivent sans qu’on sache comment, et qui, par un phénomène d’aimantation et d’agglutination, contribuent à élever la montagne de l’illisible— et, au milieu de ces livres, perdus, ceux que j’ai moi-même écrits. Je ne dis pas dans cent ans, mais dans dix ans, dans vingt ans, que restera-t-il de tout cela? Peut-être seulement les auteurs qui viennent de très loin, la douzaine de classiques qui traversent les siècles, bien souvent sans être beaucoup lus, mais vaillants et vigoureux, par une sorte d’impulsion élémentaire ou de droit acquis. Les livres de Camus, de Gide, qui voilà à peine deux décennies étaient lus avec tant de passion, quel intérêt ont-ils à présent, alors même qu’ils furent écrits avec tant d’amour et d’efforts? Pourquoi dans cent ans continuera-t-on à lire Quevedo et pas Jean-Paul Sartre? Pourquoi François Villon et pas Carlos Fuentes? Que faut-il donc mettre dans une œuvre pour durer? On dirait que la gloire littéraire est une loterie et la survie artistique une énigme. Et malgré cela on continue à écrire, à publier, à lire, à gloser. Entrer dans une librairie est effrayant et paralysant pour n’importe quel écrivain, c’est comme l’antichambre de l’oubli: dans ses niches de bois, déjà les livres s’apprêtent à sombrer dans un sommeil définitif, souvent sans même avoir vécu. Quel est cet empereur chinois qui détruisit l’alphabet et toute trace d’écriture? N’est-ce pas Érostrate qui incendia la bibliothèque d’Alexandrie? Ce qui pourrait peut-être nous redonner le goût de la lecture, ce serait de détruire tout ce qui a été écrit et de repartir, innocemment, allégrement, à zéro.

 

Julio Ramón Ribeyro, Proses apatrides,
trad. François Géal, éd. Finitude



jeudi 8 août 2024

Le prophète

 

Gilles d'Elia

 

 

j'écris dans un coin de chez moi
en langue vernaculaire
des poésies absconses et indirectes
à l'usage inutile de gens
qui n'en ont rien à foutre
et je crois être au centre du monde
l'universel prophète

 

Hervé Prudon, Devant la mort, Gallimard, 2018

dimanche 4 août 2024

La grande lessive

Marc Le Mené



 

– La grande lessive…

C'est un point de vue…

De loin…

Tu crois pouvoir toujours te tenir à distance ?

Je fais ce que je peux. La distance permet de voir... 

...clair ?

Je n'utilise pas ce genre de formules insensées. Je les laisse à nos chers dirigeants. Ces élections ont pour but de clarifier les choses, tu te souviens? Et c'est aujourd'hui on ne peut plus clair, effectivement: la démocratie, c'est du passé…

– Tu exagères, comme toujours.

– Que dire de ces élections, dernière trace d'une démocratie de faible intensité, à l'issue desquelles l'Etat, et les médias, nous assurent qu'il n'y a pas de vainqueur, que personne n'a gagné, et qu'on verra plus tard, place au sport ?!

On avait dit qu'on ne parlait pas de politique.

C'est vrai. Mais n'oublie pas une autre formule, d'un autre temps: tout est politique. On boit un coup dans ce bar, c'est politique. On le choisit parce qu'on le connaît, parce qu'il est à mi-chemin de nos domiciles respectifs, mais aussi parce que nous nous sentons mieux ici qu'au Fouquet's. 

J'en sais rien, je n'y ai jamais mis les pieds.

Parce que nous n'en avons pas les moyens. Parce que ça ne nous vient même pas à l'esprit. Que c'est réservé à d'autres. Pas à des pauvres culs comme nous. Que les Champs, on n'y va même pas pour voir un film– d'ailleurs, il n'y a plus de cinémas…

Certes… Tu n'as pas regardé la cérémonie d'ouverture, alors ?

On a dit Pas de politique !

Tu n'as pas suivi toutes ces polémiques à propos de ton Philippe Katerine chéri?

Je ne le chéris pas. Et non, je ne suis rien ni personne.

Du verbe être ou du verbe suivre ?

Les deux, mon capitaine.

Tu regardes de loin…

A peine spectateur du spectacle du spectacle. Car j'en ai vite la nausée. Je les vois venir, et je les fuis.

Tout le monde s'accorde à dire que ce fut grandiose, inoubliable…

Inclusif ? Antiraciste ? Funky ? Queer ? Irrévérencieux ? Créatif ?…

Tu es trop négatif.

Yes, je suis un rabat-joie, un grincheux, un hater... 

Voilà.

Un mauvais Français. Je ne comprends rien aux valeurs de la république, brandies aux yeux du monde au cours de ce grand événement populaire.

Exactement ! Tu ne respectes pas la trêve olympique...

Ces Jeux sont du pain béni pour ce régime autoritaire, moribond, en pleine putréfaction, illégitime, policier… C'est quel degré de la société du spectacle ?

Ce ne sont tout de même pas les Jeux de 1936.

Non, ce sont ceux de 2024. Nous avons changé d'époque, de système. De vocabulaire. 

Tu en reprends une?

Une dernière alors, faut que je file faire mes selfies avec les médaillés de l'exclusion.

Les médaillés de quoi?

De l'exclusion. Tu en as pas entendu parler?

Bon, c'est fini, oui?

Plus de 10000 personnes expulsées de Paris, déplacées, déportées en banlieue lointaine et en province, pour faire place nette, y voir plus clair, ne pas choquer le touriste, les médias étrangers, leur donner la seule image d'une grande démocratie sportive et inclusive, LGBTQ++, avec des champions noirs qu'on a envie de tripoter, droit dans les yeux et dans le slip, storytelling relayé par les médias aux ordres ou directement inféodés aux milliardaires d'extrême-droite, plus rien d'autre n'existe, le monde est une compétition de rats de laboratoire survitaminés et aux exploits inouïs et inoubliables… Les gens qui réussissent, et ceux qui ne sont rien, qu'on a remisé sous d'autres cieux…

Y'a pas à dire : ça fait du bien de se retrouver après tout ce temps, ça détend…

Pardon, mon vieux. Je vais pisser un coup. Commande une nouvelle tournée et prépare-nous une ou deux petites lignes blanches, qu'on se remonte le moral, qu'on soit prêts à bouffer le monde! Ça va d'aller!

 

 

 

mercredi 31 juillet 2024

Et voilà !

 

Robert Doisneau

 

Pour tous les miséreux de Montreuil, Popaul, c’était quelqu’un. D’abord physiquement, il en imposait : grand, corpulent, la barbe noire, vénérable… Et puis, surtout, il savait vivre.
Entrant ou sortant de la petite cabane qu’il avait plantée en solitaire sur la zone, Popaul était toujours disposé à payer à boire. Installé devant un litre, entouré d’amis, Popaul respirait la joie de vivre et son contentement faisait chaud au cœur. Avec cela sachant «
causer» et tout aussi bien écouter. Oui, Popaul, c’était quelqu’un…
Un jour, il partit. Comme ça, brusquement, sans raison apparente. Cela fit du bruit dans le Landerneau zonier de Montreuil. En tentant d’expliquer cette étrange disparition, on s’aperçut, autour des feux de planches et des litrons de rouquin, qu’en fin de compte la vie de Popaul n’était que mystère. Il dormait dans son cagibi, c’était vrai. Il buvait avec les copains, d’accord. Mais que faisait-il de toute la journée dans ce Paris immense et anonyme qu’il gagnait chaque matin ? Cela on l’ignorait.
Une semaine entière, on ne parla que de Popaul. Et puis vint l’oubli. La vie va trop vite pour qu’on s’arrête longtemps à penser aux autres.
Six mois plus tard, Popaul poussa la porte de son troquet habituel.
«
Et voilà!» soupira-t-il, fataliste, en se laissant tomber sur une chaise.
Les clodos, ses amis, le regardaient bouche bée. Le patron était resté, le bras levé, une bouteille à la main, comme pétrifié. Il y avait de quoi.
C’était bien Popaul, aucun doute : la voix, le geste, les yeux, le nez… Mais un Popaul sans barbe, avec une poitrine de matrone tendant la robe dont il était affublé.
Popaul haussa les épaules, le patron posa la bouteille, les copains se reprirent à respirer, la vie continuait…
Popaul – Paulette…
L’histoire était toute simple. Popaul s’appelait Paulette en réalité. Paulette mendiait pour vivre. Femme elle était, femme elle resta jusqu’au jour où elle s’aperçut que ses collègues masculins faisaient meilleure recette qu’elle. Alors, pour gagner plus, elle changea de sexe, le plus simplement du monde. Un costume d’homme, une amputation du prénom et, pour compléter le travesti, une fausse barbe : Paulette avait cessé d’exister. Et Popaul était né.
Il vécut longtemps… Jusqu’au moment où arrêté, conduit au poste, fouillé, il dut reprendre son véritable sexe.
«
Et voilà», conclut Popaul-Paulette.
Paulette a repris ses habits d’homme, sa belle barbe noire et est redevenue Popaul. Mais elle a changé de secteur.
Que Popaul ait pu tromper tout son monde, y compris ses familiers, n’est pas le plus drôle de l’histoire. Popaul était si bien entré dans son rôle qu’il en oubliait lui-même son véritable sexe. Il agissait et réagissait exactement comme un homme.
«
Quand je pense que je l’ai vue faire comme nous tous, debout contre un mur!» murmurait un copain abasourdi par la révélation.
À la réflexion, le comportement de Popaul n’a rien d’étonnant pour qui a plongé dans la misère des guenilleux de Paris. Rêveurs, mythomanes, illuminés, s’ils ne le sont pas, les clochards le deviennent. Ils aiment trop se retrouver entre eux et passer de longues heures à palabrer. Ils se racontent d’interminables histoires, toujours les mêmes, qu’ils finissent par croire et souvent à faire croire. Bien sûr, il n’y a pas que dans le monde de la cloche qu’il en est ainsi. Mais le miséreux a toujours été le meilleur gobeur de merveilleux. Celui-ci fait oublier tant de souffrances…

