jeudi 22 décembre 2016

Personne à appeler en cas d'urgence



Tu sens le sexe, m'a-t-elle dit en s'approchant. Je ne savais pas ce qu'elle entendait par là. Devinait-elle chez moi un dépravé ou reniflait-elle une odeur de foutre ? Je n'avais pas baisé depuis plus de trois mois. Et s'il m'arrivait de tirer sur l'élastique les nuits sans sommeil dans mon lit une place, je n'en avais pas moins le sens de l'hygiène et mettais un point d'honneur à toujours me laver avant de sortir dans le monde. Je ne savais pas ce qu'elle voulait. Qu'est-ce qu'il fout, ce con ? J'attendais depuis une demi-heure dans ce bar que je ne connaissais pas, avec maintenant cette fille que je ne comprenais pas et un vin qui ne me disait rien qui vaille. C'est la dernière fois que j'accepte ce genre de rendez-vous, me répétais-je pour la cinquante-troisième fois lorsqu'elle revint à la charge. Mon petit nom, mon âge, ma profession, mes préférences, cette approche policière me foutait en rogne mais j'essayais d'être poli, de répondre avec calme, et parfois même d'être spirituel. Elle s'est mise à réciter son CV en se collant à moi, à voix basse comme si elle me livrait un secret d'Etat avant de passer l'arme à gauche. Et l'autre con qui n'arrivait pas. Je me suis excusé et ai filé aux lavabos. Elle m'a lâché une grossièreté pensant que j'allais me palucher ou m'astiquer la matraque. J'ai chopé un jeton en passant devant la caisse et ai filé dans le trou à mouches. 
Moi, j'ai personne à appeler en cas d'urgence, je suis orpheline, qu'elle m'a sorti quand je suis remonté. J'ai expliqué que je n'avais plus l'âge d'appeler ma mère le soir, surtout quand j'avais un coup dans le nez. Ce qui n'était pas entièrement vrai… J'ai parlé du rencard, que l'autre con s'était planté de bar, que du coup, j'allais rentrer… Elle n'a pas trouvé mieux à faire que de mettre sa main sur mon cul. Je l'ai enlevée gentiment en lui demandant si elle voulait boire un coup. J'ai envie que tu me baises, elle a dit.
Les filles directes, comme ça,
faut pas croire, ça ne me dérangeait pas. Ce qui me turlupinait, c'était que je pouvais les flairer à des kilomètres, les emmerdeuses, à bientôt 40 balais, j'en avais connu un paquet. Et celle-ci, j'en mettais la main au feu qu'elle allait me faire chier sans trop tarder. Je l'ai reluquée de haut en bas et j'ai dit que je n'aimais que les filles qui étaient tout le contraire d'elle : bien en chair, de beaux nibards, brune de préférence… Elle n'a pas cru un seul mot de mes salades.
Elle a enchaîné, Tu pourrais faire un film sur moi si je te racontais ma vie, ouais, ça ferait un putain de film, d'après une histoire vraie ! Je lui ai dit que je n'aimais pas les histoires vraies et que je n'avais aucune velléité de faire un film, ou même d'écrire, à peine écouter, que mon truc, c'était le pinard, que j'aimais me mettre plus que minable, des conneries de ce genre. Ça l'a fait rire, merde, et elle ne m'a pas lâché. Cette prof de dessin était fille d'alcoolo, elle savait ce que c'était. Je croyais que t'étais orpheline, j'ai dit en finissant le pichet sans la resservir. Même les orphelins ont des parents, m'a-t-elle appris. Ça a continué comme ça pendant des heures.
L'homme est assez insignifiant. Au comptoir d'un bar. Et ailleurs. J'ai l'impression qu'on espère tous trouver quelqu'un une nuit pour écouter nos histoires quand la seule chose qui intéresse l'autre, quand on tombe dessus, c'est de nous balancer les siennes. C'est un concours d'existences vides et sans le moindre intérêt. J'en étais là dans mes pensées quand elle est sortie nue de la salle de bains. Je me suis déshabillé à mon tour, gardant le calcif pour glisser sous les draps. Elle m'a demandé de prendre une douche, comme elle, On se connaît à peine. J'étais déjà parti et j'ai cédé devant son ton professionnel et autoritaire.
Ça tombait bien, les histoires de fesses, ça me rendait nerveux. Fallait que je passe aux chiottes. C'est là que je me suis réveillé. Sur les WC. Je jure que c'est vrai. J'avais cuvé une partie de ce mauvais irancy en me vidant les tripes et n'étais même pas passé sous la flotte. Je me suis lavé les dents et le cul et cru entendre une voix de l'autre côté de la porte. Je me suis souvenu de la gonzesse qui s'était incrustée dans ma misérable nuit. J'ai entrouvert et je jure que c'est vrai, elle était au téléphone. C'était peut-être pas une urgence.
Charles Brun, Poésie urbaine

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire