samedi 10 septembre 2016
vendredi 9 septembre 2016
jeudi 8 septembre 2016
mercredi 7 septembre 2016
Amères paraboles
Paris, 2 décembre 1937. A la suite de la parution de son ouvrage Des Larmes et des Saints, Cioran écrit à ses parents, choqués par le livre.
J’ai bien reçu votre carte postale, avec le contenu que j’avais prévu. Car avant de publier ce livre je me rendais compte qu’il vous ferait de la peine, que vous ne pourriez pas consentir à ses idées, nées d’amertume et de douleurs physiques dont personne ne se doute. Trois années d’insomnie – à un âge comme le mien – ont laissé des toxines dans mon corps et dans mon âme, dont je ne peux me débarrasser que par d’amères paraboles, par ce mélange de cynisme et de religiosité. Au lieu d’être navrés, vous devriez comprendre. Mon chemin ne ressemble pas à celui des autres hommes... Tout ce que j’écris, je dois l’écrire. Je ne peux faire autrement. Toute concession serait un suicide intellectuel... si tout le monde devait s’ériger contre moi, je ne reculerais toujours pas. Mais je souffre de voir que même vous, qui savez combien j’ai souffert... vous vous associez à la protestation muette ou explicite des autres. Les ironies que je lance à l’adresse des saints et de Dieu ne sont pas des railleries ou de simples moqueries, mais le fruit d’une foi désespérée ou l’effort d’un homme qui voit les choses trop clairement pour adhérer naïvement à une croyance quelconque...
lettre inédite dont le manuscrit fut vendu à Drouot en 2011
et très aimablement portée à notre connaissance par l'ami L.W.-O.
et très aimablement portée à notre connaissance par l'ami L.W.-O.
mardi 6 septembre 2016
Vaincu et brisé
Être humain consiste essentiellement à ne pas rechercher la perfection, à être parfois prêt à commettre des péchés par loyauté, à ne pas pousser l'ascétisme jusqu'au point où il rendrait les relations amicales impossibles, et à accepter finalement d'être vaincu et brisé par la vie, ce qui est le prix inévitable de l'amour que l'on porte à d'autres individus. Sans doute l'alcool, le tabac et le reste sont-ils des choses dont un saint doit se garder, mais la sainteté est elle-même quelque chose dont les êtres humains doivent se garder.
George Orwell, Essais, Articles, Lettres, éd. Ivrea
dimanche 4 septembre 2016
Consternation
Je suis consterné par la gravité, par l'ancienneté de mon ennui. L'ennui fut la plaie de ma vie, mon ennemi inséparable, fraternel et meurtrier. Je pourrais prier d'ennui !
Cioran
samedi 3 septembre 2016
Immortel ivrogne
Charles Bukowski, qui n'était pas très bon en calcul mental, affirmait : « 75% de ce que j'écris est bon, 40% est excellent, 10% sublime et 25% de la merde ». C'est du moins ce qu'on l'entend déclarer sur des images semble-t-il inédites datant de 1981. Silvia Bizio, journaliste italienne, était passée boire un coup chez le vieux dégueulasse, du côté de San Pedro. Cette soirée alcoolisée de plus de 30 ans, montée en un documentaire, est présentée ces jours-ci à la Mostra de Venise. Hank avait l'air en pleine forme.
Immortel ivrogne
Li Po, je pense à toi envidant ces bouteilles devin.tu savais comment passer tes journées et tes nuits
immortel ivrogne,que ferais-tu d'une machine à écrire
électriqueen rentrant après avoir pris leHollywood Freeway ?que penserais-tu en regardant latélé par câble ?que dirais-tu des stocks d'armesatomiques ?du Mouvement de la Libération desFemmes ?des terroristes ?regarderais-tu les matchs dulundi ?Li Po, nos asiles de fous et nos prisonsdébordentet les ciels ne sont presque jamais plusbleuset la terre et les fleuvesdégagent les relents de nosexistences.et la dernière : on a commencé à détecter où Dieuse cache et on vaLe forcer à se montrer pour Luidemander :POURQUOI ?eh bien, Li Po, le vin est toujoursbon, et en dépit de tout, on aencore letempsdes'asseoiret deréfléchir.Je voudrais que tu soislà.tu sais,mon chat vient d'entreret làdans cette pièce soûledans cette nuit soûledeuxgrands yeux jaunesmeregardentpendant que je verseun verre pleinde ce beau vin rougeà tasanté.
Le Ragoût du septuagénaire, trad. Michel Lederer
Un moindre inconfort
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| Lisette Model via Kvetchlandia |
Depuis que le monde était monde, il y avait toujours eu deux façons de le considérer. La première consistait à le voir comme un espace-temps de lumière rare, précieuse et bénie, rayonnant dans un univers enténébré, la seconde, à le tenir pour une porte d'entrée d'un bordel mal éclairé, un trou noir vertigineux qui depuis sa création avait avalé 108 milliards d'humains espérants et vaniteux au point de se croire pourvus d'une âme. La médecine ne traitait pas ce genre de questions. Pour elle, l'ongle incarné primait toujours sur l'herméneutique. Comme disait l'un de mes professeurs pour casser les reins de quelques internes pressés d'en découdre : « Nous ne sommes là que pour assurer une zone de moindre inconfort entre les griffes du forceps et celles de la broyeuse. »
Jean-Paul Dubois, La Succession, ed. L'Olivier, 2016
jeudi 1 septembre 2016
Non
Et je dis non
Je dis NON aux miasmes et marasmes et à tout ce qui rampe et glisse et se décompose. Je dis NON aux paroles en beurre avec tous les honneurs, prix des prix, médailles, promotions, nomenclatures, carrières diverses et de sable. Je dis NON aux nargues et venargues et subardes à l'air conditionné. Je dis NON aux cabotons pieds de biche, archivoltes, croupions et portails, jarretelles et jarretières et collants intégraux. Et je dis NON au gros, au détail, aux tarifs, aux clients, au débit, au crédit, aux factures et l'escompte. Je dis NON aux affaires fructueuses, au lugubre, à la lie. Pas d'argent, pas de sang. Je dis NON à tout ce qui se dérobe clandestinement à la folie naturelle. Je dis NON à la suite, à l'axonge et la panne et la glu et le lard et l'anus et les écoulements-excréments et les boucheries des animaux innocents. Je dis NON à la basse-cour, à la Haute Cour, les bombyx, les bombements. Je dis NON aux concubinages et mariages et lois contre les trigames, adultères en babouches, en culottes trop serrées pour femmes en état de grossesse.
Je dis NON aux regards fuyants et aux bouches suçoirs.
Je dis NON aux stratégies amoureuses, aux ogives nucléaires, aux missiles et fusées mortuaires.
Je dis NON aux duplicatas.
Je dis NON à l'État. La culture ou l'ordure Je suis contre.
Je dis NON aux manies cérébrales, aux visages détournés, aux rivières desséchées.
Je dis NON aux écorcheurs, procureurs, professeurs, ordinateurs, aux musées et aux râteliers.
Il y a OUI pour le NON. Il y a poésie et poésie. Il y a eau minérale et eau minérale. Il y a cérémonies. Il y a tout le fourbi. Il y a le roussi. Il y a la folie.
Emmurés vivants
À travers le mur de mes sens, je pressens d’autres emmurés vivants.J’écris, c’est un mystèreJe vis, c’est un miracleDepuis des siècles et des siècles, je crie : Au SECOURS ! On me répond : attendez votre tour.
Paul Valet
mardi 30 août 2016
L'increvable ennui
PLANS SUR LA COMÈTE
Ritournelles magiques
Tu auras de la chance
Tu deviendras tes rêves
Tu sauras perdre
Tu sauras gagner
Tu sauras te taire
Tu sauras parler
Tu inventeras ta liberté
Tu aimeras ta joie
Tu sauras voler
Tu auras des femmes
Tu seras ce qui te chante
Tu seras invisible
Tu seras évident
Tu vivras à découvert
Tu n'épargneras rien
ni personne
et surtout pas toi
Tu seras plus muet que ta tombe
Tu ne feras pas trop le malin
Tu seras prudent
Tu riras le dernier
Ô comme tu riras bien !