 

Robert Giraud, Le Peuple des berges,
éd. Le Dilettante

vendredi 26 juillet 2024

Sans réponses

Nicolas Bouvier


Pourquoi, lorsque l'heure de l'apéritif prend fin, personne n'ose faire un sort à la dernière olive? Après avoir attendu le bus près d'une demi-heure, optez-vous pour un autre moyen de transport ou restez-vous fermement optimiste? Comptez-vous, le week-end prochain, aller voir ce formidable documentaire kirghiz, « regard fasciné sur la fin d’un monde» selon Télérama, d'une durée de treize heures? Le week-end suivant, alors? Lorsque l'on sonne à votre porte comme vous n'attendez personne, sursautez-vous systématiquement? Combien de temps faut-il laisser refroidir le plat de la vengeance? Peut-il se manger encore tiède ? Aimez-vous vos enfants ? En êtes-vous fiers? Comment vous informez-vous? Messieurs, pour un rasage véritablement efficace faut-il commencer par la joue gauche ou par la droite? Ou étiez-vous en 1983 lors du tournant de la rigueur? Vous faîtes-vous livrer de temps à autre vos repas? Ressentez-vous parfois les symptômes de l'écoanxiété? De manière générale, avez-vous peur? Vous surprenez-vous parfois à chantonner bêtement un tube plutôt ringard de votre jeunesse? En avez-vous immédiatement honte ou allez-vous jusqu'au bout de la chanson que vous connaissez encore par cœur ? Quelle est votre recette préférée à base de courgettes? Madame, vous attendiez-vous à tous ces désagréments physiques, physiologiques et psychologiques à la ménopause? Un homme qui lit est-il sexy, comme nous pouvons le lire dans les magazines féminins? Lisez-vous au lit? Combien de pages? Qu'espériez-vous? La bourgeoisie, comme semblent l'avoir démontré ces cent dernières années, finit-elle toujours par s'allier au fascisme ? Mangez-vous, le plus souvent, à votre faim? Les mathématiques sont-elles un langage? Le pratiquez-vous? Eprouvez-vous une fatigue chronique? Vous est-il déjà arrivé en évoquant votre propre situation d'utiliser l'expression «fins de mois difficiles »?— au pluriel ou au singulier, peu importe. Détestez-vous vraiment tous vos voisins? A la veille de la fête d'Halloween, préparez-vous chaque année des sachets de bonbons que vous distribuez à toutes ces jolies têtes blondes qui viennent toquer à la porte ou bien prenez-vous la fuite le soir fatidique car vous ne supportez pas ces enfants connement  grimés en Spiderman ou en Harry Potter? Si vous restez à la maison, vous accordez-vous le plaisir de gifler un ou deux de ces fâcheux? Pensez-vous être considéré(e) à votre juste valeur par votre entourage le plus immédiat ? Quelle est votre valeur? Mesdames, les hommes sont-ils tous des salauds? En connaissez-vous personnellement? Avez-vous du courage? Qui en possède? A quel prix se négocie-t-il? Quelle est votre tâche ménagère préférée? Connaissez-vous votre bilan carbone de l'année écoulée? Habituellement, lorsqu'une histoire d'amour prend fin, passez-vous rapidement à autre chose, comme on dit? Quelle différence faîtes-vous entre grossièreté et vulgarité? Est-ce la même que vous faites entre érotisme et pornographie? Qu'entendez-vous mugir dans les campagnes ? Pensez-vous que le travail rend libre? Connaissez-vous le quiet quitting? Le ghosting? Le quiet vacationing? Et les tracances? Et mon poing dans ta gueule? Espérez-vous le grand soir? A votre âge? Etes-vous satisfait de votre matelas? Quelle est votre activité préférée? Faut-il immédiatement classer sans suite toute affaire concernant des personnalités ou doit-on laisser agir le temps? Attendez-vous l'âge de la retraite avec impatience pour pouvoir enfin faire ce que vous voulez? Citez un livre de Roland Topor. Un deuxième. Savez-vous qu'il était né un 7 janvier? Vous souvenez-vous de ce que vous avez fait il y a deux soirs ? Avez-vous, un jour, en passant devant les affiches des candidats d'une élection, ressenti le désir de dessiner des moustaches à la Hitler à l'un de ces crétins?  Quel âge aviez-vous? Sauriez-vous reconnaître votre facteur sans sa casquette? Avez-vous déjà pensé un jour à en finir? Sommes-nous toujours en démocratie? N'est-ce pas déjà l'heure de l'apéro?

