dimanche 10 février 2019

Extinction


Planet Waves tourne encore en boucle. J'avais tout préparé. Je me sers un verre. Je vais m'en contenter. Avec un peu de salade.
Je feuillette Rag-time. Et tombe sur cette photographie trouvée chez Gibert dans un exemplaire en solde d'Extinction, trop cher, la tranche tranchée déjà en deux. Un cadeau de Noël 88, était-il noté sur la page de garde. Je n'ai pris que la photo et l'ai glissée comme un voleur dans le Poésie/Gallimard. Après tout, qui intéresse-t-elle encore, vingt ans plus tard ? Certainement pas son ou sa destinataire. Au dos, un mot. Une écriture scolaire, féminine, tout en rondeur. Septembre 2016 à… Est-ce Chazelle, en Charentes ? Faut-il lire autre chose ? Cheyelles ? Elle réunit de gauche à droite une femme enceinte qui regarde l'appareil, une autre femme presque de dos, une fillette dans les bras qui désigne du doigt un âne, et à droite la mère et grand-mère certainement, et, la main sur son épaule, un fils, ou le gendre, le géniteur de l'enfant que porte la femme de gauche ou de l'enfant dans les bras de sa voisine. C'est Sylvie qui a pris la photo, nous disent les rondeurs. Cette petite photo, plus exactement. Rose se demande pourquoi les ânes ont le bout du museau blanc ! Rose, la petite dans les bras. C'est vrai, ça, pourquoi ?, poursuit le commentaire. Les enfants ont de ces questions… S'ouvre une parenthèse enfermant un mot indéchiffrable. Savoir ? Savoir et clin d'œil, ai-je l'impression de lire. Et encore des points de suspension. Quatre points plutôt que trois. Toute la famille vous embrasse et vous passe ses meilleurs souvenirs, avec un nouveau point d'exclamation.
Dans l'exemplaire d'occasion de Rag-time, il n'y avait pas de photo, mais un ticket de caisse. De la même boutique. Daté de septembre de l'an dernier. L'achat est composé de trois volumes. Noces indiennes, Le Colosse de New York et Rag-time, tout en occasion, puis un sac plastique à 00,5 centimes. Un autre ticket aussi. Avec Rag-time et Extinction ! Ah, c'est le mien — dans l'Imaginaire, c'était moins cher. Je me ressers un verre que je lève à la santé de ma fille, finalement trop malade pour venir dîner avec moi.
Je ne sais où sont les autres.
Etaient-elles mortelles
Aussi
Ô ! si
Fraîches délicates et belles
Les Clara et les Isabelle
De ces dimanches sans souci
Du temps vieux de mes jouvencelles
Etaient-elles réelles
Aussi
Ô ! si
Timidement amoureux d'elles
Qu'il se peut que je ne rappelle
Qu'un de ces rêves réussis
Qui laissent au cœur leurs séquelles
Troublantes sentinelles
Ainsi
Voici
Je vous reviens mes demoiselles
Par les étranges raccourcis
Que l'âge après lui amoncelle
Soyez clémentes Isabelle
Et vous belles Clara aussi
Ma vie a brûlé ses chandelles
Mais si vraiment vous fûtes telles
Merci

Dans la nuit, fatigué de tourner dans le lit à la recherche d'un sommeil perdu depuis des années, et introuvable dans cette chambre trop grande, je descends faire infuser quelques plantes, allume la radio et crois entendre dans ce bout de fin de phrase la voix de Topor. L'absence de son rire me fait douter. Les témoignages se succèdent. Des extraits de textes absurdement tragiques ou fantastiques, ravageurs, révoltés ou drôlatiques. Je reconnais l'univers de Sternberg, et se confirme la présence de Topor. C'est par lui, et l'un de ses dessins sur la couverture d'un livre, que j'avais découvert les contes et nouvelles de Sternberg. Je crois me souvenir avoir volé deux ou trois de ses recueils à la Fnac. Je connaissais son nom, par le film de Resnais vu dans ces années-là, avec mon frère il me semble, à la cinémathèque de Chaillot. Je n'ai pas d'autres souvenirs de séances de cinéma en compagnie de mon frère. Que ma mémoire toujours plus défaillante l'associe directement à ce film me laisse penser que je ne fais pas erreur. Etait-ce un cycle Resnais ? L'année, je pourrais jurer qu'il s'agissait de 1984. Ou bien 1985 ?