Tu péteras gaiement les plombs
Tu vérifieras tout toi-même
Tu ne croiras à rien
Tu boiras du petit lait
Tu refuseras leur soupe
(leurs assiettes de crachat)
Tu seras le plus
Tu seras le moins
Tu contiendras la douleur
Tu ressusciteras tous les matins
Tu iras voir n'importe où si tu y es
Tâche de ne pas t'y trouver
Tu prendras le large
Tu écriras tout
Tu seras le plus patient
Tu en verras trop
Tu en sauras trop
Tu devineras tout
et pire encore
Tu changeras de décor
Tu refuseras leurs offrandes
Tu abomineras leurs rituels
Tu les laisseras croire à leurs masques
Tu vérifieras tout par toi-même
Tu ne donneras jamais ta langue au chat
Tu ne deviendras jamais
l'ombre de toi-même
Ils se prétendront tes amis
Tu seras chiche de tes merveilles
Tu préserveras tes secrets
Tu ne discuteras jamais
Tu liras tout ce qui t'excite
Tu prendras tout ton temps
Tu ne leur taperas pas dans l'œil
mais directement dans les couilles
Tu ne leur vendras pas tes âmes
Tu ne tendras jamais la première joue
Si tu es pris
c'est que tu l'auras voulu
Tu ne mangeras dans aucune main
Tu ne mangeras jamais de ce pain-là
Tu refuseras tous les cadeaux
Tu tiendras toutes les rênes de tes forces
Tu tiendras tête à la mort
Tu ne devras jamais rien à personne
Tu ne regarderas jamais l'heure
Tu connaîtras toutes les langues
mais tu inventeras celle que tu parles
Tu ne leur ressembleras pas
Tu ne t'imiteras pas toi-même
Tu deviendras ce que tu dis
et réciproquement
Tu seras optimiste nom de dieu
Coûte que coûte bordel de merde
Tu connaîtras tous les trucs
Tu seras insaisissable
Tu vivras de rien
Tu ne te prendras pas pour toi
Tu tiendras tête à la mort
Tu crèveras l'increvable ennui
Tu iras par les forêts
Tu iras par les montagnes
Tu es déjà éternel
Sous-les-Croix, 1990
in Dominique Poncet, Les Pentes fabuleuses, roman furtif
lundi 29 août 2016
samedi 27 août 2016
jeudi 25 août 2016
De l'inanité
Les intellectuels se recrutent dans les rangs de la classe dominante ou de ceux qui aspirent à s’y insérer. L’intellectuel, l’artiste, prend en effet titre qui lui donne pairie avec les membres de la caste dominante. Molière dîne avec le roi. L’artiste est invité chez les duchesses, comme l’abbé. Je me demande dans quelle désastreuse proportion s’abaisserait aussitôt le nombre des artistes si cette prérogative se voyait supprimée. Il n’est qu’à voir le soin que les artistes prennent (avec leurs déguisements vestimentaires et leurs comportements particularisants) pour se faire connaître comme tels et se différencier des gens du commun.***La culture tend à prendre la place qui fut naguère celle de la religion. Comme celle-ci, elle a maintenant ses prêtres, ses prophètes, ses saints, ses collèges de dignitaires. Le conquérant qui vise au sacre se présente au peuple non plus flanqué de l’évêque mais du Prix Nobel. Le seigneur prévaricateur, pour se faire absoudre, ne fonde plus une abbaye mais un musée. C’est au nom de la culture maintenant qu’on mobilise, qu’on prêche les croisades. À elle maintenant le rôle de l’"opium du peuple".
***La caste possédante, aidée de ses clercs (qui n’aspirent qu’à la servir et s’y intégrer, nourris de la culture élaborée par elle à sa gloire et dévotion), ne tâche pas du tout, ne nous y trompons pas, quand elle ouvre au peuple ses châteaux, ses musées et ses bibliothèques, qu’il y prenne l’idée de s’adonner à son tour à la création. Ce n’est pas des écrivains ni des artistes que la classe possédante, à la faveur de sa propagande culturelle, entend susciter, c’est des lecteurs et des admirateurs. La propagande culturelle s’applique, bien au contraire, à faire ressentir aux administrés l’abîme qui les sépare de ces prestigieux trésors dont la classe dirigeante détient les clefs, et l’inanité de toute visée à faire œuvre créative valable en dehors des chemins par elle balisés.
Jean Dubuffet, Asphyxiante Culture, Editions de Minuit, rééd. 2007
(première éd. Pauvert, 1968)
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mardi 23 août 2016
Le philosophe en midinette
Au cours de recherches foutraques autour de Cioran, je tombe sur le nom de Friedgard Thoma, Allemande, professeur de philosophie de 35 ans lorsque, au début des années 1980, Cioran reçoit une lettre d'elle, admirative. S'ensuit une correspondance puis une rencontre à Paris. Celui qui affirme dans Syllogismes de l'amertume, que « Plus un esprit est revenu de tout, plus il risque, si l'amour le frappe, de réagir en midinette » s'entiche immédiatement de la jeune femme. « Je ne peux renoncer au désir. Je ne peux renoncer à rien… Triompher de moi, je ne peux pas », lui confie-t-il.
Thoma a publié en Italie un livre sur cette "folle" liaison malgré, semble-t-il, les menaces de Gallimard qui en a interdit toute traduction française. On en trouve quelques traces sur la toile, dont ces deux lettres rédigées par l'auteur de La Tentation d'exister.