 

charles brun, questions sans champions

 


mardi 23 juillet 2024

Rouge !

Alain Auboiroux



La nuit a toujours le goût du vin rouge, du beaujolais de préférence, c’est une opinion toute personnelle d’accord, mais je ne peux pas entrer dans un bistrot ouvert le soir sans qu’immédiatement mon verre soit là, servi sur le zinc. Dans des cas semblables, le vin rouge a une importance énorme. Les vrais buveurs de vin rouge se retrouvent toujours la nuit, personne n’a jamais pu en expliquer la raison.

L’« âme du vin» au fond n’est pas tellement une rigolade, c’est mieux que ça, comme un trait d’union entre deux hommes, une sorte de rite secret, de prière, jamais à sens unique. Certes, il y a des castes, des catégories, des grades si l’on veut, toute une hiérarchie de buveurs, ceux qui le sont, ceux qui y viennent, ceux qui y restent, tout cela mêlé, juxtaposé, groupé, retrouvé sous un uniforme sans couture, sans galon, mais de couleur toujours identique. Le vin est l’uniforme d’une sorte de légion de la grande ville– en argot, un litre s’appelle aussi un légionnaire, c’est tout dire.

 

Robert Giraud, Le Vin des rues,
rééd. Le Dilettante, 2017

samedi 20 juillet 2024

Tomber la chemise

 

Dominique Jacovides

Bêtise toujours, avec cet ouvrage du même Armand Farrachi consacré à l'étoile qui nous guide depuis 2017 et dont voici les premières pages :

 

D’abord, un constat : Emmanuel Macron se montre souvent en bras de chemise. On a vu pire crime, évidemment, mais est-ce pour autant un détail insignifiant ? Cette tenue, assez courante chez les patrons de bar, l’est moins chez les présidents de la République. Une question se pose alors. Pourquoi exposer de façon ostentatoire sa chemise sans la veste ou sans le vêtement qui, depuis le Moyen Âge, est censé la couvrir? Personne, ni le climat ni le protocole ne l’y obligeant, il faut bien qu’il plaise au président d’apparaître ainsi, comme d’autres en tenue de sport, ou de chasse, ou de golf, ou en smoking. Est-ce pour signifier que le président se sent partout dans l’intimité, partout au travail, partout chez lui, comme autrefois les rois? (…) C’est comme un privilège, une prérogative, un droit divin. Sa veste, il ne l’ôte pas pour les chefs d’État, ni pour les grands patrons, ni pour le pape, ni pour ceux «qui ont réussi», selon lui, il l’ôte pour les maires, les quidams, les foules, les travailleurs au niveau desquels il consent à descendre, les obscurs, les sans-grades, ceux «qui ne sont rien», comme il les appelle.(…)

Il est donc bien fini le temps où les présidents posaient solennellement, en habit, avec décorations et médailles, comme de Gaulle. Lui se fait photographier dans l’action, en bras de chemise, c’est pour ainsi dire sa tenue officielle, sa posture de prédilection.

