samedi 19 mars 2016

Bande à part



Ce qui m'avait d'abord impressionné, c'était ses mollets. Par sa personnalité, joyeuse, optimiste, fonceuse, bel et doux ouragan, elle avait immédiatement subjugué tout le monde. Mes 25 ans s'étaient fixés sur ses mollets. On s'entendait bien et il arrivait qu'on aille déjeuner ensemble. Sans les autres. Christoph Hein et son Danseur de tango, que je venais de découvrir, nous avait réunis. Elle m'évoqua d'autres auteurs allemands que je ne connaissais pas, j'en fis autant avec des auteurs français, des cinéastes surtout, dont elle avait vaguement entendu parler. Je ne sais plus ce dont nous parlions également. Sans doute de notre travail, de nos pays respectifs, de politique, de philosophie allemande comme il se doit –, de sa mère morte... Je me souviens de fêtes, cérémonies, anniversaires, signatures, projections, où nous nous allions en bande. En ce temps-là, le petit monde de l'édition organisait, ouvertes aux modestes employés de librairie que nous étions, toute sorte de fastueuses réceptions.
C'était, je crois, à l'occasion d'un salon du livre. L'année 1990. Parmi les cartons d'invitation qui s'accumulaient derrière la caisse de la boutique, il y avait cette petite sauterie à la Mairie de Paris. De l'équipe, personne ne pensait s'y rendre. Pour rire, je lui avais proposé d'y faire un petit tour. C'était un lundi et nous travaillions tous les deux, seuls, en équipe réduite. A ma demi-surprise, elle avait accepté avec enthousiasme, souhaitant voir en vrai les luxueux plafonds et lustres de l'Hôtel de ville qu'elle avait, un jour, aperçus dans un magazine. Après la fermeture de la boutique, nous avons rejoint le métro, sans prendre la peine de nous changer, sans même y penser. En quoi aurais-je d'ailleurs pu me changer ? Nous avons débarqué les mains dans les poches de nos jeans à la propreté douteuse pour les tendre aussitôt au maire et à sa femme, trônant au beau milieu du beau monde et s'étant fait un devoir de serrer la pince de tous les convives. En amuse-gueule, l'humiliation lors du bref regard médusé qu'ils portèrent sur nous et le profond dégoût que j'éprouvais alors pour celui qui bien des années plus tard allait longuement présider notre belle démocratie.
Je ne sais plus comment s'est fait le placement, certainement avait-il été ingénieusement dessiné. Toujours est-il que nous nous retrouvâmes curieusement assis face à une femme disant s'appeler Simone Gallimard et qui s'enticha, aussi étrangement, de nous, nous imaginant sans doute en jeune couple de libraires libertaires, ou tout au moins idéalistes, que les longs cheveux meinhofiens de ma collègue, notre tenue inappropriée et la naïveté de nos vingt ans semblaient confirmer. Nous ne démentîmes rien en Ajar à la petite semaine.
Nous avons fini la soirée dans un bar de la place du Châtelet, celui-là même que nous évacuerons à la hâte un Jour de l'an, sans régler nos consommations, suite à l'irruption dans la salle de gaz lacrymogènes balancés par de facétieux fêtards. Mais ce soir-là, nous étions loin de nous imaginer à cette même place des mois plus tard. Nous riions encore des quiproquos suscités par notre allure, l'absurdité de cette soirée, notre décalage crasse et définitif.
Elle vivait dans un foyer pour étudiants étrangers vers la gare de Lyon et repartait pour son pays un mois plus tard. Je l'ai accompagnée jusqu'au RER et, après avoir croisé un aveugle dans la rue, nous fûmes d'accord pour déclarer qu'il était impossible de savoir ce que ressentait un aveugle lorsqu'il déambulait dans les rues de Paris la nuit. Elle me proposa de fermer les yeux, se chargeant, en me prenant le bras et plaçant sa main sur mes yeux, de m'orienter. Je devais lui accorder une confiance aveugle. Je n'en menais pas large, mais mis à part un trottoir mal descendu, j'en sortis indemne... Arrivés devant les escaliers mécaniques des Halles, nous inversâmes le jeu. Je la tenais serrée contre moi et profitais lâchement de son handicap vulnérable pour l'embrasser à pleine bouche. Si le mouvement nous menait vers le trou du ventre de Paris, mon coeur juvénil, peu expérimenté et déjà très amoureux, manquait d'étouffer dans sa cage et réclamait un peu d'air.
Sur le quai, elle m'a proposé de me montrer sa chambre. Il était déjà tard et je craignais qu'en acceptant sa suggestion, je finisse par rater le dernier métro. Aussi acceptais-je. Nous marchions vers le foyer naturellement collés comme toujours. Dans l'ascenseur, nos bouches siamoises furent diagnostiquées inséparables. Elle me jeta sur le lit, s'installant sur moi, son corps d'athlète se frottant au mien. Nos caresses maladroites et empressées furent interrompues au moment le plus crucial en raison d'une obscure culpabilité allemande. Ma jeune révolutionnaire avait déjà un ami à Paris, un réfugié iranien qui occupait le plus clair de ses journées à broyer du noir en fumant des pétards. Elle devait donc le quitter avant que nous allions plus loin. Le ridicule de la morale m'allait bien. Les premières fois m'ont toujours terrifié. De plus, je pouvais, sans plus tarder, filer vers ma triste banlieue rouge et ainsi, je le lui expliquais, délivrer ma pauvre mère malade de ses inquiétudes. Elle se moqua de mes scrupules et se montrait déjà prête à oublier les siens. Elle m'affirma que le gardien fermant les portes du foyer à minuit, il était impossible d'en sortir comme d'y entrer passée l'heure fatidique comme dans un conte allemand pour enfants. La seule possibilité était de passer par la fenêtre, mais sa chambre se situait au huitième étage et tout l'alcool avalé en cette soirée festive rendaient l'opération délicate. Elle nous voulait chastes, mais partageant son lit à une place. Une folie.
Devant mon incrédulité, les plaisanteries les meilleures étant les plus bêtes, elle m'accompagna jusqu'à la sortie pour me prouver qu'elle disait vrai. La porte de l'immeuble était effectivement verrouillée. Je manquais de m'effondrer lorsqu'elle trouva une solution de dernière minute en dégainant ses clés. Je fuyais ma honte et ses rires, en promettant de disparaître à jamais de sa vie, de cette terre sans oublier de trucider ma mère. Bien entendu, les grilles de la station de métro étaient fermées et je dus consacrer mes dernières économies à un voyage en taxi.
Le lendemain,
dans la réserve de la librairie, nous tombions dans les bras l'un de l'autre et décidions sans nous le dire de ne plus jamais nous quitter.

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