Vous êtes devenue le centre de ma vie, la déesse d’un homme qui ne croit en rien, le plus grand bonheur et le plus grand malheur qui me soient arrivés…
Après avoir, pendant de nombreuses années, parlé avec sarcasmes de ces… choses comme l’amour (et autres notions similaires), je devrais d’une certaine façon être puni, et je le suis, mais cela n’a pas d’importance. L’échec est mon mot d’ordre. Toutefois, il me reste une possibilité : vous êtes encline à vivre de façon marginale, même si ce n’est qu’un peu, mais cette réserve signifie déjà beaucoup — du moins à mes yeux.
Je me considère comme un marginal, et intérieurement, je réagirais comme tel même si j’étais traduit dans toutes les langues du monde, y compris celle des cannibales.
(17 juillet 1981)
Il n'est que la musique pour créer une complicité indestructible entre deux êtres. Une passion est périssable, elle s'use comme tout ce qui participe de la vie, alors que la musique est d'une essence supérieure à la vie et, bien entendu, à la mort.(12 décembre 1981)
lundi 22 août 2016
Qu'est-ce qu'on s'emmerde !
Ce n'est pas pour rien que certains artistes sont très ennuyeux. Quand on est drôle, on casse le désir – tout au moins, on le rend dérisoire. Le désir a besoin d'être sacralisé. C'est pour cela que l'on trouve sur les murs des musées et chez nos amis des œuvres profondément emmerdantes.
On peut entendre ce genre de pensée, et bien d'autres, et un rire sans égal, en écoutant cette émission de France culture datant de 1993.
L'art au panier
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| via this isn't happiness |
Les chefs-d'œuvre sont devenus des destinations touristiques.Felix de Azúa
dimanche 21 août 2016
samedi 20 août 2016
jeudi 18 août 2016
Avalanche
Insatiable soumis maître en
elle me veutà ses pieds dominateur captif
pénétrant l'avalanche que
devant derrière dessus je me présenteRhett Butler philosophe sentimentaltanguéant ses fouillis toréant ses désirs
mes prisonsTu me veux comment Cathy ?homme à femmes toujours làdans des lits séparés perduventre à terre collé à ses fesses
affable impatient artiste à succès assassin en sérieen cavale et à cheval elleveut que je m'attache à la folie
elle aux barreaux l'oublie l'humilie la supplie
les seins sur la lande
que des sentiments purs brûlure pour brûlure
Tu me veux comment Cathy ?
caniche prenant le maquis chaque nuit chaque jour
nègre spirituel muet vantard intarissable
toujours en elle lui dire que j'aime ses
vœux de plaisir l'égarer en manitou sioux
sans même jamais la regarder se déshabiller
à m'en frapper la tête contre l'amour
sans même jamais la voir partir toujours j'accours
faire des miracles l'exténue l'éreinte l'immole
en public sur le champ
la ligne blanche
Tu me veux comment Cathy ?
charles brun, et les autres
mardi 16 août 2016
lundi 15 août 2016
Rien
La plupart du temps, je ne fais rien. Je suis l'homme le plus désœuvré de Paris. Je ne vois qu'une putain sans client pour en faire moins que moi.Cioran
samedi 13 août 2016
Une immense solitude
En 1977, Jean Eustache accorde un entretien à Claude-Jean Philippe pour la radio. Celui-ci avoue être inquiet par les trop longs silences du réalisateur de Mes Petites amoureuses (1974) – son dernier long métrage – et qualifie de suicidaire son attitude. Eustache vient de terminer Une sale histoire, diptyque composé d'une partie documentaire, tournée en 16mm, et une partie fiction, réalisée en 35mm. L'ensemble ne dure que 50 minutes mais le fragile cinéaste a rencontré les pires difficultés à le financer.
Selon Eustache, le cinéma qui se fabrique dans ces années est un cinéma de collaboration, les artistes n'y ont plus leur place. En attendant la lutte armée, il est hors de question de produire des produits tranquillisants…
La révolution n'aura pas lieu. Quatre ans plus tard, Jean Eustache se tire une balle dans le cœur. Il avait 42 ans.
La révolution n'aura pas lieu. Quatre ans plus tard, Jean Eustache se tire une balle dans le cœur. Il avait 42 ans.
vendredi 12 août 2016
Qu'on se le tienne pour dit !
Si j'obéissais à mon premier mouvement, je passserais mes journées à écrire des lettres d'injures et d'adieu.
Cioran, Aveux et Anathèmes
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