Probablement est-ce sa façon d’être en privé, ce qui ne regarde que lui. Mais lorsqu’il se trouve en représentation, comme on ne peut croire qu’il s’agisse simplement de convenance personnelle ou de son bon plaisir, veut-il exprimer par là qu’il habite notre salon comme si c’était le sien?(…) C’est peut-être aussi un tic, une manie, comme d’ôter ses chaussures, défaire ses bretelles, ou se lisser la moustache. Peut-être est-ce simplement une négligence : on l’a vu s’adresser au public depuis la tribune, déhanché, le bras appuyé sur le pupitre, comme au comptoir d’un bar; je l’ai entendu dire «messieurs-dames»; il tape volontiers dans le dos, montre du doigt, parle à la troisième personne de son ministre pourtant présent. Ce n’est pas lui qui donnera des leçons de maintien, et tel n’est pas non plus son rôle, mais peut-être aurait-il dû en prendre. Beaucoup, pour citer La Rochefoucauld, se croient naturels quand ils ne sont que grossiers.(…)

Ce n’est évidemment pas là-dessus qu’on juge un politique, et on donnerait cher pour un président en savates ou en survêtement qui ne prendrait que des mesures justes et utiles. Cette affaire de chemise n’est pourtant pas un point de savoir-vivre ou d’élégance, ou pas seulement, mais une question politique. En adoptant le pantalon, les sans-culottes ne voulaient pas lancer une mode vestimentaire, ni LouisXVI en acceptant le bonnet rouge sur la perruque le 20 juin1792, ni Macron en refusant le gilet jaune sur le veston le 1ermars2019. C’est une façon de gouverner ou, comme on dit aujourd’hui, de «communiquer».



Armand Farrachi, Macron, un roi en bras de chemise,
éd. Serge Safran, 2020


vendredi 19 juillet 2024

Vers la perfection

Lee Madgwick




Un ami cher me signale les écrits d'un certain Armand Farrachi dont il se délecte ces derniers jours. Cet écologiste détestant les écologistes, me dit-il, est l'auteur de quelques volumes aux titres (et contenus, semble-t-il) savoureux en effet: Les poules préfèrent les cages, L'Adieu au tigre, Sermons aux pourceaux, La tectonique des nuages, Macron, un roi en bras de chemise, et Le triomphe de la bêtise, dont voici un court passage:


La civilisation a cru qu’en échappant à la condition des animaux et aux lois naturelles elle s’acheminait vers sa perfection. Il semble qu’on puisse aujourd’hui penser le contraire : on n’échappe pas à la nature sans verser dans l’erreur, et plus souvent dans la bêtise.
Les hommes sont prompts à se targuer de leur propre intelligence et de leurs prodigieuses réalisations, mais, en tenant compte du nombre incalculable d’actions, d’opérations, d’inventions, d’activités dont ils n’ont su ni prévoir, ni mesurer, ni réparer les conséquences véritablement catastrophiques à l’échelle planétaire, ne serait-on pas tout aussi fondé à les tenir pour de prétentieux crétins?

 

samedi 13 juillet 2024

A corps perdu

 

Paul Cupido

 

En quittant le cabinet de l'ostéopathe, j'oublie mon pauvre patrimoine génétique. Difficile de lutter contre nature. Je songe davantage au cinéma d'art et d'essai, aux femmes et aux livres. Que n'ai-je bousillé mon dos en consacrant ma vie, à corps perdu, à ces trois passions... « Si c'était à recommencer » n'est pas une formule qui me passe par la tête. Plutôt « Si ça pouvait recommencer ».

 

charles brun, accord perdu

vendredi 12 juillet 2024

Suites judiciaires

Bert Hardy


 

Madame,

Les points mensongés et diffamatoires rapportés par vous peut-être ou un voire plusieurs de vos soutiens inconditionnels ne m’étonnent pas.
Je tiens à les contester :

- Sur les sacs de déjections canines, faits remontant vers fin Mai, qui sont bien postérieurs à l’AG du 22 Mars et inscrits dans le PV d’AG ?
Voir le mail adressé à la personne concernée avec des réponses, elles, véridiques, ainsi que les précédents mails concernant les sacs.

- la nourriture que je donne seulement en hivers jusqu’à mi Mars aux oiseaux graines et boules de graisse ne dérangent que certaines personnes aigries. Par contre, des jardins évoqués lors de l’AG, sont alimentés de nourritures de toutes sortes à  longueur d’année, nourrissant  volatiles ,les nuisibles eux ont aussi en plus des déchets canins (photo) aucun écrit dans le PV ? Pas de vague au risque de froisser un souteneur !!

