lundi 13 novembre 2017

Cinéma, la nuit




C'est par un message arrivé à mon ancienne adresse mail, sur lequel je tombe en cherchant tout autre chose, que je découvre, sur un site de crowdfunding, un appel aux dons destiné à financer la restauration des films de Stévenin. Ceux qu'il a réalisés. Il n'y en a que trois. La somme visée n'est pas très élevée. Sarcastique, ou désespéré, mon ami Jean, dans son mail, se demande si on verra bientôt Tavernier faire la manche dans la rue pour une version 3D de Coup de torchon. Les deux cinéastes ne nagent pas dans les mêmes eaux, même s'il est vrai que les vieux films, ce qu'on appelle pompeusement la mémoire du cinéma, celui d'auteur mais aussi le tout-venant de la production de masse, intéresse toujours un peu moins nos contemporains. La prophétie des Lumière – les industriels, pas les philosophes – à propos du caractère éphémère de leur invention se réalise enfin. Je me perdais dans ce genre de pensée infructueuse, passéiste, voire même réactionnaire, en lisant cette phrase de Jean en plein milieu de son mail : J'ai de suite pensé à toi car c'était le temps où nous partagions notre amour du cinéma. Je ne savais quoi répondre à mon vieil ami ardennais que je ne vois plus que très rarement. Faut pas me prendre comme ça, par les sentiments. J'ai déjà raconté ici que les films sont entrés dans ma vie par l'amitié. Celle de Pascal, puis celle de Jean et de Philippe. Une existence chaotique m'a à la fois éloigné de mes amis et du cinéma. Je ne sais pas ce qu'est devenu le veilleur de nuit. Je vois une fois par an le brocanteur. Et j'avais perdu de vue de longues années durant le monteur avant de le retrouver par hasard, peu avant la mort de sa mère et cet enterrement qui me conduira vers une région désertifiée que je pensais ne plus jamais revoir. La nuit suivant la découverte du message de Jean, au cœur d'une fidèle insomnie, surgissait, par on ne sait quel miracle des ondes, la voix de Stévenin. Inchangée, égale à celle qui nous ennivra à vingt ans lorsque, du haut de notre inconscience juvénile, nous avions convié l'auteur de Double Messieurs à présenter son film au ciné-club créé par Jean dans la ville de Rimbaud. Je ne me souviens d'aucune anecdote de ce soir-là. Mais de la rencontre. De son imitation de Godard. Des frais d'essence qu'il nous avait présentés à notre grand étonnement – comment ça, un artiste de ce calibre, un copain en somme, ne débarque pas dans un coin paumé de notre beau pays pour y faire le guignol gratos ? Je n'étais qu'une pièce rapportée de la capitale, nullement impliqué dans l'association et je ne sais plus si la facture a été honorée. Je me souviens du whisky descendu par Stévenin et du fiston qui l'accompagnait. La salle était loin d'être pleine mais nos mirettes et nos esgourdes si.
Tiens, j'y pense… S
ur un mur de la chambre de Pascal, il y avait, face à l'affiche de La Maman et la Putain, celle de Passe-Montagne. C'est sur ses conseils que j'allais voir, seul, lors d'une projection à la cinémathèque, dans une copie atroce, le premier Stévenin dont la sortie date de 1978, année précédant ma rencontre avec Pascal et durant laquelle, à quatorze quinze ans, lorsque je vais au cinéma, démarche rare, je vois des choses comme Grease avec ma sœur. Je ne comprends pas grand-chose à Passe-Montagne, mais suis subjugué par la dérive, le chaos dans lequel il m'entraîne. Double Messieurs sort deux jours avant mes 23 ans, je suis étudiant dans le Quartier latin, passe plus de temps dans les salles obscures que dans les amphis, et déguste ce film deux ou trois fois – certainement seul, mais peut-être l'une d'elles avec une femme – Pascal, qui avait délaissé ses études et chinait de plus en plus, allait-il encore au cinéma ? Toujours est-il que nous nous voyions moins souvent (récemment, je recevais un message de Pascal qui venait de dégoter le DVD de Georgia, un film écrit par Steve Tesich, que nous avions vu ensemble du temps du lycée, j'avais ensuite emmené l'Italienne pour notre premier rendez-vous, il y était question de notre amitié liée au cinéma). Je rencontre Jean l'année suivante et j'imagine que j'assiste à la projection de Charleville également. Quant à la troisième réalisation de Stévenin, Michka (2002), il est probable que je la découvre en compagnie de Philippe, déjà veilleur de nuit, et ce qui est certain, c'est qu'elle me déçoit en grande partie. Et que je perds de vue l'ami Stévenin, qui se perd lui-même à courir le cachet à la téloche notamment.


Dans cette émission, entre le premier et le deuxième film, il est beaucoup question d'amitié. De Cassavetes, Godard, Truffaut, Coppola, Rafelson. Et d'un connard allemand. D'Hollywood et du Jura. C'est Claude Jean-Philippe qui tutoie Stévenin. Comment ne pas regretter qu'à l'époque du ciné-club de Charleville, je carburais au jus d'abricot, et ne pas avoir envie d'aller enfin trinquer avec le Jean-François, ressurgi d'on ne sait où, comme dans ses films, histoire de parler de cinoche, de la vie et de l'amitié ?


Il y a quelques jours, l'honorable maison POL a publié un texte du monteur de Stévenin – et Truffaut, Pialat et tant d'autres… Ce cher Yann Dedet était l'invité il y a quelques jours d'une émission matinale sur la même radio. Et au téléphone, un autre invité mettait soudain en danger le calibrage du temps d'antenne… Bonne nouvelle, il y en aurait un quatrième en préparation… Tiens bon, Jeff !

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