Ce matin, la médiathèque offrait livres et revues destockés, pilonnés, des dons de lecteurs déjà présents au catalogue, des vieux trucs que personne ne lira plus. Je récupère un Folio de La Ferme des animaux, que je n'ai plus depuis longtemps. Je pense ne l'avoir jamais lu jusqu'au bout. Ma fille a vu la lumière avant. En attendant la bonne dilatation, j'en faisais la lecture à sa mère. Et lorsque notre fille s'est décidée à se présenter, mon émotion était si grande, et moi si insupportable, que, manquant m'évanouir au moins à deux reprises, je piquais sans cesse le masque à oxygène de la parturiante pas marrante.
Je me souviens qu'il s'agissait d'un bel exemplaire, illustré il me semble. Mais ce qu'il est devenu... Peut-être a-t-il été trouvé sous la table d'accouchement par les parents suivants ou par une sage-femme qui l'a revendu chez Gibert.
Il y a également un livre de Doisneau et Cavanna que j'hésite à prendre. Je pense l'avoir offert à mon frère, signé par le grand Robert. Un soir de ces années-là aussi, du temps que j'étais libraire. Non, Doisneau était venu avec Pennac — qui lui, était venu au moins deux fois, type même du type sympa, époque Petite marchande de prose. Le temps de l'hésitation, le livre est déjà en d'autres mains. Je me rabats sur un Pennac justement, le dernier en date, le retour de Malaussène. J'aurais préféré je crois le livre sur son frère. Mais je prends. Peut-être le revendrai-je chez Gibert. Il a encore son bandeau de promo, que je balance aussitôt. A l'intérieur, une enveloppe. Avec un billet ? Non, encore un mot. Bon anniversaire Angélique. Signé Francis et Rose-Marie, crayon noir sur papier plié en deux et qui s'ouvre sur la photo d'une fillette assise sur un banc de bois une pomme de pin dans la main, certainement pas Angélique, sa fille peut-être, ou celle des signataires de ce mot réduit à sa plus simple dépression. Pas de billet.
J'embarque aussi un coffret Homère en Babel (non-traduit par André Markovicz), un Vázquez Montalbán que je ne connaissais pas, intitulé Petit frère, en 10/18 et,
en poche également, le Storytelling de Salmon, un type a priori intéressant mais dont les textes et interventions chopés ici ou là ne m'ont jusqu'ici jamais entièrement convaincu. Traînent encore quelques éditions reliées de chez France Loisirs que mon snobisme finit par négliger. Parmi les journaux et revues, je pique quelques numéros du Elle pour la dame, et du Diplo pour le monsieur. Et nous imagine au lit avec ce type de lecture complémentaire. 

Dans la ville voisine, je m'immobilise quelques secondes devant une agence immobilière. Embourbés dans cette histoire de maison et d'expertise judiciaire (inter)minable, décidés à nous en débarrasser, il nous arrive d'évoquer, surtout à l'heure de l'apéro devant le feu, notre future destination, commune ou en solitaire, mais certainement, à notre âge, la dernière. Les prix exorbitants de la moindre construction avec murs et toit me dissuade d'approfondir la question. Pourtant la boutique voisine de l'agence me trouble un instant. J'y vois pour ainsi dire un signe. Tout pour l'handicapé et l'incontinence, clame sa vitrine, en déclinant les produits les plus alléchants : lits médicaux électriques, matelas anti-escarres, prothèses mammaires, coussins anti-escarres, soulève-malades, déambulateurs, cannes, fournitures pour incontinents, chaises percées, tensiomètres, vélos de rééducation, corsets, bas à varices…  Soldes, Soldes, Soldes, est-il joyeusement inscrit. Je songe à Madrid et à cette très ancienne boutique d'orthopédie (il fut un temps où l'on en comptait sept dans cette même rue !), avec ses jambes articulées en vitrine, que j'aimais tant, désormais remplacée, comme je le constatai lors de mon dernier séjour en octobre, par un magasin de godasses bon marché. J'en étais malade. 

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