- Mon véhicule ne va pas plus ou moins vite que les autres! Il serait bien d’étalonner vous et vos rapporteurs votre pifométre !

- sur la sécurité, la traverse (photo) de la barrière d’entrée qui surplombe la descente d’entrée des boxes (2.70m) était restée plus de 18 mois par terre suite à sa chute, sans que personne ne s’en inquiète. Elle a été remise en place grâce à un accident du camion des jardiniers, sans cela je pense qu’elle serait encore par terre à ce jour. En son temps des enfants jouaient près de ce coin aux risques de se blesser grièvement, rien n’a été fait en urgence !

- Les encombrants sont restés le temps qu’ils sèchent suite à une inondation du boxe d’à côté et vous le savez !

D’autres encombrants parquet et moquette appartenant aux locataires du 1er étage sont restés plusieurs mois. Leur avez-vous fait une remarque ? je doute !

- vous pouvez aussi mentionner l’interdiction formelle de stationner les vélos tout juste après avoir terminé fraîchement la peinture du hall (photo)

- interdiction formelle d’aboiements en début de soirée et parfois  jusqu’à une heure et demi du matin du chien de Mr Quenard cela depuis plusieurs mois .

Pour le compte rendu de AG, on est 6 copropriétaires il vous faut presque quatre mois pour le rédiger et à plusieurs reprises Faute de ne pas avoir tenu compte de ce qui a été dit à l’AG

Pour finir sur ce chapitre, je reçois tous les ans le PV de AG d’un autre syndic que vous vous connaissez mutuellement, 1200 lots, plus boxes et parkings, il est lui rédigé correctement, dans un délai d’un mois et sans revenir déçu !

Une nouvelle fois quelle immense énergie déployée à mon encontre pour des âneries ! Quand est-il de l’énergie que vous déployez au sujet des brises vues?

Ceci sera remis à mon avocat pour l’étudier et éventuellement l’annexer au premier dossier.
 
Madame  et Mr MERLOT

 

NB : suite de la correpondance entre voisins vigilants dont j'ai, comme pour la première partie, laissé les approximations linguistiques.

mercredi 10 juillet 2024

Des crayons posés sur la table

 

Paul Almásy

 

Tu vois, cette tristesse-là, je ne suis pas capable de t'expliquer d'où elle vient. Des fois, je ne pense à rien, je regarde des crayons posés sur une table, ou un téléphone qui ne sonne pas, ou une voiture qui passe, enfin je surveille d'un œil des choses qui ne veulent rien dire. Et tout d'un coup, tu vois, je ne sais pas pourquoi, mais ça vient, je me sens devenir triste.

 

Jean-Paul Dubois, Parfois je ris tout seul,
Robert Laffont, 1992

mardi 9 juillet 2024

Crimes et légendes


André Kertész



Je ne dirai pas tout.
J’aurai passé ma vie à me décortiquer, à me déshabiller,
à donner en spectacle à n’importe quel prix ce que j’avais de plus précieux, de plus original,
plus vivant que moi-même,
au prix de quels efforts,
je ne le dirai pas.

Je ne dirai pas tout.

On passe au beau milieu de ses contemporains et la figuration n’est pas intelligente.
Ils ont tous un cerveau fendu par le milieu
dont toute une moitié se transforme en silex.

Je vais jour après jour, envers et contre tout, vers mon point de départ,
cercueil aussi tranquille, aussi doux qu’un berceau.

Le besoin de parler ne m’a pas réussi,
les hommes sont cruels et crèvent de tendresse,
les femmes sont fidèles aux amours de hasard,
tout le talent du monde est à vendre à bas prix
et qui l’achètera ne saura plus qu’en faire.

L’animal a raison qui sait tuer pour vivre…
Les animaux sont purs, ils n’ont pas inventé la morale au rabais, les forces de police
ni la peur du néant, ni le Bon Dieu chez soi,
ni l’argent ni l’envie
ni l’atroce manie de rendre la justice.

Les poissons de la mer n’ont pas d’infirmités.
Là, chacun se dévore et s’arrache et s’étripe
et le meilleur des mondes est encore celui-là,
sans paroles perdues, sans efforts de cervelle,
mensonges cultivés, mis au point, sans techniques…

L’antilope sait bien qu’un lion la mangera, elle reste gracieuse.
La savane est superbe, elle y prend son plaisir
et moi de jour en jour
Je suis comme un crapaud, de plus en plus petit,
écrasé, aplati malheureux sous une planche de jardin.
Le soleil me fait peur… Vos regards d’imbécile ont eu raison de moi.

Je ne dirai pas tout.
J’ai compris trop de choses,
mais de comprendre ou pas nul n’en devient plus riche.
La vie comme un brasier finira par gagner,
attendu que la cendre est au bout de la route
et que tous les squelettes ont l’air d’être parents.

Je croyais autrefois, à l’âge des étoiles et des sources et du rire et des premiers espoirs
être né pour tout dire,
n’être là que pour ça.

Intoxiqué très tôt par le besoin d’écrire,
je me suis avancé, parmi vous, pas à pas,
et l’on m’a regardé comme un énergumène,
comme un polichinelle au sifflet bien coupé
qui savait amuser son monde…

À la rigueur…
le faire un peu sourire, le faire un peu pleurer,
j’aurais pu devenir assez vite un virtuose mais le goût m’est passé de parler dans le vent.

Je ne dirai pas tout,
j’ai le sang plein d’alcool, d’un alcool de colère,
et je vais achever ma vie dans un bocal comme un poisson chinois
peut-être un cœlacanthe…

J’aurai, j’en suis certain, de l’intérêt plus tard,
vous aurez des machines à faire parler les morts,

Je vous raconterai mes crimes et ma légende
et je vous offrirai des mensonges parfaits
que vous mettrez en vers, en musique, en images,
mais vous aurez beau faire,
je ne dirai pas tout !

Je suis le descendant du vautour et du poulpe,
mes ancêtres, autrefois, survolaient vos jardins
et sillonnaient vos mers.

Je ne dirai pas tout… Tant de peine perdue !

On peut avoir à dix-huit ans l’impérieux besoin d’aller prêcher dans le désert
devant un auditoire de fantômes illettrés, de beaux analphabètes ou de milliardaire courtois
ni plus ou moins idiots qu’un ouvrier d’usine…

Mais l’âge m’est passé des sermons de ce genre.
Je ne dirai pas tout !

Or tout me reste à dire.


 

Bernard Dimey

samedi 6 juillet 2024

Secteur interdit

Jean-Luc Bertini


En 2007, le premier numéro des Carnets du Loir était consacré à l'ami Richard Morgiève. Dans un long entretien, il évoquait son fabuleux livre Un petit homme de dos et son approche de l'écriture, de la poésie et du roman. 


(...) Il y a tout un pan de la littérature que je peux apprécier mais je sais que je ne fais pas la même chose, que je ne cherche pas la même chose. Je ne veux pas paraître, ça ne m’intéresse pas du tout. Je ne veux pas étonner. Je veux être juste, coûte que coûte. Même si on y voit de l’esbroufe, je m’en fous; j’ai essayé d’être juste.

 

Et c’est la prose qui vous permet d’être juste ?

Je trouve qu’un poète qui a plus de vingt-cinq ans n’a plus qu’à se suicider. C’est triste de voir des vieux cons de cinquante, soixante ans, qui se disent poètes, Chevaliers des Arts et Lettres. La poésie est un secteur interdit. En revanche, fabriquer de la beauté dans un cadre anonyme — le roman— ça me botte à fond, parce que, justement, je suis protégé par les structures. Celles du roman. Je sais très bien que tout ce que je cherche à faire, c’est des phrases belles. Mais ce n’est pas de la poésie. C’est un texte. Et c’est en fait très difficile, parce que ça demande de la rigueur, et qu’il faut, en même temps, continuer l’histoire, ouvrir les portes. En fait, dans le roman, il faut rentrer en rapport, alors qu’en poésie on ne rentre pas en rapport (...)

vendredi 5 juillet 2024

Dans leur nature

Pierre Jahan

 

Avant de retrouver sa maison de Bordeaux, Raymond Guérin s'est donc réfugié à Périgueux, ville où il ne connaît personne, et où il assiste à la Libération, puis à l'épuration. Rapidement, la joie laissera la place à la désillusion...

 

Nous avons fait notre première sortie en ville. Une animation extraordinaire. Que de gens se sont enrôlés une fois la ville libérée ! Ces engagements de dernière heure ont quelque chose d’un peu gênant. Sans doute, cela est très heureux pour la Résistance dont ces milliers de recrues supplémentaires accroissent les forces. Mais on se demande si ces engagements sont bien désintéressés. Tous ces hommes, hier encore civils et vaquant à leurs affaires, il a suffi d’une vareuse, d’un brassard, d’une mitraillette, pour qu’on ne puisse plus les distinguer de ceux qui se battent obscurément depuis des mois. Or, on comprend bien ce qui a pu se passer dans l’esprit de ces Périgourdins. Ils songent à ce qui se passera ensuite, à l’après-guerre. Décemment, ils ne peuvent rester dans leur boutique, dans leur échoppe, dans leur bureau, quand la France entière se soulève. Ils ont peur qu’on leur fasse honte, voire qu’on leur reproche plus tard leur inertie et qu’ils en soient réduits à affronter, une fois la paix revenue, les regards de réprobation muette de la population. Alors, on y va. Pour faire comme tout le monde. Et l’on n’est pas le dernier à faire du zèle. Bientôt on pourra croire que ce sont eux qui ont libéré Périgueux.

Allons, les hommes sont les hommes. Il est prouvé une fois de plus qu’ils aiment sinon l’uniforme (il s'agit là de Français), jouer au soldat. Avoir un insigne, une arme, comme, enfants, ils s’exaltaient de leur fusil de bois, d’un ruban, et les voilà métamorphosés. Jouer à la petite guerre, se donner une importance, échapper à la tutelle conjugale et familiale, se sentir enfin respectés, admirés, voir les femmes pendues à leur cou, leur jeter des fleurs, bomber le torse, se livrer à cette jouissance double qu’est pour eux à la fois obéir et commander, aller, venir, avoir de bons prétextes de ne pas rentrer dîner à l’heure, de ne pas coucher à la maison, d’être entre eux, à bavarder, à boire, à agir, sans que leurs femmes aient à y mettre le nez, c’est bien là qu’ils se retrouvent eux-mêmes. On ne peut pas dire que ce soit sympathique ou antipathique. C’est comme ça ! C’est dans leur nature. On n’y peut rien. Demain, ils rentreront tranquillement chez eux. Mais on a bien l’impression que, de temps en temps, ils ont besoin de ça.


   Raymond Guérin, Retour de Barbarie, ed. Finitude

jeudi 4 juillet 2024

Vive la France !

Elliott Erwitt

 

Bonjour,
Merci de ne pas déposer vos sacs à crottes de chien sur notre voiture.
J’ose espérer que ceci est sûrement un oubli de votre part.
Merci
Cordialement
Mr. Vincent MERLOT

 

***
 

Bonjour
Suite à votre mail je suis descendu sur le  champ pour avoir des explications
, mais étant  absent je tiens à vous informer sur ce sac de déchets canin (retiré dans les plus brefs délais depuis plusieurs années) qui , comme les autres précédemment, se sont trouvés sur le capot de ma voiture depuis trois semaines, enquêtez plutôt sur la personne vil  et adepte de ces méfaits, je tiens à préciser que ces actes ne sont pas dans mon éthique. Si vous en trouvez un autre, ce ne sera pas de mon fait!
Vous avez une caméra extérieure
!
Mr. FRANÇOIS PERNOD
PS : Merci de ne pas répondre à mon mail, j’ai d’autres sujets plus intéressants à traiter, enquêtez !

 

***

 

J’ai effectivement demandé à Mr Quenard ce matin qui m’a confirmé que ce n’était pas eux! Mais que c’était signé ….
Voilà pourquoi je vous ai écris pour vous demander ne vous voyant pas ce matin.
Ce n’est pas non plus mon habitude de faire ce genre de chose. Ça peut arriver de zapper une crotte de son chien même si je fais très attention, delà à mettre le sac sur ma voiture franchement … surtout que mes sacs sont violet et pas noir donc voilà pourquoi ma demande. De + Je respecte énormément les animaux à qui je ne ferai jamais de mal.
Très bien je vais donc retourner voir Mr. Quenard!!!
Ma caméra extérieure ne film qd même pas jusqu’à la voiture malheureusement. Peut être les voisins d’en face ont pu voir les scènes apparemment j’irai les voir.
Et effectivement  je vais mettre d’autres caméras car je ne dis rien et on trouve encore le moyen de  m’emmerder! Et avec des merdes d’autres chiens!
Je ne vous le cache pas, je mets tous mes espoirs dans l'arrivée prochaine de Jordan à Matignon
!
Merci pour votre réponse
Bonne journée
Mr. Vincent MERLOT





NB : correspondance électronique véridique entre voisins vigilants dont j'ai laissé les approximations linguistiques.